Part 9
Des fenêtres de Raphaël house, on n’apercevait rien, pas une lumière, rien que le brouillard et la silhouette vague d’un arbre. Dans le housekeeper’s room, en prenant leur thé, madame Blayn et les deux satellites inférieures, Hannah et Lucy, avaient raconté des histoires terribles. Quant à madame Meryton, la vue du brouillard, le silence absolu qui régnait depuis que sa dernière visite était partie, l’oppressaient comme ils ne l’avaient jamais fait. Les affreux récits qu’elle avait lus le matin, de fenêtres escaladées, d’hommes marchant sur leurs bas, silencieux, à minuit, et emportant l’argenterie, tout cela lui revenait avec une force incroyable. Heureusement que Harry Rosing allait venir dîner avec elle. Il amènerait Tibère, et elle sentait que, d’une façon inexplicable, Tibère lui serait une énorme consolation.
III
Harry Rosing arriva à l’heure dite; jamais il n’avait été plus élégant, plus poétique d’aspect; ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et tous ses mouvements étaient si doux, si câlins, que c’était un plaisir de le regarder. Il tenait par le collier un splendide chien du mont Saint-Bernard, dont les yeux humains étaient fixés, avec une interrogation muette, sur madame Meryton. Tout de suite, pour témoigner qu’il comprenait sa présentation, le saint-bernard remua la queue de la façon la plus bienveillante.
--Tibère a parfaitement compris, dit son maître; Tibère sait qu’il doit vous garder.
Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère l’étendue de ses devoirs, Harry Rosing baisa bien tendrement la main de madame Meryton, ce que le saint-bernard parut approuver du regard.
--Dear thing! dit madame Meryton, et elle posa ses lèvres sur le beau front de Tibère. Dear noble thing! et elle enlaça le cou du chien de son bras blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué!
Pendant le dîner, la présence des gens interdit toute espèce d’intimité; mais le café servi, Rosing comprit que l’heure des épanchements était venue.
--Dearest madame Meryton, dit-il d’une voix émue, j’ai pensé à vous toute la journée, et puisque, hélas! je ne puis me mettre en faction toute la nuit ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur de Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous faut.
Madame Meryton, baissant les yeux, demanda nécessairement lequel, et apprit que Harry Rosing, sachant qu’un peintre de ses camarades avait souvent d’anciens soldats pour modèles, avait été à la recherche d’un de ces modèles, le plus brave homme du monde, qui, pour la somme de cinq shillings, serait absolument charmé de faire, cette nuit-là, sentinelle dans le jardin de Raphaël house, de dix heures du soir à six heures du matin, «et avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait tranquille».
Une pareille sollicitude, un plan si intelligent provoqua une reconnaissance appropriée, mais cependant un peu plus mesurée que ne l’eût désirée Harry.
--Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque vous serez tout à fait tranquille?... lui disait-il.
--Oh! mais je serai tranquille, je vous assure, répondit-elle.
La conversation se continua ainsi, simplement affectueuse jusqu’à dix heures, moment auquel l’ex-soldat et ex-modèle se présenta, et Harry Rosing sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il avait à faire.
--Personne ne doit approcher de la maison, vous comprenez, mon homme? Personne, nous n’attendons personne! Donc, si l’on sonne à la porte, gardez-vous d’ouvrir! Si l’on veut forcer la serrure, sifflez comme ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne? Oui, c’est bien. Voici le chien; ici, Tibère! Évitez le bruit; il y a une Lady qu’il ne faut pas alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne ne doit sortir non plus...
--All right! Sir!
Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce retour momentané à la discipline. Malgré ses nombreux cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à Tibère, le chien l’accepta comme un honnête homme, et, sur un signe de son maître, sortit avec la sentinelle improvisée.
--Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton peut revenir, au moins serons-nous prévenus.
Une seule chose l’inquiétait encore. Comment faire consentir madame Meryton à ne pas le renvoyer, comme l’exigeaient toutes les convenances?... Fallait-il brusquer les choses?... Tout devoir a son éloquence?... Ou tout attendre de la peur?...
Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.
--Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher. Tibère et Joe font bonne garde.
--Et comment vous remercier? dit doucement madame Meryton.
Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude sur la façon dont il rêvait d’être remercié. Il s’agissait tout simplement de l’aimer, lui qui l’adorait; un homme peut-il demander moins? et, je regrette de le dire, mais Griselda s’y sentait disposée. Se voir seule dans une maison isolée et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas désagréable. Il avait une façon de se rapprocher d’elle et de lui caresser les mains qui bannissait toute idée de crainte ou qui, du moins, faisait trouver bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement délicieux. De temps en temps, Tibère donnait un court aboiement, puis tout retombait dans le silence.
Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il ne partirait pas avant minuit, l’heure de tous les crimes, comme on sait, madame Meryton l’engagea d’une voix faible à s’en retourner chez lui.
--Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur? répéta-t-il pour la centième fois.
--Oh! oui.
Mais au même moment un aboiement furieux de Tibère retentit dans la nuit.
--Chut! dit Harry, écoutons, et en même temps, pour mieux entendre, il passa un de ses bras autour de la taille de madame Meryton. Elle ne fit aucune espèce de résistance.
--On marche, dit-elle en se serrant contre lui.
Oui, on marchait; des pas s’entendaient dans le jardin. Tibère aboyait de plus en plus, c’était un appel immédiat et pressant.
--J’y vais! dit Rosing.
IV
Dans le jardin, voici ce qui se passait. Joe et Tibère accomplissaient leur faction avec conscience, l’un fumant sa pipe, l’autre digne et calme, attendant le danger la tête haute, l’œil au guet, l’oreille à l’alerte. Quelques-uns des habitants de Hightone square étaient rentrés tard, puis le mouvement avait absolument cessé, et le brouillard et la nuit avaient tout enveloppé.
Joe écoutait les heures sonner à une église voisine; il avait entendu minuit, quand le bruit d’un cab attira son attention, puis le bruit s’éteignit et disparut, revint, et s’éteignit encore, et soudain Tibère fit un bond formidable. Joe se redressa. Dans la partie la plus reculée du jardin, derrière la maison, un bruit de branches cassées s’était fait entendre, on escaladait la grille, et pendant que Joe et le chien y couraient, on était entré; Joe se jeta en avant et empoigna rudement au collet l’individu qui sautait à terre.
--A bas! à bas! fut le cri de l’homme, s’occupant d’abord du chien, dont il se défendait avec peine.
Puis, un juron formidable, et, s’adressant à Joe:
--Tenez le chien. Je suis chez moi; lâchez-moi, l’homme, je vous dis.
--Ah! elle est forte, celle-là. Et Joe fit entendre un coup de sifflet dont on était convenu avec les policemen de faction, auxquels on avait remis une clef de la grille pour arriver plus vite. A ce coup de sifflet répondit tout de suite l’appel d’une crécelle; puis des pas lourds et cadencés; Tibère cria plus fort, car l’homme en colère essayait de se dégager; et deux autres policemen, leur lanterne sourde à la main, parurent sur la scène.
Le prisonnier de Joe jurait d’une façon épouvantable, l’appelant idiot, imbécile; mais Joe le tenait, et Tibère montrait ses formidables crocs.
Joe eut vite raconté le comment de sa capture, et la prétention du prisonnier. Un homme qui pour rentrer chez lui, disait-il, escaladait une grille! C’était absurde! C’était clair! Aussi, confiant la garde du prisonnier aux policemen, Joe traversa le jardin et arriva devant la maison au moment où Harry Rosing en sortait. Joe lui conta l’affaire et demanda ce qu’il fallait faire du prisonnier.
Aux premiers mots, Harry s’arrêta; il avait compris: M. Meryton avait bien réellement voulu les surprendre. Sonner à la porte de la grille eût été les prévenir; il avait préféré l’escalade.
--Joe, dit Harry, inutile d’amener l’homme ici; cela ferait trop peur à madame Meryton. Qu’on le conduise au poste de police le plus proche. Demain, j’aviserai.
Et ce qui fut dit fut fait. Et pendant que, pris dans ses propres filets, M. Meryton était emmené sous bonne escorte, madame Meryton tremblante, éperdue, se jetait au cou de son sauveur, et le suppliait de ne plus la quitter de toute la nuit.
L’IDÉAL
I
Grace Roberthon venait d’avoir dix-sept ans. C’était une grande enfant naturellement gaie, avec un beau teint brillant, des yeux bien ouverts et une bouche en fraise; n’ayant qu’un goût très-modéré pour les livres et pour le piano, dont l’étude régulière la désespérait. En revanche, les voisins de douze à quinze ans la proclamaient une glorieuse créature, car elle était de toutes leurs parties, et avait appris d’eux à siffler d’une façon tout à fait remarquable. Son chien Tip l’entendait de bien loin, et elle passait avec ledit Tip et sa petite jument Midnight les meilleurs moments de sa vie. Miss Grace ne devait débuter dans le monde que la saison prochaine, mais le récent mariage d’une de ses sœurs aînées avait donné à la petite personne un avant-goût des douceurs qu’on trouve à être pourvue d’un amoureux, et à être amoureuse soi-même. La tranquillité et la solitude qui régnaient à l’automne sur Roberthon-Manor n’étaient d’ailleurs que trop propices aux rêveries vagues; Grace ne s’en faisait pas faute; elle regardait souvent droit devant elle, se figurant voir surgir au fond d’une des grandes allées du parc l’idéal pressenti, et bientôt, en effet, l’idéal parut.
