Part 13
Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée triomphale, commença par agir hardiment, et exactement comme s’il ne se fût rien passé; mais plusieurs portes qui restèrent résolûment closes devant elle, des saluts non rendus, des billets laissés sans réponse, lui arrachèrent bien vite l’illusion qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait au contraire cruellement disposé; d’autres venues plus tôt, et ayant traversé les mêmes caps orageux, avaient su se remettre en grâce. Un vent d’indulgence outrée avait soufflé, un vent contraire semblait se lever, et madame Tudor Hopwaring devait être le bouc émissaire de cette réaction. On remémorait toutes ses offenses passées, on se rappelait ses grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses flirtations, et par un mot d’ordre tacite, on était résolu à lui faire payer tout cela, même, peut-être surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et dont elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille la peine de se parer.
Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis résolûment se mit en tête de faire face à l’orage, et de l’emporter de haute main. Elle commença par mettre à ses côtés une vieille cousine, personne irréprochable, orgueilleuse et désagréable, auprès de qui elle s’humilia et qui se fit partout garante du repentir de sa parente, désormais décidée à être un modèle de toutes les vertus. Madame Austor, comblée par le ménage Hopwaring, fit consciencieusement son devoir, mais sans résultat apparent.
Cependant, madame Hopwaring avait repris son ancien «visiting book», et fit annoncer, toujours par la bienfaisante influence de la presse, une série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant qu’aux plus huppées, sachant que celles-là auront parfois l’audace qui manquerait à d’autres. Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment cent livres de fleurs sur la table, furent un échec. Quelques femmes acceptèrent, curieuses de revoir Barbara et son installation, mais décidées à ne jamais lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser abattre, sans témoigner qu’elle avait le moindre sentiment de son insuccès, madame Hopwaring fit annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez la vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette vieille comtesse avait été une des meilleures amies de Barbara pendant la première phase de son existence; la bonne vieille âme, pauvre et toujours endettée, acceptait les invitations avec délices, et presque chaque année patronnait quelque nouvelle maîtresse de maison avide de se faire une «liste», et pour le compte de laquelle elle lançait les invitations:
--Madame une telle chez elle.--De la part de «la comtesse de Smallbank».
Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de parvenue; et elle venait conjurer sa chère comtesse de faire les invitations pour son bal; le petit service que Tudor pourrait lui rendre en échange était sous-entendu.
Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut le dire à son éloge, un seul petit instant; elle était pratique, elle ne trouvait pas que madame Hopwaring méritait le traitement qu’on lui infligeait; de plus, elle était fort gênée dans ses affaires, et la chose fut conclue.
Les cartes de madame Hopwaring furent lancées; toutes portaient au coin: «De la part de la comtesse de Smallbank.»
Hélas! ce bal devait être le plus cruel déboire de madame Hopwaring. La crème s’abstint, et il ne vint qu’une légion d’amis inconnus de la vieille comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient un peu mélangées; quelques femmes ignorèrent entièrement madame Hopwaring et ne saluèrent que la comtesse. L’incomparable souper fut un succès parmi la partie masculine, qui donna au grand complet, mais les fleurs merveilleuses (il y en avait pour deux mille livres!) ne furent admirées que par des gens tout à fait indignes d’un pareil régal. Madame Hopwaring, au désespoir, fut admirable d’entrain et de hardiesse. Elle lut, le lendemain, les commentaires entortillés sur sa fête, dont on expliquait l’insuccès apparent; mais, avec un tact de bon stratégiste, elle ne fit pas le plus insensible mouvement de recul, remercia la vieille comtesse avec une générosité reconnaissante, se montra plus que jamais partout, triomphante et aimée, en compagnie de celui qui était indubitablement aujourd’hui le mari et le devoir. A l’Opéra, au Lycéum, au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout où l’on se fait voir, on était sûr de rencontrer madame Hopwaring. Ses amies déploraient son manque de tact, qui les mettait si souvent dans l’embarras; mais la galerie se laissait prendre à sa mine assurée; rien ne paraissait au dehors; même Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien assurément, il le croyait; mais Barbara, elle, sentait sa position perdue, et son dépit était affreux.
II
Du reste, le monde faisait peu d’attention aux efforts et aux déboires de madame Hopwaring. La société s’amusait à autre chose, et se passionnait présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales composées de ce qu’il y a de mieux en fait de sang bleu. Les _Rossignols_ et les _Bouvreuils_, ainsi surnommés, accaparaient l’attention par leurs luttes. D’un côté, les _Rossignols_ devaient chanter pour l’œuvre éminemment intéressante des _Petits borgnes du cap de Bonne-Espérance_. La richissime Lady Midas qui, depuis plusieurs années, prenait chaque année la majorité des billets, avait enfin obtenu la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir ses salons et d’avoir chez elle les _Rossignols_. La maison de Lady Midas faisait face à celle de madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille le temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué de campagne, voleur par-dessus le marché, et femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune, était trop heureuse d’être patronnée par elle; mais depuis, l’étoile de Lady Midas avait pris un essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de bonne volonté à dépenser son argent pour des lords et des ladies, bals, dîners, concerts, patronages de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne se lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense; des duchesses venaient familièrement dîner chez lui, et Lady Midas se croyait une grande dame, et parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert, présidente de la Société des _Bouvreuils_. Les _Bouvreuils_, eux, se regardent comme infiniment plus recherchés que les _Rossignols_, auxquels se mêlent parfois quelques professionals payés, tandis que chez Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable cantatrice russe qui est la rage de l’année, va se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse de chanter en pareille compagnie.
