Part 10
Pauvre Grace! combien elle regrettait d’avoir refusé l’offre que son frère lui avait faite, ce jour-là, de la faire monter sur un de ses chevaux, qui sautait comme un oiseau et portait admirablement une dame! Mais elle avait dit non, et il est bien difficile de revenir sur certains refus. Le soir, Sir Peregrine, son frère et une de ses cousines qui les avait accompagnés, parlèrent avec enthousiasme de leur journée. Sir Peregrine, qui n’avait trouvé la cousine ni aussi gentille ni aussi agréable à regarder que Grace, se promit de faire revenir celle-ci sur son refus. Il se dit en même temps que, s’il y parvenait, cela prouverait qu’elle avait quelque sympathie pour lui, et il ne se cachait pas qu’il en deviendrait facilement amoureux; il songeait à se marier, et une fille de bonne maison, jolie et bien portante était tout juste ce qu’il lui fallait. Grace était tout cela, et il résolut d’en courir la chance.
Grace fit quelque façon; mais Sir Peregrine lui dit naïvement:
--Voyons, Miss Roberthon, pour me faire plaisir? Et réservant l’approbation certaine de Lady Frances, ce fut chose convenue.
IV
Grace va chasser!... C’est sa première pensée le lendemain en ouvrant les yeux, et elle constate avec bonheur que le temps est à souhait! Ils partent tous gaiement vers dix heures, Lady Frances et sa fille aînée en voiture.
Le rendez-vous est dans une clairière au bout d’une grande allée de charmes, en face d’une vieille bâtisse moitié ferme moitié château. On arrive de tous côtés; Grace est heureuse et animée, et quand enfin on lâche les chiens, et qu’une dizaine de minutes après, la fanfare joyeuse de leurs voix dit qu’ils ont trouvé la bête, elle rend les rênes à son cheval et suit Sir Peregrine le cœur léger et hardi!... Il la mène bien, mais la ménage, et elle a un plaisir extrême à l’entendre lui faire quelques brèves recommandations, pleines de bonté et d’autorité à la fois... Décidément, c’est un homme, celui-là!... Et elle aspire la vie, l’air, l’amour, tout à la fois!...
C’est un bon rêve, rapide et brillant, qui dure à peine une heure et demie. Mais que cette heure et demie a fait faire de chemin à l’intimité de Grace et de Sir Peregrine!... Quand ils rentrent à Roberthon-Manor, ils ont tous deux quelque chose de triomphant, et, malgré le brouillard qui tombe, ils pourraient aller longtemps sans sentir le froid!...
Le pauvre Ambrose le sentait terriblement, lui; l’ennui, la solitude, un vague pressentiment l’avaient fait sortir et s’en aller au-devant des chasseurs. Peut-être espérait-il rencontrer Grace, seule, et lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur depuis ces derniers jours. Il avait l’air fort triste et fort peu brillant, quand, un gros parapluie sous le bras, il rencontra la chasse.
A sa grande surprise, Grace devinant qu’il avait à lui parler, au lieu de l’éviter, vint droit à lui. Elle écouta d’abord patiemment quelques phrases vagues et tendres.
--Alors, vous croyez qu’on doit épouser celui qu’on aime? lui dit-elle sérieusement.
--C’est un devoir; agir autrement est un sacrilége.
--Et si cela fait souffrir quelqu’un?
--Le devoir reste le même, dit le Révérend Ambrose. Aucun sacrifice n’est trop grand quand le cœur parle!
Grace lui saisit les mains, et le regardant d’un air innocent:
--Ah! que vous me faites du bien, que je vous remercie! J’épouse Sir Peregrine...
Puis, comme il restait abasourdi:
--Mais nous resterons amis...
Et, sur cette parole naïve, elle laissa le pauvre Ambrose réfléchir à l’inutilité de convertir les jeunes filles à l’Idéal!
Heureusement, Fra Angelico lui reste!
