Mylord et Mylady

Part 3

Chapter 33,802 wordsPublic domain

Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle pouvait se faire attendre.

Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un instant comme celui-là, et Tyars était à elle!

Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!... Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une heure charmante.

Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «_Electric Journal_» radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste, madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’_Art_ sous toutes les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie, on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode et les sculpteurs distingués; enfin l’_Art_, l’_Art_ toujours!

Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où, jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie; chaque année, elle ajoute à sa «_visiting list_»; chaque année, ses dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «_Pour rencontrer Son Altesse Royale le prince de..._», elle brûle d’avoir cet honneur, qui l’établirait tout à fait femme fashionable.

On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi. Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.

Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours japonais.

--Non, dear, pas de Japonais... Puisqu’il faut absolument quelque chose de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux Indes... C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et... ne...

Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie; «chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un pavillon, n’importe quoi?

--Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse... N’en parlez pas...

--Jamais, dearest... et je vous donnerai un souper comme on n’en a jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les invitations que vous voudrez... Tout Londres en parlera!...

Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:

--Aucune, nous serons entre amis, simplement...

III

Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment madame Vesey. Un jour, comme il entrait, il la surprit se renversant devant la glace dans une pose des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta de la supplier de recommencer...

--Mais non, Harry, laissez donc!...

Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait pour l’appeler par son prénom, et il était fort sensible à cette preuve d’intimité.

--Est-ce que vous voulez vous faire photographier ainsi? Pourquoi prenez-vous une aussi jolie attitude, quand vous êtes seule, et ne voulez-vous pas recommencer, quand je brûle de vous regarder?

--Parce que c’est un secret.

--Un secret, quel secret?

Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit à petit; il prit d’abord un visage souriant et charmant, puis tout à coup se rembrunissant:

--Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.

A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.

--Comme vous voudrez, mon cher.

--Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement un tout petit peu pour moi, pour votre pauvre Harry, dansez pour moi seul.

--Non.

--Je vous en prie!

--Non, ne me le demandez pas.

Il voulut se lever, partir; elle le retint doucement, le força à s’asseoir, à l’écouter, à la regarder, à observer le regard tendre et mystérieux de ses yeux, et à lui dire un peu bas:

--Vous êtes une «darling»!...

Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme; on s’en aperçut le jour de la soirée. Leurs trois salons avaient été transformés; des arcades orientales, des palmiers à profusion, des vases indiens, tout avait été prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur pour tout hôte royal, couvrait le trottoir et menait à une entrée qui semblait celle du palais des fées; une quantité infinie de lanternes de couleur jetaient une lueur à fois éclatante et douce; les draperies aux nuances les plus pâles, les plus délicates, s’enroulaient autour de la rampe de l’escalier, et, sur le palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que jamais, drapée dans une gaze d’argent, du rouge aux pommettes, les yeux alanguis, couverte de bijoux, était superbe à voir. Elle ne dormait pas depuis trois nuits; elle n’avait pas mangé de la journée; mais elle venait de boire un verre de champagne et se sentait de force à rester vingt heures sur ses pieds.

Les voitures arrivaient; la haie pressée de pauvres se tenait des deux côtés du tapis, guettant avec un intérêt passionné le passage de chaque femme sous la marquise improvisée; les «_linkmen_», leur lanterne à la main, s’empressaient aux marchepieds des «hansoms» qui amenaient des hommes; les valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient à la porte, et les femmes de chambre, les cheveux plats sentant le musc et la pommade, enlevaient les manteaux, présentaient des épingles et rajustaient les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en éventail, était en bas, attendant Son Altesse Royale. A minuit précis, elle arriva, le visage coloré, la mine bonasse, la main ouverte. On dansait déjà, mais dans tous les groupes courut un petit mouvement. Madame Vesey, en robe écarlate, assise un peu à l’écart, eut l’honneur du premier regard, et bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas quittée qu’elle fut assaillie; elle accepta, moitié figue moitié raisin, un quadrille avec un jeune gandin sans conséquence, et puis on la vit disparaître...

Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut un léger nuage d’inquiétude qui couvrit aussitôt le visage de Son Altesse Royale, et alla lui dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui, évidemment, le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien entendu, avait dîné chez les Rush et s’était trouvé à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux et assez gris pour regarder sans la moindre gêne un futur souverain d’un très-mauvais œil.

Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait à travers ses salons et murmurait tout bas qu’on était prié de s’asseoir, qu’elle avait réservé une petite surprise. Holophern Rush repoussait tout doucement les groupes et formait un vide entre la baie qui séparait les deux salons. Des domestiques poudrés, porteurs de splendides mollets à bas roses, arrivèrent, d’un air condescendant, grouper quelques plantes, afin de faire un fond, et, à l’étonnement général, une «ayah», tout enroulée de draperies blanches, vint s’accroupir à terre et frapper sur une sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce. Le silence se fit: Son Altesse Royale, assise au premier rang, avait l’air charmé et attendait avec la mine d’un gourmet qui va être satisfait.

Il y eut un léger brouhaha... Un paravent fut déplié et refermé, et madame Vesey apparut, les deux pieds rapprochés, le buste renversé, les dents découvertes, les yeux langoureux; elle était drapée dans une gaze rose, souple et légère, qui la moulait; ses cheveux noirs dénoués étaient entremêlés de bijoux et de jasmin odorant; ses poignets et ses chevilles étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites mains étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe: le fard lui donnait vingt ans, et elle y ajoutait tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans!

Il y eut un murmure approbateur... l’ayah reprit le tambourin, qu’accompagnait voluptueusement en sourdine l’orchestre, et madame Vesey dansa comme on danse dans les pagodes sacrées... Ce fut du délire, des applaudissements à tout rompre!... Ivre de son succès, elle mettait toute sa fougue, toute son ardeur, toute son ambition dans ses yeux voilés!...

Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané; le prince ne fit qu’un saut de sa chaise, et lui prenant la main, la lui baisa en lui disant: Merci! En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode de Londres. De vieilles duchesses vinrent lui faire des génuflexions; Holophern Rush la regardait avec adoration; quant à madame Rush, elle lui aurait baisé les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.

--Et maintenant, ma chère, vous allez venir souper; il y a un souper servi rien que pour vous dans mon boudoir... Prenez un cavalier...

Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince qui était tout proche.

--Et à vous deux faites vos invitations.

--Moi, choisir! répondait la douce Vesey, toute frémissante encore; choisissez vous-même... Enfin, si vous le voulez... Puis, tournant légèrement la tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur elle, et que ceux du prince la dévoraient en plein, élevant un peu la voix:

--Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de me donner le bras?

Lord Tyars! Pas le prince!... Celui-ci devint blanc comme sa cravate; puis, comme Lord Tyars, qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras à madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air de grand seigneur, s’approcha:

--Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi?...

--Trop honorée, monseigneur... fut la respectueuse, mais bien froide réponse.

C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre prince n’eut pas le courage d’être du souper. Toute réflexion faite, il se déclara très-fatigué, et une fois dans l’escalier, au désespoir morne de madame Rush, il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars, du champagne plein la tête, étouffait d’orgueil de s’être vu ainsi publiquement préféré!!!...

--C’est ma surprise! lui dit-elle, en mettant ses lèvres tout près de son oreille, pendant qu’il se penchait pour la servir.

--J’ai la mienne aussi!... fut sa réponse.

On sut le lendemain quelle était cette surprise: madame Vesey devenait la marquise de Tyars.

Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage de quatre ans, qui, vêtu en page, avec un pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les princes qu’elle veut; elle est tout à fait à la mode. Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui cherche de nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière!

