Mylord et Mylady

Part 2

Chapter 23,794 wordsPublic domain

Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs de campagne à composer deux ou trois toilettes qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa haute direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a exécuté une robe de brocart d’or faite en fourreau et garnie de plumes, qui est un chef-d’œuvre. Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe, et de revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis auquel elle ne pense pas beaucoup quand il est là, mais qui lui manque quand il n’y est pas.

Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense qu’il lui est permis d’avoir les idées à l’envers si cela l’amuse, et surtout de faire toutes ses volontés. Son mari en est amoureux tout juste, mais en est très fier, ce qui est plus durable.

Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle auprès de lui quand elle a annoncé qu’elle voulait rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est contenté d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour rester à la campagne et avoir quelques bons _runs_. Les enfants ont tranquillement été expédiés chez la duchesse, leur grand’mère, et Lady Gwendoline est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son magnifique danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme de chambre, personne d’un mérite distingué et dont un valet de pied porte les châles, et le valet de pied préposé à cet emploi.

Le temps était fort laid à Londres, mais Lady Gwendoline ne s’en est pas sentie attristée; elle a écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se divertir, que les _revivals_ de Shakespeare et les _Private Views_ du Grosvenor Gallery, sans compter toutes les autres expositions, lui prendraient tout son temps, qu’elle avait de plus une masse de _shopping_ à faire et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas fatiguée. M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de correspondance; du reste, ils sont les meilleurs amis du monde. Lady Gwendoline ayant ainsi mis ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines d’agréable liberté en perspective, commença, pour se faire la main, par s’acheter pour cinq ou six cents livres de bijoux, car elle avait à cœur d’être belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément, est un agréable amoureux: seulement, il la tourmente pour qu’elle vienne visiter sa petite maison, située dans le voisinage de Belgrave square, dans la rue la plus tranquille et la plus solitaire; avec un voile et par un jour de brouillard, que peut-elle bien craindre?

Ils discutaient cette question, tout en prenant le thé dans le boudoir de Lady Gwendoline, une toute petite pièce, où il est impossible, vu la quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir des mouvements violents. Lady Gwendoline est assise sur un fauteuil élevé à dossier haut, contre lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus; le grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent ses pieds est très-commode pour s’y agenouiller; c’est ce que fait Cis en prenant les belles mains couvertes de bagues.

--Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable; voulez-vous que je me compromette comme la pauvre Nelly Mountfall qui est renfermée à la campagne depuis dix ans?

--Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas Mountfall, et moi, je ne ressemble pas au vieux Lord Turdown; et puis, il ne s’agit pas d’aller à Calais, mais dans mon petit coin, et pour une heure.

--Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à fait; je déteste les folies, vous le savez...

--Les détestez-vous vraiment?

Et le regard de Cis est si éloquent que Lady Gwendoline est forcée de rire et finalement de consentir.

Ces rendez-vous ne lui déplurent pas; ces allées et venues mystérieuses, aux heures les plus différentes, par tous les temps, mettaient dans son existence un élément nouveau qui n’était pas sans charme. C’est comme cela qu’on est heureuse, qu’on trouve que le brouillard n’a rien d’ennuyeux et que descendre Piccadilly dans un bon _hansom_, quand le gaz est allumé, que les maisons ont l’air de fantasmagories, et que la statue dévêtue d’Achille grelotte sous la pluie, est un plaisir charmant, surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon qui vous aime bien, et qu’on ne déteste pas.

II

Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi d’une de ces parties d’école buissonnière, portant sur sa robe de brocart d’or un long newmarket de peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait entièrement, et un voile de vraie dentelle, à dessins très-compliqués, qui la cachait complétement. Le _hansom_ filait grand train; elle était occupée à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout à coup, un choc violent la réveilla de ses rêves, et, à la hauteur de Hyde Park Corner, un autre _hansom_, venant en sens inverse, accrocha le leur. Il y eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis Lady Gwendoline poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant dans le monsieur qui venait de sauter à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver lui-même.

