Part 7
Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray, son mari et Reginald Pomeroy, dînaient ce soir-là à Belfry-Hall cinq ou six voisins, dont deux dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de son emploi, mais extrêmement choyé et ménagé par tout ce grand monde, à cause de son influence prépondérante dans les élections. On le nommait Foley.
Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être charmante et d’influencer favorablement son auditoire. Tenant à se montrer originale en tout, elle déclara trouver le vieux Foley très «funny», et elle l’interpella plusieurs fois pendant le dîner de sa voix harmonieuse, levant un peu son verre et le regardant à travers la table.
--Monsieur Foley! fit-elle.
--Mylady!... Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire porta chaque fois le verre à ses lèvres.
Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne put voir un aussi aimable procédé sans rendre justice à son bon sens momentané. Aussi lui dit-il tout à coup:
--Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon élection.
--Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure; mais je suis sûre que votre élection se fait toute seule.
--Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.
Et Sir James se mit à faire lentement un exposé de la situation politique du comté. Lady Dodo avait pris l’habitude d’être pratique, elle l’écouta complaisamment, si long qu’il en eût à dire, et résuma la question:
--Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir James?
Sir James avoua que les frais étaient considérables.
Quand les dames passèrent au salon, Sir James s’était presque décidément promis de lire une des lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement compris où étaient ses difficultés.
Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses invitées dans le salon, pièce immense très-éclairée et embaumée par une quantité de roses coupées. Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs, qu’elle ajusta sur le devant flottant de la blouse de soie jaune qui lui servait de corsage. Les dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray s’éventait avec rage; il est vrai que sa robe de surah fraise écrasée, extrêmement garnie de dentelles blanches, avait un corsage des plus ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière les volets fermés, essayant de respirer la fraîcheur. Lady Dodo, au contraire, s’était assise au beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.
--Charlotte, ma chère, venez donc près de moi.
Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers de sa main blanche sur ses joues brûlantes.
--Quel ennui d’avoir chaud!
--Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre corset; comment peut-on digérer ou se bien porter avec un corset?
--Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des corsets.
Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne à la fois; elle interpella Lady Pomeroy, qui faisait les honneurs à ses voisines.
--Lady Pomeroy?
--Oui, chère.
--Est-ce que vous avez chaud? est-ce que vous étouffez un peu?
--Non, pas trop.
Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham, puissante personne toujours prête à éclater, se hâta de placer son mot:
--Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un qui ait chaud, j’ai une véritable suffocation. Certainement, chère Lady Pomeroy, la salle à manger est admirablement ventilée; eh bien, à dîner, je souffrais d’une façon pénible, je souffre toujours de la chaleur.
--Mistress Windham, vous souffrez de votre corset.
--Lady Dorothéa?...
--Ma chère Mistress Windham, de pas autre chose, et voici Mrs Hobart-Moray et Lady Pomeroy qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques: je me demande, Maud, ce que votre robe peut peser. Quelque chose d’effrayant.
--Oh! Dorothéa, quelle idée!
--Ce costume--votre costume, Mistress Wyndham--est absolument contraire à n’importe quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre femme, mieux portante, de meilleure humeur, plus heureuse par conséquent, si vous étiez débarrassée de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que j’ai, moi...
Et elle remua victorieusement les jambes et se leva.
Avec une personne du rang de Lady Dorothéa Freehold, on discute; aussi Mrs Windham répondit-elle d’une voix un peu timide:
--Sans doute... peut-être... mais il me serait tout à fait impossible, je vous assure, tout à fait impossible de me passer de corset. Et toutes les femmes en sont là.
Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre, puis gravement:
--Oui! dit-elle, là est la grande difficulté!... mais soyez tranquilles, nous trouverons quelque chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi utile que le corset, et qui ne sera pas un instrument de torture.
--Mais que sera-ce, Lady Dorothéa?
--Puisque vous vous intéressez à cette question, Mistress Windham, je vous enverrai mes articles. Sachez que pour le corset, nous préparons un modèle, approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui, ma chère Charlotte, votre fine taille est une simple difformité; vous seriez à plaindre, pauvre chère, si naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez rire, je suis décidée à vous convaincre.
