Part 17
D'une façon trop économique peut-être. Il faut bien reconnaître que si la veine mélodique de Gluck est exquise, elle est peu abondante, et que s'il a écrit quelques-uns des airs les plus parfaits de la musique, le bouquet de ces airs pourrait tenir dans la main. Ce maître élyséen vaut par la qualité unique de ses oeuvres, non par la quantité; il était pauvre d'invention musicale, non seulement dans la polyphonie, le développement des grands ensembles, le travail thématique et organique, qui est souvent misérable, mais dans la mélodie même, puisqu'il est contraint de reprendre constamment des airs de ses anciens opéras pour ses oeuvres nouvelles[407]. Cet homme, à qui ses admirateurs parisiens élevaient en 1778 un buste, avec l'inscription: «_Musas præposuit sirenis_», a en effet sacrifié les sirènes aux muses; il était plus poète que musicien, et l'on a pu regretter que chez lui la puissance musicale n'égalât point la puissance poétique.
Mais si Mozart, avec un génie musical unique, et peut-être même Piccinni, avec plus de dons mélodiques, l'ont surpassé comme musicien, si Mozart l'a même surpassé comme poète, il serait juste de lui faire hommage d'une partie de leur génie, puisqu'ils ont repris ses principes et suivi ses exemples. Et, par une chose au moins, Gluck reste le plus grand:--non pas simplement parce qu'il fut le premier et leur ouvrit la voie, mais parce qu'il fut le plus noble[408]. Il a été le poète de ce qu'il y a de plus haut dans la vie. Non pourtant qu'il se soit élevé à ces hauteurs, presque inaccessibles et irrespirables, du rêve métaphysique et de la foi, où se plaît l'art d'un Wagner. L'art de Gluck est profondément humain. Par opposition aux tragédies mythologiques de Rameau, il reste sur la terre: ses héros sont des hommes; leurs joies et leurs douleurs lui suffisent. Il a chanté les passions les plus pures: l'amour conjugal dans _Orphée_ et dans _Alceste_, l'amour paternel et l'amour filial dans _Iphigénie en Aulide_, l'amour fraternel et l'amitié dans _Iphigénie en Tauride_, l'amour désintéressé, le sacrifice, le don de soi-même à ceux qu'on aime. Et il l'a fait avec une sincérité et une simplicité de coeur admirables. Celui qui faisait mettre sur sa tombe l'inscription: «_Hier ruht ein rechtschaffener deutscher Mann. Ein eifriger Christ. Ein treuer Gatte..._» («Ici repose un honnête homme allemand. Un ardent chrétien. Un fidèle époux...»),--reléguant à la dernière ligne la mention de son talent musical,--montrait qu'il plaçait sa grandeur dans son coeur, plus encore que dans son art. Et il avait raison: car un des secrets de la fascination irrésistible de cet art, c'est qu'il se dégage de lui un parfum de noblesse morale, de loyauté, d'honnêteté, de vertu. Oui, c'est ce mot de vertu qui me semble le mieux caractériser la musique d'_Alceste_, ou d'_Orphée_, ou de la chaste _Iphigénie_. C'est par là surtout que l'auteur en sera cher aux hommes; c'est par là qu'il est, comme Beethoven, bien plus qu'un grand musicien: un grand homme au coeur pur.
GRÉTRY
Il n'est pas de musicien qui nous soit aussi bien connu. Il s'est décrit, dans le dernier détail, suivant la mode du temps,--la mode indiscrète des _Confessions_ de son ami Jean-Jacques.--Il s'est décrit dans ses charmants _Mémoires, ou Essais sur la musique_, en trois volumes, imprimés en 1797[409], par arrêté du Comité d'Instruction publique, sur une demande signée de Méhul, Dalayrac, Cherubini, Lesueur, Gossec, et appuyée par Lakanal. Car Grétry était alors le citoyen Grétry, inspecteur du Conservatoire de musique; et son oeuvre prétendait avoir un objet d'utilité civique. Peu de livres sur la musique sont aussi débordants d'idées, et en suggèrent autant; la lecture en est facile, et même agréable,--ce qui n'est pas un petit mérite dans un ouvrage intelligent.--En prose, comme en musique, Grétry écrit pour tout le monde, «même pour les gens du monde», dit-il. A la vérité, son style n'est pas des plus corrects; il ne faut pas le regarder de trop près; on y trouve des phrases comme celles-ci: «Mes larmes avaient le droit de sécher celles du plus malheureux», ou: «Ses yeux cristallisés de noir ne réfléchissent que des vapeurs infernales».
