Mylord et Mylady

Part 12

Chapter 123,873 wordsPublic domain

Le rendez-vous est pour cinq heures et demie, et dès avant cinq heures paraît le premier drag; l’un après l’autre, ils arrivent suscitant des émotions et des commentaires divers. Tous sont bien chargés, tous conduits par des visages connus. Aussi, on discute avec passion les mérites des bais, des alezans, des gris qui composent les différents attelages et ont chacun leurs partisans. Parmi ces trente-deux drags qui, au coup de la demie, vont s’ébranler sur la route qui mène à Orléans-House, il n’en est pas de plus parfaitement mis au point que celui de Sir Thomas Redver-Morris qui, du reste, goûte les plus pures joies de sa vie, lorsqu’il est assis sur le siége de son grand drag à caisse jaune, ayant devant lui les trois bais et l’alezan qui composent son train. La gloire et le bonheur de Sir Thomas est d’être un cocher incomparable, et un strict observateur de tous les vieux canons qui, il y a cinquante ans, étaient un article de foi sur «la Route». Très-bon garçon, du reste, bel homme, il a la moustache et le col des «mashers» du jour, et se sait et se croit assez séduisant. Quantité de jeunes personnes le regardent avec bienveillance, et lui-même a le cœur assez tendre. Chaque année, on croit qu’il va se marier; chaque année, l’heureuse élue qu’il invite à prendre place à ses côtés sur son drag se flatte d’être sûre de son fait; mais invariablement, on revient sans que Sir Thomas ait pensé à autre chose qu’à ses chevaux, et son choix définitif se trouve invariablement retardé, et ensuite indéfiniment ajourné, par les soucis que lui donne le perfectionnement de ses attelages.

II

L’heureux jour dont nous parlons, le drag de Sir Thomas était mieux garni que jamais; deux des femmes les plus à la mode derrière lui, et à son côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies personnes de la saison. Elle eût assez agréé à Sir Thomas; elle avait un pied charmant, ce qu’il appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie allure, enfin, tous les points d’une bête de race. Mais, d’un autre côté, elle ne connaissait rien aux chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait même de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas se montrait-il beaucoup plus sensible aux séductions d’une autre jeune personne, qui le tenait sous son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte Adon, moins jeune qu’Edith, moins naïve, était une sportswoman de premier ordre; elle en savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la campagne, avait mené plus d’une fois le drag d’un de ses oncles. Sir Thomas ne l’ignorait pas, et c’était pour lui la plus puissante séduction.

Les deux jeunes personnes, la timide débutante et l’étoile de la dernière saison, avaient parfaitement conscience de leur rivalité. Edith Howe avait, sous son petit air innocent, une envie démesurée de l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady Charlotte la regardait comme une rivale sans grande conséquence. C’était en effet Lady Charlotte qui avait, par des demi-mots, engagé Sir Thomas à combler les vœux de Miss Howe, en l’invitant le jour de la réunion du Four in hand Club; elle comptait sur l’ignorance bien constatée d’Edith pour la perdre définitivement aux yeux de leur adorateur, qui ne serait sûrement pas longtemps à découvrir la différence qu’il y a, à avoir auprès de soi une Lady Charlotte, experte, émue, intéressée, ou une petite poupée perdue dans sa propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison, Lady Charlotte s’étant, quelques jours auparavant, rencontrée dans un bal avec sa rivale, n’avait fait aucune difficulté à l’aborder de la façon la plus gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa toilette, et de recevoir avec complaisance ceux qu’Edith se crut tenue de lui faire. De ces préliminaires, on passa à ce qui les occupait toutes deux.

--Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air aimablement protecteur, vous allez au rendez-vous de mercredi sur le drag de Sir Thomas; je vous avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il conduit.

--Oh! cela m’est égal, je regarderai les autres.

--En ce cas vous aurez le plaisir de me voir; ce cher Lord Moldo (et Lady Charlotte ne dissimula pas son triomphe) m’a offert une place, j’irai avec sa sœur que j’adore.

Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et Lady Charlotte comptait bien, grâce à lui, exciter la jalousie de Sir Thomas, sans se faire illusion, du reste, sur les sentiments de Lord Moldo pour elle.

--Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce pas? dit Edith, qui de son côté croyait nécessaire d’être généreuse.

