Mylord et Mylady

Part 8

Chapter 83,822 wordsPublic domain

Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit heures avant le moment fixé pour lever l’ancre, son mari lui fit la proposition étonnante de demander à Elliott de se joindre à eux.

--Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.

--Oh! non, il ne me gênera pas, non, sûrement...

Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile! Un ancien ami!... il aurait dû savoir... mais au fait, comment l’aurait-il su, il était dans ce temps-là un gamin en jaquette courte... et évidemment il était bien jeune encore!

Le surlendemain au soir, profitant d’une marée favorable et d’un vent d’arrière, le _White Feather_ levait l’ancre faisant route pour Gibraltar et la Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse locale l’apprit au monde, M. et madame Alfred Tower et M. Ralph Elliott.

III

Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette du pont réveilla May, elle eut un singulier sentiment, en se disant qu’il était là et qu’ils allaient vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien sa vie, qu’il n’y trouvât aucune place. Elle voulait apprendre l’espagnol, elle l’apprendrait; elle lirait, elle écrirait... Non, sûrement, ils seraient beaucoup moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, elle agirait comme à son habitude, et pour se conformer à cette première résolution, une demi-heure après, elle était sur le pont et y trouvait Ralph auprès de son mari; elle le salua sans embarras, regarda le compas, s’informa du chemin qu’on avait parcouru pendant la nuit.

Le jour naissant, doux et gris, promettait une journée magnifique; à huit heures on déjeuna. May profita de la circonstance pour annoncer ses intentions laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant des intentions analogues; lui qui n’avait jamais le temps de lire,--il allait lire,--il dessinerait, puis il s’amuserait à apprendre à parler à «Proud», le perroquet de madame Tower. Il paraissait du reste décidé à être bien avec tout le monde à bord, car il fit des avances aux trois pugs, caressa la tête du magnifique kitten persan qui paraissait déjà acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement de son côté, laissant madame Tower à sa liberté habituelle.

Ces commencements étaient corrects et des plus rassurants, et, pendant deux ou trois jours, le programme fut exactement suivi... Mais, peu à peu, on en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps s’était gâté, il pleuvait, le vent sautait d’un côté à l’autre, et Alfred Tower était constamment sur le pont, occupé à donner des ordres, montrant une énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la vie ordinaire. Avec cela, on ne prend pas quatre repas ensemble tous les jours, on ne joue pas aux cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une intimité involontaire s’établisse. Madame Tower avait beau se défendre et s’attacher à rester cérémonieuse quand elle y pensait, il était clair qu’elle en revenait par une pente très-douce aux jours évanouis. Tout y conspirait. Les rêveries sur le pont, le spectacle émouvant de la mer, le mystère des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de l’eau et le frémissement du vent; puis l’escalier où elle se croisait souvent avec Ralph était bien étroit, et, plus d’une fois, le mouvement du roulis les avait jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors, dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de Ralph et n’osait plus lever les siens. Alfred, lui, était toujours ravi. Elliott montrait le plus intelligent et le plus consciencieux intérêt au baromètre, au compas, à toutes les manœuvres. Comme marin, le capitaine du _White Feather_ se sentait apprécié. May, selon son habitude, tenait un livre de bord des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau, l’apparition d’une épave, le volume et la couleur des vagues...

IV

La couleur des vagues ne disait précisément rien de bon quand ils entrèrent dans le golfe de Gascogne. Tout annonçait un changement peu favorable. La partie de cartes après dîner s’effectua dans des conditions difficiles; les jetons tombaient à terre, et, en les ramassant, les mains de madame Tower et celles de Ralph se rencontrèrent. On vint appeler plusieurs fois Alfred pour la manœuvre, et restés seuls, ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin obligée à une protestation.

--Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle d’une voix basse.

--Vous le demandez?

--Oui. Et elle ajouta avec effort: Vous ne deviez pas venir.

--Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.

Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main; ils s’étaient compris, et quand Alfred revint annoncer que la nuit serait mauvaise, conseillant à sa femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit avec une promptitude extraordinaire.