Le Révérend Ambrose Hurstmonceaux venait d’être nommé vicaire de la paroisse de Roberthon. Il fut très-bien accueilli par Lady Frances Roberthon, la mère de Grace, qui n’était pas sans trouver aussi que les soirées d’automne étaient longues au château. Le Révérend Ambrose était poli, empressé, toujours aux ordres de Mylady; il accepta avec beaucoup de reconnaissance les fréquentes invitations à dîner qui lui furent prodiguées. C’était de sa personne un assez joli garçon à barbe d’apôtre, à raie médiane irréprochable; des yeux bleus d’une douceur persuasive. Il modulait sa voix avec la dernière douceur, comme cela convient à un homme qui s’est installé dans l’idéal. De la meilleure foi du monde, il avait pris le «Beau» en tout comme mot d’ordre, brûlant du désir de faire des prosélytes et trouvant en général la pauvre espèce humaine horriblement grossière. Il eut bientôt développé ses vues à Lady Frances. Celle-ci l’écoutait les yeux clos, la lumière lui faisant mal le soir, à ce qu’elle disait; mais Grace accorda au Révérend une attention beaucoup plus éveillée, et il ne tarda pas à s’en apercevoir.
Il n’y avait pas au monde de fille moins contrainte que Grace; Lady Frances s’était épargné tout souci d’éducation, en posant en principe qu’il faut respecter le naturel des enfants et les laisser se développer à leur gré. Elle n’avait jamais contrarié les siens et s’en félicitait; ils étaient charmants: ses filles étaient noblement mariées; Rupert Roberthon, son fils aîné, ne faisait de dettes que ce qui est de rigueur au régiment. Lady Frances trouva donc tout simple que Grace s’intéressât aux théories et aux œuvres du Révérend Ambrose; mais elle ne laissa pas d’être un peu surprise quand elle vit que sa fille modifiait d’une manière sensible toute sa manière d’être.
Les conversations avec le Révérend Ambrose, au sujet de l’idéal, sous le beau ciel d’automne, en présence des feuilles dispersées, avaient sur Grace un effet magique. Elles eurent pour premier résultat de lui inspirer un très-grand refroidissement pour la société de son cheval et de ses chiens, et un zèle tout nouveau pour la musique. Elle édifia, tous les dimanches, par ses chants religieux, la congrégation de la petite église de campagne. Cela lui importait peu; mais l’approbation du Révérend Ambrose avait un autre prix! En sa compagnie, Grace partait pour un monde nouveau; le Révérend Ambrose lui expliquait comment l’idéal de la vie se trouve dans les tableaux de Fra Angelico: des créatures qui sont humaines, puisqu’il le faut, mais qui se promènent sur un fond bleu avec un nimbe d’or sur le front!... Il s’étendait alors sur les félicités envolées avec le Moyen Age, époque poétique, noble et chevaleresque; il fallait dans la mesure du possible essayer d’imiter ces gens-là, se plaire uniquement dans la contemplation du Beau... Oui, Grace le comprenait!... Et ils se regardaient avec des yeux extasiés!... Les théories du Révérend Ambrose s’alliaient parfaitement avec le sentiment de l’amour terrestre, la perspective d’un bel et bon mariage sanctifiant tout d’ailleurs.
Dans le village, on avait été fort surpris en apprenant que le Ministre avait fait peindre toutes les pièces du presbytère en bleu pâle. Ce décor véritablement poétique eut bientôt son pendant au château. Grace, maîtresse de son propre appartement, avait transformé le petit salon qui lui était particulier, en oratoire; les murs peints fond or et parsemés de lys blancs, le reste du décor à l’avenant, et tout ce qui ressemblait à l’ignoble confortable moderne soigneusement banni.
Son habillement cadra ensuite avec l’appartement, et, un jour, Grace apparut aux yeux de sa mère ébahie, coiffée tout à fait à la Jeanne d’Arc.
