Mylord et Mylady

Part 6

Chapter 63,745 wordsPublic domain

Il voulut témoigner l’excès de sa reconnaissance; mais elle coupa court, et il fallut bien en rester là pour cette fois.

IV

Le jour du Drawing-Room était proche, en effet. C’était, pour une élégante, l’occasion par excellence de déployer toutes ses magnificences. D’ailleurs, il y avait, de proche en proche, une sorte d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la splendeur, et Lady Howber voulait l’emporter. Ce que sa toilette lui coûta de méditation, de combinaisons, de courses, de nuits blanches délicieuses, elle seule l’aurait pu dire!

Enfin le grand jour arriva! Le matin, Lady Howber monta à cheval de meilleure heure; le temps était doux et beau, le parc tout parfumé, le Rotten-Row plus aristocratique et plus ombragé que jamais. Elle rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait souvent:

--Allez-vous au «tea» de Lady Towerbay après le drawing-room? demanda-t-elle avec malice.

--Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le plaisir de vous y voir.

--Vous croyez? C’est possible.

--Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos gants?

--Non.

Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre un temps de galop à leurs chevaux.

A une heure, la magnifique voiture de gala de Lady Howber venait se ranger devant la porte. La housse en drap bordeaux relevé d’or; le cocher dans une livrée de même couleur, en tricorne, perruque frisée, bas roses, souliers à boucles; les chevaux bais magnifiquement harnachés, et les deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux, culottés de peluche noire, bas roses, souliers vernis, cordelière d’or au chapeau, énormes bouquets au revers et grande canne à la main, attendaient dans le hall; la maison était silencieuse et tranquille. Le «hall porter» avait ouvert la porte; un des valets de pied qui ne sortaient pas avait déployé le tapis; Mylady pouvait descendre. Elle passa comme un éblouissement, une simple dentelle jetée sur ses épaules nues, et monta l’air indifférent et le cœur ravi.

De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, à façade terne et triste, les carrosses magnifiques, les livrées éblouissantes. Les salles se remplissaient, et toutes les couleurs du prisme, toutes les pierreries de Golconde semblaient s’être donné rendez-vous là. Dans le jour assombri des grandes salles, les couleurs éclataient quand même, tant leur intensité brillante défiait même cette lumière fade d’une journée voilée.

Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie brochée, du vert le plus pâle, était entièrement couverte de vieille dentelle de Bruges; sur cette dentelle, à la hauteur de chaque volant, une grosse plume crevette formant l’attache d’une branche de corail rose qui servait de soutien à de magnifiques roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien bas, selon la vieille tradition, avait une berthe de dentelle couverte de roses, au milieu desquelles étincelaient les diamants; le manteau de cour, également vert pâle, partait des épaules comme un manteau de reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe était rebrodée à la main en or fin; la doublure de satin crevette était également brodée d’or; sur l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, et de ces plumes partait une guirlande de roses naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas de la traîne.

Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries ouvrait ses ailes au-dessus des frisons du front; les plumes blanches d’étiquette s’écrasaient du côté droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les épaules; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle et velours, soutenait les diamants, et, entre les mains gantées de suède couleur chair brodé, jusqu’à la saignée, de roses, elle tenait un bouquet immense également de roses choisies.

Les souliers de peau de Suède, de même nuance que les gants et également brodés, se décolletaient sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles d’or. Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait! On l’enviait, et l’on se rappelait à temps que Sir Julian était bien vieux pour elle.

Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les jeunes, celles qui en étaient à leur trentième drawing-room, les débutantes qui en étaient à leur premier, passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se retiraient.

Tout à coup un bruit courut, et parmi celles dont le tour n’était pas encore venu, il y eut un vif émoi: Sa Majesté avait remarqué et vertement blâmé les gants de couleur au dernier drawing-room, et un chambellan prenait, en ce moment-là, les noms de celles qui en portaient!...

Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer en la Présence en méritant une censure, être remarquée pour une infraction à l’étiquette, quelle humiliation! En une seconde, de bouche en bouche coururent les supplications aux heureuses qui, correctement gantées de hauts gants blancs, avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains se dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente que ses gants à elle devaient attirer particulièrement l’attention, sachant, de plus, son bouquet de la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, les jeta dans un coin, enfila les gants blancs qu’on lui prêtait, et qui étaient trop grands, mais cela importait peu; son cœur battait encore quand les pages déployèrent sa traîne... Elle s’inclina avec un profond respect, et il lui sembla précisément que Sa Majesté regardait ses mains!!!

V

Le Drawing-Room est fini; il avait été interminable par suite du nombre de présentations;--l’agitation que cette petite émeute avait causée se manifesta tout haut: les mal notées sont au désespoir; les autres s’en vont louant la sévérité royale qui allait enfin faire respecter l’étiquette. Dans tous les «teas» où les belles ladies se dispersent pour faire admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.

Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, arrivait chez sa grand’mère. Lady Towerbay, entourée d’une élite élégante, nageait dans une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours bien les choses, elle s’était procuré deux de ses arrière-petits-fils (les plus jolis). Vêtus de pourpoints satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour faire le service de pages et étaler les traînes. Quand Lady Howber entra, ce ne furent qu’exclamations; tous les intimes qui étaient présents tournaient autour d’elle, l’admiraient, la contemplaient.

Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière et lui sourit; mais, au moment où elle se retournait pour lui dire un mot, il avait disparu... Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements, et, comme elle n’aimait point se gêner ni attendre, le demanda:

--Où est donc Johnnie Vere?

On le chercha inutilement.

--Mais il était là à l’instant, «dear», répondit tout de suite Lady Towerbay, qui se tenait debout, charmée, et jamais blasée sur ce spectacle délicieux d’une de ses filles ou petites-filles toute couverte de diamants, et continuant de lorgner Lady Howber avec soin et de l’admirer en détail:

--Tout est admirable, disait la vieille lady; ce corail, «dear», est tout ce que j’ai vu de plus nouveau...

Puis, s’arrêtant dans ses approbations:

--Mais comme vos gants vont mal, Winifred!

Ses gants! Elle les avait oubliés pendant une minute. Et Johnnie, ce fou, qui était parti!

--Mes gants! Mais ce ne sont pas mes gants!

Et elle les ôtait avec colère.

Au même moment, deux autres figurantes du Drawing-Room faisaient leur apparition. L’histoire des gants fut contée, confirmée, commentée, pendant que les blondins à pourpoint étalaient les traînes. Lady Towerbay, absolument dans son élément, rayonnait. C’étaient là les bonnes heures de sa vie; elle ne pouvait se lasser d’admirer, ruisselante de diamants, la triomphante Lady Howber!

Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son manteau, s’était assise, et, la mine boudeuse, acceptait l’assiette qu’on lui présentait.

--Vous êtes fatiguée, «dear»? demanda Lady Towerbay.

--Non!... oui!... je crois que je suis fatiguée!...

Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, Lady Howber dit qu’elle s’en allait. Elle dînait en ville d’abord.

--Merci, ma «dearest», d’être venue, disait Lady Towerbay; dites à ce cher Julian que je vous ai trouvée splendide. Je pense que je vous reverrai ce soir chez Lady Charlotte.

Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans sa voiture. Les deux valets de pied s’élancèrent d’un bond simultané, et l’équipage roula, suivi des yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.

VI

Lady Howber était énervée, mais elle n’attachait pas trop d’importance à la chose. Johnnie lui reviendrait le lendemain plus amoureux que jamais, car elle savait que les hommes les plus épris le sont en proportion des convoitises excitées par la femme aimée, et elle avait conscience de sa valeur. Sans doute Johnnie serait chez Lady Charlotte, et une valse remettrait tout. Elle se laissa donc habiller sans mauvaise humeur, et, toute en dentelle blanche, un bouquet de lilas sans feuilles à la main, elle partit avec son mari, dîna extrêmement bien, et à onze heures et demie, toute restaurée, arriva au bal de Lady Charlotte. L’orchestre hongrois jouait, et l’excellente musique donnait un entrain endiablé aux danses. Décor superbe: une tenture de soie abricot sur les murs, des fleurs blanches à profusion, et dans un petit salon au fond, où se prenait le thé, un immense bloc de glace. Partout une atmosphère parfumée de fleurs à griser.