La nuit fut en effet extrêmement mauvaise; le vent et la mer faisaient un bruit furieux, et le _White Feather_ tremblait de la poupe à l’éperon (stern to stem). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur; Alfred était sur le pont, et plusieurs fois dans la nuit Ralph vint frapper à la porte de sa cabine et lui donner des nouvelles du vent. C’était pour elle un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, si près, au milieu des éléments déchaînés, et elle aurait voulu que le jour ne se levât jamais. Il se leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son mari, May monta un instant sur le pont et vit les dégâts de la nuit. Quoique le vent fût moins violent, on roulait tellement qu’il était impossible de se tenir, même assis, sans être attaché; elle se résigna à descendre et s’installa tant bien que mal dans la cabine. Elliott resta auprès d’elle pour lui tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit était impossible. La matinée se passa lentement; de temps en temps un mouvement plus violent faisait perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit effet d’un choc plus violent, soit préméditation, May se trouva dans les bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, entendit une voix pressée qui disait: «Je vous aime!» Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et M. Tower, pâle, s’arc-boutant à la cloison, parut sur le seuil.

May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un de l’autre.

D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit:

--Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le baromètre monte rapidement.

Puis, sans un mot de plus, il remonta.

Un marin à pieds nus arriva immédiatement essayer d’éponger l’eau qui ruisselait dans la cabine, et ils ne se dirent plus un mot.

May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de quelques minutes, se trouva seule et put penser... Non, c’était impossible! Alfred n’avait pu rien voir... Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait dû faire passer inaperçue cette caresse dont le seul souvenir la faisait trembler et se blottir dans des bras imaginaires...

Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit fermement de s’en tenir là, de s’arrêter au moins maintenant, de jouir sans remords du bonheur de l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, elle pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, mais rien de plus désormais!

La journée s’écoula lourdement. Petit à petit comme lasse et assouvie, la mer s’apaisait.

Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame Tower se retira chez elle et s’étendit pour dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à table, et le dîner s’effectua dans des conditions matérielles moins difficiles. Il fut uniquement question des alternatives de la température, et Alfred Tower reçut avec calme les félicitations de Ralph.

--Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le _White Feather_ est un brave petit bateau, et tous mes hommes me sont dévoués; pas un qui ne me connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance parfaite, et c’est tout ce qu’il faut à bord.

Puis, souriant, il ajouta:

--Je leur dirais de jeter un homme à la mer qu’ils le feraient sans demander pourquoi!

--Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur demander, répondit Ralph en buvant un verre de champagne.

Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure heure que de coutume; l’accalmie se faisait de plus en plus, et Alfred avait bien gagné son repos.

Malgré ce calme général, May eut beaucoup de peine à s’endormir; elle était nerveuse, inquiète, et aurait voulu causer; mais Alfred était décidé à dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers quatre heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil si lourd que le bruit accoutumé sur le pont ne la réveilla pas, et qu’il était huit heures quand elle ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et y trouva son mari. Il s’informa affectueusement de sa santé, puis lui expliqua comme toujours le chemin qu’on avait parcouru.

--On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.

--Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.

--Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred?

--Non, pas ici; nous reprendrons le large tantôt.

Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, s’étonnant de ne pas voir Elliott. Enfin, tout à fait surprise, elle demanda vers midi à son mari:

--Est-ce que M. Elliott est malade?

--Pas que je sache...

May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin elle verrait au lunch ce qu’il en était. Mais au moment de se mettre à table, Alfred lui dit d’une voix singulière:

--Elliott ne lunchera pas avec nous.

--Non... et pourquoi?

--Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.

La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au regard froid de son mari. Il lui fallut des efforts héroïques pour avaler ce qu’on lui servait, et surtout pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait d’une excellente humeur.

La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, elle s’approcha de la cabine d’Elliott, il y régnait un silence de mort. Tout à coup May se rappela ce que son mari avait dit la veille: «Ils jetteraient un homme à la mer sans demander pourquoi.»

... Une sueur froide la parcourut tout entière... Alfred avait surpris leur baiser... il s’était vengé... Non, ce n’était pas possible... Mais où était Ralph?... Où avait-il disparu?... L’angoisse était si forte qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva en face de son mari. Il la regarda, et d’une voix calme:

--N’ayez aucune inquiétude, dit-il.