Il use de périphrases. Il appelle ses parents: «les auteurs de mes jours»,--un chirurgien: «le suppôt d'Esculape»;--et les femmes sont, naturellement, «le sexe qui reçut la sensibilité en partage». Il est un homme sensible:--«Cherchons, cherchons, dit-il, les sensations délicieuses, mais honnêtes et pures; nous ne sommes heureux que par elles: et jamais l'homme sensible, qui aime l'attendrissement, ne fut redoutable pour ses semblables».
(Et sans doute cette phrase, écrite en 1789, a dû avoir l'approbation du sensible Robespierre, qui aimait la musique de Grétry.)
Enfin la composition du livre est des plus décousues, en dépit--ou en raison--du luxe de divisions, subdivisions, livres, chapitres, etc. Grétry entremêle ses récits de digressions métaphysiques. Il parle de l'unité du monde, des anges, de la vie, de la mort, de l'infini; il apostrophe les femmes, l'Amour, l'Amour maternel, la Pudeur: «O sexe aimable!... O source de tous les biens!... O doux repos de la vie!... Être enchanteur!...»
Il apostrophe l'Illusion, et la tutoie pendant sept pages. Il tutoie aussi la Noblesse Héréditaire[410].
Et, malgré tout, il est charmant, parce que tout est chez lui naturel, spontané; et il a tant d'esprit!--«Vous êtes musicien, et vous avez de l'esprit!» lui disait Voltaire, étonné et narquois[411].
* * * * *
Il y a dans ses _Mémoires_ deux choses principales,--aussi intéressantes l'une que l'autre: ses souvenirs, et ses idées.
Dans ses souvenirs, il se décrit minutieusement, et il ne nous fait grâce de rien: son tempérament physique, ses rêves, ses indispositions, son régime de nourriture, certains détails inattendus de sa toilette intime. C'est un des documents les plus précieux pour connaître la formation d'un artiste,--une des rares autobiographies de musiciens, où l'on trouve réunies deux conditions qui ne vont pas souvent ensemble: un artiste qui sache se décrire, et un artiste qui vaille la peine d'être décrit.
Modeste Grétry, de Liège, était fils d'un pauvre violoniste[412]. Il avait du sang germanique. Sa grand'mère paternelle était Allemande; un de ses oncles était prélat autrichien.
Ses premières impressions musicales, il les dut à un pot de fer qui bouillait sur le feu: il avait quatre ans, et il dansait au chant de la marmite. Il voulut se rendre compte du bruit, et, en renversant le pot, il provoqua une explosion qui lui brûla les yeux et lui rendit la vue faible pour toujours. Sa grand'mère l'emmena se rétablir chez elle, à la campagne, et là encore, c'est un bruit d'eau, un doux murmure de source, qui se fixe dans sa mémoire jusqu'à la fin de sa vie:--«Je vois, j'entends cette fontaine limpide qui bornait d'un côté la demeure de ma grand'mère[413]...»
A six ans, il fut amoureux:--«sentiment vague, à la vérité, et qui s'étendait en même temps à plusieurs personnes; mais déjà j'aimais trop pour oser le dire à aucune d'elles: je gardais le silence par timidité[414]».
Il avait un tempérament délicat, mais résistant. Il souffrit cruellement, et sans se plaindre,--par orgueil,--des brutalités d'un maître. Le jour de sa première communion, il demanda à Dieu de le faire mourir, s'il ne devait pas devenir «honnête homme et homme distingué dans son art». Il faillit être exaucé: le jour même, une solive lui tomba sur la tête, et enfonça un morceau du crâne. Son premier mot, en revenant à lui, fut:
--Je serai donc honnête homme et bon musicien.
