Mylord et Mylady

Part 11

Chapter 113,885 wordsPublic domain

Enfin, il obtint d’elle la permission d’aller commander leur dîner à l’hôtel, et la laissant seule un instant, saisit l’occasion pour acheter un journal du soir, que des gamins criaient avec grand fracas, se réservant d’y jeter plus tard un coup d’œil. Quand il eut le dos bien tourné, le premier soin de Lady Mary fut d’en faire autant. Elle n’eut que le temps de lire à la volée: _Importante séance_, et de cacher le journal. Hay revenait la bouche en cœur, l’œil triomphant et vainqueur.

Oh! elle l’écoutait bien: «Je vous aime! que vous êtes bonne! m’aimez-vous un peu? êtes-vous un peu heureuse? Quelle journée! C’est le commencement d’une vie nouvelle, etc., etc.»

Et à part lui: «Qu’est-ce que ces gamins peuvent crier si fort? Qu’est-il arrivé?»

Et elle répondait: «Si vous m’étiez indifférent, est-ce que je serais là? Mais vous savez nos conventions, jamais, etc., etc.»

Et lui:

«Oui, mon ange, ce que vous voudrez toujours, etc.»

--Diable de journal! je donnerais vingt louis pour savoir ce qu’il contient.

Puis, se rapprochant d’une des grandes fenêtres, il regardait avec attendrissement le jardin.

--Nous irons y prendre l’air après dîner, dit Hay amoureusement. Il avait dressé un petit itinéraire, et qui sait?... Si elle le voulait, on pouvait, de de ce jardin, prendre le chemin du bonheur... et de Jersey!...

Pendant qu’il faisait cet audacieux projet, Lady Mary laissait tomber son mouchoir comme par mégarde, puis enfin permettait à Hay de la conduire vers le restaurant. Arrivée à la porte, elle mit sa main à la poche, et d’une voix tranquille: «Mon mouchoir? Je l’avais en regardant le jardin.» Il ne fit qu’un bond: «Je retourne le chercher.» Un regard ardent: «Merci!»

Il n’a pas disparu, qu’elle déploie le journal et lit:

«Séance importante, démission du cabinet. Sir Charles Swamp appelé à en former un nouveau!!!...»

Elle a lu, c’est un vertige!... son mari, ministre peut-être?... En un instant toute sa personne est transformée, et comme Hay reparaît,--avec, lui aussi, une figure extraordinaire,--elle lui dit d’un ton hautain:

--Je reprends le train pour Londres.

--Mais pourquoi?

--Pourquoi? parce que je le désire. Oh! ne prenez pas la peine de m’accompagner...

Et, sans autre explication, elle le laisse là.

Il a lu la nouvelle, lui aussi, et il a compris!

En garçon d’esprit, Hay s’est décidé à rester au moins des amis de Lady Mary; mais il est à craindre qu’il n’y réussisse pas. Lady Mary, en rentrant chez elle, a trouvé un petit mot de Sir Charles Swamp, daté de quatre heures, lui annonçant son avénement au pouvoir, et à sa suite, l’entrée de M. Boyd dans le nouveau cabinet. Le jeune Hay est donc désormais tout à fait inutile à l’ambitieuse Lady Mary.