Chez Lady Blanche, on chante au profit des _Petits Maoris_. Entre les deux sociétés, c’est une course au clocher à qui aura la plus belle recette, la chambrée la plus élégante. Les deux concerts sont fixés au même jour, Lady Midas et Lady Blanche Beaudisert ne se connaissent pas. Madame Hopwaring se préoccupait fort peu des _Bouvreuils_, mais les _Rossignols_ avaient le don de la passionner. Elle ne sortait plus, pour regarder de sa fenêtre dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et journellement voir arriver des voitures qu’elle connaissait bien, chevaux avec pompons au frontail, housses galonnées, valets de pied à grandes cannes, et les plus avérées grandes dames en descendre pour aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient en train, Barbara ne dormait plus. Elle avait, deux ou trois fois, croisé la voiture de Lady Midas dans le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des concerts exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait pas reconnue. A l’occasion, Lady Midas avait l’excuse que son ancienne amie était brune.
Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue dans le néant de sa roture, exaspérait madame Hopwaring au delà de tout le reste, et elle apprenait avec désespoir le succès certain du concert de Midas House; les billets se refusaient à la douzaine; tout le monde voulait entendre la belle madame Bernard Holt jouer du violoncelle; cela valait une guinée et plus! Deux ducs royaux avaient promis leur présence! De leur côté, les _Bouvreuils_ ne se tenaient pas pour battus; ils n’avaient pas de ducs royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement qu’une très-illustre princesse avait annoncé sa présence. Entendre tout cela, comme madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se dire que c’était en vain qu’elle avait la plus belle voix de Londres! Dans de pareils moments, le pauvre Sir James était vengé et regretté!
III
Un matin, huit jours à peine avant le concert des _Bouvreuils_, se répandit la stupéfiante nouvelle que la merveilleuse cantatrice russe, qui devait faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait pas! Quelques-uns la disaient malade, d’autres déclaraient qu’elle était partie avec le ténor à la mode; chacun avait son histoire, mais ce qui était indubitable et certain, c’est que Lady Blanche avait reçu une lettre d’excuse, et que, pour une raison bonne ou mauvaise, la prima donna annoncée ferait défaut!
Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. Comment la remplacer en si peu de temps? quelle attraction mettre à la place de celle-là? Lady Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, avec une compétence toute désintéressée, les talents divers des Bouvreuils, elle cherchait fiévreusement, parcourant un chapitre de noms, quand tout à coup le vieux Ciréa, impresario de la troupe, s’écria:
--Ah! si Milady Massey, aujourd’hui madame Hopwaring, était encore des nôtres!... Elle chantait autrement mieux que mademoiselle Utzvès. Le malheur est qu’elle n’est plus de la société!
Qui avait dit qu’elle était hors de la société? Lady Blanche fut instantanément sous les armes; Ciréa avait là une idée lumineuse; on avait grand tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y avait pas déjà tant de gens de talent dans le monde! Elle, Lady Blanche Beaudisert, demanderait à madame Hopwaring de remplacer cette impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand coup, un succès certain! Cette idée émise spontanément et avec décision par Lady Blanche causa une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis; mais comme personne ne voulait avoir l’air plus prude que sa voisine, on s’attendit mutuellement pour parler, et Lady Blanche ne parut pas douter un instant de leur extrême approbation. Le concert de Midas House serait éclipsé! Elle irait le jour même chez cette bonne Barbara!--elle redevint à l’instant Barbara tout court.--Madame Hopwaring chanterait chez Lady Blanche Beaudisert (Son Altesse Royale présente)! Cette étonnante nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité de l’éclair, et la voiture de Lady Blanche s’arrêtait à peine à la porte de madame Hopwaring, que déjà le potin avait fait le tour de la ville.
Madame Hopwaring était «at home»; Lady Blanche avec le plus beau sang-froid monta l’escalier précédée du correct maître d’hôtel, et entra chez son ancienne amie comme si elles s’étaient vues peu de jours auparavant; elle ne laissa pas le temps à madame Hopwaring de s’étonner, lui donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de l’air le plus naturel entama l’entretien.
--Je viens vous remercier des billets que vous m’avez pris; c’est bien aimable de votre part; mais ce qui serait bien mieux encore... Pourquoi ne chantez-vous donc pas pour nous?... Oui, pourquoi?