L’AMBITIEUSE
I
Ce fut avec une certaine surprise que la galerie se vit forcée de constater que le jeune Blunt Hay, membre du Parlement pour Berleyho, paraissait extrêmement «dévoué» à Lady Mary Boyd et qu’elle semblait s’en apercevoir sans déplaisir. Ce n’est pas que Lady Mary fût jugée au-dessus des coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement à des gens très-différents, et ne s’exerçaient guère qu’avec les ministres d’État présents ou à venir. Les petits billets que Lady Mary échangeait volontiers avec eux traitaient des graves affaires du Gouvernement et de celles de son parti--Lady Mary en était une des étoiles et un des plus fermes soutiens; elle avait toujours aimé la chose publique au-dessus de tout--et le grand mérite de M. Boyd, son mari, avait été, non pas d’être bien de sa personne, parfaitement né, et fort riche, mais de passer pour un des membres du Parlement les plus sérieux, et destiné sans nul doute à atteindre tous les honneurs politiques. Le voir ministre était le but de la vie de sa femme; pour cela il fallait actuellement deux choses: que le ministère existant fût renversé, et que Sir Charles Swamp, le leader écouté de l’opposition, fût appelé à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la compagne idéale d’un homme politique; elle trouve parfait que les séances de la Chambre retiennent son mari jusqu’à trois heures du matin; n’envahit jamais le study, où, à peine levé, il pioche les livres bleus, jaunes et verts, et de tout son pouvoir aide à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux et acharné, sait que le côté mondain n’est pas son fort, mais il s’en remet à sa femme qui a fait de leur maison une des plus agréables de Londres, et qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies inédites, pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes hommes du parti trouvent chez elle un bon accueil; elle a un tact particulier pour réveiller en eux le goût de la vie politique, et quand une question quelconque passionne ou occupe M. Boyd, elle fait son affaire d’y convertir le plus de monde possible. Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour où Victor Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup d’amis derrière lui... Or, Lady Mary veut que ce soit dans le plus bref délai possible; c’est pour cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles Swamp, lui a parlé de la nécessité de tenir bien en main une personnalité indépendante, comme ce jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment déplacer une majorité, elle s’est appliquée à en faire son serviteur et son allié.
Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop bien réussi; d’habitude les jeunes du parti se contentent de l’adorer comme une divinité très-imposante; mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition est extrême, et qui a compris tout de suite tous les avantages que peut lui donner une préférence de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse. C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver; aussi avide de pouvoir que Mylady elle-même, il se demande si une femme comme elle ne serait pas le levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec Lady Mary, il calcule les possibilités d’un enlèvement suivi de divorce et de mariage réparateur! Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent pas d’écouter d’un air touché les assurances de Lady Mary, qui, sachant Hay ambitieux, lui promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses amis.
Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit d’amener le jeune Hay au sentiment de la discipline, et d’en faire un allié solide, Lady Mary trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu trop la mine d’oublier leurs positions respectives; elle se résout de l’y ramener, et pour cela se décide d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi; elle invite Hay à un de ses célèbres dimanches, entre trois et six.
Ces réceptions étaient absolument fermées, et il fallait y être nominativement prié; le jeune homme, au lieu de paraître comblé comme elle s’y attendait, répondit en badinant qu’une promenade à Richmond seul à seul avec elle serait plus son fait! Lady Mary en stratégiste sérieux le laissa dire sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il l’aurait vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de prendre un autre ton.
Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise, arriver le dimanche suivant, vers quatre heures, un jeune homme à lui inconnu! Ce blanc-bec passa devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre valets de pied sans manifester le moindre embarras; il se laissa indiquer silencieusement l’escalier par le gravissime maître d’hôtel, et en haut de la dernière marche donna son nom avec flegme au «groom of the chambers», qui, la nuque inclinée, paraissait attendre une sérieuse confidence. La porte du sanctuaire s’ouvrit: c’était la grande galerie de tableaux; Lady Mary était assise au milieu, en face d’un superbe Corrége qui en faisait la gloire. A chaque bout de la galerie une large fenêtre en baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des marbres antiques et des fleurs rares.
Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés rangés avec symétrie, enfin un cadre absolument sévère et imposant; une douzaine de personnages à mine grave étaient assis autour de Lady Mary parlant à voix basse. A la vue de Hay, un léger étonnement parut sur leur visage. Le tout-puissant Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre tenait par la boutonnière de sa redingote Tom Tongue, le grand pontife du journal _l’Avenir_, leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant--puis ce fut tout, il n’y eut pas la moindre interruption dans l’entretien.--Lady Mary ne détourna même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette grande galerie, épreuve qui en avait troublé de très-braves.
Mais celui-là n’en parut pas seulement ému; il alla droit à Lady Mary, se tint debout devant elle jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main et lui sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée, croisa ses jambes, écouta ce qui se disait et au premier ralentissement de l’entretien s’en empara, parlant haut, et discutant les pour et les contre avec une décision pyramidale.
Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux surpris à tant d’assurance, et d’étranges soupçons leur passaient dans l’esprit! Tous plus ou moins étaient amoureux à leur manière de Lady Mary; elle était leur possession collective, leur aimable divinité, et ils trouvaient fort mauvais qu’un étranger pénétrât dans le sanctuaire. La bienveillance qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune homme d’avenir diminuait singulièrement, et Sir Charles Swamp lui-même quitta son embrasure de fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée à être écoutée donner deux ou trois démentis à ce disciple trop émancipé.
Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de sphinx; et à vrai dire, elle ne savait elle-même ce qu’elle éprouvait. Elle n’était pas indifférente à ce feu et à cette hardiesse; et malgré elle les comparait avec la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient ordinairement... Peut-être de légers regrets étaient-ils au fond de son cœur?... Si elle avait rencontré plus tôt un garçon comme celui-là?... Mais ce n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide de ce qui l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à ne pas intervenir, le moment vint où, sentant l’aigreur arriver, elle s’y vit contrainte--et sur un mot d’elle--à sa presque confusion, Blunt Hay changea son ton, prit un air de déférence et ne sembla attendre que ses commandements.
Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée. Sir Charles Swamp lui dit en particulier quelques mots sur leur «jeune ami», et ces quelques mots voulaient dire qu’on ferait bien de le tenir à distance. Le jeune ami s’en alla tout seul, la tête haute, saluant en égal, et recevant des saluts aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son éloquence.
Lady Mary est infatuée! cette douloureuse conviction s’empara de ce petit cénacle; on causa ce soir-là et de la lutte qui allait s’engager, et de la nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant personnage qui, débutant dans la vie politique, prenait l’assurance d’un vétéran!
II
Le jeune Blunt Hay, tout en s’en allant à son lodging solitaire, sentait qu’il s’était fait de puissants ennemis, mais il jugeait des ennemis très-nécessaires au succès, et le succès, il le voulait vite et brillant. Certes, il avait toujours trouvé Lady Mary à son gré; mais quand il l’avait vue ainsi défendue et gardée, il s’était senti une folle envie de la leur enlever à eux tous, de les étonner par son audace, et de les faire compter avec lui. Il savait que le monde est devenu beaucoup plus indulgent, et que si jamais il parvenait à avoir Lady Mary pour femme, sa carrière, peut-être interrompue un moment, n’en serait que plus brillante. Tout ce qu’il avait voulu avec suite, il l’avait atteint. Cadet sans fortune, il avait un siége à la Chambre, il était un des législateurs de son pays! Inconnu la veille à Londres, il en était une des personnalités! Que Lady Mary fût amoureuse de lui, son extrême fatuité ne lui permettait pas d’en douter!
Mais Lady Mary se persuadait de bonne foi qu’elle ne songeait qu’à l’intérêt du parti.
Il ne fallait pas que Sir Charles Swamp se fît des ennemis, et elle trouvait qu’il avait été un peu hautain vis-à-vis du jeune orateur déjà si bien posé.
Cela fit que deux jours après, sa calèche déjà à la porte, le tapis déroulé sur le trottoir, et elle-même prête à descendre l’escalier, comme on lui apportait la carte de Hay, elle donna l’ordre de le faire monter, et, le visage souriant, rentra dans son petit salon pour l’y recevoir. C’était une pièce aussi close et aimable que sa galerie était froide et sévère. Une tenture d’un bleu gris couvrait les murs, au plafond se jouaient de jeunes amours, les fenêtres avaient des vitraux peints, et une profusion de fleurs coupées distribuées dans des vases de toute forme répandaient une odeur capiteuse presque trop forte. Lady Mary, accoudée contre une petite table couverte d’objets de vermeil, tendit une main cordiale à Hay, et lui indiqua une chaise auprès d’elle.
--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a?
Il la regarda bien en face et tout de suite:
--Je vous ai offensée?...
--Moi! quand?...
--Dimanche! j’ai été trop hardi, n’est-ce pas? j’ai choqué Sir Charles Swamp.
--Quelle idée! Sir Charles vous trouve très-éloquent, moi aussi; nous espérons que vous avez bien travaillé la question qui va se débattre, et que vous parlerez le jour de la bataille, de façon à faire frémir les très-honorables messieurs assis de l’autre côté de la Chambre.
--Je ne sais pas, je n’ai rien étudié.
Le joli visage de Lady Mary se contracta.
--Alors vous abandonnez la cause. C’est malheureux.
--Je n’abandonne rien, mais je suis jaloux.
--Jaloux de qui, de quoi?
--De tous ceux qui étaient là dimanche, et pour qui je ne suis rien ni personne, je l’ai bien vu.
--Quel enfantillage!...
--Ne dites pas enfantillage, Lady Mary; je suis amoureux, et vous le savez parfaitement du reste.
--Jamais de la vie! Mais si vraiment vous désirez me plaire,--et cela, je l’apprendrai avec plaisir, car je fais grand cas de vous,--il faut servir nos amis avec zèle, avec courage, car vous savez que je regarde leur succès comme le mien.
Il prit l’air pénitent, et d’une voix douce qui chatouilla délicieusement l’orgueil de Lady Mary:
--Vous ne pouvez douter que je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.
--Bien vrai?
--Essayez...
--Même si je vous demande d’être aimable pour Sir Charles Swamp?
--Même cela si vous le désirez.
--Eh bien, monsieur Hay, je vous remercie. Je ne m’étais pas trompée sur vous.
--Seulement, si je vous obéis, vous aurez bien quelque indulgence pour moi?
--Oh! oh!
--Je vous demande si peu...
Lady Mary aimait assez ces petites escarmouches, qui se terminaient généralement par un vote enlevé ou un article de journal venu à propos. Mais les récompenses honnêtes qu’elle offrait alors, et qui étaient toutes platoniques, elle se demandait comment Hay les prendrait, et ce que son «si peu» voulait dire. Elle ne pouvait se défendre de le trouver extrêmement séduisant; il avait de si beaux yeux et il était évidemment très-supérieur; du moins, le bruit en courait sans qu’on eût pensé à se demander qui l’avait mis en circulation. Elle ne pouvait se croire amoureuse, n’admettant pas cette éventualité dans sa vie, mais elle était évidemment «intéressée».
--Si peu? mais quoi enfin?
--La permission de ne rien faire que vous n’ayez approuvé; que je sente que vous dirigez, que vous inspirez toutes mes actions, et je serai satisfait.
Ce rôle de Nymphe Égérie était tellement dans les cordes de Lady Mary qu’elle ne put s’y dérober.
Sur cette entente, ils se quittèrent.