LE CHAPERON

I

Miss Elisabeth Dally n’est plus jeune, elle n’a jamais été jolie, et cependant elle est quelqu’un. En premier lieu, elle est riche; de sorte que n’ayant besoin de personne, elle a une quantité de gens à ses ordres, et platoniquement disposés à lui rendre service. Miss Dally aime le monde à la passion; la solitude la tuerait sûrement, et elle fait son possible pour l’éviter. Ses dîners fins, sa bonne humeur l’ont mise à la mode pendant un certain nombre d’années; puis l’éclipse s’est faite visiblement, et insensiblement Miss Dally se serait peut-être vue reléguée au nombre des oubliées, si elle n’avait trouvé un moyen original de se maintenir à la surface. Le premier essai a été si heureux, couronné d’un si brillant succès, que le triomphe de Miss Dally a été complet. Elle a été proclamée un chaperon incomparable! C’est maintenant comme chaperon qu’elle sollicite et obtient des invitations, et tous les ans, de jeunes beautés se disputent l’honneur d’être menées dans le monde sous son égide. Miss Dally sait se faire prier et n’accepte pas qui veut. Sa longue expérience du monde lui a appris qu’il y a dans Londres une quantité de gens riches et bien nés qui, soit manque d’adresse, ou d’entrain, ou de relations, sont restés à la porte de ce qui s’appelle la société, et n’ont pas la moindre chance de voir leurs filles invitées aux bals à la mode. Les maîtresses de maison sont déjà débordées, forcées de faire un tri, et redoutent comme une catastrophe toute nouvelle connaissance. Mais Miss Dally est depuis longtemps dans la forteresse; elle a des duchesses parmi ses intimes amies, de jeunes duchesses qu’elle a vues naître et qu’elle a adorées dès leur enfance, présageant sans doute leurs futures destinées. Tout le monde aime Lizzie Dally; on rit de ses mines, de ses ridicules, mais elle est acceptée, et en vérité son savoir-faire est grand. Quand pour la première fois elle a paru accompagnée d’une «jeune amie», on a d’abord été étonné de cette fantaisie; mais comme la jeune amie était jolie, extrêmement élégante, qu’elle sembla immédiatement au courant de tout, et qu’en outre elle avait épousé un pair avant la fin de la saison, le prestige de Miss Dally s’en accrut beaucoup, et au bout de deux ou trois saisons, il suffisait d’être la «jeune amie» de Miss Dally pour prétendre aux meilleures invitations.

Quant à elle-même, elle paraissait avoir un goût extrême pour son rôle de chaperon, et y apportait un zèle incomparable. Elle était ravie d’avoir du monde chez elle, ravie de sortir tous les soirs; ses conseils étaient bons, solides, et ses jeunes amies s’en apercevaient à leur profit.

Miss Dally y mettait son orgueil; une jeune fille introduite par elle ne devait être entourée que de fils aînés, ou d’hommes sérieux; elle éloignait avec un soin jaloux tous les «detrimentals», tous les cadets, et les joueurs, même riches, étaient mal vus.

Miss Dally était une personne franche et positive, et elle avertissait catégoriquement ses jeunes amies que, si elles étaient disposées à des flirtations inutiles, elle se verrait dans la nécessité de mettre fin à leurs visites; et bien que ces visites fussent à la fois fructueuses et agréables pour Miss Dally, elle aurait fait comme elle le disait.

II

Jamais Miss Dally n’avait été aussi ravie d’une jeune amie, qu’elle l’était de Miss Kate Rynaston, qu’elle menait présentement dans le monde et qui, à son premier bal, avait eu un succès fou. Cette charmante personne était la seconde des six filles de Sir Guy et de Lady Rynaston, excellentes gens, ayant passé toute leur vie à Rynaston-Hall. N’étant pas au niveau de la dépense d’une saison à Londres selon leur rang, ils étaient tout résignés à voir ce que le lawn-tennis ferait pour l’établissement de leurs filles, quand un heureux hasard les mit en relation avec Miss Dally, et leur donna l’occasion unique d’envoyer Kate, qui était la plus jolie, briller à Londres. Miss Dally, de son côté, fut ravie de l’occasion de rendre service à des gens comme Sir Guy et Lady Rynaston, promus dans l’instant au nombre de ses amis intimes. Quant à Kate, elle l’idolâtrait, et rêvait pour elle les plus brillantes destinées. Rien n’était trop relevé pour cette charmante fille, et dès le commencement de la saison, il fut visible que Miss Dally ferait meilleure garde que jamais. Cela était nécessaire: Kate se rangeait bien en tout à l’avis de son chaperon, quand celle-ci la chapitrait, dès le déjeuner, avec la plus délicieuse familiarité, délicieuse pour Miss Dally qui se sentait certaine d’amener un Lord tout au moins aux pieds de Kate. Mais une fois dans le monde, et entourée d’un bataillon d’adorateurs, la beauté rustique de Rynaston-Hall témoignait d’un penchant dangereux pour la flirtation, et se laissait prendre, beaucoup plus qu’il ne convient à une personne raisonnable, aux très-périssables avantages extérieurs, joints à la jeunesse et à la gaieté, choses charmantes en elles-mêmes, mais fort creuses à l’usage, comme l’assurait Miss Dally. Ce n’était pas qu’elle-même elle fût insensible à certaines attractions, qu’une providence perverse donne souvent en partage à ceux qui n’en ont que faire; non, Miss Dally laissée à son naturel aurait eu le cœur assez tendre, et à respirer de près depuis plusieurs saisons cette atmosphère amoureuse et capiteuse dont elle entourait ses jeunes amies... des regrets lui venaient. Aussi, pour les éteindre, s’identifiait-elle le plus qu’elle pouvait avec ce qui se passait autour d’elle; elle prenait pour elle une part des hommages adressés à d’autres; le petit duplicata de compliments que de jeunes ambitieux se permettaient de lui offrir, lui était fort agréable à recevoir, tout comme le bouquet qui lui venait le plus souvent, quand Miss Kate en recevait un, d’un adorateur aspirant à être bien vu du sévère chaperon.