Lady Howber commençait à s’impatienter de ne pas voir Johnnie, quand, revenant de prendre une tasse de thé, elle se trouva nez à nez avec lui.

Johnnie n’était pas seul; à son bras, il avait la jolie Ethel Archback; celle-ci avait en main un splendide bouquet, et, se jetant presque au cou de Lady Howber:

--Vous savez, nous sommes engagés! Et, rayonnante d’orgueil, elle levait les yeux vers son Johnnie, qui était assez content de lui-même à ce moment-là!

--Vraiment, dit lentement Lady Howber, _how delightful!_ Et, s’adressant à Johnnie, pendant que la petite fiancée écoutait, surprise, elle lui conta comment elle avait dû changer ses gants au Drawing-Room.

Puisque la bêtise était faite, Johnnie Vere s’est résigné à épouser; après tout, on se retrouve dans la vie.

Surtout quand on se cherche!

LE STROPHION

I

On déjeune à neuf heures à Belfry-Hall. Le grave et exact Sir James Pomeroy est invariablement le premier à table; à cette heure-là, il est levé depuis longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le premier quart d’heure suivant, et les autres convives selon leur paresse.

Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux, très-studieux, du mauvais côté de la cinquantaine, est l’indulgent mari d’une femme de vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne, aimant fort son mari, le craignant un peu et le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent pas sur tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement au déjeuner au coup de neuf heures; mais le ménage n’en marche pas moins d’un pas égal, dans une route que rend facile la possession d’une infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément de l’existence.

Le «breakfast-room», à Belfry-Hall, est une pièce charmante, égayée par le soleil du matin, et la table, pas trop grande, est couverte d’argenterie et de fleurs.

Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier, et l’on s’y communique les nouvelles.

Un matin, Sir James venait de se servir une cuisse de poulet en «devil», quand Lady Pomeroy, habillée d’un lainage sombre et couverte de bijoux, bagues, magnifique broche de fantaisie, et diamants aux oreilles, fit son apparition, suivie de ses deux petits chiens, Mars et Vénus. Elle s’assit tout de suite, et, tout en soulevant les couverts d’argent des petits réchauds ronds à sa portée:

--Oh! James, vous êtes encore seul à table, ce matin?

--Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.

--Il est seulement le quart.

Et au domestique qui lui demandait à voix basse:

--Thé?... café?... chocolat?...

--Café, je vous prie.

Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une nappe blanche, étaient rangées les viandes froides:

--Du bœuf froid, s’il vous plaît.

Mystérieusement et silencieusement, les trois domestiques s’occupèrent à accomplir la tâche difficile de couper des tranches fines comme des pains à cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.

Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre lettres, et en décacheta une pendant qu’on la servait. Après avoir parcouru les premières lignes:

--Ah! James, Dodo arrive aujourd’hui!

--Vraiment, j’en suis charmé.

--Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le _Télégraphe_?

--Certainement non..., darling. Comment pouvez-vous supposer que je m’occupe de pareilles billevesées? Qu’est-ce que vous avez là à gauche?...

--Du ris de veau... en voulez-vous?... Vraiment, vous n’avez pas lu une seule de ses lettres?

--Pas une seule!

--Comment ferez-vous pour lui en parler?

--Je ne lui en parlerai pas!

--Oh! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous savez qu’on dit ses lettres merveilleuses d’éloquence et d’érudition, d’érudition surtout!

--Soit!... Mais, ma chère, tout ce que je puis faire, c’est de respecter sa folie. Vous ne me demandez pas de la partager, je suppose?...

--Sa folie!... mais elle soutient une cause si juste, si difficile, si intéressante...

Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre, car la porte s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray fit son entrée, suivie de son mari. Derrière eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet, très-cadet, de Sir James...

--Oh! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray... Sir James, vous êtes horriblement exact... Darling Maud (Maud est le petit nom de Lady Pomeroy), comme vous avez bonne mine... Mars, Vénus, mes bons chiens, comment allez-vous? Là... là... Chocolat, je vous prie.

