Part 5
Dès le premier soir, elle vit qu’on s’amusait; une bonne humeur extrême présida au dîner. Bonne chère, bons vins, belles fleurs, élégance, gaieté: tout y était. M. Vancouver, ayant gagné quatre mille livres au derby, se montra généreux comme Sardanapale. On y discuta les mérites d’_Angora_, de _Queen of the Night_, de _Tipsy_, de _Lady Mary Harber_. Lady Gwendoline a engagé des paris, et _Typsy_ était son favori pour le Cup, tandis que M. Vancouver backait _Queen of the Night_. Lady Charles fut immédiatement prise dans l’engrenage; elle qui, un an auparavant, parlait avec horreur des paris aux courses, elle s’y engagea sans le moindre remords et sans la moindre arrière-pensée. De plus, elle écouta les galanteries assez soulignées de Lord Arthur Deburn; et de fait, pourquoi se scandaliser de ce qu’un homme qui n’est plus jeune, car il ne l’est manifestement plus avec sa tête chauve et sa moustache blanche, vous trouve agréable? Mais, sous ses sourcils gris, il a encore un œil bleu plein de vie, et cette moustache cache des dents bien rangées qui semblent pleines de promesses. Lady Charles était enchantée; elle jouissait de son triomphe et en devenait plus gaie, plus aimable, plus épanouie, et l’on trouvait que, pour une _poor thing_, qui toute sa vie a été enfermée à la campagne, elle n’était pas ennuyeuse du tout.
Elle dormit mal et se leva reposée.
III
C’est le premier jour des courses, et la journée s’annonce absolument délicieuse, une de ces journées d’été du Nord qui laissent loin derrière elles les arides et dures beautés du Midi. Toute la nature est en fête, et, du haut du drag de M. Vancouver, attelé de quatre chevaux gris pommelé, on domine un océan de verdure se déroulant sous un ciel doux comme l’œil bleu d’une femme qui, quelquefois, se voile de larmes. De Windsor et de Sunningdale, de Bracknell et de Virginia-Water, on arrive de tous côtés, en côtoyant les jolis jardins tout pleins de roses, de rhododendrons, de seringa, de tilleuls, de lilas encore en fleur. C’est sous ce ciel mou comme un baiser du printemps et de l’été qui fait donner à la belle terre noire et moite toute sa moisson de fleurs. Là-bas, sur la pelouse, nette comme celle d’un jardin bien tenu, tout brille, et l’œil au loin se repose sur des genêts en fleur qui poudrent d’or les tapis verdoyants. Tout s’éteint à côté des richesses de ton du paysage, et, dans cette atmosphère caressante, l’être se dilate sans se sentir étouffé ni écrasé.
Lady Charles Berner jouit de tout cela: ce n’est point la nature qui la ravit, c’est tout; c’est cette succession d’équipages, ce bruit, ce mouvement, ces arrivées, ce but vers lequel on court. Elle est admirablement bien sur le drag, derrière M. Vancouver, qui, ayant à côté de lui sa femme, belle comme une jeune déesse, et devant ses yeux quatre bêtes admirables, savoure une félicité sans mélange. On roule avec ce bruit charmant que font les chevaux sur une bonne route; on rit, on cause, on vit, et il semble à Lady Charles qu’elle n’a jamais si bien senti la vie courir dans ses veines: comme toutes les Anglaises, elle est plus sensible aux plaisirs pris en plein air qu’à tous les autres. On arrive.
Le Royal enclos est rempli de la crème, et les loges particulières et les stalles ne le sont pas moins; c’est un assaut d’élégance, et les couleurs claires dominant, c’est une clarté dans la clarté; les drags sont rangés à leur place, et bientôt on voit arriver l’équipage royal--ce qu’on appelle le semi-Ascot state.--Il arrive en bon ordre, précédé de Lord Cork; les livrées rouge et or éclatent au soleil, et ce luxe à la fois royal et familier est comme la touche définitive qui rend la scène complète; puis l’acclamation loyale qui s’élève de toutes parts, et puis tout de suite--les «Trial Stakes»--les vestes de soie des jockeys se bouffent au vent; ils passent contre l’horizon, emportés comme dans un vol vertigineux...