Il était alors mystique et superstitieux. Il avait «une dévotion à la Vierge, qui allait jusqu'à l'idolâtrie».--Il est assez embarrassé pour l'expliquer, dans son livre, aux Conventionnels qui l'éditent; cependant il ne l'a point cachée: gage de sa sincérité.--Il était vaniteux, susceptible, et n'oubliait jamais les injustices qu'on lui avait faites. Longtemps après, il pensait encore avec amertume aux humiliations qu'il avait subies de son premier maître, quand il était enfant.
Une troupe de chanteurs italiens décida de sa vocation. Elle vint chanter à Liège les opéras de Pergolèse et de Buranello. Le petit avait ses entrées au théâtre; il assista pendant un an à toutes les représentations, et souvent même aux répétitions: «C'est là, dit-il, où je pris un goût passionné pour la musique[415]». Il apprit et réussit à chanter «aussi purement dans le goût italien que les meilleures chanteuses de l'Opéra». Toute la troupe italienne vint l'entendre à l'église, où il eut un triomphe. «Chacun d'eux le regardait comme son élève».--Ainsi, ce petit Wallon a été, dès l'enfance, formé dans le pur style italien.
Au sortir d'un concert, où, vers quinze ou seize ans, il avait chanté un air fort haut de Galuppi, il fut pris de vomissements de sang. Cet accident se renouvela depuis, à chaque ouvrage qu'il écrivait.--«J'ai vomi, dit-il, jusqu'à six ou huit palettes de sang en différents accès qui revenaient périodiquement, deux fois par jour et deux fois par nuit». Ces hémorragies ne disparurent tout à fait qu'aux approches de la vieillesse. Mais il resta toujours très délicat de la poitrine, et il dut observer, toute sa vie, un régime sévère, soupant d'un verre d'eau et d'une livre de figues sèches[416].--Il était fiévreux, et il eut, à diverses reprises, de graves accès de «fièvre tierce ou putride», avec délire[417]. Ajoutez des obsessions musicales qui l'affolaient, comme celle du choeur des Janissaires, dans _les Deux Avares_, qu'il eut pendant quatre jours et quatre nuits, de suite, sans discontinuer:--«Mon cerveau était comme le point central, autour duquel tournait sans cesse ce morceau de musique, sans que je pusse l'arrêter[418]».--Enfin des rêves continuels, auxquels il voulait attribuer un caractère prophétique, et où son cerveau continuait de créer:--«L'artiste, souvent occupé d'un grand objet, croit se livrer au repos de la nuit; et, malgré lui, soit en dormant, soit à moitié endormi, sa tête combine... En entrant dans son cabinet, il est étonné de trouver toutes les difficultés vaincues. C'est l'homme de la nuit qui a tout fait; celui du matin n'est souvent qu'un scribe[419].»
Je groupe ces petits faits, pour montrer, en passant, ce qu'il y avait d'anormal, même chez cet artiste, un des mieux pondérés qui aient jamais été.--On serait presque tenté de lui reprocher l'excès de son bon sens.
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Après ses succès de petit chanteur italien, il ne rêvait plus que d'aller en Italie. Il y fut, en effet, envoyé, en 1759, à dix-huit ans. Il y avait alors à Rome un Collège de Liège, fondé par un riche Liégeois, et où tout enfant du pays, âgé de moins de trente ans, pouvait être admis pour cinq ans, nourri, logé, entretenu[420]. Grétry y obtint une place.
Il raconte longuement son voyage d'Italie, pittoresque et fort pénible: car il le fit à pied, sous la conduite d'un honnête contrebandier qui, sous prétexte de guider les étudiants de Liège à Rome, et _vice versa_, portait en Italie les dentelles de Flandre, et en rapportait des reliques. Il entra à Rome, un dimanche de printemps très doux, «qui invitait à la mélancolie». Et alors commencèrent sept années d'enchantement, qu'il aurait voulu plus tard procurer à tout artiste: car personne ne fut plus que lui partisan du séjour des musiciens français ou allemands à Rome[421].
A ce moment, le roi de la musique italienne était Piccinni. Grétry alla le voir; Piccinni fit peu attention à lui.