Dans le _hansom_ de celui-ci, se trouvait, riant comme une folle, Mabel Deare, une personne fort connue pour danser à l’Alhambra, où Lady Gwendoline l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant qu’elle eût eu le temps de le retenir; mais elle, sans hésiter, comprenant le danger qu’elle courait, entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de plonger dans la voiture, d’un bond, se jeta dehors, et en une seconde sauta dans un autre _hansom_ qui guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle jeta au cocher:

--Une livre si, dans deux minutes, je suis dans Mount Street.

C’était l’adresse de madame Vesey, une amie complaisante, qui n’abandonnait jamais son prochain dans l’embarras, et qu’elle savait toujours chez elle à cette heure-là.

Trois minutes après, elle y arrivait.

M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon, mais Cis parlait si fort, Mabel riait si haut (elle avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en conséquence), les deux cochers constataient leurs dégâts avec une telle furie, les policemen accourus faisaient tant de questions, qu’une tête plus forte que Vancouver en aurait été étourdie.

Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis manquait de cordialité, et le premier mot de Mabel, quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut pas de nature à le remettre:

--Vancouver, c’était votre femme! la bonne plaisanterie!

--Ma femme! Vous rêvez, ma chère.

Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose bien plus grave, mais possible à Londres, un bon divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois des imbéciles qui épousent.

Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait, qu’il était fou, Vancouver laissa miss Deare à sa porte et fila immédiatement chez lui; il avait pris, en passant au cercle, une petite valise toujours prête pour toutes les éventualités.

On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais surpris dans cette maison bien tenue où l’on avait ordre, chaque fois que Lady Gwendoline s’absentait, de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey. Sur la demande du mari, c’est donc ce qui lui fut naturellement répondu.

Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer chercher une fleur, et M. Vancouver se dirigea vers Mount Street. La _housemaid_ qui lui ouvrit parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant mis que pour deux, et ces dames étant déjà au poisson; mais elle l’introduisit sans hésiter dans la salle à manger où Lady Gwendoline et madame Vesey dînaient en tête-à-tête. On l’accueillit avec des exclamations d’étonnement, pas trop cependant. Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses réponses, madame Vesey, débordante d’hospitalité, sonnait, faisait rapporter le potage, et Lady Gwendoline, tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui demandait comment il avait su où elle était.

--On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai pensé que notre amie me pardonnerait de m’inviter moi-même.

--Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame Vesey. Puis ces dames reprirent leur entretien.

--Où allez-vous, continua Vancouver, que vous dîniez de si bonne heure?

--Ah! c’est un secret, à moins que vous ne veniez aussi; nous allions, _my dear fellow_, à l’Alhambra, voir danser Mabel Deare.

Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec une tranquillité désespérante; le pauvre Vancouver ne fut pas maître de lui dans ce premier moment, et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.

--Comment, Gwen, vous allez là?

--J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.

--Qui vous y mène?

--Cis Pen et Charlie Vere.

--Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit Lady Gwendoline; cette créature m’amuse toujours.

--Quelle créature?

--Mais Mabel Deare.

M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons; dans quel guêpier l’avaient-ils fourré? La conversation lui avait appris que Lady Gwendoline était chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient pas sorties. Cis Pen allait venir; une indiscrétion pouvait être fatale. En somme, Vancouver était fort sensible à l’honneur d’être le gendre du duc de Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline; et la pensée que sa femme pourrait bien avoir la fantaisie de divorcer lui donnait le frisson; il maudissait son imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal placée; il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait insisté pour qu’il fût de la partie; tout en prenant son café, il était sur des épines; ces dames étaient restées dans la salle à manger sous prétexte qu’on y était mieux: avertir Cis n’était donc pas possible. Pendant qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut secoué de main ferme, et les deux jeunes gens attendus firent leur apparition; il en advint ce que le pauvre mari redoutait.

--Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée, comment cela va-t-il, Vancouver, depuis la secousse de tantôt?

--Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.

--Quelle secousse, Eustace? interrogea Lady Gwendoline.

--Rien, une bêtise; à la porte du club, Pen m’a accroché.

--Vous ne nous l’aviez pas dit.

--Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen?

--Oh! non.

Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle, mourant de peur, et trouvant que Lady Gwen était folle; mais la tête de Vancouver lui montra qu’elle était plus forte que lui, et il entra avec conviction dans son rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion révélât ses infidélités à Lady Gwendoline, prit dans le passage une seconde Cis à part, et à voix basse:

--Ne me vendez pas, Cis.

