Part 1
MYLORD ET MYLADY
Par BRADA
PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10
1884 Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en octobre 1884.
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
Leurs Excellences. Un vol. in-18. Prix 3 fr. --Le même ouvrage, illustré par Stop. Petit in-8º anglais. Prix 5 fr.
PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
A
MONSIEUR MARCELIN
MYLORD & MYLADY
LE PORTRAIT
I
Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans; elle est jolie, elle est riche, ce qui est agréable; elle est parfaitement née, ce qui a son prix; enfin elle est charmante et étonnante en toute sorte de choses, mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.
Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des Alpes, qui a des cheveux châtains, ondés, courts et légers, un petit nez droit, une bouche ronde, l’air étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait tout ce qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est entre elle et sa sœur aînée, Lady Treppy, qui a épousé un Pair, une rivalité parfaitement soutenue. Lady Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit chignon de rien du tout; les cheveux ne sont plus de mode. Lady Gwen a coupé les siens et s’est fait une Titus très-drôlette et réussie du reste. Lady Treppy est esthétique et porte des manches tailladées, des cordelières, des aumônières, des bonnets du temps de la reine Anne; elle est meublée en vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).
Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à la grecque, trouve la chemise un vêtement démodé, et le remplace par un maillot de soie chair. L’une et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes de thé sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady Treppy est beaucoup plus blonde que Lady Gwen, elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on dise à leur entrée: «Voilà les belles sœurs!» (_The handsome sisters!_)
Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline, n’est que le troisième fils d’un brasseur, mais ce brasseur a des millions, et ses fils s’offrent légitimement des filles de duc. Du reste, élevé lui-même comme un fils de duc, ayant parié aux courses à seize ans, fait quinze mille livres de dettes avant sa majorité et n’aimant que les chevaux. Bel homme, ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme un pacha, et ne refusant rien ni à Gwen ni à d’autres. Lady Gwen et Lady Treppy sont toutes deux folles de courses, parient sans compter, et Lady Treppy dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un cheval ne gagne jamais, et qui passe sa vie à perdre, à emprunter et à hypothéquer. En attendant, on vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser plus ne s’en prive pas, et sa maison de Grosvenor square est tout ce qu’on peut voir de plus chic; il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur la taille de leurs valets de pied; aussi ont-elles derrière leurs voitures de jeunes géants qui font lever le nez à toutes les _housemaids_. Lady Gwen est à la mode, et elle en veut être la reine; elle ne se refuse rien qui puisse la faire regarder et admirer; elle a un chien danois de la taille d’un poney et le mène le matin au parc dans sa victoria.--La victoria est si élégante pour une femme seule!--De temps en temps Bertie, ravissant bonhomme de quatre ans et qu’on habille en velours caroubier, col Charles Ier, plumet idem, est étalé sur le siége de devant, et Emperor, le chien, lui sert de repoussoir. Dans le fond, couchée à demi, l’œil grand ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant bon, d’énormes roses toujours au col et des fleurs naturelles au chapeau, semble une belle idole.
II
Un matin de juin, par un temps bas, chaud et brumeux, Lady Gwendoline, toute droite, sérieuse, habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses grands gants de Suède, également blancs, fleurie comme une fiancée, se préparait à sortir. Emperor et Bertie étaient à leur poste, le tapis déroulé devant la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait fumant sur les marches de la maison, prêt à mettre d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen paraissait, son mari saluait, de la main, un jeune homme qui traversait le square.
--Qui est-ce? demanda Lady Gwen de son air indolent.
--Oh! personne, le petit Tommy Lorrett.
--Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit Lady Gwendoline.
--Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.