Le soir même, à un grand dîner, Lady Mary eut le plaisir d’annoncer à Sir Charles Swamp qu’on pouvait tout à fait compter sur le jeune Hay; elle vanta ses talents, ses connaissances des langues étrangères, et fit comprendre à Sir Charles que ce jeune homme n’était pas destiné par la nature à un rôle insignifiant; Sir Charles écouta Lady Mary avec l’air de respectueuse confiance qui lui était habituel, discuta avec elle longuement, lui laissa la victoire, et se promit que s’il ne dépendait que de lui, son protégé ne serait jamais rien.
Il jouissait depuis longtemps de priviléges particuliers auprès de Lady Mary, rôle délicieux! Ses rêveries involontaires allaient parfois plus loin; en tout cas, il était jaloux, et vouait Hay de bon cœur aux dieux infernaux. Il savait heureusement que Lady Mary avait besoin de lui; et c’était lui et non Hay qui devait faire M. Boyd ministre.
Cependant Lady Mary encourageait son néophyte. C’étaient sans cesse de nouvelles questions qu’il avait à lui adresser. Malgré l’indépendance que lui donnait sa grande position et sa réputation inattaquable, elle sentit qu’il venait un peu trop souvent, et le lui dit; c’était ce qu’il attendait avec une vive impatience.
--Oui, je le comprends.
Le fait est que les sept domestiques mâles qui constataient chaque visite de M. Hay faisaient leurs réflexions.
--Je vous remercie de le comprendre.
--Oui, mais je ne veux pas renoncer à vous voir, je ne le puis pas (il avait l’air bien passionné en disant cela, et Sir Charles Swamp n’avait jamais l’air passionné). Il nous serait si facile de nous rencontrer!...
Et comme elle voulait l’interrompre...
--Ne pourrions-nous nous rencontrer seuls, à Richmond, au Palais de Cristal, par exemple?... quelle difficulté à cela? Ici, je suis toujours comme écrasé; vous viendrez, n’est-ce pas? vous me ferez cette grande joie?
--Ce n’est pas possible, je vous assure.
--Pas possible: adieu alors!... Et sans lui donner une seconde de réflexion, il était parti.
Ne pas insister! quelle force auprès d’une femme dont le cœur est touché! Cette soumission produisit sur Lady Mary l’effet que n’aurait obtenu aucune supplication; elle se fit à elle-même les raisonnements les plus spécieux. Se rencontrer au Palais de Cristal ou à un bal, quelle différence? Une amitié particulière n’est pas une chose criminelle, et puis quelle crainte à avoir avec un homme aussi soumis, incapable d’abuser de sa bonté, si plein de délicatesse! Ce qui la tourmentait maintenant, c’était de lui faire savoir qu’elle voulait bien, ce qui avait été si impossible d’abord!
Deux jours, trois jours se passèrent, aucune nouvelle de Hay; elle ne l’avait rencontré dans aucune maison où il aurait dû être, et elle se décida à demander à son mari s’il l’avait vu à la Chambre.
--Oui, parfaitement, c’est un garçon qui a l’œil ouvert à son intérêt. Lady Mary ne fit aucune attention à l’injuste accusation, elle ne comprit qu’une chose, c’est que Blunt Hay l’évitait!
Elle fut alors bien forcée de s’avouer que cela lui était horriblement sensible!
Au bout d’une huitaine, elle lui écrivit et le pria de venir prendre le lunch, le jour qui lui serait agréable.
Il vint naturellement le jour même où il reçut la lettre, fut aimable, causeur, charmant, laissa partir le dernier hôte de Lady Mary; puis, la porte fermée sur lui, se leva immédiatement à son tour pour prendre congé.
--Vous partez? demanda Lady Mary.
--Oui, pourquoi resterais-je auprès d’une femme qui n’a aucune confiance en moi?
--Vous êtes dur pour vos amis, monsieur Hay.
--Oh! non, je suis juste!
--On n’est pas libre dans ce monde, vous le savez bien.
--Ce sont les timides qui disent cela, on est toujours libre quand on ose. Puis après une longue pause:
--Si vous m’aimiez, que n’oserais-je pas, moi?
Lady Mary eut un éblouissement... Sans savoir comment cela était arrivé, elle se sentit enlacée par un bras très-ferme, et une main la força doucement à relever la tête...
--Dites que vous viendrez?...
Un oui mourant... Une étreinte... Et elle se trouva seule avec sa promesse!
Elle savait qu’ils devaient se rencontrer le même soir, et dans l’isolement d’un bal, dans cette atmosphère excitante où il est si difficile de se ressaisir, il lui arracha ce qu’il voulait. Le surlendemain était un vendredi, jour d’affaires courantes au Parlement; aucun incident à prévoir. L’exact M. Boyd n’en serait pas moins à son banc comme toujours. Mais lui, Hay, irait attendre Lady Mary au Palais de Cristal. Ils s’y rencontreraient, y dîneraient (ou dans le voisinage) et auraient quelques heures de franche liberté...
La politique, quelle pauvre chose cela parut en ce moment à Lady Mary! Du reste, Hay faisait bon marché de tout, et ne lui cachait pas que si elle le voulait, Parlement, ambition (et il avouait qu’il en avait beaucoup), tout lui serait sacrifié!
Lady Mary se crut à ce moment-là extrêmement amoureuse.
Tout le lendemain, elle vécut comme dans un rêve! M. Boyd, qui n’était jamais très-amusant, insista pour lui lire les plus ennuyeux articles de journaux; il était découragé, car le Cabinet, un moment très-écrasé, paraissait se raffermir. Elle le trouva sot. Pourquoi n’était-il pas au pouvoir!
III
Le matin du jour fixé pour l’expédition, elle composa une petite histoire à déjeuner, fut écoutée et crue sans la moindre défiance. M. Boyd était tout aux affaires de la Chambre et, pour changer, annonça qu’il irait de bonne heure. Enfin, après avoir défendu sa porte, même pour Sir Charles Swamp, qui se présenta vers midi, Lady Mary monta en cab vers quatre heures et se fit conduire à la gare, prit bien franchement son billet, et se rencontra comme par hasard, sur la plate-forme du palais, avec Hay.
Il contint l’expression de sa satisfaction, mais en laissa voir assez pour que Lady Mary fût touchée. A vrai dire pourtant, il regrettait un peu que ce rendez-vous si vivement sollicité eût lieu ce jour-là; des bruits couraient dans l’air depuis le matin; contre toute attente, la séance, disait-on, ne se passerait pas sans incident.
Lady Mary, elle, n’était pas sans une arrière-préoccupation du même genre; tout en écoutant Hay, elle se demandait si, par hasard, la visite matinale de Sir Charles Swamp n’avait pas une signification particulière, et elle regrettait presque la consigne qui l’en avait privée.
En attendant, elle s’essayait à éprouver le délire d’une bonne fortune; mais tout en parcourant les cours égyptiennes et romaines, et y jouissant d’une solitude idéale, elle sentait qu’elle était rebelle à ce genre de félicité. Hay, tout enflammé par la vue de sa conquête, prenait courage et s’enhardissait. Il ébauchait des tableaux où elle et lui tenaient absolument la première place; il lui répétait à satiété qu’inspiré par une femme comme elle, il saurait atteindre à tout. Mais le mirage était éloigné, et Lady Mary, tout en soupirant des réponses encourageantes, se disait tout bas, tout bas au fond du cœur, que M. Boyd aurait encore plus tôt fait d’être ministre!...
Ils erraient dans ce grand palais, qui a déjà vu tant de rencontres du même genre. Hay parlait d’aller dîner, espérant que le champagne rendrait à Lady Mary un peu d’entrain. Elle hésitait, tenant infiniment à se dire que Hay lui était soumis, mais se demandant aussi ce qui se passait à Londres.