Part 8
A la vérité, le père et la mère Trébuc souffraient trop du départ et de la faute de leur fille chérie, pour qu’un regret d’ordre matériel ajoutât vilainement à leur regret. Non. Dans ces difficultés que leur créa le problème de la vie chère, ils trouvèrent plutôt un sujet de plaintes qui les détournait de leur constant souci, en éludant les silences chargés d’angoisse des premiers jours qui suivirent le départ de Mousseline.
Évidemment, par un biais naturel, les plaintes qu’ils se communiquaient les ramenaient au chapitre de Mousseline. Eux qui jusqu’alors se gardaient de critiquer les locataires de la maison ou certains voisins, ils en venaient à examiner la conduite de ceux qui les avaient jugés, critiqués, et même réconfortés, car on ne les avait peut-être réconfortés que par hypocrisie, se disaient-ils. La douleur en effet ne rend pas bienveillant.
--Cette Mademoiselle Coupaud, disait le père Trébuc, on la regarde avec respect, maintenant qu’elle vient voir son père en taxi.
--Dame! répondait la mère Trébuc. Elle a de l’argent. Au jour d’aujourd’hui, il n’y a que ça qui compte.
--Dame! répliquait le père Trébuc. Tu peux être tranquille. Ce n’est pas cette fille-là qui aurait épousé un homme sans le sac. Elle sait y faire, celle-là.
Il se taisait, et la mère Trébuc ne répondait rien. Tous deux songeaient en même temps que leur fille, leur Mousseline qu’on avait jugée et condamnée, était du moins partie avec un homme sans le sou. Elle ne rêvait pas d’épouser un homme pour son argent, elle, leur Mousseline. Elle avait eu tort de se donner, elle était coupable certes, mais elle ne s’était pas vendue.
Comme s’il continuait leur conversation, le père Trébuc disait:
--Mademoiselle Coupaud, encore, elle s’est mariée. Le mariage couvre tout, et elle sera peut-être une épouse fidèle.
--Elle? tranchait la mère Trébuc. Qui a bu boira, mon pauvre Ernest, et bon chien chasse de race.
--N’empêche. Ça regarde son mari. Elle est mariée. Mais ce que je voulais dire...
Il baissa la voix.
--Je voulais parler de Mademoiselle Baquier. Celle-là, veux-tu que je te dise? C’est répugnant.
--Elle fait ça devant son père et sa mère, et ils trouvent ça très bien.
--L’argent n’a pas d’odeur.
--Et puis, un sénateur, ça flatte. Ce n’est pas n’importe qui.
--Oh! dit le père Trébuc, sénateur ou pas sénateur, c’est du pareil au même. Rappelle-toi, la Maman, pendant la guerre, ces officiers américains qui venaient faire la ribouldingue là-haut avec les deux sœurs. Les parents trouvaient déjà ça très bien.
--Y a longtemps qu’on n’a pas vu la plus jeune, remarqua la mère Trébuc.
--Je croyais qu’elle était en Algérie?
--On le disait. On m’a dit aussi que Monsieur Marsouet les a eues toutes les deux.
--Et ça critique les autres! exclama le père Trébuc.
La mère Trébuc se rapprocha.
--Et tu sais pas ce qu’on m’a dit? fit-elle.
--Non.
--On m’a dit comme ça que Monsieur Marsouet leur a fait faire une opération, pour qu’elles n’aient pas d’enfants.
--Voilà! conclut le père Trébuc. Et il faut être aux ordres de ces gens-là, et les saluer, et les respecter, et tout, quoi! Tout ça, parce qu’ils ont de l’argent.
--Dame!
Et un nouveau silence s’établissait. Le père et la mère Trébuc comparaient, et ne disaient plus rien. Ils n’osaient pas, peut-être. Aucun des deux n’osait prendre l’initiative d’absoudre tout haut Mousseline.
--Le bœuf a raugmenté de quatre sous, dit sans transition apparente la mère Trébuc.
--Oui, mais il y a des légumes maintenant. Avec l’été qui vient, ça sera moins cher.