Et comme Sir James soulevait les réchauds placés dans son voisinage, pour en faire voir le contenu à madame Hobart-Moray:

--Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.

Et frottant ses mains blanches l’une contre l’autre:

--Quel temps charmant!

Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray, comme de tout ce qui est bon sous le ciel.

Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à son déjeuner, Lady Pomeroy se hâta de communiquer sa nouvelle.

--Charlotte, je viens de recevoir une lettre de Dodo; elle arrive ce soir.

--Darling Dodo! répond Mrs Hobart-Moray en se beurrant avec raffinement une tartine de pain bis.

--Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière lettre?

--Moi?... Non... Je ne crois pas... Et s’adressant à son mari: Ralph, est-ce que vous vous rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady Dorothéa?

Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère femme.

--Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald Pomeroy, et que vous l’avez oubliée.

--Oh! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite toute votre sympathie, elle est dévouée à une cause sérieuse.

--Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond irrévérencieusement Reginald. L’année passée, c’était un roi sauvage; est-ce qu’elle a une reine sauvage, cette année, Maud?

--Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la présidente de la Ligue pour la réforme de l’habillement des femmes, pour l’habillement «rationnel» et «hygiénique».

--Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement sir James, ce serait qu’elle s’habillât comme tout le monde.

--Mais, James, notre costume est horriblement incommode; vous en parlez à votre aise avec vos knickerbockers!

--Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers, Maud? dit Reginald.

Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir James fronçait le sourcil:

--Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez bien que le «_Dual Garment_», ou la jupe divisée, ou tout ce que vous voudrez, qui a la forme d’un pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de l’avenir.

--Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité feinte, je trouve cela choquant; heureusement que Dodo est charmante dans n’importe quel costume!

Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur des convenances, rompit l’entretien en adressant à M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la politique du jour. Mais comme quelques minutes après son déjeuner fini, il prend ses lettres et s’en va, Reginald se hâte de demander à madame Hobart-Moray pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.

--Parce que Ralph ne veut pas.

--Oh! nous savons que c’est un tyran! Montez-vous à cheval, Moray, ce matin?

--Oui.

--Eh bien, alors venez avec moi: j’ai promis à James d’aller voir un cheval à X..., vous me donnerez votre avis.

Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du «breakfast room» à l’écurie, tandis que Lady Pomeroy et Mrs Hobart-Moray sortent, en flânant, lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant la maison.

Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et vaste: à gauche, on aperçoit les charmilles qui entourent le parterre de fleurs, dessiné à la française, et rempli de belles statues. Belfry-Hall est une vieille maison en pierres grises, avec d’innombrables fenêtres placées irrégulièrement; une tour carrée couverte de lierre dans un coin; un rez-de-chaussée superbement élevé, et s’ouvrant partout sur une vaste allée sablée et un tapis vert formant une terrasse, fermée par une balustrade de pierre sur laquelle, de loin en loin, se tiennent des paons; et, de distance en distance, des vases de marbre remplis de géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.

A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux genre. Sir James aime sa maison telle quelle, avec ses tableaux de maître et ses draperies de perse luisante, avec son argenterie massive et sa salle à manger d’acajou épais. Rien n’a été changé aux bustes d’hommes d’État d’un autre temps, ni aux portraits de famille. Sir James a horreur des innovations et de ce qu’il appelle le décor à la moderne. Lady Pomeroy n’y peut sacrifier qu’en accordant de la façon la plus artistique possible ses fleurs et ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement du couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il demande avant tout, c’est l’ordre, c’est la régularité, c’est une étiquette digne, immuablement réglée dans toutes les circonstances de la vie. Mylady peut inviter ses amis et passer son temps à sa guise, pourvu que ces conditions soient observées et que Sir James ait la paix qu’il lui faut, pour passer des heures dans sa bibliothèque; c’est un latiniste enragé, et il prépare depuis des années une bonne traduction de Cicéron; ce qui ne l’empêche pas de représenter très-assidûment son comté au Parlement. Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un peu ennuyeux; mais on est extrêmement bien à Belfry-Hall, elles ne le lui montrent pas.

II

Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait annoncé Lady Pomeroy, Dodo, c’est-à-dire Lady Dorothéa Freehold, fit son apparition à Belfry-Hall, et quelques minutes après huit heures se trouvait dans le grand salon, recevant les politesses de Sir James et les amabilités de tout le monde.

C’est une belle personne que Lady Dodo, grande, les cheveux de ce bel «auburn» franc qui reflète chaque étincelle de lumière; des traits bien anglais, petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un cou long, des épaules tombantes, à peine de gorge très-basse, des hanches étroites, et la roideur et la souplesse d’un roseau. Elle marche avec aplomb et hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée que si sa mise n’eût pas été singulière. C’est une personne d’avant-garde que Lady Dodo: elle est fermement persuadée que l’édifice social ne peut rester debout que si chacun apporte en tribut son intelligence, son zèle ou même sa bêtise. Elle est partie de ce principe, et convaincue de l’égalité de la femme et de l’homme, elle est résolue à aider ses sœurs, moins entreprenantes, à conquérir leur rang.

Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il faut être vêtue d’une façon rationnelle. La plus grande supériorité de l’homme sur la femme, c’est le pantalon. Eh bien! la femme le conquerra, ce bienheureux pantalon, elle en fera sa chose, et alors on verra ses enjambées!... Et la conquête est faite! Lady Dodo la porte au grand jour, cette «divided skirt» (jupe divisée), sorte de pantalon turc, large et bouffant, recouvert de quelque chose qui n’est pas une jupe. Cela est absolument incompréhensible aux profanes; seulement quand Lady Dodo avance son pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance de quelqu’un que les jupes n’entravent pas, on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de la cheville; cette ruche est le volant du «dual garment» et est supposée répondre à toutes les pudeurs!

Quant au corset, cet instrument de torture, cause de toutes les maladies connues et inconnues, il est ignominieusement rejeté par elle; elle est occupée à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne répondant pas à toutes les nécessités. La chemise, vêtement incommode et superflu, elle l’a reléguée aux vieilleries, et porte à la place un maillot de soie, une «combination» comme la Ligue nomme cela, bien plus adhérent et plus chaud. Ainsi débarrassée de ses lisières, la femme peut relever la tête et s’affranchir de son esclavage séculaire.

C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo s’est consacrée corps et âme; ayant épousé un imbécile dont l’unique mérite consiste à être le fils aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la nécessité de tromper sa faim et s’est jetée tête basse dans le prosélytisme, y allant de sa plume, de son argent, de sa personne. Ardente et sincèrement persuadée, du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une chose, cette chose doit être excellente, n’ayant absolument rien de la violette; aimant beaucoup au contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à l’aise d’être en vedette, et y réussit parfaitement, son nom étant connu d’un bout à l’autre de l’Angleterre.

Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant sa femme et ne se permettait jamais de discuter une seule de ses idées; il était ébloui par sa facilité à écrire, par sa facilité à parler; il approuvait toujours, et elle avait assez d’esprit pour apprécier un mari de cette pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout en le rendant parfaitement heureux.

Elle s’était d’abord contentée de mener grand bruit pour la répudiation des étoffes étrangères; mais comme le patriotisme le plus pur trouvait difficile d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline et l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle assurément) et s’était absorbée dans celle qui, en réformant le costume des femmes anglaises, devait réformer les générations à venir et le monde. Elle-même se savait un très-bel échantillon de son sexe, et se portant toujours à merveille, assurait le devoir à sa manière rationnelle de se vêtir. Ses effets étaient pesés avec autant de soin que si une once de plus eût dû l’écraser.

Au résumé, moins active que brouillonne, moins habile que rusée: indifférente au but à atteindre, pour peu qu’il fût clair et facile, elle aimait surtout les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir de les vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne faisant jamais une démarche au hasard, en venant passer quelques jours à Belfry-Hall, Lady Dorothéa avait certainement un but.

Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur au correct Sir James; mais comme il était l’hôte le plus courtois, il l’avait à peine fait asseoir à sa droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant à Belfry-Hall.

--Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec un sourire délicieux, je suis enchantée d’être venue; j’aurais été horriblement désappointée si Maud ne m’avait pas invitée; Belfry-Hall est mon idéal!

III