Puis, parlant en maître:

--Prenez un meilleur visage que cela, May, je vous prie. Elle prit celui qu’elle put, cherchant, se creusant la tête; tantôt elle le voyait se débattant contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred fier et décidé, et son respect pour lui augmentait sensiblement. Il n’était pas aussi petit garçon qu’elle l’avait cru, et elle se promettait bien de le ménager sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, car ce n’était pas vivre que d’éprouver les craintes qui la dévoraient.

V

Le lendemain, le surlendemain, quinze jours s’écoulèrent. Elle avait dû rire, causer, recevoir à Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot. Était-il mort, noyé? Cette incertitude était affreuse...

Enfin, après trois semaines de ce supplice, se trouvant à Malte, elle y reçut une quantité de vieux journaux anglais, et les parcourant avec l’avidité qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus mondains, elle vit cette mention: «M. Ralph Elliott, en Écosse.» Lui, Ralph... vivant en Écosse!!! Comment s’était-il évanoui du pont du _White Feather_? Elle eut alors une inspiration sublime, et qui devait beaucoup plus convaincre son mari de son innocence que ne l’auraient fait toutes les protestations. Elle prit le journal, et, mettant son doigt sous la mention du nom:

--Comment est-il arrivé là? dit-elle.

Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.

--Je l’ai fait mettre à terre.

--Où, comment, quand?

--Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.

Et comme le regard de sa femme, ferme et droit, interrogeait toujours:

--Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus bord; il a préféré la terre.

--Mais «où?» dit May qui commençait à sourire.

--Un peu loin d’une ville, je crains; mais vous voyez, les mauvaises monnaies courent toujours.

Après un silence, May dit à son mari:

--Vous avez bien fait, Alfred.

Depuis, May adore son mari.

AVEC EFFRACTION

I

Hightone square, comme chacun sait ou doit savoir, est une oasis des plus distinguées, à vingt pas de Kensington road, à cent du monument commémoratif du prince Albert, et cependant on y est tellement chez soi, les jardins y sont si jolis, qu’on a toute liberté de se croire à la campagne. Les habitants de Hightone square sont tous fort distingués, et riches bien entendu; une aimable émulation règne dans l’architecture des différentes habitations, et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur. «Raphaël house» surtout, située au milieu d’un petit parc en miniature, a un cachet absolument personnel, et le goût de madame Meryton, qui en est la fortunée propriétaire, a non-seulement une célébrité locale, mais une renommée assez étendue dans le grand monde. Fred Meryton, son mari, a ses affaires dans la Cité, quoique d’une excellente famille et fort élégant; il aurait préféré une installation moins exotique, et se serait contenté d’une maison de l’extérieur le plus banal dans une rue chic du West-End; mais en cela, comme en mille autres choses, il a cédé aux désirs de Griselda--c’est le nom de madame Meryton,--et avec le temps il est devenu, lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour les armures qui ornent le hall, pour le verre de Venise, la toquade spéciale de madame Meryton. Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une cheminée monumentale en occupe le fond; l’intérieur de cette cheminée est garni de faïences artistiques blanches et bleues; les chenets datent de la reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les bahuts contemporains de Thomas de Cantorbéry; le soufflet est un document, les pelles et les pincettes des témoins! Il y a des bibelots partout depuis les plinthes jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi; et madame Meryton, sachant que rien ne fait mieux qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les primevères; d’immenses plantes vertes étendent leur feuillage dans l’ombre, car il ne règne jamais là qu’une clarté indécise; la lumière du jour est tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre grandes lanternes à verres de couleur, suspendues aux quatre coins de la pièce, forment avec quelques bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage, rien n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.

Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode, qui est leur voisin, envie à madame Meryton son salon et son originalité. Madame Meryton pourrait peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses bonnes idées lui ont été suggérées par cet aimable et désintéressé voisin, car il est très-aimable, très-original, et a un talent immense! Ce talent est relevé par une figure charmante, une barbe «michelangelesque», et des manières caressantes rapportées d’Italie avec la science de la couleur. Harry Rosing trouve de son côté sa voisine très-séduisante, «très-désirable», comme il l’avoue en fumant sa pipe, et il lui plaît tout à fait d’avoir établi entre Raphaël house et The Vista qu’il habite, des relations journalières. Sous prétexte d’abord de communauté de jardinage, ensuite de goûts--ensuite d’âme, il a pris l’habitude de venir, à l’heure où il pose ses pinceaux, discourir chez madame Meryton des fins immédiates de l’homme et de la femme. Griselda (madame Meryton, comme nous l’avons dit) aime beaucoup ces discours; en général, elle aime coqueter avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste à la mode, car Harry Rosing, ayant pour spécialité les portraits des jolies femmes, est choyé et mis sous verre comme un objet précieux.

La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès lui fait regarder sa petite voisine comme une personne très-singulière; tout en l’encourageant, elle ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait incongru que M. Fred Meryton, assez laid et sans la moindre poésie, lui soit préféré, il s’imagine que les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique autant que poétique, il compte infiniment pour cela sur le voisinage, et sur les absences obligatoires relativement assez fréquentes du mari.

De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir remarqué l’attention toute particulière qu’Harry Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel point devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point pouvaient être allées les choses, c’est ce qu’il ne pouvait encore trop dire lui-même. A tout hasard, il se méfiait, et veillait.

Au commencement de cet automne, les affaires de M. Fred Meryton l’obligèrent précisément à une nouvelle absence; un jour ou deux à peine, disait-il à sa femme au départ. Mais le lendemain matin même, madame Meryton recevait une longue lettre de son mari. Son retour se trouvait reculé d’une semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité était une longue et interminable série de recommandations, sur la façon de se garder dans Raphaël house; pendant cette absence prolongée, il lui conseillait de recourir au besoin à leur obligeant voisin, l’aimable Harry Rosing.

Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement un petit mot à Harry Rosing. Il ne se fit pas attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de son mari; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi un joint, s’il savait profiter de la situation. A tout hasard, il surenchérit sur les risques éventuels, ne sachant pas encore bien exactement à quel point de vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une situation nouvelle ne pouvait avoir que du bon. Il rappela qu’en effet une recrudescence de vols hardis, «burglaries», avait mis depuis quelque temps l’alarme dans les environs de Londres. Ils parlèrent longtemps et très-confidentiellement des risques possibles et de la situation découverte de Raphaël villa; ils allèrent jusque dans la serre, sur laquelle s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent ensemble que cette serre était horriblement exposée et prêtait le flanc à toutes les entreprises; le jardin était très-touffu et rejoignait de ce côté la charmille d’arbres verts de «The Vista», propriété d’Harry Rosing très-boisée aussi. La situation bien approfondie, madame Meryton ne put s’empêcher d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry Rosing, qui la vit un instant prête à quitter Londres et à s’en aller faire une visite à la campagne, crut bon, après avoir excité ses craintes, de les modérer, l’assurant qu’avec sa maison bien montée comme elle l’avait, et des précautions de fermeture, elle était complétement à l’abri. Il osa même insinuer avec une délicatesse infinie que son voisinage devait la rassurer un peu; elle savait son dévouement et la sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle, accompagnant le tout de regards noyés et de légers serrements de main, sur lesquels ils se séparèrent ce premier jour-là.

II

Madame Meryton ne fut pas extrêmement surprise quand le lendemain, dès midi, on lui annonça M. Rosing:--elle ne s’attendait pas à moins de sa sympathie et lui tendit très-cordialement la main.

--Avez-vous lu les journaux du matin? dit-elle.

Il prit l’air grave.

--Oui; les histoires de voleurs se confirment. Il est évident qu’il faut veiller. Mais ne vous alarmez pas, nous allons organiser la défense. Ce «nous» n’était pas sans une certaine douceur.

D’abord, ils passèrent en revue les domestiques. Le «butler» était vieux, et madame Meryton le croyait sûr, mais trop débile pour faire bonne garde. Le blond James, son acolyte, plus jeune, mais au lit depuis deux jours. La «housekeeper» n’avait d’inclination que pour les policemen, ce faible devait être encouragé; mais madame Blayn, la femme de chambre, et surtout Hannah et Lucy, les deux housemaids... elle les soupçonnait d’avoir un cœur très-tendre, et il lui avait quelquefois semblé vers les neuf heures apercevoir une silhouette courir à travers le jardin vers la route.