--Sûrement non, cher ami.

--Chut! chut! fit Vancouver.

Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel Deare avait déjà colporté l’histoire; mais quand on vit Lady Gwendoline calme, hautaine comme une déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen parfaitement d’accord avec eux, on se dit que Mabel Deare était une toquée, et que la seule chose certaine dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en _hansom_ avec Eustace Vancouver.

III

Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée; réellement son mari l’avait-il reconnue? Était-ce par calcul qu’il avait feint de tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger? Ou, s’il l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre la vérité?

Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut accordée.--Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage. L’histoire de la rencontre des deux _hansoms_ s’était ébruitée, et la nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait consterné la famille! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils, l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.

Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un siége.

A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées de gaze indienne brochée d’or; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady Gwendoline était extrêmement imposante.

M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions; il avait horriblement besoin d’argent: la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver en avait vu long à cet égard.

La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil:

--Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.

Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant audience, Lady Gwendoline fit un signe; le pauvre Eustace cherchait un joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa des embarras d’argent, la nécessité _absolue_ d’avoir recours à son père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents... une courte visite... ils le désiraient beaucoup...

--Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce déplacement?

Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a rien à se reprocher, elle.

--Cela a l’air de vous ennuyer?

--Extrêmement!

--Je vous serais pourtant très-obligé...

--Combien de temps là-bas?

--Une dizaine de jours.

Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux:

--Eh bien, j’irai.

Et voilà comment la rencontre de deux _hansoms_ a eu pour résultat de coûter d’abord:

Dix mille livres à M. Vancouver père;

Une parure pour sa belle-fille;

Deux poneys pour les enfants;

Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui tiennent à leur fille de duc comme à leur vie;

De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car Eustace n’est pas pardonné.

Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.

DANCING

I

Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady Gwendoline Vancouver le signalé service que nous vous contions l’autre jour, est une charmante femme que tout le monde aime; on la plaint aussi, car elle est veuve d’un officier mort aux Indes, et elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme, à vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à ravir les excuses de sa médiocre fortune et en demande pardon à ceux qui viennent la voir. Elle habite au cœur de Londres, dans une des rues à boutiques qui touchent aux confins d’un des quartiers les plus fashionables, une petite maison à deux fenêtres de façade; encore le rez-de-chaussée est-il occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe et le marchand de journaux. Madame Vesey a préféré ce voisinage aux agréments d’une villa isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au bout du monde. Elle a embelli sa petite niche comme elle a pu, et tous ses amis l’ont aidée; on lui a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts d’étoffe; on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son thé est exquis et lui est envoyé par un cadet de bonne maison qui s’est mis dans la Cité. Tout l’hiver et tout le printemps elle a toujours un feu bien clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire d’une des plus grandes mines de charbon d’Angleterre, lui en expédie, à titre gracieux, des charrettes qu’elle accepte comme des bonbons. L’art lui-même est venu la trouver: elle ne pouvait s’offrir la plus insignifiante aquarelle, mais elle ne peut pas refuser à un aimable garçon la permission d’orner les panneaux de ses portes et l’encadrement de ses miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui jure qu’elle lui rend service en lui permettant cette petite enseigne; deux ou trois chérubins vêtus de leurs ailes se promènent sur son plafond bas: elle assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony les a peints pendant qu’elle lui préparait une tasse de thé.

Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec rien. D’abord elle fait, naturellement, toutes ses robes, et elle reçoit modestement les compliments qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait qu’elle s’encadre à ravir; elle est brune, avec des yeux de génisse d’un bleu profond; elle se coiffe haut; pendant que tout le monde porte un petit chignon dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la sienne et découvre son cou rond et brun; ses robes sont toujours légèrement ouvertes, et le col officier, dentelle ou autre, lui est en horreur; elle a un signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en pare; elle est souvent en noir, surtout quand ses amies sont vêtues de teintes mourantes, et ce noir témoigne, avec le reste, de son économie et de son entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème de la vie à bon marché qui tourmente tant de pauvres sottes!