--Il faut convaincre Ralph d’abord.
--C’est ce que je ferai.
Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady Pomeroy fut assez surprise d’entendre Lady Dodo proposer un whist à Sir James.
--Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.
La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une excellente partenaire. Quand elle et Sir James eurent gagné plusieurs rubbers, elle lui dit:
--Toujours dans vos études, sir James? Comment se porte Cicéron?
Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale, Sir James confia à sa femme que son opinion sur Lady Dodo se modifiait.
IV
Quelques jours se passèrent occupés par les parties accoutumées de «lawn-tennis», de «boating», promenades à cheval et en voiture. Partout et à tout, Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la fatigue, hardie à la marche, patiente contre les petits contre-temps. Tout le «Country side» était déjà en émoi au sujet de la réforme sur l’habillement. L’élément jeune surtout grillait de suivre une route nouvelle. Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente Lady Pomeroy on ne peut plus satisfaite des succès de sa chère Dodo, si, à son grand étonnement, elle ne s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en croire ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée avec le grave Sir James et réservait pour lui ses grâces les plus séductrices. C’était sans cesse: «Où est Sir James?» «Pourquoi Sir James n’est-il pas avec nous?» Et tant d’amabilité n’était pas perdue!... Avec un certain embarras, Sir James avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le dernier article de Lady Dorothéa.
--Mais cette question vous ennuie, James, avait répondu Lady Pomeroy.
--Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis de lire cet article; la question me paraît en effet plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé tout d’abord.
Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle à son sexe, ne répliqua pas, donna la revue où se trouvait l’article, et se sentit fort triste.
Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse dans le hall, elle y trouva Reginald, son beau-frère, s’amusant tout seul à faire rouler les billes sur le billard.
--Maud, venez-vous jouer?
--Non, Reginald, merci; j’ai mal à la tête.
--Bêtise, cela vous fera du bien! venez donc!
--Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.
Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa belle-sœur le frappa.
--Tiens! tiens! Qu’est-ce qui va de travers?
La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de faire des confidences; Reginald le vit bien et continua:
--Ce n’est pas James qui vous contrarie, Maud?
Elle ne répondit pas.
--Ce n’est pas... Dodo?
--Oh! Reginald!
Et elle le regarda d’un air navré...
--Mais c’est tout à fait ridicule! Il est certain qu’elle veut tourner la tête à James; mais c’est un caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne durera pas huit jours... Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je vous le demande?... Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable, c’est vrai, mais soyez une petite femme raisonnable, ne vous tourmentez pas; je me charge d’éclaircir tout cela.
Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, mais confirmée plutôt dans ses soupçons par ce quelque chose d’inexplicable dont venait de parler son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut d’en avoir le cœur net. Elle alla droit au «study» de Sir James.
Le study de Sir James faisait partie d’un petit appartement intime qui occupait la tour carrée, et qui était séparé du reste des appartements par plusieurs antichambres et un escalier intérieur; personne ne songeait jamais à envahir cette retraite, et Sir James pouvait à son aise y poursuivre ses chères études. Comme toute cette partie de la maison est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, en approchant de la porte, fut surprise d’entendre ce qui lui parut un bruit de voix dans le study de Sir James: d’abord elle pensa que le régisseur était là; mais prêtant l’oreille une seconde, elle reconnut une voix de femme, et cette voix était celle de Lady Dodo... Elle eut honte d’écouter, mais elle écouta cependant. C’étaient des: «Dear Sir James!...» «Comme vous êtes bon!!!... Et vous serez discret, n’est-ce pas?...»
La pauvre Lady Pomeroy en eut assez... Elle partit beaucoup plus vite qu’elle n’était venue, et alla se réfugier dans sa chambre.
Sir James, si sévère, si réservé!... A son âge!... et Dodo en qui elle avait tant, tant de confiance! Oh! elle le divorcerait... elle ferait un scandale, l’affreuse Dodo serait perdue!!!...
V
A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et de Lady Dodo fut visible. Deux ou trois fois, ils se parlèrent à voix basse, et le visage gourmé de Sir James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient de Lady Dorothéa à sa belle-sœur. Celle-ci répondait à sa question muette et semblait dire:
--Voyez-les!...
Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel; on se leva comme de coutume; le café et le thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se consacra au whist de Sir James...
La partie terminée, comme Lady Dorothéa se levait de sa chaise, Reginald, qui l’observait, vit tomber une lettre à terre. Il mit le pied dessus avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son moment, glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit son bougeoir, et l’on se dit bonsoir avec une aménité parfaite.
Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il commettait et se réservant d’agir avec prudence, Reginald ouvrit la lettre; l’écriture de son frère lui avait sauté aux yeux; voici ce qu’il lut:
«Dear Lady Dorothéa,
«Vous avez fait appel à mon humble science, et je puis vous donner les détails que vous désirez: voici le résumé de mes recherches sur le «strophion», ceinture qui remplaçait le corset pour les dames romaines...»
Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages serrées de citations traduites du latin... il alla à la fin.
«Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop heureux de feuilleter mes vieux volumes, comme je serai toujours heureux de faire tout en mon pouvoir, pour plaire à une femme qui est le charme même et la grâce en personne, etc., etc.»
Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu ampoulée de la fin, exigée d’ailleurs par la plus simple politesse, rien ne dénotait une autre préoccupation que celle d’un savant enchanté d’avoir à placer des documents.
Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier:
--Très-correct, mon vieux James!... Voilà donc le but de la visite de Lady Dorothéa!... Que c’est bien d’elle!... Pourquoi ne pas demander franchement ces renseignements à Sir James... Oui, mais Sir James les eût-il donnés sans ces coquetteries?... Et ces coquetteries sont-elles restées purement scientifiques?... Au diable!... N’approfondissons pas... Cette lettre me donne suffisamment moyen de rassurer ma belle-sœur; n’en demandons pas davantage.
Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde enveloppe, l’honnête Reginald écrivit dessus: «Trouvée par terre», et sonnant son valet, lui donna l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à Lady Dorothéa. Puis prenant une autre feuille de papier, il écrivit:
«Dear Maud,
«Dormez en paix! Lady Dorothéa n’a jamais songé qu’à obtenir de votre mari des documents pour son prochain article; je vous en donnerai la preuve demain.
«Votre dévoué,
«REGINALD.»
Et par la même voie, fit remettre cette seconde lettre à la femme de chambre de sa belle-sœur.
A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait à peine regarder son frère sans rire, en songeant qu’un homme aussi sérieux avait fait des recherches sur le «strophion», ceinture des dames romaines!... Il expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de la lettre surprise.
Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin Lady Dorothéa annoncer son prochain départ.
--Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut! J’ai promis lecture d’un nouvel article... Oh! Maud! je vous l’enverrai, quand il sera imprimé; ce sera tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je vous prie, à Mrs Hobart-Moray et au vieux Foley...
Le sujet de cet article ne serait-il pas le «strophion»? dit Lady Pomeroy, sans lever les yeux...
Lady Dodo partit le jour même.
Sir James est plus imposant que jamais!
YACHTING
I
M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de leur yacht, et il est de fait que dans les eaux du Solant, aucun navire de plaisance n’a meilleure renommée que le _White Feather_, sorti des chantiers célèbres de M. Lowe de Liverpool. C’est une merveille du genre, avec ses flancs peints en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint même l’empreinte d’un talon de femme, ses cordages brillants, ses cuivres étincelants, et ses embarcations plus légères et plus élégantes l’une que l’autre. L’aménagement intérieur a été exécuté sous la haute direction de madame Tower, qui a tout combiné, dessiné, inventé; depuis le fer de cheval arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur, jusqu’à l’emplacement du moindre placard, tout a été voulu par elle, et elle a le plaisir de faire admirer son goût artistique du nord au midi, et de l’ouest à l’occident.