Nul n’est indifférent: chacun sent, chacun palpite, chacun acclame, et les femmes autant, sinon plus que les hommes. Quant à Lady Charles, Lord Arthur Deburn n’a jamais eu plus de plaisir à expliquer tout ce qu’il connaît si bien à une débutante (car elle est une débutante à Ascot), et il la promène à son bras avec un air courtois et conquérant qui fait qu’on la regarde et qu’elle est charmée d’être regardée. Quant à Lord Arthur, il sent la poudre, et, comme les bons chevaux de bataille, il lève la tête!...
Le retour est encore plus agréable que l’arrivée; il s’y ajoute comme une pointe de griserie. Tout le jour sous le soleil ardent, les bouchons de champagne ont sauté avec un bruit de feux d’artifice; on a lunché sur le drag de Vancouver plus qu’il n’était nécessaire; les femmes ont un peu le sang à la tête, les hommes sont surexcités juste assez pour être très-gais; la fraîcheur du soir, la rosée abondante qui tombe de bonne heure dans cette campagne humide est un rafraîchissement délicieux.
--Allons! Lady Charles, nous partons, dit M. Vancouver, et, prenant d’une main un peu moins ferme les rênes, de l’autre il fait décrire à son fouet une élégante spirale, et en route pour Syringa Cottage!
Mais, à mesure qu’on avance, les voix baissent un peu; la nuit vient, quelques mains se rapprochent, et à l’arrivée tout le monde est silencieux...
IV
Il s’agit de s’habiller pour dîner. Lady Charles ne s’est jamais sentie plus désireuse de plaire; elle s’inonde d’eau froide, elle brosse ses cheveux légers, elle se parfume, elle se poudre d’une poudre qui embaume la violette, et même elle se met un peu de rouge, afin de ne pas être écrasée par la nuance de son corsage de velours, échancré carré, sans réticence et garni, selon la bonne tradition, d’une dentelle de Honiton. Ce corsage, elle le met sur une jupe de mousseline couverte de grosses cerises, et elle justifiera parfaitement l’exclamation de _cherry ripe!_ qui l’accueillera tout à l’heure. Un éventail de bois de santal, des bas roses à jour, des souliers assortis au corsage, et la voilà prête. On frappe, c’est Lady Gwendoline qui envoie des gardénias à Mylady, et Mylady s’empresse d’en garnir son corsage. Quand elle descend, elle trouve Lord Arthur qui a été habillé le premier; il est superbe dans sa tenue irréprochable, avec sa fleur au revers, son mouchoir saturé de «jockey-club», et sa belle mine de fils de duc.
Peu à peu on arrive, Lady Gwendoline la dernière, indolente, la bouche entr’ouverte, jolie, languissante, mise comme un conte de fée. Le salon éclairé est plein de bonnes senteurs du jardin; on parle avec entrain, Lady Charles s’est appuyée à une barre de fenêtre, elle sent que Lord Arthur la regarde... enfin le «_dinner is on the table_» rompt le charme.
La salle à manger est encore plus brillante et plus embaumée; la table est éclatante, la nappe est traversée d’une large bande de velours rouge, sur laquelle sont posées des corbeilles basses garnies uniquement de fleurs blanches et de fine verdure; des candélabres d’argent sont placés entre ces corbeilles et garnis de bougies roses coiffées d’un petit abat-jour rose. Devant chaque dame, il y a un élégant arrangement de fleurs; pas de dessert sur la table; le dressoir est couvert d’argenterie, comme si les Vancouver étaient là à demeure. On sert la soupe dans des assiettes d’argent, et le bataillon des domestiques est en bon ordre; le _butler_, le _groom of the chamber_, le valet de M. Vancouver, en noir, et les trois valets de pied poudrés, dans une livrée ventre de biche. C’est un dîner exquis, des vins parfaits; on est entre soi, dans le laisser-aller de la campagne, après une journée passée ensemble, et la conversation se fait capiteuse comme le champagne. Lord Arthur, qui est d’un côté de Lady Charles, lui débite toutes les fadeurs amoureuses de son répertoire, et l’officier qui est à sa gauche lui fait valoir tous les agréments d’une telle journée.
--Je ne connais rien de mieux qu’un bon dîner, après une journée comme celle-ci.
--Je ne sais pas pour le dîner, dit Lady Charles, mais j’adore les courses.
--Ce qu’il y a de meilleur au monde; un _house-party_ comme celui-ci est la chose la plus parfaite. Vancouver fait tout admirablement!
--Oh oui! c’est charmant.
Le jeune homme dévisage son vin et le boit avec une satisfaction visible.
Lord Arthur a soin que le verre de champagne de sa voisine ne soit jamais vide.
On rit; on est joyeux. A les entendre tous parler uniquement de plaisirs, de réunions, d’amusements, on croirait volontiers qu’il n’y a pas autre chose sous le ciel; eux-mêmes le croient, pour le moment, et c’est avec un sentiment de satisfaction intime, que ses hôtes partagent, que Lady Gwendoline se lève et donne aux dames le signal du départ. M. Vancouver, la serviette à la main, leur ouvre correctement la porte: tous les hommes sont debout, et elles disparaissent avec un bruissement de soie et une envolée de parfum. Un mouchoir est tombé à terre, Lord Arthur le relève sans rien dire et le met dans sa poche d’habit.
La «prima sera» est un peu longue; mais, en insulaires intrépides, elles vont dans le jardin se baigner dans l’air humide. Les héliotropes embaument à cette heure où l’on ressent peu à peu le charme mystérieux que vient troubler l’arrivée des hommes, le cigare à la bouche, repus de bonne chère, et dans la disposition d’esprit qui suit, et qui, contraste frappant, est ce qu’ils qualifient de poétique... Dans ce jardin étroit, sous cette vérandah close, Lady Charles éprouve des sensations nouvelles; Lord Arthur lui parle à voix basse; ils sont seuls; les autres sont ici et là: il y a une liberté complète, et le parfum des jasmins achève de la griser...
V
Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady Gwendoline commençait à remarquer la flirtation de son oncle et de Lady Charles; mais elle la regardait avec un certain dédain, se promettant cependant, une autre fois, de laisser Lady Charles à ses regrets, et, pour l’amour de l’art, ébauchant à son mécréant de parent une petite exhortation, mais, au fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant. Ce sont des dons de famille!
Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres, occupait ses heures de loisir à écrire à Mylady pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait, on retournait chez soi faire des «économies», surveiller les génisses, les lapins et les abeilles, et surtout faire des «économies» et rester tranquille. Il s’étendait complaisamment sur ces riants tableaux.
Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une étincelle sur la poudre; elle la reçut après le «Cup-day», et pendant qu’il était question d’un pique-nique à Virginia-Water! Le mirage de sa petite maison, dans un pays pas joli du tout, de sa vie éteinte, étroite, endormie, lui fit horreur; elle s’anima, s’excita et finalement lut la lettre à Lord Arthur, lui demandant son avis!...
Le résultat de la consultation ne s’est pas fait attendre! Grâce à Lord Arthur, Lady Charles Berner a goûté de l’indépendance, de la vie libre et de l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière elle, elle débarquait à Boulogne en compagnie de Lord Arthur, qui, pour la septième fois, dans sa vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs (terme consacré).
Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après un fort mal de mer, sans une malle, et dut immédiatement consacrer vingt livres sur les quarante qui étaient son fonds de bourse, à des achats de première nécessité. Lord Arthur, on ne sait comment, avait sa malle; il connaissait Boulogne (il y vient quand ses créanciers le pressent et y amène ses conquêtes), il connaissait les hôtels, le bon marché et le reste, et les voilà installés--car la triste raison les empêchait d’aller momentanément plus loin. Lord Arthur a bien gagné soixante livres à Ascot, mais il ne les a pas encore touchées! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles vécut en plein roman; elle fut une héroïne, elle avait été enlevée, rien ne lui avait résisté. Mais, au bout de ce laps de temps, sa femme de chambre lui manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait, du matin au soir, de la cuisine et des vins. Le fait est qu’après la cuisine et le vin de M. Vancouver, c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours de cette vie libre et indépendante, de promenades sur la jetée et d’invocations à la lune, Lady Charles en avait assez, et Lord Arthur éprouvait un léger sentiment de goutte--très-peu de chose, mais enfin c’était la goutte! Le soir du troisième jour, ils étaient assis dans le salon mal meublé de l’hôtel, Lady Charles étendue sur une chaise longue de cuir noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz, quand la porte s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver fit son entrée... A l’instant, Lord Arthur retrouvait son agilité et sautait sur ses pieds; Lady Charles, qui ne savait quelle contenance prendre, poussait un cri et se persuadait qu’elle était évanouie. Cela ne l’empêchait pas d’entendre des choses très-malhonnêtes et des épithètes extrêmement fortes que M. Vancouver, sans le moindre respect, adressait à son oncle. Celui-ci se défendait mal.
--Et avec quoi payerez-vous la note, ici? termine enfin M. Vancouver.
--Le diable emporte la note!
--Le diable vous emporte vous-même! Ce que je fais, entendez-vous? c’est pour ma femme, c’est pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous voir pendre!
--Merci!
--Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles, allez vous habiller; nous traversons à onze heures.
--Nous traversons! Elle a ouvert les yeux et poussé un nouveau cri.
--Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier Lady Gwendoline; elle a écrit à votre mari que vous avez les oreillons.
--Les oreillons, alors...
--Alors la femme la plus folle que je connaisse pourra oublier sa folie.
--Ah! ah!
Nouveaux cris, nouvelles convulsions.
Lord Arthur veut se précipiter avec des sels; son neveu le pousse, le prend par les épaules, le met à la porte et la ferme à clef.
Lady Charles reprend alors ses sens; elle met son manteau, elle met son chapeau et laisse ses achats dans le tiroir de la commode.
--Où est votre malle? demanda Vancouver d’une voix sévère.
--Je n’en ai pas...
Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre l’engloutît.
Mais les éléments sont heureusement indifférents. Escortée de M. Vancouver, qui ne la lâche pas, Lady Charles monte à bord du bateau, et le lendemain se retrouve à Syringa Villa, où elle a les oreillons.
Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre apprenant l’accident à Lord Charles, celui-ci en est quitte pour attendre sa femme à Londres quelques jours de plus, dans cette placidité béate que procure un club où tout se trouve sous la main, surtout à un homme ayant, comme lui, un goût très-marqué pour regarder par la fenêtre deux heures de suite sans rien dire.
LES GANTS
I
La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit ans, onze enfants et trente-sept petits-enfants; à tous ces éléments de bonheur elle ajoute une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie jusqu’au dernier moment. Après avoir mené ses sept filles dans le monde, elle y conduit ses petites-filles, et quelquefois même il lui arrive d’avoir à ses côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille; mais toujours et partout il lui faut de la jeunesse et un prétexte pour se coucher à trois heures, pour courir plusieurs bals dans une même soirée et pour donner elle-même des bals, des dîners, des lunchs et n’importe quel plaisir à la mode cette année-là.
Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement ridicule; très-grande dame, hospitalière et bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles, selon leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine, Winifred, a été mariée par elle, il y a trois ans, à un baronnet immensément riche, mais ni beau, ni jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris assez facilement qu’il est des choses plus solides en ce monde, et elle a accepté son vilain mari tel quel, la bonne vieille Towerbay lui ayant fait observer, avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une raison parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé l’héritier d’un duc, pour qu’elle en trouvât un, le nombre des ducs étant très-limité, et un bon oiseau dans la main valant mieux que dix dans le nid, et, de fait, la douairière avait eu raison. Winifred, devenue Lady Howber, paraissait vivre parfaitement heureuse, trouvant des satisfactions infinies et répétées dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques. Sir Julian Howber ayant eu, dès la première année, l’héritier qu’il voulait, le _son and heir_ pour la possession duquel il s’était marié, permettait à Mylady de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle avait la main large!
C’était en tout une personne élevée dans les idées modernes, très-pratique, voulant prendre de la vie tout ce qu’elle a de bon et se refusant absolument à toute impression triste. Bien portante, rieuse, se sachant très-belle, très-riche, elle était contente de tout, s’amusait toujours. Elle montait à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton de Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère, les bons vins, le champagne surtout; s’habillait et se déshabillait six fois le jour avec le plus grand plaisir; folle de ses chiffons, aimant à la passion les dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui était doux, beau, brillant; parée comme une châsse, dès une heure de l’après-midi; les mains écrasées de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et au cou; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans pose ni morgue d’aucune sorte.
Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir; il la traitait un peu comme un bel animal de luxe pour lequel il faut savoir faire des sacrifices.
Pour elle il était sir Julian: il ne lui était ni agréable ni désagréable; elle lui faisait aussi bonne mine qu’à n’importe qui, et, quand ils étaient seuls en voiture, continuait à rire et à causer; du reste, elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait ou que sa grand’mère Towerbay lui en parlait pour lui recommander de le bien soigner; la vieille Towerbay trouvait que, dans de telles conditions, le bonheur conjugal valait la peine d’y songer.
II
Mais Lady Howber ne songeait à rien du tout de sérieux, et elle était un peu surprise elle-même de s’apercevoir que depuis une certaine partie à Hurlingham, un jour de pluie, qu’en robe blanche et sans manteau, elle avait voulu rester quand même, Johnnie Vere, le beau Johnnie, comme on disait, lui trottait par la tête. On le savait sur le point d’épouser la petite-fille du vieil Archback, l’ancien marchand de diamants, une orpheline rousse et millionnaire, très-gentille, et amoureuse de Johnnie à en perdre la tête, amoureuse à en avoir refusé plusieurs Pairs; car toutes les excellentes vieilles ladies qui se faisaient un plaisir de chaperonner la petite-fille d’Archback avaient chacune, qui un cousin, qui un neveu, qui un fils à mettre sur les rangs.
La petite Archback ne regardait personne et ne se transformait que quand ce paresseux de Johnnie s’approchait, la regardait de ses yeux trop beaux et lui disait quelque babiole. Elle lui donnait des fleurs de ses bouquets, elle le choisissait effrontément et continuellement aux cotillons, aux promenades, partout. Il se laissait faire, lui serrait la main, parfois la taille. Alors elle pensait mourir de bonheur!...
Parfois Johnnie se croyait bien amoureux d’Ethel; d’autres fois, elle le laissait indifférent. Ce fut un de ces jours-là qu’il abrita Lady Howber de la pluie, et se prit pour elle d’un violent caprice.
Comme entrée en matière, il lui fit observer que, pour la taille, ils semblaient faits l’un pour l’autre, et qu’ils auraient été un couple charmant.
--Oui, mais nous n’y avons jamais pensé, vous savez.
--C’est là le malheur.
--Oh! non, les pauvres gens ne peuvent pas se marier entre eux.
Johnnie eut un petit juron très-gai et ajouta, en abaissant un peu le parapluie:
--Heureusement qu’ils se rencontrent après.
--Oh! monsieur Vere, levez donc ce parapluie!
--Non, je ne le lèverai pas... Savez-vous que je suis tout à fait amoureux de vous?
--Non, je ne le savais pas.
--Eh bien! je vous en parlerai souvent désormais.
--Vraiment! Et si je ne veux pas?
--Je ne demande jamais de permission!... Quel cher petit pied vous avez!
--Allons, laissez mon pied, occupez-vous de m’empêcher d’être mouillée, et puis voici ma «gran’ma» Towerbay qui nous regarde.
--Chère vieille âme, elle est bien trop bonne pour rien dire.
--Mais elle aime beaucoup sir Julian.
--Justement, pour cela.
--Vous savez que je vous trouve ridicule, car tout le monde dit que vous êtes fiancé à Ethel Archback.
--Tout le monde verra bien qu’il se trompe. Je n’aurai plus d’yeux que pour vous.
--Et moi, je ne vous regarderai pas.
--Si, vous me regarderez!...
Et il fallut bien s’y résigner, car partout où allait Lady Howber, partout elle trouvait Johnnie, qui lui parlait invariablement, comme s’il eût l’assurance d’être aimé. Il s’était mis fort bien avec Sir Julian, et bientôt compta au nombre des commensaux assidus.
Voyant cela, la vieille Towerbay crut faire plaisir à tout le monde en l’invitant très-souvent aussi.
Et pendant ce temps, la pauvre petite Archback se mourait de jalousie; elle faisait venir des toilettes de Paris, elle faisait accabler Johnnie d’invitations, elle comblait Lady Howber de flatteries dans l’espoir de l’attendrir, elle envoyait même des fleurs à la vieille Towerbay qui, prenant la balle au bond, rêvait de la faire épouser par un de ses petits-fils.
III
Au fond, Lady Howber aimait-elle Johnnie? Elle y pensait certes; on en parlait trop autour d’elle; ses succès étaient trop criants pour ne pas la préoccuper... D’ailleurs, indifférente au mari, jeune, étourdie, élevée dans une singulière atmosphère, qui aurait pu répondre d’elle?
C’est ce que sentit bien Johnnie; habilement, en bon garçon sûr de lui, il laissa venir les choses sans rien presser.
Il commença par prendre place dans la vie de la jeune femme, la voyant tous les jours, lui rendant mille services, toujours là, toujours prêt. Lady Howber s’y prêta, très-flattée; elle sut bien, quelque temps encore, le tenir à une distance que n’aurait pas fait supposer pareille intimité, mais, à certains élans de tendresse, elle sentit bientôt que cette situation platonique ne pouvait durer indéfiniment.
Souffrir véritablement, Johnnie en était incapable; mais être piqué, c’était une autre affaire! Jamais il ne s’était vu à ce point inutilement constant. De plus, lassé de tant d’hésitations, le vieil Archback pouvait marier sa petite-fille. Aussi Lady Howber entendit des appels pathétiques.
--Vous n’allez pas me traiter comme cela toute la vie?
--Peut-être! Je n’en sais rien.
--C’est abominable!
--Pas du tout. Retournez donc à Ethel Archback, elle vous attend.
--Pourquoi êtes-vous si froide, ce matin? A quoi pensez-vous?
--Je pense à ma toilette pour le «Drawing-Room».
--Ah! c’est vrai, vous allez être présentée!... Serez-vous très-magnifique?
--Je le crois bien! Un si grand jour pour moi! C’est ma présentation de mariage!
--Il faut que je vous voie, ce jour-là!...
--Venez chez Lady Towerbay; elle a un «tea» après le drawing-room pour que ma sœur, Lady Wording et moi, allions montrer nos traînes.
--De plus... pour ce grand jour-là, il faut me promettre quelque chose...
--Non.
--Si, si, quelque chose qui me fasse bien plaisir...
--Qu’est-ce que je pourrais donc vous promettre... qui puisse vous faire bien plaisir?...
--Vous le savez bien...
Et il embrassait ferme les mains de la jeune femme, pendant que ses yeux brillants lui disaient ce que sa bouche n’osait dire...
--Eh bien, fit Lady Howber, assez émue, si ce jour-là... j’ai des gants brodés de roses...
--Si vous avez des gants brodés de roses?... répéta Johnnie de plus en plus pressant.
--Eh bien, si, avec ma toilette de «drawing-room», j’ai des gants brodés de roses... jamais je ne vous parlerai plus d’Ethel Archback! dit Lady Howber, toute rougissante.