--Faut attendre encore un peu, répliqua la mère Trébuc. Avant juillet, faut pas trop espérer.
--Oui, quand les riches seront à la campagne.
--Vivement que la maison soit vide! soupira la mère Trébuc.
XLII
Comme avril avait passé, mai passa. Dans la vie nouvelle qu’ils menaient sans leur fille, le père et la mère Trébuc avaient pris de nouvelles habitudes.
Toute douleur à la longue s’engourdissant, ils commençaient du moins à ne plus considérer sous des couleurs aussi sombres le coup de tête de Mousseline. C’est que, devant la révélation faite par mademoiselle Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ils avaient eu peur. Honte et peur à la fois.
Ils étaient toujours sans nouvelles de Mousseline, et Madame Loissel se prenait à s’avouer déconcertée, et voire inquiète. Au contraire, le père et la mère Trébuc éprouvaient une inquiétude moins lancinante.
--Puisque nous ne savons rien d’elle, songeaient-ils, elle n’est pas morte.
Et cette présomption, qui les rassurait, les aidait à supporter avec moins d’amertume que Mousseline s’entêtât à ne pas leur donner signe de vie. Ils en souffraient, mais ils ne s’étonnaient pas outre mesure du silence persistant de leur fille.
--C’est une Trébuc, avait dit son père: toute d’une pièce.
Ils souffraient davantage, à mesure que les jours coulaient, à la pensée que Mousseline, partie parce qu’on ne voulait pas lui laisser épouser son Rodolphe Jaulet, ne se mariait pas. Et ils attendaient, à défaut d’une lettre de repentir et de tendresse, une lettre de sommation respectueuse, formule admirable qui acquérait une importance de premier plan dans la bouche du père Trébuc. Mais ils ne recevaient rien, et le père Trébuc, sans le dire à sa femme, se mettait à craindre parfois que peut-être Rodolphe Jaulet, reculant en face de son devoir, n’eût abandonné Mousseline après lui avoir fait abandonner ses parents. Il lui avait fait abandonner aussi son bureau, où elle était estimée; mais le père Trébuc ne craignait rien de ce côté-là: Mousseline était travailleuse, et capable de trouver, dactylographe intelligente, dix places pour une. C’est l’autre question qui tracassait plutôt le père Trébuc. Néanmoins, il refoulait sa crainte, car il avait bien vu, au trouble du petit Rodolphe Jaulet, le soir de la demande en mariage, que ce garçon était épris de Mousseline.
--Tu te fais des idées, père Trébuc! se disait-il.
Ainsi la peur, que la révélation de la sage-femme leur avait causée, harcelait moins vivement les Trébuc. Quant à la honte des premières heures, qu’à force de regarder autour d’eux ils avaient fini par considérer, sinon vaine,--car ils demeuraient encore de leur siècle, comme disait monsieur Forderaire,--mais excessive, elle s’estompait, elle aussi, avec le temps.
Au reste, si l’on excepte madame Loissel, l’ancienne riche du premier étage qui était réduite à terminer sa vie dans une chambre de bonne au sixième, les gens semblaient ne plus se rappeler qu’ils eussent connu aux Trébuc une fille. Un homme moins scrupuleux que le père Trébuc s’en fût réjoui sans arrière-pensée. Lui cependant se demandait si cette indifférence des gens à l’endroit de Mousseline et des soucis du père Trébuc, ne masquait pas du mépris. Il ignorait en effet si la sage-femme n’avait pas jasé, bien qu’il l’eût toujours jusque-là tenue au-dessus de tout soupçon. Mais elle avait l’air tellement sévère, lorsqu’elle déclara, sans aucun égard, au père Trébuc, que la vie humaine est sacrée!
Le père et la mère Trébuc, dans leur détresse, éprouvèrent toutefois, à la fin de mai, un soulagement. En effet, un mardi, à midi, en rentrant de la maison de santé de Grenelle où elle exerçait tous les matins, mademoiselle Baudetrot ouvrit, avec sa brusquerie ordinaire, la porte de la loge et annonça qu’elle déménageait.