Et c'est, à dire vrai, ce que je méritais... Mais que le moindre encouragement de sa part m'eût fait de plaisir! Je contemplais ses traits avec un sentiment de respect qui aurait dû le flatter, si ma timidité naturelle avait pu lui laisser voir ce qui se passait au fond de mon coeur. Piccinni se remit au travail, qu'il avait quitté un instant pour nous recevoir. J'osai lui demander ce qu'il composait; il me répondit: «Un oratorio». Nous demeurâmes une heure auprès de lui. Mon ami me fit signe, et nous partîmes sans être aperçus[422].
A peine rentré chez lui, Grétry voulut faire tout ce qu'il avait vu faire à Piccinni: prendre du grand papier, tracer des barres de mesures, et écrire un oratorio. Mais aux barres de mesures s'arrêta la ressemblance.--Il fit aussi la connaissance, à Bologne, du père Martini, qui l'aida à être reçu à l'Académie philharmonique, en lui faisant son morceau de concours[423]. C'était une spécialité du bon père, qui devait, un peu plus tard, rendre le même service au petit Mozart.
Mais le vrai maître de Grétry, ce fut le gentil Pergolèse, mort depuis trente-cinq ans.--«La musique de Pergolèse, dit-il, m'a toujours plus vivement affecté que toute autre musique[424].» «Pergolèse naquit, a-t-il écrit ailleurs, et la vérité fut connue[425].»--Ce qu'il admirait surtout en lui, ce qu'il devait s'appliquer, toute sa vie, à transporter d'une façon raisonnée dans la musique française, c'était la vérité de sa déclamation, «indestructible comme la nature». Dans son amour pour lui, non seulement il réussit à lui ressembler musicalement, mais encore physiquement:
Ce ne fut pas sans un plaisir extrême que, pendant mon séjour à Rome, j'appris de plusieurs musiciens âgés que ma taille, ma physionomie leur rappelaient Pergolèse; ils m'apprirent que la même maladie menaçait aussi ses jours, chaque fois qu'il se livrait au travail. Vernet, qui avait connu et aimé Pergolèse, me confirma la même chose à Paris[426].
Les débuts de Grétry dans la musique dramatique eurent lieu à Rome, où il fit jouer avec succès des _Intermedi_,--ce genre de petites pièces auquel appartenait la _Serva padrona_. Malgré les offres qu'on lui faisait pour rester en Italie, il quitta Rome en 1767. Paris l'attirait, depuis qu'il avait lu la partition d'un opéra-comique de Monsigny: _Rose et Colas_. En route, à Genève, où il s'attarda six mois, il vit jouer cette pièce: c'était la première fois qu'il entendait des opéras-comiques français; son plaisir ne fut pas sans mélange: il lui fallut quelque temps avant de s'habituer à «entendre chanter le français, ce qui lui avait paru d'abord désagréable[427]».--Il ne manqua pas d'aller rendre ses dévotions à Ferney, où Voltaire fit fête à ce phénix des musiciens qui, même en dehors de son art, n'était pas un sot.
Le voici à Paris.
Je n'entrai pas dans cette ville sans une émotion dont je ne me rendis pas compte; elle était une suite naturelle du plan que j'avais formé de n'en pas sortir sans avoir vaincu tous les obstacles qui s'opposeraient au désir que j'avais d'y établir ma réputation[428].
La lutte fut dure, mais assez courte. Deux ans de combat. Les directeurs et les acteurs opposaient à Grétry les romances de Monsigny, comme un modèle inimitable. Cependant il n'eut pas à se plaindre de ses rivaux. Philidor et Duni étaient pleins d'obligeance pour lui; et, surtout, il eut la bonne fortune de trouver des amis, des conseillers et des partisans, tels que Diderot, Suard, l'abbé Arnaud, le peintre Vernet, tous passionnés mélomanes.
C'était la première fois, dit Grétry, que j'entendais parler de mon art avec infiniment d'esprit[429]. Diderot, l'abbé Arnaud, lançaient la foudre au milieu des festins, et, par la force de leur éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d'écrire, de peindre, ou de composer de la musique... Il était impossible de résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes célèbres[430].