Eustace Vancouver n’était pas discutailleur; il s’occupa d’installer Lady Gwen; il hissa lui-même Bertie, et subit de bonne grâce le choc d’Emperor qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les trois valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent dévotement Vancouver sauter en selle; puis on roula le tapis, la porte se referma, et Lady Gwendoline continua sa route vers le parc, en pensant à Tommy Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait difficilement, du reste, que la vue d’un jeune athlète plus ou moins blond, et ayant une rose plus ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins du monde faite pour troubler inopinément l’esprit de Gwen; elle n’était pas inaccessible à des sentiments agités, mais il fallait pour être regardé par elle avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. Non; Lady Gwendoline Vancouver, qui connaissait tout le monde, donnait deux bals par saison et un nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, qui s’appelait Victor Rowe, et dont elle s’était moquée autrefois, lorsque avec ses grands yeux bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu faire l’amoureux de Lady Gwendoline.
Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon posant pour l’esprit, et cet esprit lui avait servi, car il était devenu le directeur du _Miroir_, feuille hebdomadaire archi-élégante, archi bien informée, et publiant les portraits chromolithographiés des femmes les plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. Or, avoir son portrait dans le _Miroir_ était un des caprices non réalisés de Lady Gwen! Victor Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, pour la dépiter, avait publié un portrait très-flatté de Lady Treppy. Lady Gwen en avait pleuré, car sa photographie était partout et se vendait beaucoup mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver avait le plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît Regent-Street, de voir à toutes les vitrines de papetiers le portrait de sa femme: là, en costume de bal (très-grec); là, en robe de thé; là, en costume de vendeuse de la «vieille foire anglaise»; ici, avec Bertie; plus loin, avec Bertie et Emperor, et partout, sous les photographies, une petite pancarte portant ces caractères bien moulés: Lady Gwendoline Vancouver. Tous les papetiers constataient qu’il y avait une demande très-soutenue pour le portrait de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même dans son costume de grande dame vénitienne, avec sa fille à son côté en petite Vénitienne, se vendait faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les honneurs du _Miroir_, les honneurs d’une biographie, et toute l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, qu’elle jouait du violon, mieux que Paganini, cela va sans dire! Lady Gwendoline n’avait jamais confié ce petit déboire à son mari; à vrai dire, elle lui confiait peu de chose; elle en avait un jour laissé tomber quelques mots à Cis Pen, un de ses bons amis; mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au feu sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien trouvé de mieux que de jurer sur Victor Rowe, et d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser la tête, laquelle proposition avait été repoussée avec perte.
Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, peu habituée aux résistances, était irritée, et dans son esprit ce désir avait pris des proportions inquiétantes. Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne négligeait nulle chose pour la faire ressortir; elle arrivait bonne première à toutes les excentricités; on l’avait vue, aux courses de Goodwood, habillée d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne vêtue de noir, et qui sait que personne ne la regarde. Elle donnait des soupers, elle gravait à l’eau-forte!... Enfin, c’est une femme complète qui ne veut pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.
III
En arrivant au Park, ce jour-là, l’apparition de Lady Gwendoline fit son effet accoutumé; elle échangea des petits saluts courts avec d’autres femmes, et répondit de la tête et du sourire à plusieurs saluts d’hommes: elle se savait irréprochable, elle, son chien, son fils, son cocher, son valet de pied, son cheval et sa victoria; elle sentait que là où elle passait, les hommes levaient le nez, et, ayant fait mettre sa voiture au pas, elle eut le plaisir de défiler doucement devant quatre ou cinq jeunes gens accoudés à une des balustrades du Park, et parmi eux de voir Tommy Lorrett, sur lequel elle fixa ses grands yeux hardis, sans broncher, sans qu’un muscle de son visage, à elle, tressaillît; elle vit le rouge monter à celui du jeune homme ému de cet étonnant regard, puis tranquillement elle dit quelques mots à son chien, et laissa Tommy bouche bée. Il faut savoir qu’elle n’ignorait pas que ce garçon, qui n’était personne, avait prêté cinq mille livres sterling à Victor Rowe, dont le journal coûtait gros. Tommy comptait là-dessus pour se mettre à la mode; et, en effet, il commençait à être invité à dîner en ville, car on savait que Victor Rowe le protégeait.
Tommy Lorrett regarda la voiture s’éloigner, et, ôtant son cigare de la bouche, dit à son voisin de balustrade: «Femme épatante!»
«Tout ce qu’il y a de plus complet!» répondit le jeune Lord Archibald Lurch; il comprenait dans son admiration la voiture et le chien.
--Est-ce que vous la connaissez?
--Qui... Gwen? Parfaitement. Vancouver est mon ami, il m’a fait parier sur Lucifer l’année dernière; diable de Lucifer, j’y ai perdu sept mille livres; il a fallu parler au gouverneur qui a rugi. Et Lord Archibald commença son histoire que personne n’écoutait; il fut interrompu par l’apparition de Vancouver lui-même, qui lui toucha l’épaule de son stick et arrêta son cheval devant eux.
--Savez-vous comment se porte Juliet? demanda immédiatement Lord Archibald.
Juliet était une jument sur laquelle ces messieurs avaient de gros intérêts. Après avoir donné et reçu de meilleures nouvelles de «Juliet», on passa à celles de Lady Gwendoline.
--Venez luncher tout à l’heure, Archie, dit Vancouver, et vous aussi, Lorrett! Lady Gwendoline sera charmée de vous voir, elle m’a dit de vous amener. Est-ce que vous gravez à l’eau-forte?
Et sur cette plaisanterie et l’acceptation de ses deux convives, Vancouver mit son hack au petit galop.
Tommy Lorrett éclatait de satisfaction; il ne laissa rien voir à Lord Archibald et parut trouver l’invitation de Vancouver toute naturelle, et aussi naturel le désir de la belle Lady Gwendoline de le connaître; mais Lord Archibald l’humilia en disant au bout d’un instant:
--Est-ce que vous savez peindre les portes, vous? L’autre jour, chez Lady Gwen, ils étaient tous à barbouiller des couleurs; en voilà des folies!
M. Lorrett ne daigna pas répondre, et ayant renouvelé la fleur de sa boutonnière, frappait à deux heures à la porte de la maison de Grosvenor square.
IV
Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont les vitraux de couleur tamisaient le jour; les murs étaient rouges; il y avait du vieil or, du vieux vert, des potiches bleues et des plumes de paon; elle-même était sur un petit canapé bas dont le velours sombre faisait admirablement ressortir sa robe blanche; elle avait devant elle une table, et rangeait dans une coupe de Chine des roses qu’elle prenait dans une corbeille posée à ses pieds; ces messieurs la surprirent dans cette agréable occupation; elle sourit d’une façon charmante, leur tendit la main à tous deux, et se mit à causer avec Tommy Lorrett comme si elle l’eût connu de tout temps.
Quand elle se leva pour descendre à la salle à manger, et montra, dans le collant de l’étoffe molle, absolument vierge de baleine, son corps mince un peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent si longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui! Vancouver était déjà à la salle à manger, faisant sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, mordilla son ongle rose, fit sautiller les douze bagues de sa main gauche; puis, ayant encore regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction que donne la certitude d’avoir rendu amoureux un homme de plus.
Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas la moindre attention au manége de sa femme. Lord Archibald, qui assurait toujours que rien ne l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis Pen qui était son ami; mais, à part cela, la chose lui était égale; il donna la réplique à Vancouver et laissa Lady Gwendoline achever sa conquête; elle n’y eut nulle peine.
Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor ivre d’orgueil, et une nouvelle vie commença pour lui: partout où allait Lady Gwendoline Vancouver, il allait; et, comme elle allait partout, Victor Rowe fut assiégé du matin au soir par les sollicitations de son excellent ami, et forcé de consacrer pas mal de ses précieux instants à écrire des demandes d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, car que refuser à un homme qui tient dans sa main la fortune de nos filles, et qui lance dans le monde les beautés, les impose, les soutient, les conduit au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à leur dire leurs petites vérités, ce qu’elles appellent alors être calomniées? Victor Rowe s’était promis d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, au bout de quelques semaines, il s’aperçut avec amertume qu’on n’avait plus besoin de lui.
Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux fois sa sympathie pour Lorrett: on l’avait vu dans sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle dans les petits théâtres; ce fut assez: il était lancé. La protection de Lady Gwendoline aurait fait accepter des êtres plus désagréables que celui-là, qui était parfaitement inoffensif et amoureux à en être attendrissant. Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du monde Lady Gwendoline; elle savait ce qu’elle faisait, et éclata de rire au nez du pauvre Cis Pen, qui vint un matin lui faire une scène de jalousie épouvantable.
--Tommy Lorrett? vous êtes fou!
--Cependant vous l’encouragez, il est partout à vos côtés. Niez-vous, niez-vous?
Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.
--Vous êtes fou!
Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en contenter.
Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, c’était Victor Rowe, jaloux du succès de Lorrett, jaloux du dédain absolu que les yeux insolents de Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui; il se mit à parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant plus, voulant absolument qu’elle fît attention à lui, il dit sur elle, dans le _Miroir_, quelques mots d’éloge enthousiaste. Elle les lut et parut n’y pas faire la moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea Lorrett. Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait allusion; seulement, le soir même, elle accorda, à un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus déesse que jamais.
Au commencement d’août, elle partit pour sa villa de Virginia Water. C’était un cadeau de M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady Gwendoline; elle invita Lorrett à venir passer chez eux le premier dimanche de leur séjour et ajouta d’un air détaché:
--Amenez Victor Rowe si vous voulez.
L’invitation fut transmise avec la satisfaction et l’importance qu’elle comportait. Victor Rowe trouva la chose roide, fut sur le point de dire non, puis se ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin! D’autres aussi fières avaient bien été forcées de lui sourire. Il se promit de maintenir sa dignité et de faire sentir à Lady Gwendoline qu’il fallait avec lui traiter de puissance à puissance.
V
Ils arrivèrent ensemble à Dandelion Villa un samedi, vers cinq heures et demie, et furent admis tout de suite à présenter leurs hommages à la maîtresse de la maison.
Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa Grâce la duchesse de Riven, une de ses sœurs cadettes non mariée, Lady Gladys Guilbert, et une amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. Toutes ces dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, étaient, sauf Sa Grâce, habillées de robes de thé de la dernière élégance, et représentaient assez au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady Gwendoline surtout était éblouissante dans une tunique de soie indienne du vert le plus pâle, s’ouvrant sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance crevette, et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de suède naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses cheveux courts une espèce de petit bonnet de dentelle fleurie d’une seule rose fraîchement cueillie, un immense paquet des mêmes roses attachées au col au milieu du fouillis de la dentelle. Le négligé de Mrs Charles était du même goût, et celui de Lady Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady Gwendoline daigna se lever, tendit sa main aux deux messieurs sans un mot en plus ou en moins pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce et ne s’en occupa pas plus que s’ils n’étaient pas là.
Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse; il savait le poids des duchesses dans la balance du monde et ne les négligeait jamais, même quand, comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes sans l’ombre de méchanceté ni de prétentions.
Sa Grâce de Riven était une excellente femme, toute simple, n’ayant aimé au monde que son cher duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique préoccupation de marier ses filles, dont elle avait une réserve de six, dont deux sorties, plus trois fils. Le souci de neuf enfants l’occupait suffisamment, car, quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en inquiétait plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir si bien établies, élégantes et heureuses; mais la pensée de se mêler de conseiller leur conduite ou leur ménage, ou de les critiquer en quoi que ce soit, ne lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus agréablement du monde, et rarement dans ce qu’on pourrait appeler l’intimité. Lady Gwendoline aimait ses frères et sa sœur Gladys: les autres l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le dissimuler; personne ne s’en offensait, pas même les parties intéressées. La duchesse était charmée de se reposer quelques jours à Virginia Water, car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un peu éprouvée, et elle savait que d’autres fatigues l’attendaient. Elle fit bon accueil à Victor Rowe, parla aimablement du _Miroir_ et du portrait de Lady Treppy; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de rien entendre.
A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes toilettes, sauf Sa Grâce, qui tenait à la vieille tradition et qui était à demi décolletée. Comme il y a garnison et bonne garnison à Windsor, on eut deux ou trois convives d’occasion; le repas fut gai. Victor Rowe se donna une peine énorme pour amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit; mais Lady Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant elle était en verve aussi et plaisanta sans cesse avec les officiers.
Après dîner, on se dispersa avec une aimable liberté; Lady Gwendoline et Mrs Charles Highbred s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la vérandah, entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, et Victor Rowe eut enfin le bonheur d’entendre Lady Gwendoline lui adresser la parole. Mais elle s’obstina à lui parler jardinage et entama une discussion sur les roses et le greffage des roses: elle semblait avoir oublié que Londres existât et fut absolument poétique sur la beauté de la soirée.
Un des officiers se hâta d’observer que c’était une belle soirée pour être amoureux.
A quoi, un de ses camarades reprit que tous les temps étaient propices à ce sentiment.
On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion là-dessus.
--Vous êtes des curieux; je n’en sais rien.
--Aucune expérience?
--Aucune.
--Eh bien, et Charlie, alors?
--Charlie, c’est ancien.
--Vous êtes franche, au moins, vous.
--Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce pas, Gwen?
--Quoi! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet des roses.
--Oh! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady Gwendoline tranquille; nous savons que Victor est un charmeur.
--Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe n’osa la suivre, lui, qui était hardi comme un escadron; elle l’intimidait. Il se demandait pourquoi elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait; par les portes ouvertes, il l’apercevait à demi couchée dans un fauteuil, Lady Gladys à côté d’elle, et à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett rose, frais, épanoui, un gardenia plus gros que nature au revers de son habit. Il n’était pas content, l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé d’habitude.
La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et demanda à sa fille de chanter.
--Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous prie.
--Oui, maman; qu’est-ce que vous voulez entendre?
--Ce que vous voudrez, darling.
--Gladys, accompagnez votre sœur.
--_Fun or Love_, Gwen? demanda Lady Gladys en approchant du piano.
--_Fun_, ma chère! Et Lady Gladys sortit une romance très-drôle et très-bête, qui faisait fureur depuis quelques mois.
Aux premiers sons, tout le monde rentra, et même M. Vancouver vint s’étendre dans un fauteuil: la demoiselle qui avait mis le refrain à la mode était de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que Lady Gwen était tout aussi amusante: elle avait une voix très-jeune et très-pleine, et ouvrait bien la bouche, serrant et dilatant les narines de son joli nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, et, s’adressant tout haut à Victor Rowe:
--Comment trouvez-vous que je chante, monsieur Rowe? Est-ce que je ne suis pas bien intrépide d’affronter vos critiques?
--Oh! Lady Gwendoline! Mes critiques... mon admiration, vous voulez dire.
--Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant: A vous, Gladys.
Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver fut assez étonné d’entendre Lady Gwendoline lui dire:
--Eustace, si Rowe me demande la permission de mettre mon portrait dans le _Miroir_, défendez-le-moi, je vous prie.
--Pourquoi? Lady Treppy y a eu le sien.
--Je le désire ainsi.
--Ce sera comme vous voudrez.
Victor Rowe, après toute une journée passée à Dandelion Villa, se sentit abasourdi du peu de cas qu’on avait fait de lui; mais il croyait tenir sa revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant avec une humilité feinte et pleine d’emphase à Lady Gwendoline:
--Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous nous permettrez de publier votre portrait dans le _Miroir_?
Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus impossible. Tommy Lorrett et les autres avaient levé la tête.
--Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. Mais je ne sais... Demandez à mon mari.
La duchesse regarda sa fille.
--Vancouver? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.
--Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.
Rowe fut atterré.
--Cependant, Lady Treppy... N’est-ce pas, Votre Grâce?
--Oh! dit Lady Gwendoline, on se passera bien de mon image au _Miroir_.
Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.
Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et sur l’heure résolut que le portrait de Lady Gwendoline paraîtrait.
Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a paru dans le _Miroir_!...
Et en pleine saison!...
Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer!!!...
LA RENCONTRE
I