Part 22
Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy, avait condensé des extraits dans une brochure intitulé _Leurs Crimes_ et destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire l'effet de cette propagande, les affiliés du _Bonnet Rouge_, protégés par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille. Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable. J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée boche de 1914.
Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils, constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables, mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori!
En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du piétiste Guillaume Ier était encore une armée presque honorable, en tous cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules».
Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre, les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes, ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là! Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant.
C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce qui fut la réalité, la réalité crue, écoeurante, révoltante, presque insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!
CAMILLE MAUCLAIR.
III
_Dans son numéro du 1er octobre, le Mercure de France insérait une lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le passage suivant:_
Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr (_La Vie et les moeurs en Allemagne_), la relation que, pendant la guerre de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de foetus, dans le but de se rendre invulnérables.
* * * * *
_Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:_
Paris, 3 octobre 1919.
MON CHER VALLETTE,
J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le dernier _Mercure_, à propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il est douteux que les Allemands aient _systématiquement_ coupé les mains aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20 premières pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enquête britannique sur les atrocités allemandes_, qui en comporte 280, je trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs:
A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août, un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme, jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.»
S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la «légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever les bracelets de leurs poignets.»
Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais écrire trois autres _Nach Paris!_ sans me répéter.
Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non «rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève:
A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16 août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août, une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait, 70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris 5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle, septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12 ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut): «Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois hommes l'officier coupa les seins de la femme.»
Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense bacchanale.
Cordialement à vous.
LOUIS DUMUR.
PARIS.--IMP RAMBLOT ET CIE, 52, AVENUE DU MAINE--1919.
NOTES:
[1] Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient!
[2] On a tiré.
[3] C'est l'ordre
[4] Cette maison doit être protégée. Il est sévèrement défendu, sans l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux maisons.--Commandement impérial de la garnison.
[5] Mon père, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans rime:
_Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_
_Nach Paris!_ Mon père porte son premier coup, et un Français gémissant gisait à terre. _Nach Paris!_ Son fusil visa avec sûreté, et un tireur ennemi tomba. _Nach Paris!_ Le mot d'ordre était bon et renversa une race envieuse:
_Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_
Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire, elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers d'hommes, et j'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n'est plus bref et plus éclatant. Toute l'Allemagne le chante:
_Nach Paris! nach Paris!_
[6] A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les prisonniers seront massacrés. Les blessés, armés ou non, massacrés. Il ne doit rester aucun ennemi vivant derrière nous.
[7] MÉPHISTOPHÉLÈS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à mettre en ruines; aussi vaudrait-il mieux que rien n'existât. Ainsi dans tout ce que vous appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre élément.--_Faust_, 834-839.