De ce moment, Lady Frances reçut moins bien que d’habitude le Révérend Ambrose et vit avec moins de satisfaction la bonne entente qui paraissait régner entre lui et Grace. Lady Frances était une personne incapable d’agir par elle-même, mais elle se promit d’en écrire à l’aînée de ses filles, madame Charles Bland, dans le jugement de laquelle elle avait grande confiance, et qui menait son mari et ses cinq enfants d’une manière à justifier ce sentiment.
II
Précisément, Noël approchait. A cette époque, toute la famille se réunissait à Roberthon-Manor. Madame Charles Bland allait y venir avec ses cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné, amenant toujours quelque camarade de son régiment.
Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose les préparations pantagruéliques qui se faisaient en vue de ce Noël au château. Ils lui faisaient mal au cœur! Au contraire, sa mère, Lady Frances, reprenait vie, en se préparant à voir sa maison pleine. Grace dut se résigner à la pensée de vivre avec des personnes qui ne la comprendraient pas.
Au jour fixé, le défilé joyeux commença; la vie de Roberthon-Manor changea entièrement; tout le monde se réveilla; toutes les pièces du rez-de-chaussée s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout; les longs corridors, si silencieux d’habitude, se remplissaient de mouvement; les petites housemaids, la tête montée par les nouvelles arrivées, allaient et venaient en tous sens; les pompeuses femmes de chambre glissaient avec distinction sur les tapis: on entendait le bruit des sonnettes, le roulement des voitures sur le sable et un murmure de voix du haut en bas de la maison.
L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de ses bons camarades de régiment, Sir Peregrine Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année, Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité d’après les conseils intelligents de la sœur aînée de Grace. Les chevaux des jeunes gens arrivèrent une heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils étaient à l’abri de tout accident, il se livra sans réserve à la joie de se retrouver en famille. Il y était sensible; il y avait entre lui et Grace l’amitié particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune de ses sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie; il n’aurait même pas été fâché que son ami Peregrine fût de cet avis.
Quoique ce fût en famille, tout le monde parut en grande toilette au dîner. Grace s’était composé avec soin une toilette raphaélique! Ses cheveux crêpés autour de sa tête formaient une véritable auréole, et sa longue robe de mousseline de l’Inde très-molle tombait en plis naturels sur un dessus or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées au dernier goût, la nuque découverte, la taille longue et bien prise, le pied dégagé; madame Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et Rupert, qui s’empressait de lui présenter Sir Peregrine, ouvrit lui aussi des yeux interrogateurs. Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait se l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de cavalerie ne pouvait avoir aucune affinité avec elle, se contenta de lui dire quelques mots polis.
Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que Sir Peregrine était un fort beau garçon brun avec des cheveux bouclés, des traits réguliers, de grands yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui seyait fort bien. Il paraissait plein d’une exubérante bonne humeur, aussi chez lui à Roberthon-Hall, que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers la table; il se demandait, en effet, si elle était laide ou jolie. De son côté, elle observa qu’il avait un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin de Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le Révérend Ambrose, qui était au nombre des invités, se versait d’édifiantes rasades d’eau claire; en quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement de son frère.
Quand les messieurs revinrent joindre les dames au salon, Rupert s’empressa de demander une explication à sa sœur.
--Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous ne buvez plus que de l’eau?
--Oh! non!... Mais je la préfère.
--Comment! dit Sir Peregrine, vous n’aimez pas un verre de champagne, après un bon tour de valse?...
--Oh! j’ai rarement l’occasion de valser!...
--Mais vous l’aurez souvent, maintenant; vous devez adorer la danse, je sais bien que j’adorerai danser avec vous.
--Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un peu ce soir? dit Rupert: sept ou huit couples, c’est plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement la voix, en s’adressant à sa mère:
--Ma chère madame, verriez-vous quelque objection à ce que nous dansions un peu?
--Moi! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon, je serai ravie; on va débarrasser le Hall, rien n’est plus facile, et justement Grace n’a pas dansé une seule fois cet automne; Grace, ma chère, sonnez, je vous prie.
L’embarras de Grace était extrême: que penserait là-dessus le Révérend Ambrose? elle le voyait de loin causant avec sa tante... Elle sonna, pendant que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les remercîments de chacun.
Sir Peregrine était revenu près de Grace:
--Miss Roberthon, vous me donnerez la première valse, je vous prie?
--Je valse très-mal, Sir Peregrine...
--Vous me permettrez d’en douter...
Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine et Grace; il l’enlaça, l’enleva comme une plume, et en une seconde ils eurent traversé la vaste pièce dans toute sa longueur; Grace avait légèrement rougi, donné un dernier regard au gilet clérical du Révérend Ambrose qui se retirait du côté de la table de whist... puis elle se mit à danser de bon cœur et avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable!...
Sir Peregrine valsait vraiment admirablement, et la soulevait si bien que tout étourdie qu’elle se sentît, ils allaient toujours. Enfin il voulut bien s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc et un peu hardi:
--Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures qu’un tour de valse comme celui-ci! lui dit-il.
Grace le regarda avec surprise et hasarda un: «Oh! Sir Peregrine?»
--Oui, miss Roberthon, et je veux que vous en restiez d’accord avec moi; voyons, encore un tour.
Quand ils eurent fini, il ne lui demanda pas son appréciation, mais lui dit:
--Vous savez, je vais revenir vous chercher tout à l’heure.
Cette soirée fut pénible pour la pauvre Grace; elle luttait de bonne foi contre le plaisir qu’elle prenait; le Révérend Ambrose avait été persuadé par Lady Frances de prendre place à un quadrille, et Grace n’avait pu s’empêcher de le trouver terne; il avait l’air emprunté, il avait l’air triste, et le voisinage de Sir Peregrine et de Rupert Roberthon ne lui était pas favorable; il s’éclipsa de bonne heure, laissant Grace aux persuasions de Sir Peregrine qui la suppliait de boire un verre de champagne... et l’obtenait.
III
Le lendemain, ce fut bien pis, au lunch! Grace avait sensiblement modifié sa coiffure et sa toilette; elle était vraiment jolie, ainsi modernisée. Elle accueillit assez bien le Révérend Ambrose, mais chose singulière, elle aurait été plus contente qu’il fût resté à son presbytère. Mais il était là, et tout le monde lui faisait bonne mine; cette charmante réception lui déliait la langue, et il fut bientôt engagé dans une conversation animée avec Sir Rupert, qui paraissait prendre grand plaisir à cet entretien. Il y a des choses évidemment faites pour être dites en très-petit comité; toutes les belles théories du Révérend Ambrose se faisant jour entre le pâté de pigeons et les ris de veau perdaient infiniment; Grace était agacée de l’entendre développer ses idées, mais son frère paraissait décidé à les connaître à fond; il interpellait amicalement le Révérend et remplissait en même temps son assiette de gros morceaux.
--Ma mère me dit, monsieur Hurstmonceaux, que vous avez beaucoup embelli le presbytère, si... si... encore une tranche de ce pâté.
--Lady Frances est trop indulgente, et le Révérend Ambrose salua avec grâce, j’ai en effet fait quelques changements, capitaine Roberthon: je ne puis exister au milieu de certaines couleurs.
--Vraiment!
--Non, je ne le puis pas, il y a chez moi un besoin absolu d’idéal. Et l’assiette du Révérend Ambrose se vidait lentement.
--Comment l’entendez-vous? dit Rupert, comme pris soudainement d’une violente curiosité pour l’idéal.
--Le «Beau», capitaine Roberthon, et tout ce qui nous élève au dessus des misères et des nécessités de la vie; l’Idéal parfait serait de vivre dans un désert, entre un palmier et une source pure; mais, hélas!... Et le Révérend Ambrose soupira pendant qu’on lui enlevait son assiette.
--Très-curieux! dit le capitaine, tout en découpant l’énorme selle de mouton placée devant lui; et alors certaines nuances...?
--Certaines nuances élèvent l’esprit, oui, je le soutiens, et se tournant galamment vers Lady Frances et sa fille aînée, ces dames me comprennent, j’en suis persuadé, les âmes féminines sont si délicates... ceci avec un regard à Grace.
--Indubitablement, dit Rupert, je vois, mon cher monsieur, que vous ne pensez pas comme tout le monde.
--Je l’espère, capitaine Roberthon, je l’espère... c’est trop, je vous remercie. Et ici, le pontife de l’idéal se décide à accepter sa part de mouton. Je m’efforce de mettre le gracieux et le doux dans toutes les actions de la vie, nous sommes terriblement grossiers, terriblement...
--Vous ne chassez pas, je suppose?
--Non certainement, je ne chasse pas, je vous en demande pardon, mais je considère la chasse comme un amusement barbare, et je ne comprends pas... Je vous prie de m’excuser, Sir Peregrine, je vois que vous paraissez surpris, mais si vous voulez me faire l’honneur de m’écouter...
--Oh! pensez là-dessus tout ce que vous voudrez, répond Sir Peregrine avec plus de franchise que d’amabilité, et il se retourne vers Grace, avec un dédain si absolu du Révérend Ambrose que la pauvre fille au supplice aurait voulu rentrer sous terre...