Part 7
Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une invasion.
Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé, avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire, blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le firmament occidental.
Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier aperçu de la guerre.
Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux interminables trains de matériel vide qui par la voie montante refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats bizarrement accoutrés.
--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses jumelles.
Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains, qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.
--Nom de Dieu, des blessés!...
L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les avait ainsi arrangés?....
J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:
--Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...
Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il n'assénait pas lui-même.
Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!... C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la grande bagarre?...
Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau. Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et d'interroger les blessés.
De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés, intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant l'atmosphère et soulevant le coeur. D'épais essaims de mouches enveloppaient le train comme un charnier.
--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.
--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.
--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.
Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train, expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges, également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la figure brûlée de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emportés, me demanda en français:
--Sommes-nous en Allemagne?
Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:
--Tâchez de nous faire donner un peu à boire.
Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola. J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur l'asphalte, me décocha durement:
--Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis.
Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train, tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.
--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_...
Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent.
Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais m'évanouir.
Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active, jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions: «_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal des Veuves à Montmartre!... _Gott mit uns!_...» Des accordéons beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth, Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod_ et _Kürassier sind lustige Brüder_. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.
Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je joignis férocement ma voix au sabbat.
Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.
Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait. D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses préparatifs.
A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie, précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie, un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service, une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.
--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en dégageant un geste indicatif.
Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.
Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
--Nous sommes en Belgique, disait l'un.
--Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre.
--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième, j'espère qu'ils y sont restés!
Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé, disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain, le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se distendaient trois pendus.
Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène, la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre dégringola et fit flac! dans le ruisseau.
Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de patriotisme:
_Es braust ein Ruf wie Donnerhall, Wie Schwertgeklirr und Wogenprall: Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein! Wer will des Stromes Hüter sein?_
Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du sous-officier, suivit en choeur:
_Lieb Vaterland, magst ruhig sein, Lieb Vaterland, magst ruhig sein: Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_
Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du soleil levant.
_Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_
Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous ses jupes un geste obscène.
Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes, de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait, ininterrompue, au sud-ouest.
Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement déployé.
--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon.
--La Meuse!... répétèrent des voix.
Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes; une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse, emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade. Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.
Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte, les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et blanc.
--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.
Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent:
--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_
Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés de nos semelles.
--_Achtung!... Augen rechts!_
Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval noir.
Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach, qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait respectueusement les bataillons.
V
Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche, l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.
Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes, lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du 25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps, surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches civils que l'on exécutait.
A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent, jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la fureur.
Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une douzaine de uhlans.
--Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?
--_Vorwærts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.
Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route, où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des traînées sanglantes.
Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ, 2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
--C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.