Sir Guy et Lady Rynaston étaient ravis du succès de leur fille, ravis qu’elle fît une quantité de connaissances qui les ignoreraient d’ailleurs, le cas échéant, avec le plus complet dédain.

III

Miss Dally et Miss Kate Rynaston avaient reçu une carte pour le bal de la duchesse de Hightone. Ces bals étaient les plus vantés de Londres; tout y était de premier choix. Sa Grâce ne voulait que le dessus du panier en tout genre, et elle s’abstenait d’inviter ses proches parentes, si elles avaient le malheur de posséder une fille laide. La duchesse voulait pouvoir mettre son lorgnon sur les yeux, et regardant sa salle de danse, dire d’une voix assurée: «Rien que des jolis visages!»--et ces jolis visages, elle ne voulait les prendre que parmi la crème fashionable. Lizzie Dally était, depuis longtemps, dans les bonnes grâces de la duchesse; celle-ci l’avait quelquefois totalement oubliée pendant un an ou deux, mais Miss Dally savait vivre et n’en comptait pas moins l’amitié de Sa Grâce comme une des félicités de sa vie; elle était cependant inquiète pour le bal, et ce fut pour elle une joie profonde, quand cette bienheureuse carte arriva. Kate Rynaston, elle-même aux nues, éprouva ce jour-là un véritable respect pour son chaperon.

--My dear, dit la vieille demoiselle à sa jeune amie, vous verrez chez cette chère duchesse tout ce que Londres peut offrir de mieux en fait d’hommes: c’est votre meilleure occasion de la saison, et comme il est probable que vous n’en aurez pas une autre, je vous conseille d’en profiter. Quelle robe mettrez-vous?

La robe devait être charmante, et un crédit supplémentaire fut demandé, pour l’occasion, à Sir Guy Rynaston, qui l’accorda avec plaisir.

Dès lors, ce bal fut l’unique pensée des deux femmes; parmi la ribambelle de cartes d’invitation qui s’étalaient autour de la glace du salon de Miss Dally, celle de la duchesse de Hightone était noblement apparente. Les jeunes gens timides qui venaient prendre le thé à cinq heures chez Miss Dally, pour y faire la cour à Miss Rynaston, sentaient qu’elle s’élevait de plus en plus au-dessus d’eux; elle était décidément la beauté de la saison, et dans ce cas, la fière duchesse faisait invariablement des avances; il fallait que la «beauté» fût vue chez elle, et qu’elle la connût ou non, elle lui envoyait une invitation, qu’elle savait d’avance acceptée avec transport.

Le jour du bal vint. Dès le matin, Miss Dally avait passé son teint au jaune d’œuf, s’était lavé le visage dans tous les kalydors connus, et se préparait à être charmante pour sa part. Kate Rynaston devait être tout en blanc, et Miss Dally pensa qu’une toilette rose serait d’une opposition heureuse; Kate avait un immense bouquet de muguets et de jasmins, elle en avait un de roses mousseuses.

A onze heures et demie, elles partirent, Miss Dally véritablement éblouissante sous ses diamants et son rouge, et Kate Rynaston absolument ravissante. Son excellent chaperon lui fit à nouveau ses recommandations, l’engagea à bien ouvrir les yeux pour voir sur le vif comme il est agréable d’être duchesse, lui rappela leur signal convenu, et qui mettait Kate au courant du degré d’amabilité auquel elle pouvait se laisser aller avec les hommes qu’on lui présentait: l’éventail au menton, bon à rien; à la bouche, médiocre; touchant le front, excellent. Grâce à un petit coup d’œil donné, de temps en temps, à son chaperon, Miss Kate était sûre de ne pas se tromper. Enfin, comme elles traversaient le square, déjà encombré, et se dirigeaient vers la marquise élevée devant l’hôtel de la duchesse, Miss Dally laissa tomber cette flèche du Parthe: «Il y aura au moins, ce soir, trois fils aînés de ducs; tâchez que l’un d’eux soit pour vous. Surtout, point de cadets!» Et, pénétrées de cette pensée, elles descendirent de voiture.

Elles mirent pied à terre devant cette marquise toute garnie de fleurs et laissant apercevoir, par la porte grande ouverte, la région de lumière et de musique; il leur semblait entrer dans l’empyrée. Des deux côtés, la foule pauvre, massée et silencieuse, se pressait, essayant de dévorer du regard l’apparition, entrevue un instant, et dès que la voiture s’éloignait, faisait un mouvement en avant pour suivre des yeux la femme qui entrait et se perdait, au milieu d’autres, dans le hall magnifiquement éclairé, et rempli de valets de pied poudrés, majestueux, superbes, leur livrée blanche éclatant contre le fond rouge sombre, illuminé de centaines de bougies.

Monter cet escalier dans cet appareil, précédée de la beauté que tout le monde regardait, quel délicieux moment pour Miss Dally!... Ce n’étaient que sourires, saluts, aimables reconnaissances des uns et des autres...

Enfin elles arrivent. «Miss Dally! Miss Kate Rynaston!» sont annoncées à haute voix et se trouvent devant la duchesse, qui les accueille avec un sourire charmant; au premier coup d’œil, Kate lui a plu; une très-profonde expérience de la vie n’a laissé subsister chez la duchesse un respect réel que pour trois choses: la beauté, l’argent et le rang; elle a eu la beauté, et grâce à la beauté, le reste; et elle aime la beauté chez les autres. Aussi Kate rougit de bonheur quand Sa Grâce lui dit, en lui donnant le bout des doigts: «Very pretty», et passe à d’autres.

IV

En un instant Miss Dally et Kate sont entourées; tout le monde veut danser avec la jeune fille, et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi ceux qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A sa vue, elle lève son éventail, s’en frappe légèrement le front et regarde sa jeune amie d’un air ravi! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé! Cette perspective ravissante met Miss Dally de si bonne humeur qu’elle accueille avec une bienveillance inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis, charmant garçon, gai, amusant au possible, mais cadet de cadet et dépensier comme un millionnaire. Kate Rynaston et le jeune Edmond Fitzhewis se connaissent un peu; celle-ci a même pour ce mauvais sujet, dans le secret de son cœur, une préférence assez tendre. Mais Miss Dally est convaincue que, venant manifestement de faire la conquête de l’héritier d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en tête. C’est donc avec une surprise mêlée d’horreur que quelques instants après, elle voit Kate au bras d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle, avec un air d’entente tout à fait déplorable, ils lui annoncent qu’ils vont prendre du thé. Miss Dally sourit, bien entendu, mais laisse tomber son éventail, et une seconde après hèle un cavalier, timide jeune homme par qui elle se fait conduire dans le salon où l’on prend le thé. Là, elle a la douleur de voir assise dans un coin et flirtant de la manière la plus évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et future duchesse, qui a encore l’aplomb de lui sourire. Lord Glen est là aussi regardant le groupe d’un œil jaloux; miss Dally est exaspérée; il ne sera pas dit que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront sous ses yeux! Elle appelle Lord Glen d’un signe, et sans se soucier le moins du monde de la petite personne qui prend du thé sous sa protection, elle demande au jeune Lord derrière son éventail s’il danse le cotillon avec Kate. Il rougit, balbutie, dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.