Lady Blanche Beaudisert faisait cette question avec la simplicité d’une colombe.
Barbara Hopwaring était une personne qu’on trouvait toujours à la hauteur des circonstances; elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois ans, et elle ne s’attendait guère à cette requête; mais elle comprit tout de suite qu’une complication était survenue, et répondit comme si elles eussent déjà discuté la question la veille:
--Oh! vous n’avez pas besoin de moi, Lady Blanche!
--Tout au contraire, je ne vous cacherai pas que vous nous seriez de la plus grande utilité; nous sommes dans un grand embarras, et comme vous êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé que comme ancienne amie, je pouvais vous demander cela.
--Si vraiment je vous rends service, Lady Blanche, ce sera avec plaisir que je chanterai.
--Thank you, dear, mille et mille fois; venez donc goûter demain, si vous n’êtes pas engagée. Je vous montrerai le programme; votre ancien professeur Ciréa est notre impresario; il ne parle que de votre talent.
Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien sur les sujets indifférents, la politique, les expositions, resta une demi-heure et en disant adieu laissa tomber que la princesse serait présente!
Il avait suffi de cette demi-heure pour faire reprendre absolument pied à Barbara; elle se persuada que cette démarche était la plus naturelle du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, d’aller goûter chez Lady Blanche Beaudisert, comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit un triomphe délicieux à entendre sa Barbara chanter devant la princesse, et tout de suite autorisa tous les frais de toilette du monde.
Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement cordial et agréable; le vieux Ciréa, qui avait beaucoup de peine à ne plus appeler son ancienne élève «mylady», organisa la partie technique du programme, et Barbara s’aperçut qu’elle allait avoir la part du lion; elle ne recula pas, très-résolue de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les Bouvreuils mâles qu’on réunit le même soir autour d’elle manifestèrent leur enthousiasme, et il aurait semblé à un observateur que madame Hopwaring n’avait jamais quitté Londres que pour un voyage d’agrément. Ce fut une ovation admirable d’ensemble; les Bouvreuils triomphants parlèrent de leur concert comme d’une solennité hors ligne, se moquant sans ménagements des grands préparatifs de Midas House, pour écouter les Misses Blaine jouer du violon!
Madame Hopwaring, avant même de s’être fait entendre, remontait, remontait. Deux ou trois opportunistes, de ces personnages qui sont les baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement des invitations à des bals qui ne devaient avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la chance qu’elle fût encore à la mode à cette échéance. Elle, jouissait avec délices de ce changement d’atmosphère, se dilatait, embellissait, retrouvait sa voix des jours amoureux, et ravissait le vieux Ciréa!
Le grand jour vint, et à la même heure, on roula le tapis rouge devant la porte de Midas House, et devant la maison beaucoup plus modeste de Lady Blanche. Mais la curiosité portait là tout le beau monde; revoir Barbara Hopwaring n’était pas un mince attrait; on trouvait que Lady Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente maîtresse de maison enviait son initiative.
Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères obligations à Sir Giorgus Midas firent acte de présence, furent étonnés de se trouver au milieu d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses en tête, était allée entendre Mrs Tudor Hopwaring! Lady Blanche avait accompli des miracles pour multiplier les places; une vérandah couverte avait été érigée sur le balcon, les marches de l’escalier conduisant au second étage mises à profit, et le flot montait toujours.
La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, défendu avec un soin jaloux, attirait tous les regards respectueux. Les regards et les oreilles eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, admirablement cravaté et constellé de bijoux, prit sa place d’accompagnateur, et bientôt les musiciens parurent.
La sonate en B fut médiocrement écoutée, quoique violoncelle et violon fussent tenus par des mains féminines et distinguées! Toute l’attention était réservée pour le troisième morceau du programme!
Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança près du piano, non en coupable amnistiée, mais en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes avec un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, scandale, on ne put le savoir; mais elle excita un véritable délire! Les duchesses ci-dessus mentionnées tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs aristocratiques sourires; une ovation suivit une autre, et quand le concert terminé et Lady Blanche à l’apogée du contentement, madame Hopwaring put recevoir les compliments, la foule d’amis et d’amies s’empressa autour d’elle, lui tenant la main, la complimentant. On ne pouvait vraiment demander à une personne d’un tempérament aussi artistique les idées d’une petite bourgeoise de Clapham! Tout fut oublié, ou plutôt non! madame Hopwaring divorcée et remariée commença une carrière de succès et de triomphes que n’aurait jamais connue Lady Massey.
Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent et de temps dépensés n’avaient pu faire, une cavatine bien chantée l’accomplit en une heure.
TABLE
Le Portrait 1 La Rencontre 23 Dancing 39 Kitty Dove 59 House Party 81 Les Gants 103 Le Strophion 123 Yachting 149 Avec effraction 171 L’Idéal 191 L’Ambitieuse 209 Le Chaperon 231 Four in hand Club 249 Rédemption 269
PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.
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