--Pas un gardien dans tout cela! Pas même un chien!... Si vous me permettiez de vous prêter «Tibère».

--Tibère! Mais il ne voudra pas rester, il se sauvera chez vous.

--Laissez-moi le soin de cela. Je réponds de Tibère. Le voulez-vous? Pour vous garder.

Harry prit un air tendrement pathétique en disant cela,--tellement que madame Meryton ne put s’empêcher de dire--bien doucement aussi:

--Que vous êtes bon!

Il y eut un silence très-doux, très-favorable à l’éclosion des plus tendres sentiments, dans la grande pièce mystérieuse avec le seul bruit du grand feu de bois.

--Ah! si j’avais le droit de veiller sur vous, murmura Rosing, si j’avais l’immense bonheur de Fred, je ne voudrais pas vous quitter, pas une heure, pas une minute, pas une minute!

Madame Meryton commença à trouver qu’effectivement son mari se montrait bien peu digne de la garde d’un pareil trésor. La quitter, la laisser seule dans un moment si dangereux, c’était vraiment la désigner comme une proie; elle se voyait réduite à prendre les avis d’un étranger!

C’était une position bien pénible! On ne l’aurait pas cru, à la voir renversée dans son grand fauteuil de chêne sculpté, la tête appuyée contre le petit coussin de drap d’or qui en atténuait un peu la dureté artistique; et sur un tabouret à trois pieds (non moins vieil anglais) Harry Rosing en face d’elle, très-près, et jouant avec les bibelots de sa châtelaine.

--Vous êtes pâle, dit-il à la fin de ce long silence.

--C’est que j’ai mal dormi, monsieur Rosing.

--Promettez-moi de vous rassurer; je vous amènerai Tibère tantôt.

--Oh! venez dîner.

--Le voulez-vous?...

Quelle intonation! Quelle âme dans cette simple question!

L’intonation était si profonde que madame Meryton ne put répondre que:

--Huit heures, vous savez.

--Comptez sur moi, et j’organiserai tout... tout... pour votre repos... darling!

Madame Meryton crut inutile de s’offenser. Il était superflu d’indisposer un homme qui se consacrait à sa sécurité; et chez une nature aussi artiste que celle de Harry Rosing les expressions de ce genre n’ont pas la même portée qu’elles auraient avec un autre. Aussi le regard de madame Meryton ne contenait pas le moindre reproche. C’était au contraire un regard plein de mansuétude, un regard qui faisait appel à tous les plus nobles sentiments de Harry Rosing, et il se promit d’y répondre. Il pensa que la fortune qui l’avait toujours aimé allait lui donner une nouvelle preuve de sa faveur, et il n’en fut pas trop surpris, mais il en fut ravi. La position qu’il venait de prendre était admirable. Tout conspirait en sa faveur. Jamais, au grand jamais, un pareil concours de circonstances ne se trouverait réuni; il en profiterait aussi vrai qu’il était Harry Rosing, et que sa charmante voisine s’appelait Griselda.

Restait le retour possible du mari pour les surprendre?... Mais était-il bien sûr que l’honnête Fred eût machiné cela?... Une fois introduit dans la place, l’important était d’en profiter.

La fortune, qui s’est de tout temps moquée de la morale, envoya précisément chez madame Meryton, ce jour-là, des personnes qui trouvèrent intéressant de l’alarmer.

--Dear Griselda, lui dit la jolie madame Johnnie Ray, est-ce que vous n’avez pas horriblement peur?... vous êtes tellement isolée! Et vous savez? on ne peut pas les reconnaître, ces bandits, ils ont la figure noircie... j’ai dit à Johnnie que je voulais qu’il achète un revolver. Avez-vous un revolver, Griselda?

--Mais non.

--Vous devez en avoir un. Je trouve que votre mari est cruel de vous laisser seule dans un pareil moment. A votre place, darling, j’aurais un revolver.

Et sur cette flèche de Parthe, l’élégante madame Johnnie s’envola pour porter ailleurs les risques et périls de madame Meryton.