Part 7
Des phrases de journaux soutenaient ses pensées. Il considérait son malheur sous les espèces des faits-divers qu’il lisait avec attention. Sa Mousseline tant chérie était devenue une fille séduite. Et il se rappela qu’il n’avait jamais craint que sa Mousseline pût devenir une de ces déplorables héroïnes de roman-feuilleton ou de chronique des tribunaux. Verrait-il un jour le nom et le portrait de sa fille dans son _Journal_? Il voyait déjà ce mot sinistre d’Infanticide se détacher en grands caractères au milieu d’une page. Que dirait-on alors dans le quartier? Monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier, avait affirmé que l’honneur du père Trébuc demeurait intact. Mais monsieur Marsouet ne savait pas tout. Seule, sans doute, mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, savait tout. Parlerait-elle?
--Si nous étions riches, songea le père Trébuc, elle n’aurait pas fait tant de manières.
Et il songea que, si mademoiselle Baquier, qui avait derrière elle un sénateur opulent, lui demandait ce que lui avait demandé la malheureuse Mousseline, la sage-femme ne répondrait point que la vie humaine est sacrée.
--Sacrée, la vie humaine?
Comment pouvait-on proférer de pareilles balivernes, après une guerre où l’on avait gaspillé tant de vies humaines? Le père Trébuc en avait tenu jadis au bout de sa baïonnette, en Chine et à Madagascar, et nul ne lui disait de telles niaiseries.
--Oui, songea le père Trébuc, la vie des pauvres est sacrée, parce qu’elle sert aux riches.
Noires pensées. Mais, dans l’obscurité de la loge, à côté de sa femme qui ne soufflait mot, le père Trébuc se sentait les yeux brûlants de larmes toutes prêtes. Il songeait aussi à l’autre hypothèse, et qu’au lieu de ce qu’il cessait d’imaginer, il verrait, et demain peut-être, dans son _Journal_, que deux fiancés, désespérés par le refus d’un père, s’étaient jetés ensemble dans la Seine ou sous une rame du métro.
--Pourquoi qu’elle est partie comme ça? se disait le père Trébuc. Pourquoi qu’elle n’a pas tout avoué?
Il pleurait. Il murmura:
--Mousseline!
Point assez bas néanmoins pour que la mère Trébuc ne perçût pas le gémissement mal étouffé.
--Qu’est-ce que tu dis? fit-elle.
--Rien, répondit-il.
Elle répliqua sans plus:
--Il est tard.
La pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, venait de sonner deux coups.
Au même instant, un carillon furieux retentit dans la loge. Le père Trébuc tira le cordon. Deux voix, une voix d’homme et une voix de femme, chantaient:
--_Dans la vie faut pas s’en faire!_ _Moi, je n’ m’en fais pas..._
Le père Trébuc s’était redressé.
La porte de la rue, refermée, claqua.
--Mademoiselle Jeanne, annonça la voix de femme.
--Un peu de silence, s’il vous plaît!
--Occupe-toi de ta fille, hé! père Lagrogne! répondit mademoiselle Jeanne, femme de chambre des Baquier.
XXXVI
Dans la journée, sous les regards apitoyés ou moqueurs des gens, le père Trébuc dissimula. Il acceptait la compassion de ses amis ou de ceux qu’il tenait naguère en amitié ou en respect. Elle lui était cependant aussi pénible que la joie indiscrète des jaloux d’autrefois. Il évitait autant que possible les rencontres des uns et des autres.
A sa femme même, il ne se livrait qu’avec une grande réserve. Taciturne, il gardait pour lui ses plus douloureuses pensées.
Les curieux ne surent pas si le père Trébuc souffrit, ni surtout comment il souffrit, car on pouvait douter qu’il endurât d’un cœur tranquille un affront que rien n’avait laissé prévoir. Il était en effet homme de droiture et d’honnêteté et connu de tout le quartier comme tel. Aussi bien n’allait-il plus rejoindre, le soir, au petit café du coin de la rue Boursault, ses complices de la manille quotidienne; et, dans le square des Batignolles, où il s’attardait moins à provoquer la conversation des habituées, il marchait au milieu du peuple des enfants sans s’intéresser à leurs jeux. De quoi chacun pouvait conclure à sa guise.