En organisant sa vie, elle était partie du pied de n’aller nulle part, parce que cela entraîne à trop de dépenses, et que, n’ayant que deux femmes à son service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui a forcé la main, les amis et les amies charitables ont prêté leur voiture et leur escorte; de son côté, elle s’est aperçue qu’un poulet froid, une langue et une salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis par une «housemaid». On ne refuse pas un cadeau de champagne, et ses petits soupers, les plus simples du monde, qui ne coûtent rien, sont très-recherchés.

Madame Vesey soutient modestement son succès; si elle est très-jolie femme, elle a l’air d’en demander pardon, et quand Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer, elle a confié à une de ses bonnes amies qu’elle était désolée, et l’aimable amie l’a encouragée dans cette componction. Cependant, comme on ne peut ouvrir sa maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne s’étonne pas trop de voir souvent, devant la porte de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse Royale connue de tout Londres et le dogcart élégant du jeune marquis de Tyars, l’homme le plus à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on soit amoureux d’un autre, fût-il empereur! Et cependant, à sa sincère surprise, madame Vesey ne donne pas au beau marquis toutes les preuves d’affection qu’il attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui demander!

Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur d’un sursis, mais voit, en attendant, d’un très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait monseigneur... Son Altesse Royale ne cache pas ses sentiments, et pourquoi le ferait-il? Ils n’ont jamais nui à aucune femme, au contraire, et depuis qu’il honore madame Vesey de sa bienveillance, elle reçoit de douairières plus impeccables que les neiges éternelles, les plus bienveillantes invitations; en l’ayant, elle, on est sûr d’avoir Son Altesse. Madame Vesey n’y met pas plus de mystère.

Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il était à Eton. Il portait encore des jaquettes rondes, et n’avait alors que dix-sept ans. Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser particulièrement à lui; elle a suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes; car le jeune marquis, qui a hérité de son titre à cinq ans et a parfaitement dès lors mesuré l’importance de sa personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant son séjour à Oxford, pour trois mille livres de voitures et de harnais; le détail porte dix mille francs de fouets et cravaches.

Avec un garçon pareil, on peut tout espérer; aussi madame Vesey en espérait-elle bien tout!

Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée fort jolie, mais jamais autant que depuis qu’une Altesse Royale s’était posée en soupirant. C’est alors que le séduisant «guardsman» (Tyars était officier aux «guards»), en regardant dans la glace sa tête de chérubin blond et sa taille de jeune Hercule, se dit qu’il était tout à fait inconvenant que madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif dégommé, car le roi son père s’était vu enlever son royaume. Son héritier s’en consolait en menant à Londres la vie d’un simple particulier, agrémentée de toutes les grâces d’état que donne le sang royal dans un pays où il fait prime. Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet, était la fureur du jour; l’avoir chez soi, une «délicieuse» distinction. Quand il apparut dans la société, revêtu de toutes les séductions du courage vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages effrayants.

Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques amis que madame Vesey était «_the dearest little woman_», et, véritablement, il la trouve exquise! Jamais on n’a vu un désintéressement pareil: il a fallu des supplications pour lui faire accepter un méchant bracelet! Jamais elle ne parle d’embarras pécuniaires; jamais elle ne pleure! Monseigneur, jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général, ses amies faisaient des frais si extravagants pour lui plaire, qu’elles l’accablaient au bout d’un certain temps avec l’exposé de leur situation. A l’ordinaire, le temps que duraient ces liaisons, deux ou trois fois les maris faisaient banqueroute pour avoir donné trop de bals et trop de dîners «pour rencontrer Son Altesse Royale».

Avec madame Vesey, rien de ce genre: d’abord, pas de mari; pas de crainte d’être appelé un jour à «mentir comme un gentilhomme» devant la cour de divorce, et une petite femme si simple qui prétendait qu’avec son revenu elle faisait encore des économies. Et voilà pourquoi Son Altesse lui donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire stationner son cab des heures entières devant sa porte, et ne se formalisait pas de la voir flirter de temps en temps, et même assez souvent, _pour les convenances_, avec Tyars.

II

Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey. C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.

Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il n’avait été à ce point aimé pour lui-même.