Il devait même avoir la rare et presque unique fortune, pour un musicien français, de désarmer la malveillance de l'ennemi de la musique française,--le grand pontife de la musique en France: Jean-Jacques Rousseau. Il est vrai que leur amitié ne dura pas plus d'une heure. L'indépendance ombrageuse de Rousseau s'offensa des avances trop empressées, trop obséquieuses peut-être, de celui que, l'instant d'avant, il appelait son ami: il rompit avec lui, et ne le revit jamais[431].
En somme, à part les difficultés inévitables à tout début, Grétry fut favorisé par le sort. Son talent fut vite reconnu. Il note lui-même que «sa musique s'établit doucement en France, sans lui faire des partisans enthousiastes, et sans exciter de disputes puériles...» C'est qu'il n'était «d'aucun des partis exagérés qui se disputaient alors à Paris».--«Je me demandais à moi-même: n'est-il point de moyen pour contenter à peu près tout le monde[432]?»
Tout Grétry est dans cet aveu naïf.
Il avait naturellement assisté à quelques représentations de l'Opéra, mais sans grand intérêt. C'était pendant l'interrègne entre Rameau et Gluck. Le premier était mort, et l'autre n'était pas encore venu en France. Grétry ne comprenait rien à Rameau. Il mourait d'ennui, en entendant ses oeuvres. Il comparait ses airs à «certains airs italiens qui avaient vieilli[433]». Il avait pratiqué les théâtres de musique, à Paris, surtout pour apprendre à bien connaître les acteurs, l'étendue et la qualité de leurs voix, afin d'en tirer le plus juste parti. Mais ce qu'il suivait assidûment, c'étaient les représentations du Théâtre-Français. Il ne se lassait point d'entendre de grands acteurs; il tâchait de graver leur déclamation dans sa mémoire: «Elle me semblait, dit-il, le seul guide qui me convînt, le seul qui pût me conduire au but que je m'étais proposé[434]...» Et, bien qu'il n'en dise rien, il y a tout lieu de croire qu'il suivait en cela les inspirations de Diderot, qui a, toute sa vie, énoncé et soutenu ces principes. En tout cas, il eut le mérite de les comprendre et de les appliquer, mieux que personne ne fit jamais.
C'est au Théâtre-Français, c'est dans la bouche des grands acteurs que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le coeur humain, à se rendre compte de tous les mouvements de l'âme. C'est à cette école qu'il apprend à connaître et à rendre leurs véritables accents, à marquer leurs nuances et leurs limites[435].
Et, on le voit, dans la suite, fidèle à ses principes, noter les modulations d'une page d'_Andromaque_[436], consulter Mlle Clairon pour le duo de _Sylvain_, et copier en musique «ses intonations, ses intervalles et ses accents[437]». Si les poètes,--c'est Grétry qui fait lui-même cette remarque,--si les poètes disent qu'ils «chantent» lorsqu'ils «parlent», Grétry dit qu'il «parle» lorsqu'il «chante»[438]. Jamais il ne manquait de déclamer les vers, avant de les mettre en musique[439]. Ainsi remarquait-il «les syllabes essentielles qui doivent être appuyées par le chant», et il était conduit «au véritable chant que doit recevoir la parole». Bref, la musique, pour lui, était «un discours» qu'il fallait noter[440].
Tels furent les principes qu'il appliqua de plus en plus clairement, dans la suite de ses opéras et de ses opéras-comiques, dont le premier fut _le Huron_, en 1768[441], et qu'il n'entre pas dans mon dessein d'étudier ici[442].
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La Révolution vint, et amoindrit un peu sa fortune, mais non sa renommée; elle le combla d'honneurs, imprimant ses ouvrages aux frais de la nation, et inscrivant l'auteur «dans la liste des citoyens qui ont droit à la munificence nationale, par les services qu'ils ont rendus aux arts utiles à la société», comme dit Lakanal, dans son rapport à la Convention. Grétry fut membre de l'Institut national de France, et inspecteur du Conservatoire. Sa muse avait coiffé le bonnet phrygien, et, après avoir dicté les airs de _Richard Coeur de Lion_, dont le souvenir reste associé aux dernières manifestations royalistes de Versailles, elle dictait _Barra_, _Denys le Tyran_, _la Rosière républicaine_, _la Fête de la Raison_, et des hymnes pour les fêtes nationales[443]. Mais les titres seuls changeaient, la musique restait la même: c'était toujours l'aimable sentimentalité, chère aux gens de la Terreur, parce qu'ils y trouvaient un refuge contre leurs inquiétudes, et le repos dont leur fièvre avait tant besoin.
