Part 18
Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les sauver.
--Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses. Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences de l'humanité sont crucifiées!...
S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:
--Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les coeurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et, par elle, celle de toute l'humanité!
Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur guerrier termina de la sorte:
--Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle! Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots: «Je suis venu jeter un feu sur la terre!»
N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient être pleins de larmes émues.
Nous chantâmes alors le beau psaume de David:
Que de gens, ô grand Dieu, Soulevés en tout lieu, Conspirent pour me nuire Que d'ennemis jurés Contre moi déclarés S'arment pour me détruire!...
Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris la haute portée et le lumineux symbole:
--_Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié_ (et par conséquent le nom allemand); _que ton règne vienne_ (avec celui de l'Allemagne); _que ta volonté_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_ (trempé de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés._ (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la tentation_ d'épargner tes ennemis (et les nôtres), _mais délivre-nous du Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Français). _Car c'est à toi_ (et à nous) _qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen!_
A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée, représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis avec vous tous les jours.» (MATTH., XXVIII, 20.)
* * * * *
Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua _Heil Dir im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stædtele raus_, tandis que nous nous formions pour le départ. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.
Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain. La paix serait signée avant trois semaines.
Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis. Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du _Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée, et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale, l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes, dont le maire.
Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda, mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à plusieurs pas de distance.
--Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement le général von Zillisheim.
--Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit confondu de servilisme le major von Nippenburg.
--Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von Zillisheim.
--Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?
--Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire, l'insulteur de notre grand Frédéric.
--Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
--Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau était notre compatriote.
--Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
--Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de Genève.
--Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin, dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or, Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne. Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme quoi ses cendres nous appartiennent.
--C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc un grand homme de plus!
--Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès, celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie qu'était alors la France?...
--Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.
--Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute peut-être, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues Rouzeau!
Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes solennellement les armes au tombeau vide.
--Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!
Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand, disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de Werther.
Cela me rappela le malheureux Koenig. Il eût aimé cette promenade dans le parc d'Ermenonville.
Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire. Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous accompagner, il parut passablement vexé.
--Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...
Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.
* * * * *
Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante, innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie, continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là, dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.
Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre Schimmel et connaître ses impressions.
--Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.
--Où sont nos armées? demandai-je.
--Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile droite.
--Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui devraient pivoter autour de nous.
--C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.
--Et les Français?
Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.
--Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery, Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois, Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui les bordaient partiellement.
Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière, l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et fleuron de notre victoire.
La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le colonel von Steinitz.
Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre ses favoris d'un abondant sourire.
--Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être au bout de nos peines.
S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné, il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis, occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche triomphale dans la débâcle de la France.
--Et Paris? demanda le major.
--Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest, là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand nous voudrons.
Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en effet, qu'à cueillir.
--Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.
--Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu près sans accident de terrain.
--Et comme moyens de défense?
--Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions allemands que d'artilleurs français.
--Comme troupes mobiles?
--Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous disperserions d'une chiquenaude.
--_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête de votre régiment!...
Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir agita sa lippe inférieure.
Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière déclinante du soleil.
Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même route et en même orientation.
Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il, de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre, hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque de couche de nos fusils.
Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières s'y éteignirent.
Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.
Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.
L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée, semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard. Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages: Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en avant sur Paris.
Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après, le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.