--Ah! je croyais; je sais du moins qu’elle l’espère d’après un mot, mais si vous êtes engagé?...

Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir à côté de Kate, sans se soucier le moins du monde des airs furieux du cadet. Un instant après, comme Miss Rynaston était réclamée par un autre danseur, la vieille demoiselle retint par la manche le jeune Fitzhewis qui faisait mine de s’éloigner d’un air grognon, et à sa grande surprise lui dit nettement, et d’un ton de bonne humeur:

--Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.

Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta, s’assit familièrement et regarda Miss Dally bien en face.

--Oh! vous savez je n’ai pas peur de vous; je sais très-bien, mon cher garçon, l’histoire de vos petites dettes, et je ne veux pas que vous fassiez la cour à ma beauté.

--Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi?

--Oui, mais cela ne me plaît pas; et puis vous avez trop d’esprit, Fitzhewis, pour vous marier, sans autre revenu que l’amour, et rien du tout chez le banquier.

Ces allusions directes à l’état de ses finances ont toujours le don d’attrister Fitzhewis; elles lui rappellent que s’il n’a rien chez le banquier, comme l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup de spécimens de sa signature chez les usuriers.

--Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait une femme riche?

--Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si vous en prenez la peine. Donnez-moi le bras maintenant, je vous prie, car nous nous compromettons.

Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui faisant en plaisantant des compliments sur sa robe rose, Fitzhewis se disait involontairement que si elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme riche qu’il lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait qu’il devait être difficile de faire de la peine à cet aimable garçon. Et elle plaignait un peu sa pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement bègue.

Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit de plusieurs côtés des compliments voilés, sur la conquête de sa jeune amie, car Lord Glen, ce bienheureux fils aîné de duc, prend feu de plus en plus, et Miss Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il a invité Kate pour le cotillon! Elle, Kate, aimerait mieux le danser avec «un autre», et elle a promis à cet autre de descendre souper avec lui; c’est une légère consolation. Décidément la pauvre Kate n’est pas aussi raisonnable qu’elle le voudrait elle-même, et Miss Dally surprend des regards tout à fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis; mais elle veille, elle, le chaperon providentiel, et elle sera à la hauteur de la situation! Elle a déjà organisé son plan: elle sait le jour où elle invitera Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au Royal Academy, à Hurlingham; elle a calculé le temps qu’il faut pour l’amener à poser la question, et elle n’en sera détournée absolument par rien! D’une façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis! Il est vraiment scandaleux que ce petit cadet nuise au triomphe de sa jeune amie! A la grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally prier Fitzhewis de venir goûter le surlendemain!...

V

Le bal est fini. Miss Kate Rynaston a dansé le cotillon avec Lord Glen; elle a été comblée de bouquets, de distinctions de tout genre; la duchesse lui a parlé deux fois, et Miss Dally a été traitée par tout le monde avec une considération marquée. Lord Glen met lui-même en voiture Miss Rynaston, et Miss Dally suit triomphante, au bras de Fitzhewis, à qui elle sourit d’une façon charmante en lui disant bonsoir.

--Eh bien, Kate, vous avez eu un bal agréable, j’espère!...

Et Miss Dally, à la grande surprise de sa jeune amie, s’en tient là de ses réflexions, du moins de ses réflexions parlées, car celles qu’elle ne dit pas étonneraient bien la jeune amie! De son côté, celle-ci se demande si elle sera plus heureuse, pauvre avec Fitzhewis, ou marquise avec Lord Glen, et n’est pas encore bien sûre de ce qu’elle désire le plus.

Deux jours après, le jeune Fitzhewis arrive goûter comme il en a été prié. A son grand désappointement, Miss Kate Rynaston a été précisément invitée chez une amie. Le pauvre garçon aurait pourtant bien besoin d’être consolé. Ses embarras financiers lui viennent par-dessus la tête, et il trouve, pour l’instant, la vie une farce assez lugubre. Miss Dally est au contraire très-satisfaite de l’existence; sa jolie maison est fleurie du haut en bas, son petit boudoir rose, avec ses innombrables figurines de Saxe, est aussi riant que possible; le petit lunch qu’elle a commandé est exquis, et le vin qu’on boit chez elle est de premier ordre; tout est si confortable et si agréable, que Fitzhewis ne peut s’empêcher de le lui dire.

La façon dont Miss Dally lui répond jette Fitzhewis dans l’ébahissement... Positivement la vieille demoiselle a des vues sur lui!... Il est si accablé d’ennuis, qu’il se demande sérieusement si ce ne serait pas là une fin très-sage... D’autres en ont fait autant, et s’en sont bien trouvés... Le fait est qu’il est quatre heures quand il s’en va, et Miss Dally, qui va prendre Kate à cinq heures, a un air tellement triomphant, que celle-ci s’en aperçoit.

Miss Dally sait ce qu’elle veut; elle accomplira sa tâche de chaperon jusqu’au bout! Jamais, non jamais, Kate Rynaston ne la quittera pour épouser un cadet! Elle épouserait plutôt elle-même Edmond Fitzhewis!... Et c’est à quoi, après mûre considération, elle se décide... Un horizon sans dettes détermine de son côté Fitzhewis, et cette étonnante nouvelle est annoncée à Kate, qui, ne pouvant en croire ses oreilles, et outrée de dépit, accepte du même coup le bienheureux fils aîné de duc, Lord Glen, quoique un peu bègue.

FOUR IN HAND CLUB

I

La masse rouge de Marlborough-House se détache doucement sur un ciel doux et légèrement voilé; les arbres de Saint-James Park ont cette incomparable verdure anglaise, molle, profonde, humide; les grandes pelouses s’étendent au loin, ondulant sous les effets de lumière, la terre arrosée sent bon... C’est un coin charmant, que ce coin du Vieux Parc, dominé par cette simple maison princière, entourée de son grand mur de briques ternes; les nombreuses fenêtres aux rideaux très-blancs, resserrés par le milieu, à la mode anglaise, par des rubans roses et bleus, ont un air de vie heureuse, et dans le parc même, à cette heure charmante de la journée, quand la grande chaleur est passée, il y a quelque chose de particulièrement doux et apaisant. Là-bas, gronde furieusement la vie active et débordante; ici, tout en restant brillante et vivante, elle a dépouillé tout ce qui est vulgaire et bas. C’est un charme de venir là en voiture, se ranger sous les vieux marronniers, au milieu de centaines de voitures, pour attendre le «Meet» du «Four in hand Club». Vers quatre heures, les voitures débouchent dans le Parc, celles-là venant du côté de Grosvenor Place, les autres de Saint-James’ street; toutes sont découvertes, et la plupart sont bien remplies; beaucoup de jeunes femmes jolies, étonnamment élégantes, vêtues des couleurs les plus claires; la tête très-droite, le regard très-assuré, ayant la plupart, comme accessoires complétant l’élégance de l’ensemble, un ou deux beaux enfants parés, et un chien gigantesque au regard sérieux. Toutes les voitures se rangent en files pressées dans la grande allée du bas, d’où l’on verra le mieux le défilé de tout à l’heure; les cavaliers arrivent au petit galop; les femmes à tournure d’éphèbe, leur étroite taille emprisonnée, et une fleur éclairant leur corsage. Les hommes ont presque sans exception le revers de l’habit fleuri; l’air de fête est général, et bien marqué du reste dans les réunions anglaises, qu’égayent toujours le goût des couleurs claires et le mépris parfait de la température extérieure.