KITTY DOVE

I

Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha Tremayne avait fait du bruit en son temps. Ce n’était ni par la pompe, ni par le nombre des demoiselles d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément par l’absence de tout cela. Sir Marmaduke avait célébré sa majorité le samedi, et ce garçon, qui passait à bon droit pour le plus timide du monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en s’entendant interpeller, qu’on avait assommé du poids de son nom et de sa fortune, qui avait toujours eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, et ne se sentait pas le courage de la mettre à la porte de chez lui,--comme depuis plusieurs années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le faisait;--ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, d’après l’opinion de mesdemoiselles ses sœurs, avait montré qu’il savait parfaitement ce qu’il voulait, en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune notification préalable avec Miss Bertha Tremayne!

Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée de Mylady qui lui avait donné un médaillon devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. Cette petite colombe, incapable de nourrir un projet, laide par-dessus le marché, avait, grâce aux conseils de madame sa mère, et en suivant un plan de campagne supérieurement conçu, enlevé Sir Marmaduke au nez de tous, et pendant qu’on la cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée, elle arrivait tranquillement à X..., un petit sac de nuit à la main, y trouvait Sir Marmaduke amoureux comme une oie et fier comme un dindon, faisait avec lui une courte visite à l’église, et en sortait Lady Orris épouse légitime d’un baronnet dont la famille datait de la conquête et dont le «rent roll» était estimé, au bas mot, tout près d’un million.

Dès le soir même, elle affichait hautement ses droits en envoyant Marmaduke (muni d’un bout de ruban pour la longueur) lui acheter une paire de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. La vue du jeune baronnet du Hall faisant une telle commission avait failli causer une attaque d’apoplexie à la respectable personne qui portait à Mylady ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un événement extraordinaire, et le lendemain, quand l’incroyable vérité parvint à Orris Hall, les jeunes tourtereaux filaient tranquillement sur Paris, car la pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de la colère de ses parents, et comme, en effet, la première lettre de madame Tremayne fut très-cruelle, et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa femme, mais répara avec transport son dénûment par l’achat d’un trousseau comme on en fait aux héritières des maisons princières.

Les premiers temps du mariage furent délicieux; d’abord Bertha, qui n’était jolie qu’aux yeux de son mari, le devint presque pour de vrai.

Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses sourcils absents se changèrent en un arc charmant, ses yeux eurent tout à coup de l’éclat, ses lèvres s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant toujours été blanche comme une jatte de lait, l’ensemble ne fut rien moins que désagréable. Elle était petite et mince, on l’habilla à ravir, et les fanfreluches et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui manquait.

Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas plus qu’auparavant... Mais pourquoi aurait-il parlé? Sa femme parlait si bien, si haut, si facilement! Elle lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile; elle lui dictait aussi ses paroles et ses actions, et il ne lui restait plus qu’à se laisser vivre.

Après le _honey moon_ de rigueur, la vie s’établit entre Orris Hall et Londres, et Sir Marmaduke passa officiellement au rang des maris qui ne comptent pas. Bien des personnes se mirent à plaindre cette charmante petite Lady Orris d’avoir un mari si bête, et madame Tremayne surtout en gémissait dans le secret avec ses meilleures amies... Bertha était si douce!... On s’en aperçut bientôt.

II

Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners faisaient le désespoir du pauvre Marmaduke; il lui était effroyable d’avoir à donner le bras à une duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout le monde et, durant le dîner, à suffire à une conversation. Lady Orris excusait bien à l’avance la timidité de son mari; elle le faisait même devant lui d’un ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke dix fois plus confus. Mais cela n’empêchait pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son chef un artiste émérite.

Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, elle voulut avoir la comédie chez elle, mais l’avoir d’une façon complète; elle avait pour cela un excellent conseiller. L’honorable Victor Fielding, son propre cousin germain, était un jeune homme réputé plein d’esprit. Dès l’adolescence, il ne pouvait parler à son valet de chambre sans jeter ce personnage dans des convulsions d’hilarité; quant à son coiffeur et à son bottier, ils estimaient M. Fielding l’homme le plus spirituel de la terre. Revêtu de cette auréole, et malheureusement dépourvu de fortune, Victor Fielding entra dans le monde, propre à tout et bon à rien, et un beau jour épata la société et son honorable famille en paraissant sur les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un rôle burlesque pour son début; on cria d’abord, puis on se mit à raisonner, et finalement, au lieu d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché que jamais; c’était un acteur, mais un des leurs; beaucoup de femmes le trouvaient aimable, ses engagements aux théâtres étaient courts, et entre temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire prier. Et il avait promis à Lady Orris de jouer chez elle!!!

Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les gens de théâtre, détestait les comédies de société. Lady Orris, sa belle-mère, tout en lui faisant les gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. L’idée qu’une Orris se fît applaudir par un public quelconque (et sa femme parlait maintenant d’une représentation de charité où l’on entrerait pour sa guinée) le mettait en fureur. Il essayait des remontrances à sa chère Bertha; il ne répondait pas à Fielding quand celui-ci lui parlait; mais ni lui ni l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on était en particulier, Bertha donnait à son mari une chiquenaude sur le bout du nez, ce qui terminait la discussion; s’il y avait un tiers, elle prenait la mine d’un ange résigné et compatissant; quant à Fielding, il faisait la grimace en aparté d’une façon qui ravissait Lady Orris. Ils étaient les gens les plus gais du monde, prenant des mesures, renversant en imagination les cloisons, élevant les portants et surtout dessinant les costumes--car Victor Fielding dessinait; on disait même, ce qui s’appelle tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de la célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.

III

Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup son esprit, et, avec Lady Orris, ils en parlaient sans cesse. Kitty Dove était une créature si remarquable, la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, un ange!... Et l’on allait applaudir cet ange, pendant que Sir Marmaduke s’enfermait, de mauvaise humeur, dans son «study» et se consolait, ou plutôt se lamentait, en compagnie de son meilleur ami «Rascal», petit terrier à rat, qui le regardait avec des yeux humains, pendant que tristement il fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il comprenait bien sa peine. Du reste, Rascal n’aimait qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire plus ouvertement, mais il ne se gênait pas pour attraper les mollets de Victor Fielding, chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien inutile; la douairière Lady Orris était maintenant la meilleure amie de Bertha, qu’elle soutenait, encourageait et chaperonnait, et les deux Miss Orris adoraient leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke ne se sentait que «Rascal» pour appui, et les soutiens de Lady Orris étaient légions, tous ceux qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités par elle, tout le troupeau affamé et repu, qui va là où la table est mise.

Un soir, la solitude des deux camarades, le maître et le chien, fut interrompue par Bertha, qui rentrait d’une partie de théâtre en la compagnie irréprochable de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle que Bertha ambitionnait.

--Eh bien! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc pas couché; il fallait venir avec nous alors!

--Je déteste le théâtre.

--Quelle idée! Kitty a été délicieuse; et savez-vous, Marmaduke, que je veux l’avoir un soir à souper? je veux absolument la connaître.

Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.

--Pourquoi pas, s’il vous plaît? Miss Dove est une personne parfaitement comme il faut; on l’invite partout; d’abord elle a été mariée; c’est une personne aussi distinguée que n’importe qui; je suis décidée à faire sa connaissance; je la trouve charmante!...

--Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez!...

--Ah! ne soyez donc pas toujours à gronder. Victor viendra demain vous chercher pour vous présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler... si vous pouvez!...

Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper chez lui avec Lady Orris!... depuis son enfance une «Lady Orris» était pour l’imagination de Sir Marmaduke une personne vivant dans une sphère à part; une Lady Orris, de Orris Hall, soupant avec une actrice, lui paraissait une action presque sacrilége; c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris eût parmi ses parents un personnage comme Victor Fielding, tout fils de lord qu’il était.

Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait condamné; il se rendait compte qu’il irait, et qu’une fois là, il n’oserait jamais être impoli pour une femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris naïf à une certaine classe de femmes, il n’aurait pu être grossier pour la dernière fille des rues.