Part 20
Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres, surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements, obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes, avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.
Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés, fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en bouillie. Je m'approchai.
--Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?
Il ne voulut pas me regarder.
--Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les junkers et les bourgeois!...
Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.
On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait aussi les membres coupés provenant du hangar.
La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous, dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites. L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.
--Venez, me dit Kaiserkopf.
--A vos ordres, monsieur le capitaine.
--Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec moi comme fonctionnaire adjudant.
Il était pâle et ne proférait plus de jurons.
Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes, de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait, qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient, verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.
On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors de l'entrée en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plongé dans sa sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre salut militaire.
Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de l'_Adjutantur_.
--Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles nouvelles d'Etrépilly?
--On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie française abîme nos effectifs.
--Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.
La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce que j'en pus comprendre me terrorisa.
--Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIe corps. Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant vers Kaiserkopf.
--Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant peut-être à la mort de Schlapps.
--Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où tout cela sort-il, on n'en sait rien.
--Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit divisions.
--Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.
--Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von Kluck a dû ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.
Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille: l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons, tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves, accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant, enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau, vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.
Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:
--Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom monsieur le général?
Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:
--Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.
Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.
Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous; mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension, secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.
Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef, se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant, et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail, arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant, refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.
Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni même de la «Garde à la Seine»! A notre _Garde au Rhin_ les Français répondaient par la _Garde à la Marne_!
Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.
--Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de tués.
Les deux artilleurs sortirent.
--Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.
La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres des fenêtres ouvertes.
--Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.
* * * * *
Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach, complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes cramoisies.
A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué. Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.
Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.
Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.
--Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me coupera la main plus tard.
Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.
Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «_Wer da?_»
Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois boeufs et monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith, tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un oeil rouge sur la terre où se fracassaient les humains.
Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.
Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des pointes de foudre, trouaient la rafale.
Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche. De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.
Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut plus qu'à le couvrir de terre.
Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité, mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord, vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVe corps actif et des nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.
Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps l'artillerie française redoublait de furie.
--C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.
Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là, hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:
--En voilà déjà qui se retirent.
Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.
Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité.
--Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il sourdement.
Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les volontés. Bientôt on apprenait que le IVe corps, du côté de Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures, une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde branche de l'étau qui se refermait sur nous.
Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes. Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et prendre en écharpe nos retranchements.
C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier:
--Je suis touché... Adieu, amis!
Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante.
Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel éloge.
Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les voitures disloquées.
--Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah! fatalité!...
Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:
--Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!
J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre, brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.
--_Tausendhenkerpotzsacram_....
Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré.
Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.
Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.
Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.
--Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez vous? me demanda-t-il.
--Personne, monsieur le colonel.
--Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?
--Tué, fit un sergent.
--Le lieutenant Korf?
--Disparu.
--Wachsmann?... Schuster?
--On ne sait pas.
Il se retourna vers moi:
--Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois?
Je répondis:
--Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le colonel.
--Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres, en direction de Villers-Cotterets.
--Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil, malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque déchiré ma main droite barbouillée de sang.
Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un caisson et trois chevaux.
Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.
J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros sanglots et pleurant tragiquement.