Nach Paris! Roman

Part 19

Chapter 193,592 wordsPublic domain

Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent, débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent. Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.

La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.

Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à l'assaut des hauteurs de Penchard.

Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de _la Marseillaise_. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.

Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne fléchissaient pas.

Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient dû être abandonnés.

Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du terrain.

Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il se faisait extraire au poste de secours.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.

On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.

Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.

Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade étaient sur la route de Barcy.

La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.

Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut Commandement.

--Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi pense-t-il?...

Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis de fanions et de fusées.

L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes, meules brûlaient comme des torches.

A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets différents.

Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions, rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans l'anéantissement d'un soleil de plomb.

* * * * *

Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec fureur quelques heures plus tard.

--_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade française avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux kilomètres vers la râperie...

Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du colonel.

Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf, l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger, confia pour la journée le commandement de la compagnie au premier-lieutenant Poppe.

--Etes-vous blessé? me demanda Schimmel.

--Non. Et vous?

--Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck nous a-t-il fourrés?

Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly, avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.

Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie légère, et il était bien difficile de différencier dans ce tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements français, et cela devenait tout à fait alarmant.

--Ils avancent, murmurait Schimmel.

A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.

Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly. Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin, l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de cercle.

--Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!

Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à ce sujet.

Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le nord-est:

--Ecoutez!...

De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.

--C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos retranchements. Il était temps!...

Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines.

--Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui vient si juste à point à notre secours?

--Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major.

--Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur ménager quelque tour de sa façon!...

Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et poussant de sonores acclamations.

Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le nord-est, les batteries du IIe corps débouchaient également la gaie pétarade de leurs canons de campagne.

Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de demander:

--Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce IIe corps?

Le major von Nippenburg répondit:

--Eh bien, mais... il vient du sud...

--Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous.

Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet, persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.

--Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers.

--Il avait passé la Marne?

--Oui.

--Et il l'a repassée?

--Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées.

--On a donc dégarni le front d'offensive?

--Apparemment.

--Mais alors...?

Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.

--Alors... que se passe-t-il là-bas?

Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le bras vers le sud, dans la direction de la Marne.

--Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de l'armée en dépend.

Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave.

Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout sanglant:

--Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!...

--Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.

--Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux. Nos troupes sont trop mêlées aux Français.

--Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix reprendre la râperie.

Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.

--J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le com... le commandement...

--Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé.

--Alors Tintenfass...

--Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.

--Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus... Prévenez le colonel...

Il étouffait et rendait le sang.

Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces, qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.

Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers l'est.

A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.

Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos tranchées.

Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient; trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là, mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade était intense du côté du plateau d'Étavigny.

Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que, si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.

Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en vidant des bouteilles.

--Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à sa place!...

Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet, faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur à piller.

Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.

* * * * *

Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:

--Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre paillasse, foutez le camp!

Il faisait pleine nuit.

--Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.

--Les Français!...

Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le carnage nocturne continuait.

Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu de sang.

Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides. Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.

--Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus être drôle du tout!