Lady Charlotte, tout en causant avec Edith, était au bras d’un jeune athlète passé profès dans la science hippique. Cessant de s’adresser à Miss Edith, elle se tourna vers son partner et l’attaqua sur sa spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une compétence extraordinaire; à leur avis, rien n’était parfait; ils prodiguaient les termes techniques. Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.

--Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au moins des bêtes d’une taille correcte.

--Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous remarquée? répondit le sportsman.

--Mais Tancred est un animal magnifique! reprenait Lady Charlotte.

Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui était aussi familier qu’il l’était peu à Miss Edith, Lady Charlotte, soutenue par le jeune athlète, entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse dissertation, dans le but évident d’éblouir et d’écraser la pauvre petite profane.

Il fut d’abord question de la condition parfaite des chevaux pour la route, partant d’une allure égale, sans une secousse. La paire du timon mettant en mouvement la lourde voiture au moment précis, de façon que les chevaux de volée, savamment retenus, n’aient pas le temps de tendre leurs traits, et laissent flotter leurs palonniers... Puis, à la descente, les chevaux de volée, très-dociles à la main, quoique très-allants, doivent être maintenus de façon qu’ils ne tirent pas, tandis que les chevaux donnent en plein dans leur collier, le poids de la voiture maintenu par la mécanique franchement serrée... A la montée, autre soin: un maître coup de fouet partagé entre les chevaux de volée doit enlever tout l’attelage au galop... Pour les tournants, la difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir les deux couples exactement l’un devant l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur indépendance de mouvement. Il arrive, dans un tournant à angle droit, que les chevaux de volée l’aient fait, tandis que ceux du timon sont encore dans la ligne droite; il faut alors que l’inclinaison des traits soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit imprimé à la flèche, etc., etc., etc.

Lady Charlotte parla encore plus d’un quart d’heure; quand elle fut sûre d’avoir suffisamment fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable drag de Sir Thomas, elle s’arrêta, et redevenant tout affectueuse et simple, elle s’adressa de nouveau à Miss Edith:

--Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas? parlons plutôt de la mode nouvelle des ombrelles!

Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette conversation; elle emmagasinait dans sa tête tout ce qu’on venait de dire devant elle, se promettant bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit place sur le siége à côté de Sir Thomas, elle avait son plan.

III

Il y eut une approbation générale quand le drag à caisse jaune de Sir Thomas fit son apparition. Tout y était admirablement correct; les chevaux étaient bétail de bonne souche, bien faits pour la route, en parfaite condition, et l’on disait qu’ils étaient venus de York à Londres deux ou trois jours auparavant. Les «_wheelers_» avaient quelque chose en plus de hauteur que les «_leaders_»; c’est la vieille loi, souvent négligée et même renversée maintenant; mais Sir Thomas, pour rien, n’aurait voulu s’en départir; lui-même, bien droit, le visage un peu coloré, maniait les rubans avec une habileté célébrée par les vieux routiers qui surveillaient chaque drag d’un œil critique.

A côté de lui, Edith Howe habillée d’une toilette de crêpe de Chine gris, la petite capote bien serrée à la tête, surmontée d’un marabout jaune (couleur de la caisse); mais ce qui avait frappé d’admiration Sir Thomas, c’étaient les broderies qui ornaient le bouffant de gaze transparente qui formait le devant du corsage: une quantité de drags miniature (et il n’y avait pas à se tromper quel drag) étaient brodés en soie et chenille!... C’était une véritable œuvre d’art, reproduite aussi sur les brides du petit chapeau dont chaque nœud était ajusté par un fer à cheval en diamant. L’ombrelle surtout était unique: une ombrelle de soie grise sur laquelle tournaient les plus jolis drags du monde!...

Edith eut conscience de son premier succès auprès de Sir Thomas, et ne s’en promit que davantage de jouer serré pendant la route. On allait rencontrer Lady Charlotte, et de loin, elle cherchait à distinguer le drag de lord Moldo, épiant en même temps du coin de l’œil le visage de Sir Thomas.