C’est surtout pendant la grande semaine des régates de Cowes que le _White Feather_ se transforme en un lieu de réception, et que les luncheons, les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord la troupe d’amis de May Tower; May est éminemment à la mode, surtout depuis qu’après dix-huit années consacrées au rôle difficile de beauté à marier qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main sur Alfred Tower, gentil garçon de vingt-quatre ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement sur la différence d’âge. Du reste, madame Tower se défend admirablement, et la légion de ses anciens adorateurs la déclare plus séduisante que jamais; aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente une divinité; il l’adore, lui obéit en tout, lui laisse carte blanche pour ses dépenses, et se contente de parler en maître à ses matelots. Sur le pont du _White Feather_, il se transforme; lui qui rougit devant une femme, il trouve tout d’un coup la décision et l’aplomb; il est son propre capitaine, et connaît aussi bien les grandes routes de la mer que Saint-James street et Piccadilly. Le _White Feather_ est un bâtiment sérieux, et le récit de ses voyages paraît dans le _Times_; aussi Alfred ne veut à bord personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de mer, à l’impatience; sa femme et son équipage lui suffisent. Madame Tower, à toute apparence, partage le goût de son mari, et a acquis dans le «struggle for life» le don d’être invulnérable; elle ne craint ni la mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe, ni le cigare, ni quoi que ce soit, et elle s’arrangerait pour donner une fête au pôle nord, tant elle a de ressources et d’ingéniosité.
Il est certain que par un beau temps, le _White Feather_ est une résidence délicieuse; la cabine du pont où l’on va flâner, est meublée de divans couverts d’une épaisse soie blanche; les parois sont peintes en vert pâle; sur les panneaux se promènent de grands flamants roses; de fines nattes servent de stores tamisant la lumière; enfin toutes sortes d’installations ingénieuses, pour les livres, pour l’ouvrage, pour les fleurs qui abondent toujours comme par miracle.
La chambre à coucher du jeune ménage ne le cède en rien comme élégance; les cloisons sont incrustées de nacre et les meubles assortis; les rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure doublée de rouge vénitien; à côté, un cabinet de toilette avec une baignoire en forme de conque marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et le plafond et les murs entièrement en glaces permettent de se mirer à l’aise.
Le salon contient une bibliothèque de trois cents volumes choisis et tous les jeux inventés par l’homme en ses jours d’ennui. Quant au personnel, il est au complet: chef, maître d’hôtel, femme de chambre de premier choix, et tous garantis inaccessibles aux effets du roulis. Quant à l’équipage, tous triés, tous dévoués, tous beaux hommes. Lorsqu’on sent que tout cela vous appartient, on embellit, et cette douce pensée rend extrêmement agréables à madame Tower les excursions fréquentes qu’elle fait à terre, elle y retrouve presque toujours une escorte d’anciens amoureux, et elle comprend mieux que jamais à quel point l’amour est chose creuse! Elle jette un regard de compassion sur son passé sentimental, et la réalité, en yachting-suit et petite casquette, lui paraît infiniment préférable.
Un beau matin que le «gig» du _White Feather_ amenait à terre M. et madame Tower, cette dernière fut surprise de voir parmi les visages qui l’attendaient, un quelqu’un dont la vue la fit légèrement pâlir. Cependant elle sauta à terre de fort bonne grâce, et ce fut avec l’air le plus calme qu’elle accueillit l’exclamation:
--Nous vous amenons un vieil ami, madame Tower, voilà Elliott, revenu de Perse!
Et elle donna une poignée de main à ce vieil ami et le présenta à son mari.
Voilà comme les choses tournent! C’est la vie, se disait May Tower en regardant celui qui avait été le grand amour de sa jeunesse, il y avait longtemps! et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut hier!... Il lui avait fait la cour la plus tendre et la plus assidue; pour lui, elle avait volontiers éloigné tous les fils aînés, préférant mille fois Ralph Elliott pauvre, à qui que ce fût archiriche! Les mois et les semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant toujours qu’il parlât; enfin, après deux jours passés à Newmarket sous le même toit, alors que tout le monde regardait le mariage comme fait, il était parti, sans un mot, sans une explication! On apprenait plus tard qu’il voyageait en Orient. Le coup avait été terrible pour la pauvre May; elle n’avait pu cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il avait pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content d’avoir échappé au mariage pour lequel il se jugeait trop pauvre, il avait promené sa vie sans le moindre remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours quand il fumait sa pipe entre chien et loup.
Au moment où l’existence du continent commençait à l’ennuyer, il avait hérité d’un oncle, et rentrait en Angleterre pour y être riche et estimé. L’envie de revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils s’y retrouvaient, comme bien des années auparavant, surpris l’un et l’autre d’être si peu changés, et échangeant des banalités avec une tranquillité charmante.
--Il y a des siècles que nous ne nous sommes vus, commença Ralph Elliott, en se mettant à marcher à côté de madame Tower.
--Très-longtemps, en effet.
--Je suis ravi de vous retrouver si _flourishing_.
--Merci.
--Il paraît que votre yacht est une merveille.
--Oui, c’est gentil.
--Vous m’inviterez à bord, j’espère?
--Nous serons charmés...
Elle manquait un peu d’enthousiasme;--aussi avec la plus agréable désinvolture, Ralph Elliott s’adressa au mari:
--On me dit que votre yacht bat tous les autres.
--Venez le voir.
On ne faisait pas impunément des compliments à Tower sur le _White Feather_.
--Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable comme moi n’a pu admirer que les yachts des autres; mais il est possible, grâce à mon oncle bien-aimé, que l’année prochaine je me mette quelque chose à flot.
Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel, et quand on se sépara, madame Tower eut le plaisir d’entendre son mari faire promettre à Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le lunch, et en recevoir l’assurance positive.
--Good bye, madame Tower.
--Good bye.
--Charmant garçon, dit immédiatement Alfred à sa femme. Il veut acheter un yacht--et je lui ai dit que je crois que le _Gleam_ fera son affaire; je sais que Fred Holt trouve la dépense trop forte; je vais aller au club tout à l’heure exprès.
II
Le lendemain, par un temps calme, madame Tower en yachting costume blanc rehaussé de rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée d’étendre l’invitation de son mari. Elle était sous les armes, et les réflexions qu’elle se faisait depuis le matin, réflexions toutes parfaitement sages cependant, donnaient à ses yeux un éclat extraordinaire. Son cœur battait un peu vite... mais qui voit un cœur?... Elle était charmante, voilà tout. C’est ce que lui dit immédiatement l’aimable Lady Baltoun qui rêvait une invitation plus permanente, et ce dont l’assura le premier regard de Ralph Elliott, regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le comprendre; mais elle n’y répondit pas du tout, ce qui était le point capital; il eut l’esprit, du reste, de s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément l’inspection du _White Feather_, qu’interrompit seulement l’avis que le lunch était sur la table.
Madame Tower prit sa place de maîtresse de maison. Elle avait voulu que rien ne prêtât à la critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au milieu des verreries et de l’argenterie étincelante, s’étendait une glace dont les bords étaient dissimulés par une ligne de fine verdure; sur cette glace s’étalaient de gros nénufars semblant se mirer dans une eau transparente; de distance en distance, des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de lycopode serré d’où s’élevaient de fines figurines d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre d’art; devant chaque convive un verre allongé contenait une fleur blanche et un feuillage léger; à côté de chaque couvert une petite assiette d’or remplie d’amandes salées; le service de table blanc et turquoise était semé de fleurs de mai, délicate allusion au prénom de madame Tower; tous les verres d’une finesse extrême étaient blancs et unis, sauf les verres de hock, d’une teinte vieil or et semblables en forme à ceux qu’on voit dans les vieux tableaux flamands.
Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les compliments d’Elliott furent sincères; il fut assez hardi pour profiter d’un bon moment et dire à May:
--Ah! que n’ai-je hérité plus tôt!
Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté de Lady Baltoun, qui ne tarissait pas sur les agréments et le plaisir du Yachting. Ces messieurs, tout en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout en ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait que ce serait là quelqu’un qu’il vaudrait la peine d’inviter; il méditait la pensée de lui offrir une place sur le _White Feather_ pour leur prochaine excursion dans la Méditerranée.
Au bout de huit jours, cette pensée était prête à prendre une forme positive. Les pourparlers au sujet du _Gleam_ avaient amené des rapprochements fréquents, tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du _White Feather_.
Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant à madame Tower, le seul point de ses sentiments sur lequel elle fût tout à fait fixée, était un besoin de redoubler d’élégance et de paraître charmante.