Les souvenirs sur la Révolution, sont rares dans les _Mémoires_ de Grétry: l'homme prudent n'aimait pas à se compromettre. En voici pourtant deux ou trois, disséminés à travers l'ouvrage, qui, malgré leur caractère tout musical, font revivre d'une façon saisissante ces terribles années. Je me contente de les transcrire, sèchement. Il y a là des traits dignes de Shakespeare. On peut être tranquille: ce n'est pas Grétry qui les a inventés.
Depuis quatre ans que dure la Révolution, j'ai la nuit (lorsque mes nerfs sont en mouvement) un son de cloche, un son de tocsin dans la tête, et ce son est toujours le même. Pour m'assurer si ce n'est pas le tocsin véritable, je bouche mes oreilles; si alors je l'entends encore, et même plus fort, je conclus qu'il n'est que dans ma tête[444].
Le cortège militaire qui conduisit Louis XVI à l'échafaud passa sous mes fenêtres, et la marche en 6/8, dont les tambours marquaient le rythme sautillant, en opposition au lugubre de l'événement, m'affecta par son contraste et me fit frémir[445].
Dans ce temps[446]..., je revenais vers le soir d'un jardin situé dans les Champs-Élysées. On m'y avait invité pour jouir de l'aspect du plus bel arbre de lilas en fleurs qu'on pût voir. Je revenais seul. J'approchais de la place de la Révolution, lorsque mon oreille fut frappée par le son des instruments; j'avançai quelques pas: c'étaient des violons, une flûte, un tambourin, et je distinguai les cris de joie des danseurs. Un homme qui passait à côté de moi me fit regarder la guillotine; je lève les yeux, et je vois de loin le fatal couteau se baisser et se relever douze ou quinze fois de suite. Des danses champêtres d'un côté, le parfum des fleurs, la douce influence du printemps, les derniers rayons de ce soleil couchant qui ne se relèvera jamais pour ces malheureuses victimes..., ces images laissent des traces ineffaçables. Pour éviter de passer sur la place, je précipitai mes pas par la rue des Champs-Élysées; mais la fatale charrette m'y atteignit... «Paix, silence, citoyens, ils dorment», disait en riant le conducteur de cette voiture de carnage[447].
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Mais d'autres événements occupaient plus Grétry que les tragédies de la patrie. Le coeur de Grétry, quoique bienveillant pour tous, était un peu étroit; et je ne crois pas, en dépit de ses protestations humanitaires, qu'il se soit beaucoup tourmenté des questions sociales. Ce coeur était fait surtout pour «la sensibilité domestique, si naturelle à l'homme né dans le pays des bonnes gens». Cette sensibilité affectueuse, qui fait le charme bourgeois de tant de pages de ses oeuvres[448], s'était tout entière reportée sur ses trois filles, qu'il adorait. Il les perdit toutes trois. Il a raconté leur mort dans des pages qui sont les plus belles de ses _Mémoires_. Je les résume ici.
Le malheureux homme s'accusait de leur mort. Les fatigues de l'artiste sont, dit-il, la mort de ses enfants; «Le père a violé la nature pour atteindre vers la perfection; ses veilles, ses fatigues ont desséché les sources de la vie; il a tué d'avance sa postérité[449]...»
Elles se nommaient Jenni, Lucile et Antoinette,--Jenni, l'aînée, était douée et candide. Elle était faible de santé: «il eût fallu la laisser végéter dans une douce paresse.» On la força à travailler. Grétry se le reprochait amèrement; il croyait que ce travail l'avait tuée:
A quinze ans, elle ne savait qu'imparfaitement lire, écrire, la géographie, le clavecin, le solfège, l'italien; mais elle chantait avec les accents d'un ange; et le goût du chant était la seule chose qu'on ne lui eût pas enseignée... A seize ans, elle s'éteignit doucement, croyant que sa faiblesse annonçait sa prompte guérison.
Le jour de sa mort, elle dit d'écrire à une amie qu'elle irait à son prochain bal.