Quant à sa femme, le père Trébuc, qui l’avait d’abord prise dans ses bras et qui n’avait pas renouvelé son geste, il la sentait trop grièvement blessée pour ne pas lui épargner de nouvelles blessures. N’en recevait-elle pas, peut-être, dont elle gardait également le secret? Ils portaient tous les deux leur croix, côte à côte, en silence.
La mère Trébuc avait-elle la même angoisse que son mari? Il l’ignora, comme elle ignora qu’il n’ouvrait plus son _Journal_, le matin, dès la première heure, sans une émotion qu’il cachait derrière les feuilles dépliées. Il parcourait d’un trait les pages, sautait par-dessus les titres énormes, cherchait les faits-divers, dépistait les titres menus qui se dérobent entre deux placards de publicité, reprenait son examen, et ne repliait le journal qu’avec un soupir.
Une semaine ainsi coula. Les jours se suivaient lentement. Le père Trébuc subit les questions, les conseils, les regrets, et les mines navrées de tous ceux qui le connaissaient. La surprise avait été quasi générale. Le père Trébuc n’en fut pas consolé, car celui dont il voulait forcer l’estime, celui dont il avait rêvé pour sa fille, celui-là déclara, hélas, à madame Loissel:
--Ça devait arriver.
La sévérité de monsieur Daix finit d’accabler le père et la mère Trébuc. Le père Trébuc la reçut comme un soufflet. Mais qu’avait-il à répondre? Était-ce les parents, ou la fille, que monsieur Daix accusait?
--Mauvaises fréquentations, frivolité de l’époque, résultat de la guerre, avait affirmé monsieur Marsouet, sénateur.
--Et l’exemple? suggéra madame Loissel, qui jugeait l’opinion de monsieur Marsouet audacieuse.
Il est certain qu’à ne regarder que dans la maison, Mousseline voyait des choses dont le moins qu’on en pût dire n’était pas à la gloire de tous les locataires. Mademoiselle Coupaud, fille de sa mère et d’on ne sait qui, hantait les salles de danse, ce qui ne l’empêcha pas d’y dénicher un mari fort imprudent. Et mademoiselle Baquier, qu’on saluait bas, qui portait collier de perles et manteau de zibeline, quand son père n’était qu’un employé de ministère en retraite? L’affection, platonique,--si l’on veut,--de monsieur Marsouet, sénateur, était-elle inoffensive?
La sympathie de madame Loissel, que l’épreuve n’ébranla pas, fut douce au cœur de la mère Trébuc.
--Il n’avait qu’à le dire, maugréait madame Loissel, ce nigaud, qu’il l’aimait!
Elle n’en démordait pas, malgré les apparences, qui étaient contraires. Et elle promettait à la mère Trébuc que Mousseline reviendrait. Mais elle ne savait pas tout ce que savait la mère Trébuc, qui hochait la tête tristement, et qui ne répétait pas à son mari les propos rassurants de madame Loissel.
Néanmoins, à l’heure du courrier, la mère Trébuc se hâtait de passer en revue les enveloppes. Quand le père Trébuc était présent, il la regardait et ne disait rien. Elle ne disait rien non plus. A quoi bon parler? Espéraient-ils, croyaient-ils, pensaient-ils que Mousseline écrirait?
Une longue semaine s’écoula sans que Mousseline donnât signe de vie.
--C’est une Trébuc, se dit le père Trébuc. Elle n’écrira pas.
XXXVII
Tous les matins, vieille habitude prise en son temps de marsouille, le père Trébuc brossait lui-même son képi, son pantalon et sa tunique. Tous les matins, il regardait avec plaisir, en les soulevant l’une après l’autre pour brosser l’étoffe où elles s’appuyaient, ses trois médailles: celle de Madagascar et celle de Chine, témoignages de ses randonnées et de ses prouesses, et la Militaire, récompense de quinze années de devoir accompli sans défaillance.
Mais, quand on s’est pris dans l’engrenage des pensées noires, on ne s’en tire pas à volonté. Depuis que le malheur était entré chez lui, le père Trébuc ne regardait plus ses médailles avec le même plaisir. Elles lui semblaient dérisoires. Que signifiaient ces marques de bravoure ou de constance sur la poitrine d’un homme déshonoré?
Il songeait:
--Va les gagner loin de ton pays, dans la brousse ou dans le bled, d’où tous les camarades ne sont pas revenus. Va risquer ta peau ou ta santé. Reviens. Continue d’être dans le civil ce que tu fus dans le militaire: un brave homme, un honnête homme, un homme consciencieux. Fais des enfants. Surveille-toi, prive-toi, use-toi, pour qu’ils deviennent comme toi braves, consciencieux et honnêtes. Par un matin tel que celui-ci, tu te réveilleras, le cœur sombre, la bouche amère, et dégoûté de tout.
C’était par un matin de dimanche, en effet, et de dimanche d’avril, que le père Trébuc songeait ainsi. Or rien n’est affligeant, pour une âme en deuil, comme un dimanche parisien: les rues sans encombrements de voitures, les gens qui s’habillent de leurs meilleurs habits, les smalas qui se rendent visite, les ouvrières au bras de leurs amoureux, la joie d’un jour de repos et d’un jour de fête, quoi de plus attristant, par contraste, pour un homme qui a tout perdu,--mais oui, tout,--en perdant sa fille? Les gens passent, vont à leurs joies, car il n’est pas question d’affaires le dimanche, ils regardent autour d’eux, ils respirent le bonheur, et ils ne remarquent pas que leur béatitude insulte à la douleur muette d’un gardien de square qui a perdu sa fille.
Le père Trébuc savait, dès le matin, dès l’instant qu’il brossait sa tunique où pendaient de dérisoires médailles, qu’il aurait une mauvaise journée, que son service serait plus difficile que durant la semaine, parce que les maris accompagnent leur femme au jardin et que les femmes, occupées de leur mari, se soucient moins des enfants, prompts à saccager les massifs de fleurs.
Il prévoyait tout, le père Trébuc, en brossant sa tunique. Il n’avait pourtant pas prévu ce qui devait être son plus vif émoi de la journée.
Tout récemment, il s’était trouvé sot devant le papa de la petite Ginette, une enfant habituée du square où sa mère la conduisait. Mais la mère avait disparu, comme Mousseline. Et le père Trébuc, entendant les confidences navrées du papa, n’avait pu rien répondre au pauvre abandonné qui mendiait un peu de consolation. Le père Trébuc n’avait pu rien répondre. Il ne comprenait pas peut-être: Mousseline n’avait pas encore disparu.
Et voilà que, vers onze heures, le père Trébuc fut appelé de loin par une petite fille qui criait:
--Père Trébuc! Père Trébuc! Bonjour, père Trébuc!
A travers la cohue, le père Trébuc s’empressa. Il se sentait attiré vers la petite Ginette.
Quelle déception l’attendait!
Quand il arriva près du banc qu’un massif lui cachait, il s’arrêta, plus sot que la première fois: le papa de Ginette était là, sur le banc. Assis? Non. Allongé, couché presque, tête nue, le bras droit épousant la taille d’une jeune femme, de sa femme revenue.
--Bonjour, père Trébuc! dit le papa de la petite Ginette sans se déranger.
Il souriait d’un air de triomphe. Sa femme souriait aussi, d’un air moins assuré.
Le père Trébuc ne s’attarda pas auprès du couple heureux.
--Au revoir, père Trébuc! criait gentiment la petite Gigi.
XXXVIII
Entre la sympathie que lui déclaraient les uns et la satisfaction égoïste qu’il imputait aux autres, le père Trébuc, blessé de toute façon au plus profond de lui-même, aurait été bien gêné de choisir. Était-ce encore un effet de son orgueil, s’il y avait orgueil dans son cas? Le père Trébuc s’imaginait peut-être que les gens s’intéressaient plus à lui qu’ils ne le faisaient en réalité. Et, à de certains moments, essayant de mettre les choses au point, non pas quant à lui, mais quant aux étrangers, il se disait que, puisque les gens ne savaient pas tout,--et comment l’auraient-ils su, si mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui était brusque mais tenue à la discrétion, ne révélait rien?--en somme on était mal fondé à porter contre lui un jugement trop sévère.
Sur le coup, on a tendance à exagérer. On se croit le centre du monde et l’objet de tous les regards. Mais, quand on examine de sang-froid les circonstances, les causes, les résultats, on s’aperçoit souvent qu’on eut tort. Tel prend de loin pour une montagne une taupinière. Le père Trébuc citait volontiers cet aphorisme qu’il avait rapporté de Madagascar, où sa compagnie, alertée par une nuit sans lune, s’était lancée jusqu’à l’aube à la poursuite... de deux zébus qu’on tua. Le capitaine, vexé, avait sentencieusement clos cette équipée excessive. Le père Trébuc se le rappelait. Et lui, n’exagérait-il pas, en présumant que tout Batignolles ne se souciât que de la fugue d’une jeune fille?
Le lundi matin, après la fièvre du dimanche, quand le square des Batignolles retrouve sa paisible physionomie des jours ordinaires, dans le calme d’une matinée de soleil, le long de la grille du chemin de fer où il faisait sa première promenade quotidienne, le père Trébuc, les mains derrière le dos et la tête basse, essayait de remettre les choses au point.
Sa fille était partie. Soit. Avec un jeune homme. Soit encore. Et après? Que savait-on de plus?
--Belle journée, père Trébuc!
--Belle journée.
Monsieur Forderaire était sans doute pressé, ce matin-là. Au lieu de s’arrêter, d’assujettir son binocle, et d’échanger avec le père Trébuc deux ou trois phrases plus ou moins insignifiantes, il toucha d’un doigt le bord de son chapeau, et s’éloigna.
Le père Trébuc avait levé la main vers son képi. Il fut déçu, et peiné, que monsieur Forderaire ne s’arrêtât pas. Il n’était déjà point tant enclin à l’optimisme: il s’assombrit soudainement. Parce que monsieur Forderaire ne lui disait rien, le père Trébuc conclut que monsieur Forderaire, toujours si correct et voire familier, ne voulait rien dire au père Trébuc.
Le père Trébuc soupira. Quittant la grille du chemin de fer, il se dirigea vers le kiosque à musique.
--Service, service, se dit-il pour s’exhorter.
Il était demeuré trop longtemps à l’écart, à l’abri des fâcheux. Sa place était là-bas, près du kiosque, où les gens affluent.
--Porte ta croix, père Trébuc! songea-t-il. N’oublie pas que ta fille est partie et que les autres ne l’oublient pas.
Il ne l’oubliait pas pourtant. Comment aurait-il pu l’oublier dans ce coin de Paris, plus provincial qu’un mail de province, où tout était plein pour lui du souvenir de Mousseline, depuis le square où elle jouait, étant petite, jusqu’à l’église Sainte-Marie où elle avait fait sa première communion, la boutique de la fleuriste dont le garçon avait fait sa première communion en même temps que Mousseline, et le bazar de la place des Batignolles, où le père Trébuc achetait, la veille de Noël, une poupée d’un franc quarante-cinq, et tout enfin, tout, dans ce quartier dont pas un habitant n’était pour le père Trébuc un inconnu? Le père Trébuc avait aimé ce quartier tout de suite. Il s’était félicité, jadis, de n’être pas gardien des Buttes-Chaumont. Mais s’en félicitait-il encore? Et n’eût-il pas préféré, dans un quartier plus populaire, où chacun passe inaperçu, n’être connu de personne?
--Bonjour, père Trébuc!
La femme de chambre des Baquier, tenant en laisse la Choute, ouvrait déjà son large sourire.
--Bonjour, Mademoiselle! répondit sans aménité le père Trébuc.
Et il lui tourna le dos.
XXXIX
Cependant le père Trébuc se trompait. Monsieur Forderaire n’avait certainement pas voulu le contrister en ne s’arrêtant pas pour échanger avec lui, ce matin-là, comme à l’ordinaire, les propos sans importance de leurs habituelles rencontres. Le père Trébuc en eut la preuve le jour même, dans l’après-midi, lorsque de nouveau le locataire du premier traversa le square des Batignolles.
L’heure était chaude, et l’ombre, sous le couvert des arbres généreux, accueillante. Monsieur Forderaire s’arrêta, se décoiffa, tira de sa poche un mouchoir, s’essuya le front, assujettit son binocle.
--Eh bien! père Trébuc, demanda-t-il avec obligeance, quoi de neuf?
--Dame rien, Monsieur Forderaire. C’est toujours du pareil au même, comme on dit.
Déjà content, le père Trébuc souriait.
--Et votre fille?
--Dame, toujours rien, Monsieur Forderaire.
--Elle ne vous a pas écrit?
--Non.
--Avant de partir?
--Non plus.
--C’est curieux.
Il y avait tant de simplicité dans la voix de monsieur Forderaire, que le père Trébuc ne craignit de sa part aucune vexation.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle.
--C’est curieux, dit-il. Elle vous aimait pourtant. Vous formiez une famille parfaitement unie. On vous donnait en exemple dans le quarter.
--Oh!
--Si, si, c’est la vérité. En exemple. Que de fois n’ai-je pas entendu...
--Vous devez entendre autre chose, maintenant, hasarda le père Trébuc.
--Maintenant? Rien du tout. Que voulez-vous qu’on dise? On ne comprend pas. Personne ne comprend.
--Je croyais.
--Je le vois, père Trébuc, je le vois bien. Depuis le départ de votre fille, vous n’êtes plus le même homme.
--Dame!
--Sans doute, mais j’ai bien vu que vous semblez fuir les gens. Dirait-on pas, ma parole! que vous avez commis un crime? Est-ce votre faute si votre fille est partie?
--Dame!
--Alors?
--Ça ne fait rien.
Le père Trébuc ne trouva pas autre chose. Devant ses locataires, comme jadis devant les officiers, il était gauche et timide le plus souvent. Machinalement, il porta la main vers ses médailles.
--Il faut vous secouer, père Trébuc, poursuivit monsieur Forderaire. Il le faut, et pour vous, et surtout pour votre femme.
--C’est difficile, Monsieur Forderaire. Après un coup comme ça...
--Là! ça y est! exclama monsieur Forderaire. Vous allez me servir vos tartines du vieux temps, l’honneur de la famille, le devoir trahi, que sais-je? Je vous connais, père Trébuc. Je n’en ai pas l’air, mais je vous connais mieux que vous ne pensez. Et je sais ce que vous pensez. Tenez, vous pensez comme on pensait au siècle dernier et comme on ne pense plus nulle part, même à Landerneau.
--Dame!
--C’est vrai. La guerre a déferlé sur le monde sans vous toucher. Tout est sans dessus dessous, et vous ne vous en apercevez pas. Voulez-vous que je vous dise? Voilà votre faute, si c’en est une, car ce n’est pas votre faute si le monde s’est relâché, avec la guerre, comme il s’est relâché. Seulement, pendant que votre femme, qui est aussi une femme de l’autre siècle, ne sortait pas de sa loge, et que vous vous confiniez, vous, dans l’atmosphère de quiétude toute bucolique de votre square, votre fille a grandi dans un milieu différent.
Monsieur Forderaire assujettit derechef son binocle. Le père Trébuc était rouge d’émotion. Il voulut répondre. Il répondit:
--Dame, Monsieur Forderaire, on est comme on est. Je suis un vieux soldat breton.
--Précisément. Mais votre fille est une jeune Parisienne de 1923. Il faut comprendre. Les enfants d’aujourd’hui se libèrent plus tôt qu’autrefois de la tutelle des parents. La vie est devenue plus rapide, mon pauvre père Trébuc.
--Je comprends, je comprends, murmura le père Trébuc, mais c’est dur quand même.
--Je vous le répète, secouez-vous, mon ami, vivez avec votre époque. Secouez-vous!
Il tendait la main. Le père Trébuc la serra vigoureusement.
--Merci, Monsieur Forderaire, merci.
--Allons, au revoir.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’en alla. Le père Trébuc le regardait s’éloigner. Il avait chaud. Il était confus. Il réfléchissait.
--Oui, songea-t-il. Peut-être. Mais si sa fille faisait comme la mienne, qu’est-ce qu’il dirait? C’est qu’il ne sait pas tout.
XL
D’autres jours suivirent. Une autre semaine s’écoula. Trois semaines s’écoulèrent. Le père et la mère Trébuc étaient sans nouvelles de leur fille.
A mesure que les jours passaient et qu’il lisait en vain son _Journal_, matin et soir, avec la crainte d’y découvrir ce qu’il y cherchait avidement, le père Trébuc avait retourné la question sous toutes ses faces. A la honte du début, qui avait dominé, succédait peu à peu une tristesse lourde.
Ils avaient bien vieilli, en trois semaines, le père et la mère Trébuc. Plus que jamais, la mère Trébuc se plaignait de la fatigue que lui causait l’entretien du grand escalier.
--Tu te donnes trop de mal aussi! observait le père Trébuc, qui se rappelait à point les paroles de monsieur Forderaire.
--Qu’est-ce que tu veux? répondait-elle.
Comme son mari était consciencieux, la mère Trébuc était consciencieuse. Ils faisaient tous les deux leur service toujours de la même manière. Aux yeux du monde, ils sauvaient la face. Ils supportaient courageusement l’épreuve. Autour d’eux, ils sentaient moins de curiosité. On ne leur parlait plus de Mousseline. Seule, madame Loissel, qui ne perdait pas tout espoir, s’évertuait à réconforter la mère Trébuc. Mais la mère Trébuc n’en disait rien à son mari.
Le père Trébuc n’avait pas remis les pieds au petit café de la rue Boursault depuis le départ de Mousseline. Il rentrait à la maison, le soir, sans flâner en chemin. Il se déshabillait, s’installait devant la table, dépliait son _Journal_, et attendait l’heure du dîner.
Mornes dîners. Depuis le départ de sa fille, la mère Trébuc avait simplifié l’ordonnance des repas, supprimé la nappe à carreaux bleus et blancs que Mousseline avait brodée, car la toile cirée suffisait aux parents en deuil, et supprimé aussi le dessert et les plats trop coûteux, car désormais la mère Trébuc ne devait plus compter sur l’argent que Mousseline rapportait à chaque fin de mois.
Mornes dîners, au cours desquels le père et la mère Trébuc, tête à tête, mangeaient en silence. La loge, qui était autrefois trop étroite, semblait vide, depuis que les éclats de rire et les chansons de Mousseline l’avaient désertée. Où chantait-elle? Où riait-elle, à présent, la folle Mousseline? Et riait-elle? Dans la loge de la rue Legendre, personne ne riait plus. Depuis trois semaines, Mousseline s’était enfuie.
Trois semaines avaient passé, lentes, cruelles. Un jour, ce fut le samedi, vingt-huitième d’avril. La mère Trébuc redoutait que parût enfin à son tour, sur l’éphéméride accroché près de la cheminée, le 28 fatal. C’est le 28 avril, en effet, que devait être célébré le mariage de mademoiselle Coupaud, locataire du troisième.
Quel crève-cœur pour la mère Trébuc! Elle n’était pas jalouse.
--Tant mieux pour cette petite! songeait-elle.
Mais elle songeait qu’elle ne verrait pas, qu’elle ne verrait jamais sa Mousseline chérie, vêtue de blanc et couronnée de fleurs d’oranger, descendre, au bras d’un beau garçon, les degrés de l’église Sainte-Marie, entre deux haies de badauds accourus.
Du seuil de la maison, la mère Trébuc vit mademoiselle Coupaud, au bras de son père, monter par l’allée centrale, les degrés de pierre couverts d’un tapis rouge. Mademoiselle Coupaud avait une couronne de fleurs d’oranger très discrète, très jolie, et deux fillettes soutenaient la traîne de sa jolie robe blanche. Un beau mariage. Le parvis était peuplé tout entier. Des autos stationnaient en file des deux côtés de l’église.
Le cœur gros, la mère Trébuc regardait, regardait.
--Ah! Ah!
Derrière elle, un violent ricanement retentissait.
Elle se retourna.
Sur le seuil de la maison voisine, la mère Chateplue, la matrone aux mamelles flasques, regardait la mère Trébuc d’un air insolent. Elle ricanait. Sa monstrueuse poitrine en était secouée dans tous les sens.
--Ah! ah!
La mère Trébuc rentra chez elle précipitamment.
Les coudes sur la table et les mains au visage, elle sanglotait encore quand, dix minutes plus tard, à l’heure du déjeuner, survint le père Trébuc, qui avait les yeux humides.
XLI
Que ce fût parce que le goût lui manquait de faire de bonne cuisine après un coup si rude, ou par calcul de ménagère qui dans la pire détresse ne doit pas se permettre de négliger les intérêts du ménage, la mère Trébuc avait été bien avisée, en restreignant, depuis le départ de Mousseline, les dépenses journalières. A la fin du mois d’avril, elle constata que désormais elle ne pourrait plus mijoter de ces petits plats dont le père Trébuc aimait à humer le parfum, et que Mousseline déclarait chaque fois meilleurs que la fois précédente.