Nach Paris! Roman

Part 9

Chapter 93,711 wordsPublic domain

Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres. Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles, des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se consumer et se vider sous ses yeux.

Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir», non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet, n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force, quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.

Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:

--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...

Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou quinze ans. Hâves, l'oeil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre, l'homme essayant de protéger le petit.

--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant, prenant à peine le temps de les regarder.

--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!

--Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!

On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.

--Saletés!... lança l'homme avec désespoir.

On entendit une voix grêle sangloter:

--Papa!... papa!...

Un commandement retentit:

--_Feuer!_

La décharge partit dans un grand cri d'enfant.

De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce. Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.

* * * * *

Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville. De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait à Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième. Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais, on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous demain?

Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai. J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu, venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure que des murs calcinés et une couche de cendres?

_Macht nichts!_ Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent. Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer quelques numéros.

Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre. J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de la Garde, lors de son départ de Potsdam:

J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis de Brandebourg!

Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:

Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis. En avant, avec Dieu!

Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos: la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'éminent leader du centre, Erzberger, s'en gaussait en ces termes:

Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement: «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques. Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière curiosité du siècle!

Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai celle-ci de Treitschke:

Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il n'y a qu'une réalité vraie; l'État. _Der Staat ist Macht._ La force de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur de la civilisation allemande.

Et celle-ci de Bernhardi:

Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes. Les conditions ont changé en Belgique.

Cette autre de Clausewitz:

N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.

Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:

Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui mettait dans son encrier de l'eau de rose.

Tannenberg disait:

Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand.

Et le professeur Lasson écrivait:

Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est rationnel.

On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:

Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix durable!

Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:

La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est au-dessus de la morale, de la raison, de la science.

Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:

Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique. Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus. Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de type germaniques.

Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le Dr Karl-A. Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:

Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière, doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands, ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton heure a sonné, roi des Belges!

L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:

Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre peuple ne le possède.

Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:

L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.

J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos _Feldgrauen_; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant le gibier féminin.

Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonflées, se lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure giclant...

Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh! doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!...

Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.

* * * * *

A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis, je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intérieur. Qu'en resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans ma poche.

Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.

--Qu'est-ce que vous faites? dis-je.

--C'est par ordre, me répondirent-ils.

Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre.

Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, caracolait déjà sur son gros cheval.

J'arrêtai un moment Koenig, qui allait prendre la tête de sa section. Il était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase: _Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.

--C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il. Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?

J'essayai de le remonter:

--Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?

--Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont applaudi.

--Cependant...

--C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.

Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.

Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche:

--_Das Gewehr über!_... _Rechts um!_... _Vorwærts... Marsch!_

La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.

Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde. Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives, plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur et sonore.

Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes, venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous interrogions, Helmuth, Kasper et moi:

--Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil... Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...

Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:

--Cela doit venir de Namur, dit-il.

Puis il ajouta:

--Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de temps.

Je demandai naïvement:

--L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?

--Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son artillerie s'en charge.

Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal, usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés à écraser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.

Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes pour la puissance allemande.

Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à tuer, à détruire, à piller ou à violer.

Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes. La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.

Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un peu fourbu dans la région du Démer.

Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.

Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.

Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que Schimmel assura être la tour de Malines.

Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et retomber une colonne de terre grasse.

--Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à son ordonnance.

Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache grise qui gigotait sur le sol.

Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi: