Musiciens d'autrefois

Part 18

Chapter 183,812 wordsPublic domain

Elle s'endormit pour jamais, assise sur mes genoux... Je la serrai encore contre mon coeur désespéré, pendant un quart d'heure... J'ai arrosé de mon sang chaque ouvrage que j'ai produit; je voulais de la gloire, je voulais faire vivre des parents pauvres, une mère qui m'était chère: la nature m'a accordé ce que je sollicitais avec tant de peines; mais c'était pour se venger sur mes enfants[450].

La seconde, Lucile, tout au contraire de Jenni, était dévorée d'activité: «C'était la tuer que l'empêcher d'agir... Elle avait un caractère extrême, rebelle, irascible...» Elle composait de la musique. Elle fit deux petites pièces: _le Mariage d'Antonio_, écrit à treize ans et joué aux Italiens en 1786, et _Louis et Toinette_. «Pergolèse, dit Grétry, ne désavouerait pas le petit air de bravoure du _Mariage d'Antonio_». En composant, «elle pleurait, chantait, pinçait sa harpe avec une énergie incroyable. Je pleurais de joie et d'étonnement, en voyant ce petit être transporté d'un si beau zèle et d'un si noble enthousiasme pour les arts.» Elle s'irritait, quand l'inspiration était rebelle: «Tant mieux! lui criait Grétry, c'est une preuve que tu ne veux rien faire de médiocre». Elle tremblait, quand son père examinait son oeuvre. Il ne lui indiquait ses défauts qu'avec beaucoup de douceur. Elle s'occupait peu de parure: «Tout son bonheur était dans la lecture, les vers surtout, et la musique qu'elle aimait passionnément». On crut bon de la marier tôt. Elle fit un mauvais mariage; son mari la fit souffrir. Elle mourut, après deux ans de chagrins.

Antoinette restait seule. Grétry et sa femme tremblaient de perdre leur dernier bonheur. La moindre indisposition d'Antoinette les bouleversait. «Souvent elle en souriait, et faisait exprès quelque espièglerie, un faux pas, pour nous engager à mettre des bornes à notre tendresse excessive.» Grétry s'était juré de la laisser entièrement maîtresse d'elle-même. Elle était belle, gaie et spirituelle; elle ne voulut pas se marier. Elle pensait constamment à ses soeurs, sans le dire. Toutes trois avaient l'une pour l'autre un profond amour. Dans sa maladie, la seconde disait souvent: «Ma pauvre Jenni!» A son lit de mort, la troisième disait: «Ah! ma pauvre Lucile!...»--Grétry et sa femme firent avec Antoinette quelques petits voyages hors de Paris. Une fois, en allant à Lyon, elle faillit se noyer dans la Saône, et son père avec elle, en voulant la sauver. Vers l'automne de 1790, à Lyon, elle perdit son appétit et sa gaieté. Ses pauvres parents le remarquèrent avec terreur, et ils se cachaient pour pleurer. Ils lui proposèrent de revenir à Paris. «Oui, dit-elle, retournons à Paris, j'y rejoindrai bien des personnes que j'aime.» Ce mot fit frémir Grétry, qui crut qu'elle pensait à ses soeurs. Elle se sentit mourir, et chercha à le cacher aux siens; elle leur parlait de son avenir, des enfants qu'elle aurait plus tard; elle feignait de vouloir danser, mettre de belles toilettes.

Un soir, un de mes amis, Rouget de Lisle, qui était chez moi, me dit que j'étais bien heureux d'être le père de cette belle enfant.--«Oui, lui dis-je à l'oreille, elle est belle, elle va au bal; et dans quelques semaines, elle sera dans la tombe[451].»

Elle eut quelques jours de fièvre, un délire aimable: elle se croyait au bal, à la promenade, avec ses soeurs; elle était sereine, elle s'apitoyait sur ses parents.

Elle était assise sur son lit, en nous parlant ainsi pour la dernière fois; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et fut rejoindre ses soeurs...

Par pitié pour moi, ma femme eut la force de supporter la vie, et me força à l'imiter. Elle se remit à la peinture, qu'elle avait cultivée, fit les portraits de ses filles, puis continua de peindre, pour s'occuper, pour vivre...

Il y a trois ans de cela... Vingt fois, j'ai jeté la plume en écrivant ceci; mais, soit faiblesse paternelle, soit le désir irrésistible de vous faire répandre, ô mes amis! une larme sur la tombe chérie de mes filles, j'ai esquissé ce tableau douloureux que j'aurais dû n'entreprendre que dans quelques années...--Voilà la gloire!

L'immortalité chimérique est payée par le deuil réel. Le bonheur factice est acheté par la perte du bonheur réel. Vis quelques jours dans la mémoire des hommes; mais sois mort dans ta postérité[452]...

Qu'on me pardonne d'avoir cité ces pages. Peut-être l'histoire de la musique n'a-t elle rien à voir à cela. Mais ce ne sont pas seulement des questions de technique musicale qui nous intéressent à la musique. Si la musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde de l'âme, le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. Je ne sais pas choisir entre la plus belle sonate de Beethoven et le tragique _Testament d'Heiligenstadt_. L'un et l'autre se valent. Et il se trouve ici que les pages de Grétry que je viens de résumer sont les plus belles qu'il ait jamais écrites, plus belles que toute sa musique: car le malheureux homme s'y est mis lui-même. Il ne s'y préoccupe plus de noter la déclamation des comédiens.--(Imiter les comédiens! quel aveu de faiblesse pour un poète musical! Ne peut-il donc simplement laisser parler son coeur?)--Il le laisse parler ici. Et c'est la valeur unique de ces pages dans son oeuvre tout entier.

Sur le reste de la vie de Grétry, il n'y a plus que peu de chose à ajouter. Lui-même fait cet aveu si honorable pour son coeur,--car il est bien pénible pour l'amour-propre de l'artiste:

Après ce coup terrible, la fièvre qui me brûlait s'est ralentie; mon goût pour la musique a diminué, le chagrin a éteint presque entièrement mon imagination; j'ai écrit ces volumes[453], qui sont plutôt un ouvrage de raisonnement que d'imagination[454].

Malgré tout, cet homme qui, d'instinct, plutôt que par calcul, plaisait à tous,--comme il s'en vantait naïvement,--eut en effet la rare fortune, après avoir plu au roi, et à la Révolution, de plaire à Napoléon, qui pourtant n'était pas tendre pour la musique française. Il reçut de lui une pension considérable, et la croix de la Légion d'honneur, dès la fondation de l'ordre. Il vit son nom donné à une rue de Paris, et sa statue élevée à l'Opéra-Comique. Enfin il eut le bonheur d'acheter l'Ermitage de son cher Jean-Jacques et d'y mourir, le 24 septembre 1813.

* * * * *

Il faudrait tout un livre pour examiner, comme elles le mériteraient, toutes les idées ingénieuses, géniales, ou saugrenues, qui pullulaient dans ce petit cerveau, toujours en ébullition. Sa fécondité d'invention est incroyable. Que n'a-t-il pas imaginé, et que ne trouve-t-on pas, tout le long de ses livres!--Des inventions de physique amusante ou de mécanique musicale. Un «rhythmomètre» pour fixer les mouvements[455]. Un baromètre musical, «fait d'une seule corde à boyau, qui, selon le temps, s'étendant ou se raccourcissant, ferait partir deux ressorts, correspondant à un cylindre et à un jeu de flûtes, jouant deux airs, l'un vif et en majeur pour le beau temps, l'autre lent et en mineur pour la pluie[456]». Des théories sur l'occultisme et la télépathie[457]; sur l'emploi de la musique en médecine, particulièrement dans les maladies de nerfs[458] et dans la folie[459]; sur l'hérédité[460]; sur le régime de nourriture, auquel Grétry attribue une influence énorme sur le caractère:

On serait à peu près sûr de faire un homme colère, pacifique, imbécile, ou homme d'esprit, si l'on portait une attention suivie sur son régime et son éducation[461].

Il a une conception du bonheur qui annonce celle de Tolstoy:

Les plus sages d'entre les hommes voient enfin que c'est en faisant des sacrifices aux autres que nous méritons qu'ils en fassent pour nous.--Mais, de cette manière, nous ne vivons donc que de sacrifices?--Oui.--C'est donc là le bonheur général?--Il n'en est point d'autre[462].

Tenons-nous-en à ses pensées sur la musique. Aussi bien, c'est un monde:--simples esquisses pour la plupart, et jetées en passant, mais fécondes, profondes, divinatrices souvent.

La première, celle qui ouvre et ferme les _Mémoires_, celle qu'il considérait comme sa principale découverte, nous l'exposions tout à l'heure, c'est cette idée que le principe de la musique est la vérité de la déclamation[463], que la musique est une langue expressive, d'une précision parfaite[464], et que la psychologie, l'étude des caractères et des passions, est la base de cet art[465].

C'est ensuite l'invention de l'ouverture à programme[466], de l'entr'acte psychologique et dramatique, qui résume ce qui vient de se passer, ou annonce ce qui va suivre[467]. C'est la notation des passions en musique: ce qui l'amène à exposer, en deux ou trois cents pages de son second volume, la façon, dont le musicien peut traduire l'Amitié, l'Amour maternel, la Pudeur, la Fureur, l'Avarice, la Vivacité, l'Indolence, le Jaloux, le Scélérat, le Glorieux, le Distrait, l'Hypocrite, l'Hypocondre, le Flatteur, le Caustique, le Gobe-mouches, l'Optimiste, le Pessimiste, etc., bref, toutes les nuances de la comédie humaine[468],--traçant ainsi la voie au Molière musical, que nous attendons encore, qui doit venir, qui peut venir: car tout est prêt, la langue est faite; il ne manque plus que le génie.

Et c'est aussi l'analyse expressive de tous les matériaux, dont dispose la musique: la psychologie des tons[469]; la psychologie des timbres instrumentaux[470]; l'orchestration représentative des caractères[471]; le pouvoir indiscret et profond, que la pure musique, la symphonie de l'orchestre, a de pénétrer les coeurs et de dévoiler ce que les paroles et le chant ne disent pas, ne veulent pas dire[472]; les analogies décadentes des couleurs avec les sons[473]... Tout ceci est encore du domaine propre à Grétry, du ressort de cet opéra-comique perfectionné, où il trouve un si excellent emploi de ses qualités personnelles, de sa finesse psychologique, qui parfois pèche par excès de clarté[474], mais qui l'amenait a lire dans la musique des autres et dans leurs moindres inflexions de voix, comme dans un livre[475]: «La musique, a-t-il dit, est un thermomètre, qui fait apprécier le degré de sensibilité de chaque peuple et de chaque individu[476].»

Mais voici d'autres idées, qui dépassent les bornes de son art propre. En même temps que Mozart, et sans qu'ils aient connaissance des pensées l'un de l'autre, il rêve d'un _duodrama_, «d'une tragédie musicale, où le dialogue serait parlé[477]»,--une sorte de mélodrame de génie.--Il a l'idée de l'orchestre caché, et du théâtre de Beyreuth[478].--Il a l'idée des grands théâtres du peuple, que nous commençons à peine à réaliser, et des jeux nationaux, de ces grandes fêtes populaires, que nous nous efforçons d'instituer, à l'exemple de la Grèce antique et de la Suisse d'aujourd'hui[479].--Il a l'idée de petits théâtres-écoles où l'on formerait des acteurs et des auteurs[480], et de lectures musicales publiques, où l'on soumettrait au jugement de l'assistance des scènes inédites, des fragments d'oeuvres nouvelles, composées par de jeunes musiciens encore inconnus, qui se destinent à l'art dramatique[481].--Il travaille à faire rendre à la musique la place qui lui revient dans l'instruction, et insiste sur l'importance du chant dans l'enseignement primaire[482].--Il voudrait que l'on fondât un Opéra historique, où l'on jouerait les chefs-d'oeuvre du passé disparu[483].--Il est, comme on pouvait l'attendre d'un homme aussi «sensible», il est féministe en art, et il encourage vivement les femmes à se livrer à la composition musicale[484].

Voici qui est plus remarquable encore:

Ce musicien d'esprit clair et net jusqu'à l'excès, qui était fait uniquement pour écrire de la musique sur des paroles précises,--de tous les musiciens celui qui semble avoir été le plus loin de l'esprit de la symphonie, et qui en parle quelquefois avec un dédain amusant[485], ce faiseur d'opéras qui mettait les «symphonistes» bien au-dessous des compositeurs dramatiques[486], et qui était assez disposé à croire que si Haydn avait rencontré Diderot, il eût écrit des opéras, et non des symphonies[487],--ce Grétry sentait pourtant fort bien la beauté de la musique symphonique, dont il dit:

La douce inquiétude que donne la bonne musique instrumentale, cette répétition vague des accents de nos sentiments, ce voyage aérien qui nous balance dans le vide, sans fatiguer nos organes, ce langage mystérieux qui parle à nos sens, sans employer le raisonnement, et qui équivaut à la raison, puisqu'il nous charme, sont un plaisir bien pur[488].

Et il cite, à ce propos, le fameux passage du _Marchand de Venise_ sur le pouvoir de la musique[489].--Car, pour le dire en passant, il adore Shakespeare, et s'extasie sur son _Richard III_[490]:--Il a pour Haydn une profonde admiration; il voit dans ses symphonies un dictionnaire d'expressions musicales, d'une valeur inappréciable pour le compositeur d'opéras[491].

Ce n'est pas tout. Quoiqu'il n'écrive pas de symphonies, ni de musique de chambre, il en parle avec l'intelligence d'un génie novateur. Il réclame l'affranchissement des formes instrumentales, la liberté de la Sonate:

Une Sonate est un discours. Que penserions-nous d'un homme qui, coupant son discours en deux, répéterait deux fois chaque moitié?... Voilà à peu près l'effet que me font les reprises en musique.

Et il montre comment on peut arriver à rompre la symétrie archaïque de ces formes, et à y faire entrer plus de vie. Il prévoit les efforts de Beethoven dans ce sens. Il prévoit la _Symphonie pathétique_ de Tschaikowski, qui se termine par le mouvement lent[492]. Il n'est pas éloigné de prévoir la _Symphonie avec orgue_ de M. Saint-Saëns[493]. Bien plus: il prophétise la symphonie dramatique de Berlioz, de Liszt et de Richard Strauss,--cet art qui se trouve aux antipodes du sien:

Ce que je vais proposer promet encore une révolution dramatique... Ne pourrait-on pas donner à la musique la liberté de marcher d'un plein essor, de faire des tableaux achevés, où, jouissant de tous les avantages, elle ne serait plus contrainte de suivre la poésie dans ses nuances diverses?... Quel amateur de musique n'a été saisi d'admiration, en écoutant les belles symphonies de Haydn? Cent fois je leur ai prêté les paroles qu'elles semblent demander... Pourquoi faut-il que le musicien toujours captif ne se voie pas une fois libre dans sa création?... Envoyez un canevas dramatique à Haydn, sa verve s'échauffera sur chaque morceau; il n'en suivra que le sentiment général, et sera libre dans sa composition... Le musicien, ayant fait sa partition,... fera exécuter son ouvrage, à grand orchestre... Le poète lira le sens des paroles après, chaque morceau, et souvent les auditeurs doivent se dire: «Je l'avais deviné», ou: «Je l'avais senti...» Un tel travail réussira, et au delà de ce qu'on imagine... J'indique aux compositeurs de musique instrumentale le moyen de nous égaler et de nous surpasser peut-être, dans l'art dramatique[494].

Sans doute, Grétry a vicié sa conception, en greffant après coup de nouveaux opéras sur ces symphonies dramatiques, et en demandant que le poète adaptât des paroles à ces oeuvres de musique pure, qui sont des poèmes à eux seuls. Il n'en a pas moins entrevu, dans un éclair de génie, l'étonnant développement--accompli depuis trais quarts de siècle--des poèmes et des peintures de sons, de la _Tondichtung_ et de la _Tonmalerei_.

Si le pouvoir de création personnelle avait égalé chez Grétry sa divination d'intelligence, il eût été un des premiers génies musicaux du monde; une partie de l'évolution musicale du XIXe siècle se reflète dans cet esprit de l'ancienne France, et par lui s'opère la jonction de l'art de Pergolèse avec l'art de Wagner, de Liszt et de Richard Strauss.

* * * * *

A la fin de sa vie, le doux musicien de style Louis XVI s'effara pourtant des nouveaux courants qui se dessinaient dans la musique de son temps. De même que ses rivaux, Méhul, Chérubini, Lesueur, il s'effraya du romantisme naissant, du débordement de passions et de bruit, des harmonies chargées, des rythmes heurtés, de l'orchestration violente, de «la fièvre continue», du «chaos», comme il dit, de la musique à coups de canon[495]. Il crut à une réaction prochaine vers la simplicité. Et cependant la fièvre, loin de tomber, augmenta; et le monde ne s'en est pas plus mal porté. Du chaos, Beethoven allait surgir, et Lesueur devait avoir pour élève Berlioz.

Grétry ne prévoyait pas Beethoven[496]. Tout son espoir allait vers un autre génie; et je cite, en terminant, la touchante prédiction, l'acte de foi passionné, avec lequel il annonçait et appelait ce génie:

Que viendra-t-il après nous? Je vois en idée un être charmant, qui, doué d'un instinct mélodieux, la tête, et l'âme surtout, remplies d'idées musicales, n'osant enfreindre les règles dramatiques qui sont aujourd'hui connues de tous les musiciens, joindra au plus beau naturel une partie des richesses harmoniques de nos jeunes athlètes. Avec plus de certitude que l'enfant d'Abraham, soupirant après l'arrivée de son Messie régénérateur, déjà je tends les bras vers cet être désiré, dont les accents aussi vrais qu'énergiques réchaufferont mes vieux ans[497].

Ce Messie musical, nous le reconnaissons: Grétry, qui l'appelait de ses voeux, ne se doutait pas qu'il était déjà venu. Il avait vécu, il venait de mourir, non loin de lui. C'était Mozart, dont le nom ne paraît pas une fois dans les _Essais_ de Grétry. Il ne faut pas nous en étonner. Hélas! il en est presque toujours ainsi, dans l'histoire de l'art. On vit, les uns à coté des autres, sans se connaître; et c'est quand il n'est plus temps qu'on découvre, morts, ceux qu'on eût tant aimé à connaître vivants.

MOZART

D'APRÈS SES LETTRES[498]

Je viens de relire ses lettres, que M. Henri de Curzon a traduites en français[499], et qui devraient être dans toutes les bibliothèques: car elles n'ont pas seulement un intérêt pour les artistes; elles sont bienfaisantes pour tous. Quand une fois on les a lues, Mozart reste votre ami pour toute la durée de votre vie; et sa chère figure se représente à vous, d'elle-même, aux heures de peine; on entend son bon rire, enfantin et héroïque, et, si triste que l'on soit, on rougit de s'abandonner, en pensant à cette misère si gaiement supportée. Cherchons à ranimer cette belle ombre effacée.

* * * * *

La première chose qui frappe en lui, c'est sa merveilleuse santé morale. D'autant plus surprenante, quand on songe à son corps miné par la maladie.--C'est un équilibre presque unique de toutes les facultés: une âme capable de tout sentir et de tout dominer; une raison calme, dont la froideur étonne au milieu des sentiments les plus profonds (la mort de sa mère, son amour pour Constance Weber): une intelligence claire du goût du public et des moyens de succès, qui sait, sans le plier, adapter son orgueilleux génie à la conquête du monde.

Cette santé morale est rarement le don des natures très passionnées, toute passion étant l'excès d'un sentiment. Aussi Mozart a-t-il tous les sentiments; il n'a point de passion:--sauf une; mais elle est terrible: l'orgueil, le sentiment puissant de son génie.

«L'archevêque de Salzbourg vous tient pour un homme pétri d'orgueil»; lui dit un ami. (2 juin 1781.)

Il ne cherche point à s'en cacher. A ceux qui osent toucher à cet orgueil, il répond avec la hauteur républicaine d'un contemporain de Rousseau: «C'est le coeur qui ennoblit l'homme; et si je ne suis pas comte, j'ai peut-être plus d'honneur dans l'âme que bien des comtes; valet ou comte, du moment qu'il m'insulte, c'est une canaille[500].»

«Ce qui est curieux tout de même,--dit-il à deux plaisantins d'Augsbourg qui veulent se moquer de sa croix de l'Éperon d'or,--c'est qu'il m'est plus facile d'obtenir toutes les décorations que vous pouvez recevoir, qu'à vous de devenir ce que je suis[501], même si vous mouriez ou ressuscitiez deux fois.... J'avais chaud de rage et de colère...» (16 octobre 1777.)

Il recueille et rapporte avec un soin tranquille toutes les paroles flatteuses qu'il entend sur son compte.

«Le prince Kaunitz a dit de moi à l'archiduc que de tels hommes ne venaient au monde qu'une fois en cent ans.» (12 août 1782.)

Aussi hait-il furieusement, quand son orgueil est atteint. Il souffre d'être au service d'un prince. «Cette pensée m'est intolérable», dit-il. (15 octobre 1778.) Après les injures de l'archevêque de Salzbourg, «il tremble de tout son corps, il chancelle dans la rue comme un homme ivre, il doit rentrer chez lui et se mettre au lit; il en est encore malade, toute la matinée du lendemain». (12 mai 1781.)--«Je hais l'archevêque jusqu'à la frénésie.» (9 mai 1781.)--«Lorsque quelqu'un m'offense, _il faut que je me venge; et si je ne lui en faisais pas plus qu'il ne m'en a fait, ce ne serait qu'un rendu et non une correction_.» (20 juin 1781.)

Quand son orgueil est en jeu, ou, simplement, quand sa volonté a parlé, ce fils respectueux et soumis ne connaît plus d'autre autorité que sa volonté même.

«Je ne reconnais mon père dans aucune ligne de votre lettre. C'est bien un père; mais ce n'est pas _mon_ père.» (19 mai 1781.)

Il se marie, avant d'avoir reçu le consentement de son père. (7 août 1782.)

* * * * *

Dépouillez cette grande et unique passion, l'orgueil, vous trouvez l'âme la plus aimable et la plus souriante. Une vive et continuelle tendresse, toute féminine,--ou mieux, enfantine,--qui se plaît aux petites larmes, aux petits rires, aux badinages, à mille petites folies de baby affectueux.

Il s'y mêle d'habitude une gaieté intarissable, qui s'amuse d'un rien, est toujours en mouvement, chante, sautille, rit follement de choses drôles, et plus souvent point drôles, de plaisanteries bonnes ou mauvaises, surtout mauvaises, et quelquefois grossières, mais sans malice et sans arrière-pensée, de mots qui n'ont pas de sens:

«_Stru! Stri!... Knaller paller... Schnip... Schnap... Schnur... Schnepeperl!... Snai!..._» (6 juillet 1791.)

«Mon coeur est tout ravi de joie, parce que je m'amuse tant à ce voyage!... parce qu'il fait si chaud dans la voiture!... et parce que notre cocher est un brave garçon qui nous conduit bien vite dès que la route le permet un peu!» (1769.)

Mille exemples de cette gaieté sans cause, de ce rire de bonne santé. C'est le mouvement d'un sang abondant et sain. Sa sensibilité n'a rien de nerveux.

«J'ai vu pendre aujourd'hui quatre coquins sur la place de la cathédrale. _On pend ici comme à Lyon._» (30 novembre 1770.)

Il n'a point la compassion universelle, l'«humanité» de nos artistes modernes. Il n'aime que ceux qu'il aime, c'est-à-dire son père, sa femme, ses amis; mais il les aime très tendrement; il parle d'eux avec une émotion douce et vive, qui attendrit amoureusement le coeur, comme fait sa musique[502].

«Quand on nous maria, ma femme et moi, nous fondîmes en larmes, ce qui toucha tout le monde. Tous pleuraient en voyant l'émotion de nos coeurs.» (7 août 1782.)

Il fut un ami exquis, comme seuls les pauvres peuvent l'être,--ainsi qu'il disait lui-même.

«Les meilleurs et les plus vrais amis sont les pauvres. Les riches ne savent rien de l'amitié.» (7 août 1778.)

«Ami!... dit-il encore. J'appelle seulement ami, celui qui, en quelque situation que ce soit, nuit et jour ne pense à rien qu'au bien de son ami, et fait tout pour le rendre heureux.» (18 décembre 1778.)

Ses lettres à sa femme, surtout de 1789 à 1791, débordent de tendresse amoureuse et d'une gaieté folle, dont ne peuvent avoir raison la maladie, une misère effroyable, et tous les soucis, qui font de cette époque la plus cruelle de sa vie: