Mylord et Mylady

Part 4

Chapter 43,695 wordsPublic domain

Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva au lunch, et, tout en mangeant bien et buvant mieux, fit la biographie et l’éloge de Miss Dove; elle avait tout: vertu, talent et le reste; elle avait eu le malheur d’être mariée avec une affreuse canaille dont elle avait pu heureusement se débarrasser; elle épouserait sans doute un duc, elle en était digne; quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec plaisir; c’était une grande faveur d’être reçu par elle, elle recevait si peu de personnes chez elle! Le lunch n’était pas terminé que Mylady sonna pour la voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.

IV

Le pauvre Marmaduke était au supplice; son expérience de la vie était nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du monde la plus extraordinaire; du reste, Fielding eut soin d’entretenir un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington, où se trouvait la maison de Miss Dove.

Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint ouvrir; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le plus honnêtement bête; tous les meubles couverts d’une perse luisante; des livres, des plantes, quelques belles gravures; une petite installation pour faire les fleurs artificielles; quelques bluets étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois peinte en blanc; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris chantant à tue-tête; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.

Miss Dove les fit attendre cinq minutes; puis elle parut, vêtue d’une robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie, un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés; à la main, une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.

--Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie; mon ami Fielding m’a dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.

Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à pétrir une fleur.

Sir Marmaduke murmura quelques mots de... ravi..., charmé, puis, rouge comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke n’avait pas besoin d’être embarrassé: de sa voix douce et cadencée, Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît compte, les demandes et les réponses; tout était net, simple et de bon goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier; il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le Maure de Venise...

--Ah! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut bien tromper son cœur.

Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies enfantines:

--Oh! je n’en ai jamais eu, dit-elle; mais je les aime tant! je me console en regardant ceux des autres!...

Sir Marmaduke était ahuri.

Ça, une actrice! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits d’enfants! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps; mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et quand, au moment du «shakehands» du départ, Fielding dit: «Ma chère Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire qu’elle sera ravie de vous voir», Sir Marmaduke ne put que répéter «ravie», tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le rendaient incapable d’une autre réponse.

A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir...

Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon dont elle menait son mari:

--Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable!... le voilà donc apprivoisé... Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit; mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas regarder une autre femme... car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis certaine; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.

Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove, qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss Dove. Comme elle avait l’air tranquille!... Comme sa voix était harmonieuse! comme tout était simple et «anglais» chez elle!... Comme cela devait être agréable de dîner en face d’elle!...

Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise... cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis Marmaduke rêvait un «_son and heir_», et la pensée des enfants était affreuse à Lady Orris.

Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes? Un héritier? Mais pourquoi faire, un héritier? Pour nous enterrer?... Telle était sa constante profession de foi.

Miss Dove, qui, au contraire... Marmaduke était bien triste!

Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs fois chez la duchesse de Boldfront.

Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de réponse:

--Je n’approuve pas cela.

--Quoi! la duchesse?

--Non, votre projet.

Il y eut un court silence; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis, de son petit ton glacé:

--C’est pour jeudi.

--Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit frapper violemment la porte en s’en allant.

V

Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille femme ivrogne, dans un «burlesque», le jouait délicieusement et était l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.

Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement pompéien!... Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait, au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez Cicéron lui-même! Il avait laissé comprendre quelque chose de la surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite; il verrait quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de bandelettes; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de la Nuit... dans un pays chaud...

Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience, parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un moment, d’introduire dans la salle du festin; on s’enthousiasmait à la pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove...

Enfin, elle arriva!... Elle entra de l’air d’une lady qui va à un drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la saignée.

Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un diadème, un léger voile tombant derrière les plumes; le visage doux à peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.

Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table antique préparée par d’autres soins que les siens; il eut un œil tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit Shakespeare, «une excellente chose chez une femme».

Les premiers moments du souper furent froids et corrects; on mangeait le potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté; on causa musique; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation, Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges; Lady Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste, débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque générale.

Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à voix basse avec Marmaduke; elle le regardait de ses yeux tendres et doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, «le seul fidèle ami sur lequel je compte».

Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante de Victor s’élevait; debout, le verre en main, il criait: «Vive la Rome des Césars!» On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on applaudissait avec délire.

--Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame! Shakespeare! Sheridan! Congreve! tout nous est bon, n’est-ce pas?... Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove sera notre divinité. Vive Kitty!

Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus: «Vive Kitty!...» pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait son verre d’un geste de reine.

--Elle joue la _Reine Catherine_, ce soir, murmurait Fielding.

--Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.

La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en vain.

--Vous êtes trop bonne, Lady Orris; mais demain j’ai une répétition, je suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse être utile...

--Vous êtes trop charmante; venez me voir, je vous en prie, nous vous admirons tant, tant!...

Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma; on entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit signe à un des trois valets de pied:

--Mon paletot.

Et se tournant vers Kitty:

--J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte...

--Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à Fielding.

--Oh! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.

--Si, si, j’en parle; c’est un mari modèle; c’est un chien de berger... Vive Marmaduke!

VI

Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain; celui-ci fut imprévu. Dix jours après ce joli souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de rentrer à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss Dove payait son dédit... et Victor Fielding raconte qu’ils se sont mariés au pays des Mormons!!!

Lady Orris accomplira son rêve; elle débutera sur un vrai théâtre.

HOUSE-PARTY

I

Lady Charles Berner est une de ces tranquilles personnes élevées à la campagne, dont les plus vifs plaisirs ont été, de temps en temps, un County-Ball, et les distractions, des Lawn-Tennis plus ou moins réussis. Une fois mariée, Lady Charles a changé de maison, mais sa vie n’a pas été plus accidentée. Lord Charles n’aime que l’agriculture, la chasse et la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle n’aimait que l’agriculture, la chasse et la pipe. En y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne conscience, elle se croyait assurée d’une existence très-douce. Elle aimait ses comptes de ménage, elle aimait ses lapins, elle aimait même ses cochons... puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune ne permettait pas aux Berner une double installation aux champs et à la ville; mais Lord Charles avait la chance de posséder, à Londres, un frère aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant en Norvége cette année, et Mylady l’accompagnant, au lieu de louer leur maison, ils la prêtèrent aux Charles; ceux-ci se crurent tenus d’accepter une offre aussi avantageuse.

Lord Charles avait un certain entraînement, mais Mylady, qui était paresseuse, se sépara avec peine de ses animaux domestiques. Huit jours après, elle ne se souvenait plus guère que «the Hedge» existât; quinze jours plus tard, elle y songeait avec mépris, et au bout d’un mois avec horreur. L’air de Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals lui paraissaient son élément naturel; elle s’amusait follement avec une tranquillité grave, qui n’était pas sans attrait. Grande, toute blanche, les cheveux d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes, une bouche en fraise, le cou et la poitrine éclatants comme la neige fraîchement tombée; mal mise, elle était belle, d’une beauté de campagnarde; elle aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes; elle en portait de grosses touffes, et sa personne était toujours fraîche à la croire sortant du bain; elle tendait à chacun, avec une cordialité visible, ses belles mains un peu grandes, mais souples et bien faites.

Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien portant, ravie de rire et de s’entendre dire toutes sortes de choses agréables, dont elle n’avait pas l’habitude. Lord Charles l’avait choisie quand il avait quarante ans et elle trente, et ne s’était pas cru tenu à de grands frais de cour. Depuis qu’elle complétait l’ameublement de sa maison, sa galanterie n’avait pas fait de progrès.

Lady Charles, qui avait toujours été économe, devint dépensière, mais sans transition, tout d’un coup. Elle avait envie de tout et aurait pleuré quand son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce que cela lui faisait maintenant? l’état de la ferme, elle s’en moquait. Elle songeait au bal de Lady X... et à la robe de tulle vert d’eau que lui confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait encore confectionner toutes ses robes par sa femme de chambre.

Lord Charles ne faisait nulle attention au changement, débitait son boniment, expliquait son engrais, lisait les lettres du régisseur, les nouvelles du veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins, fumait sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et s’en allait à son club causer avec d’autres gentlemen conservateurs, agriculteurs bornés comme lui-même; là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait pour accompagner Mylady, car il considérait un peu d’amusement comme hygiénique, et sa belle Caroline se portant très-bien, il comprenait qu’elle aimât le mouvement et même la danse une fois par hasard. Du reste, il parlait toujours du ton d’un homme venu une fois à Babylone, mais qui n’a pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas avare, il voulait bien, pour une fois, se livrer à des dépenses au delà de son revenu, mais à condition de n’y revenir jamais. Lady Charles était décidée à y revenir toujours; les lettres qu’elle recevait de la campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion au retour l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles répondit avec son gros rire à un espoir exprimé de les voir l’année suivante:

--Ici l’année prochaine! Ni l’année prochaine, ni dans dix ans! Nous retournons dans notre niche pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey?

Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.

Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries, d’aspirations; sa jeunesse s’était écoulée tranquillement à attendre un mari, à étudier le piano et la botanique, et à marcher quatre heures par jour, chaussée de bottines sans talon. Après cela, on peut se croire une femme raisonnable et ne pas l’être.

Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au derby; elle avait vu d’un balcon de Grosvenor place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu dédommagée; mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait avec passion. Elle connaissait un tas de gens qui y allaient, qui l’auraient bien invitée à se joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady Charles Berner était encore un _outsider_ et menaçait de le demeurer, puisqu’elle partait, et Lord Charles, qui était extrêmement de mauvaise humeur, par suite de la mort subite d’une magnifique génisse, avait déclaré qu’il n’irait pas; il n’avait pas d’argent, pas dix livres; il n’irait pas!

Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady Charles Berner demanda de but en blanc à Lady Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot, si elle ne voulait pas l’inviter.

--J’ai si envie d’y aller!

--Dear Lady Charles, ah! si j’avais su, Syringa Cottage est si petit! et notre _house-party_ est au complet.

--Ah! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre de votre femme de chambre!

--Non, mais je vous en trouverai une absolument; seulement Lord Charles...

--Mais il ne veut pas venir! cria presque Lady Charles.

--Oh! alors je vous promets; il y a un fumoir au premier, je crois, je le ferai déranger; enfin je parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la _housekeeper_ et une personne de profonde conséquence.)

Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady Charles Berner fut invitée à faire nombre dans le _house-party extra cream_ de Lady Gwendoline Vancouver.

Elle était aux anges, et la femme de chambre sur les dents, mais elle avait des robes, et même plusieurs robes. Pendant ce temps, Lord Charles usait le papier à lettres de son club à écrire des lettres d’affaires et à aligner des chiffres, toujours désastreux, comme tous les chiffres.

II

Syringa Cottage est une délicieuse habitation; le ménage qui l’habite l’a acheté, meublé, organisé à la seule fin de le louer la semaine d’Ascot et d’être logé à bénéfice le reste de l’année. Tout est ridiculement bourré de bibelots, de porcelaines; il y a des assiettes accrochées dans les coins les plus inaccessibles, des pelotes à l’infini, des toilettes qui sont submergées par des nœuds roses, des oiseaux peints sur toutes les portes, des nattes blanches le long des corridors, des portières à profusion et une abondance de vaisselle et de verrerie dans un goût d’élégance moderne très-raffiné, tout cela se paye et se paye bien; du reste, Syringa Cottage est une maison de bonne taille; sous son toit de chaume, il y a quinze lits de maître, grâce à une quantité de bow-windows ajoutées après coup, mais qui sont de l’effet le plus agréable; une vérandah entoure le rez-de-chaussée; cette vérandah, tout enjolivée de plantes grimpantes, toute parfumée, est la plus jolie chose du monde: on y a multiplié les fauteuils d’osier, les petites tables, les paravents qui gardent des courants d’air: deux superbes perroquets, qui ajoutent au décor et se louent avec le reste, y ont leur perchoir, étalent à la lumière leurs belles plumes blanches et leur crête d’or; d’un bout de l’année à l’autre, les heureux propriétaires de ce joli nid projettent et exécutent des embellissements, et les font payer à leurs non moins heureux locataires d’une quinzaine.

Le _house-party_ de Lady Gwendoline Vancouver était fort élégant. Sa mère, la duchesse de Riven, avec une de ses sœurs non mariée, Lady Gladys, deux ménages jeunes, élégants et fashionables. Un médecin de la médecine de l’avenir, dont chacun raffole; trois officiers dans les guards, ce qu’il y a de mieux dans le genre, et son oncle Lord Arthur Deburn, vieux beau militant dont les conquêtes ont été innombrables, et qui, mari adoré, n’en est que plus aimé après chaque infidélité notoire. Lady Arthur passe sa vie à la campagne à élever sa jeune famille, car elle a une jeune famille. Jamais homme n’a été plus sûr d’être aimé pour lui-même que Lord Arthur; sa plus brillante situation financière correspond à un billet de dix livres; il a, depuis longtemps, mangé jusqu’au dernier penny de sa légitime, et sans le duc de Riven serait à la mendicité, ce qui le gênerait médiocrement, ayant eu toute sa vie ce qu’il y a de meilleur en tout, sans jamais songer à payer. Comme il était de bonne compagnie on l’invitait toujours, et Lady Gwendoline traitait son oncle en vieil enfant gâté et le gâtait plus que les autres.

Ce fut dans ce petit paradis terrestre que Lady Charles Berner débarqua, ravie des plaisirs en perspective d’une «Ascot-week».