Six voitures arrivaient en bon ordre, roulant doucement sur la route bien arrosée, et faisant ce bruit spécial, ce _rattle_ particulier aux «Four in hand». C’était d’abord le jeune duc de Turf, rouge de visage, rouge de cheveux, le costume clair, le cigare à la bouche, arrivant avec un chargement uniquement masculin, mélange de pairs du Royaume et d’acteurs à la mode, ceux-là les plus regardés de tous; puis le drag de M. Wicleff, sur le haut duquel trois ombrelles mirifiques attiraient tous les regards, l’une en satin rouge, l’autre bleu saphir, et l’autre en taffetas changeant grenat et vert. Sur tous les drags du reste, les ombrelles faisaient de grandes taches claires se détachant contre le fond des arbres et ondulant avec le mouvement des chevaux.

Lord Moldo parut à son tour; Lady Charlotte auprès de lui, tout en vert habillée, y compris les gants! Sir Thomas la vit et eut un mouvement intérieur de satisfaction: ce vert eût été horrible sur sa voiture! Quand enfin, arrivant le dernier, pour du reste faire seulement acte de présence, parut le magnifique attelage du marquis de Saint-Médard, ayant à ses côtés la marquise, qu’un divorce éclatant venait de mener à ce poste envié, toutes les femmes regardant, critiquant, plaignant le marquis, Sir Thomas, avec une noble satisfaction, se vit certain de n’être surpassé par personne.

IV

Cinq heures et demie; les trente-deux drags sont à la file, formant un des plus agréables spectacles qui se puissent voir; puis soudain, il y a comme un énorme remous, le drag qui est en tête s’ébranle, les autres suivent tenant bien leur distance, allant tous d’un trot égal et cadencé. La masse serrée des cavaliers et des voitures se met en mouvement au même instant; on fait tourner la tête aux chevaux, car il s’agit de voir encore une fois tous les drags qui vont faire le tour de Hyde Park avant de partir pour Twickenham.

Sir Thomas vient quatrième; sur le drag suivant, Lord Moldo, qui regarde assez tendrement Lady Charlotte, trouve de concert avec elle une quantité de défauts à l’attelage de Sir Thomas, jugé si correct par son propriétaire.

--Et cette jument de droite, sa Vesta qui a une chaussette blanche!

--Et l’ombrelle d’Edith Howe! Cette ombrelle est absurde! Il faudrait au moins être fiancée pour oser de pareilles choses.

Malgré la chaussette blanche de Vesta et malgré la malencontreuse ombrelle, Sir Thomas et Edith sont très-satisfaits, celle-ci pense qu’il serait charmant d’être toujours là où elle est en ce moment, avec toute la saveur qu’ajoute le sentiment de la propriété. Sir Thomas est heureux de sentir à ses côtés une si jolie et si élégante créature, qui semble si bien comprendre son bonheur. Mais, malgré ses tendres velléités, il se possède encore assez pour se demander si une femme si bien mise n’est pas un objet de luxe horriblement dispendieux.

V

On a passé Cromwell-Road, on roule hors de Londres.

Il y a un charme tout particulier à traverser la campagne anglaise; les habitations ont quelque chose de si vivant et de si avenant! On a vite laissé derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et à mesure qu’on avance dans la vraie campagne, les habitations se font de plus en plus confortables; cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en «bow», et leurs pelouses incomparables, éclairées de massifs aux vives couleurs. Puis ce sont les grandes villas avec leurs «meadows» et leurs «paddocks» où s’ébattent librement les chevaux; nulle part de murs; rien que des barrières de bois, auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants et toutes les maids d’une maison. Puis les rues de village avec l’artisan sur le pas de son cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable baby à moitié nu sur le bras. Au seuil des «inns», à la grande enseigne ballante, aux fenêtres à petits carreaux avec leurs pots de fleurs fleuris, tout un monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec un air connaisseur. Puis les «turnpikes» qui s’ouvrent au bruit de la trompette; les montées pendant lesquelles il est plus facile de causer; les descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand harnais lâché et flottant, et les petits chocs inévitables.

Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se fait partout sentir; la vue de tant de nids où tout le monde paraît heureux, car il n’y a pas à dire, la vue superficielle des choses indique plutôt le contentement et la joie, émeut Sir Thomas, habituellement plus maître de lui-même. Il ne peut s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on pourrait être très-heureux dans un de ces petits cottages, dont les habitants, la fulgurante housemaid à bonnet de tulle y compris, se dérangent de leur thé ou de leur dîner pour les admirer. Ces visions de bonheur économique chassent les autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été parfaitement élevée et qu’elle s’entendrait sans doute admirablement à tenir sa maison, et il la regarde avec d’autant plus de douce bienveillance qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois bais et l’alezan, à qui elle adresse par leur nom et à voix basse (ce qui arrive parfaitement à Sir Thomas) les adjurations les plus câlines; c’est: «Well done, Vesta!... go, you noble Tancred!...» Et ce sont des commentaires sur leur allure, leur courage...

Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente bonne humeur; il a observé qu’un des leaders de Saint-Médard n’est pas irréprochable, et Edith se rappelant un détail de la conversation de Lady Charlotte, lui a fait remarquer que les noirs du duc de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils avaient un filet sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes pertinentes; elle a fait attention à la taille parfaite des chevaux, et à l’apparence générale de solidité et de «business» qui caractérise le drag de Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que c’est la première qualité de ce genre d’attelage, destiné avant tout à faire son service sur la route.

Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse; comme il se trompait en la croyant indifférente et ignorante! Ferme maintien des chevaux de volée aux descentes, maître coup de fouet également partagé aux montées, difficultés vaincues aux tournants, à chaque occasion, Edith laisse échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance des choses chevalines. Charlotte ne parlerait pas mieux!

Sir Thomas est ravi; jamais aucun rendez-vous du «Four in hand Club» ne lui a paru si agréable; quant à Edith, elle jette de temps en temps un coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède, et trouve que la poussière du chemin a un goût délicieux.

VI

Positivement Sir Thomas regrette d’arriver; la vue de la rivière le laisse insensible, mais il écoute avec plaisir les exclamations admiratives d’Edith. Quelle belle soirée! Quelle délicieuse promenade! Oh! Sir Thomas, je vous remercie! Et elle lève vers lui des yeux très-doux, très-doux.

Cependant il faut descendre; l’échelle est placée. Edith y met son joli pied bien chaussé d’un soulier verni à bout très-pointu, et d’un bas noir fin comme une toile d’araignée, et saute à terre.

Les dames montent dans des chambres pour réparer le désordre de leur toilette; les petites boîtes de poudre de riz sortent des poches, les mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes sont rajustées. Lady Charlotte échange quelques paroles aimables avec Edith.

Après un moment de flânerie sur les pelouses magnifiques, après la vue rafraîchissante de la rivière sur laquelle les petites embarcations passent tranquillement, envoyant de temps en temps dans l’air le bruit d’une chanson, on rentre, car d’avis unanime, il faut dîner.

C’est une société fort gaie qui prend place autour de la table magnifiquement servie et chargée de fleurs jusqu’à l’excès; tous les plats, toutes les assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries; leur parfum se mêle à celui des fruits et forme une atmosphère passablement capiteuse. Au dehors, joue la musique, dont les flonflons entrent par les fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.

Au début, on parle encore un peu bas selon la mode anglaise; peu à peu le diapason s’élève, et à mesure que circulent le champagne et le claret-cup, on parle plus haut. Le menu, minutieusement élaboré en français, est d’ailleurs des plus réconfortants. Sous son heureuse influence, Sir Thomas, déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que seul sur son drag, se met positivement à faire la cour à Edith qui est à sa gauche, et cela en dépit de Lady Charlotte qui est à sa droite, et qui s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne parle que drags, chevaux, courses, et là elle se sait dans son élément. Mais si Sir Thomas boit et mange vaillamment pour se donner du courage, ce n’est pas pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a besoin; il regarde de temps en temps les jolis cheveux «auburn» d’Edith, sur lesquels la lumière pose des reflets d’or; il regarde sa petite oreille à ourlet rose, et son charmant petit nez, et la fossette qu’elle a au menton; il se soucie fort peu de Lord Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme quatre et veut prouver à tout le monde, «my dear fellow», qu’il n’y a que lui qui sache ce que c’est que quatre chevaux bien appareillés. Edith le sait aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants pour louer Vesta, Tancred et leurs deux camarades. Aussi Sir Thomas lui raconte avec effusion les mérites d’un de ses hunters, l’incomparable _King of Trumps_ qu’il ne céderait pas pour mille guinées! Edith comprend cela tout de suite, elle est tout oreilles et semble ne faire nulle attention aux flirtations qui vont cependant bon train à mesure qu’on devient plus libre, et que les rires se font plus fréquents; elle remarque seulement, et le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez rouge.

Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte; Moldo se conduit d’une façon absurde avec la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se donne tout simplement en spectacle; elle ne peut en croire ses yeux... Elle, si convaincue qu’il arriverait fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se dévouer, et il ne la regardait seulement pas!... Non-seulement Sir Thomas ne la regardait pas, mais il se demandait comment il ne s’était pas décidé plus tôt à poser certaine question à Edith, et se disait que tout à l’heure, dans le jardin, quelque part bien près de l’eau, il trouverait un cadre charmant pour sa déclaration...

Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent de table, respirant avec bonheur la fraîcheur du soir, et qu’Edith, serrée de très-près par Sir Thomas, fait une remarque sentimentale sur les étoiles, elle trouve immédiatement un écho!... Cinq minutes après, ayant découvert le site selon son cœur, Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris, et la propriétaire de Vesta et de Tancred qu’elle a su si bien apprécier.

Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle a eue au triomphe de sa rivale; elle a heureusement découvert qu’on peut captiver Lord Moldo en lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant l’historique des grands crus.

RÉDEMPTION

I

Après une absence de deux ans, absence des plus motivées, l’honorable madame Tudor Hopwaring était revenue à Londres. Cet espace de temps lui avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec le plus grand scandale, ayant laissé sur sa table une aimable et insolente lettre d’adieu à son mari, pour être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de défense, selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit mois de tendresse indépendante, elle avait correctement régularisé sa situation, s’appelant présentement madame Hopwaring, gros comme le bras, et oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime de Sir James Massey. Celui-ci, du reste, l’avait remplacée non moins régulièrement par une charmante petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle il s’était installé à la campagne. Il avait banni de chez lui tous les pianos, tous les cahiers de musique, et il avait averti la nouvelle Lady Massey que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément), il ne permettrait jamais à sa femme de chanter.

C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable et un talent de musicienne qui l’avait rendue l’idole de la société. C’est à cette voix trop séduisante, à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup de personnes attribuaient la chute de la pauvre Barbara; c’était son petit nom. Quant à elle, loin de vouloir faire oublier sa voix harmonieuse, elle l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant ses séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et heureux Tudor Hopwaring, toujours ravi, fasciné et ensorcelé par cette voix, était un auditeur incomparable, mais jugé insuffisant cependant. Aussi était-ce avec un véritable transport que madame Tudor Hopwaring avait remis le pied dans sa bonne ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre triomphalement sa place, et de faire oublier en un rien de temps la bagatelle du divorce.

Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices dans ce but; madame Hopwaring, partie brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette transformation une certaine délicatesse dont elle se savait gré. Elle croyait à n’en pas douter que tous ses parents, et ils étaient nombreux, lui feraient bonne mine, et si la sotte famille de Tudor lui tenait un peu rigueur, elle était convaincue qu’on ne tarderait pas à se réjouir de l’honneur de son alliance.

Elle commença par user du crédit illimité que Tudor lui donnait pour remeubler la vieille maison patrimoniale qu’il possédait dans B square; elle répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de Lady Massey, et adopta un pur Louis XVI, des panneaux en grisaille, une sobriété extrême de bibelots, une absence totale d’encombrement; de grands miroirs, des cheminées monumentales, des lustres de cristal de roche, de vieilles soies pâles aux fenêtres, des tapis de Smyrne sombres. Enfin un cadre d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne rappelait le passé, si ce n’est un splendide piano à queue, présent de l’amoureux Tudor, qui se délectait en pensant aux triomphes de Barbara, dont il aurait maintenant officiellement le droit de se montrer glorieux.

Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé correctement dans les journaux qui s’occupent des mouvements du grand monde; les intéressés et les indifférents apprirent en même temps que M. et madame Hopwaring étaient arrivés dans B square pour la saison.

Cette nouvelle fut immédiatement discutée et commentée; pour les âmes innocentes que Barbara comptait parmi ses anciennes relations, elle avait la fascination du crime; pour les jalouses elle semblait une insolence, pour beaucoup elle fut surtout un embarras.