Nach Paris! Roman

Part 21

Chapter 213,358 wordsPublic domain

--Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous blessé?

--Non, monsieur le commandant...

--Alors que faites-vous là?

--Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça! fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des choses pareilles...

Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant:

--_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!...

Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine.

D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre.

La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le lieutenant-colonel Preuss le remplaça.

Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres, mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on les jetait encore vivants dans les flammes.

Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il me jeta un regard de détresse.

Une voix fit à côté de moi.

--Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son purgatoire. Il ira droit au ciel!

A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de Vincy. Nous attendions notre tour.

Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en proférant d'une voix rageuse:

--_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...

Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette, dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger.

Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille française. Et nous nous enfonçâmes au coeur de la déroute, tandis que les flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où fuyaient de grands nuages verts.

* * * * *

Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un trou pantelant.

Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je fus atteint.

Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un sourd:

--Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!... Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre commandant... Obéissez-moi, brutes!...

Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la gorge.

On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.

Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de la voiture.

--C'est vous, Hildebrand? fis-je.

--Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle?

--C'est moi, Wilfrid Hering.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé?

--Oui. Pouvez-vous venir vers moi?

--Je ne puis pas bouger.

--Moi non plus.

--Moi non plus.

--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!...

--Qui eût jamais cru...

--... khrr, khrr, khrr...

Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.

Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il était ainsi conçu:

_Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins, il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats! Pour la France!_

Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.

Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption volcanique...... Et je disparus dans le néant...

* * * * *

Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.

Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?... ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des Français?... Mon coeur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des voix qui prononçaient des mots allemands...

Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de tout mon être j'exhalai faiblement:

--Où suis je?

Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi une voix féminine:

--_Aachen._

Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler, rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque dans cet hôpital d'Allemagne...

Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la Somme, les chasseurs bleus, Koenig... «pardon, pardon, vous seul étiez noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier, Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance... comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._

Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!...

Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes, offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale.

C'était l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_.

Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux, de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma mère, mes soeurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!...

Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition, j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave d'homme dit tout près de moi:

--Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer.

Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage, soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui sortaient de la bouche du méphistophélique histrion:

_Ich bin der Geist, der stets verneint! Und das mit Recht: denn alles, was entsteht, Ist wert, dass es zu Grunde geht; Drum besser wær's, dass nichts entstünde. So ist denn alles, was ihr Sünde, Zerstoerung, kurz das Boese nennt, Mein eigentlich Element[7]._

APPENDICES

_A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France, l'auteur a adressé au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la lettre suivante:_

Paris, le 2 septembre 1919.

MON CHER AMI,

Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publié _Nach Paris!_ La publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres, négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ecoeurant! scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos correspondants dégoûté, qui se demande comment le _Mercure de France_ peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait seulement à répondre que le _Mercure de France_, s'il avait existé à l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier _la Maison Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération».

C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable! Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les victimes elles-mêmes _n'oseront pas se plaindre_!»

Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions.

MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de Lunéville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916), publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal, Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais, Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat, Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize, Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur les viols de femmes et d'enfants:

«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont été d'une fréquence inouïe_.

«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont présentées.»

Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe, Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être fusillée aux côtés de son père et de sa mère.»

Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre, compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares. C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il fallait faire le silence!

Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques, pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on détourne les yeux? La «pudeur» de vos soeurs qui ont eu la chance de ne pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé. Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret!

MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure:

«Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacré: nous souvenir! Sans doute, là où ils sont tombés, nous graverons leurs noms dans la pierre ou le bronze. Mais plus loin? Quand, après les longues souffrances de cette guerre, humanité libérée reprendra son pacifique labeur, on verra les Germains réapparaître en toutes les régions, à tous les carrefours--commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques, prolétariens ou mondains,--partout où les hommes de tous les pays, de toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient: que ferons-nous devant eux? Nous répondons ceci: Aussi longtemps que la nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de son sein les misérables qui l'ont entraînée à une telle déchéance, nous considérons que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs bourreaux et que jusqu'à ce jour--s'il doit venir--d'une éclatante réparation morale, _l'oubli serait une complicité_.»

Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi. Libres et insolents ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonnés, le venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlant déjà d'oublier?...

Je n'en suis pas.

Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.

LOUIS DUMUR.

_Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:_

L'OUBLI DU CRIME

M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le _Mercure de France_, un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une entière estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vérité cruelle et j'y ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une vie ardente et tragique.

Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il, soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes, notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a «des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point.