--Je vais à Lille, dit-elle, prendre la direction d’une maison d’accouchements. Il faut que j’y sois pour le début de juin.
Elle ajouta:
--Le propriétaire sera content: il pourra augmenter le prix de mon loyer.
--Nous vous regretterons, eut la présence d’esprit de répondre le père Trébuc, tant il était content, lui aussi.
--Dame! fit la mère Trébuc.
Pour la première fois depuis le départ de Mousseline, le père et la mère Trébuc se sentirent moins oppressés.
XLIII
L’appartement de mademoiselle Baudetrot ne demeura pas libre plus de vingt-quatre heures. Le propriétaire n’y fit faire aucune réparation, aucune peinture, aucun nettoyage. A mademoiselle Baudetrot, sage-femme, succéda du jour au lendemain le docteur Aubenaille, et, sur le mur de la maison, à hauteur d’homme, près de la porte, la plaque d’émail bleu de l’une fut remplacée par la plaque de marbre noir de l’autre, qui se déclarait médecin spécialiste.
Grand, maigre, grisonnant, le regard insaisissable, le docteur Aubenaille était célibataire. Il convoqua des peintres, un tapissier, des électriciens, entreprit des travaux sérieux.
--J’installe un cabinet d’opérations, dit-il à la concierge.
On lui apporta des tables étincelantes de nickel, des appareils de forme étrange et dont on ne pouvait pas deviner à quoi il les destinait.
Il parlait peu, mais sans morgue.
--Il n’a rien de Monsieur Chaudroule, dit à son mari la mère Trébuc, qui n’aimait pas le professeur du deuxième, et qui l’aimait moins que jamais depuis que, pour un robinet de sa cuisine, il avait forcé la mère Trébuc à courir chez le gérant, le jour même que Mousseline disparut.
Mais le docteur Aubenaille ne ressemblait pas non plus à mademoiselle Baudetrot. Il n’avait pas de gestes brusques. Il était tout en douceur et courtoisie. En outre, il donnait souvent de menus pourboires à la mère Trébuc. Pendant la période d’installation de son appartement, il eut en effet souvent besoin de petits services, que la concierge lui rendait avec son obligeance habituelle.
--Un médecin, dit le père Trébuc, ça fait mieux qu’une sage-femme. Tu ne trouves pas?
Elle était toujours du même avis que lui.
--Une sage-femme, dit-il encore, je trouve, je ne sais pas pourquoi, que ça fait mauvais genre.
Pendant une quinzaine, les Trébuc ne furent à peu près occupés que de l’installation du docteur Aubenaille. On les interrogeait sur le nouveau locataire. La curiosité du quartier ramena dans la loge quelques personnes qui semblaient s’être détournées des Trébuc, depuis leur malheur. Chacun cherchait à savoir quel genre d’opérations ferait le docteur Aubenaille.
--Des opérations chirurgicales, disait le père Trébuc.
--Il est spécialiste, ajoutait la mère Trébuc.
L’après-midi, à cause du docteur Aubenaille, la mère Trébuc était plus souvent dérangée que du temps de mademoiselle Baudetrot. Inconnu dans le quartier, le médecin spécialiste avait néanmoins une clientèle nombreuse, de femmes surtout, dont la plupart étaient élégantes, qui arrivaient en voiture, demandaient à mi-voix «le docteur, s’il vous plaît», et gagnaient rapidement l’escalier dès que la mère Trébuc répondait:
--Troisième à gauche.
C’était pour la mère Trébuc une véritable distraction. Quand elle voyait entrer dans sa loge une jolie madame bien habillée, elle la regardait avec plaisir. Un jour, elle en vit une à qui elle eut envie de crier:
--Dieu! que vous êtes belle, Madame!
Celle-là ressemblait à Mousseline. La mère Trébuc, empressée, avait répondu seulement:
--Au troisième à gauche.
Mais elle accompagna la jolie malade jusqu’à la porte de l’escalier, qu’elle lui ouvrit: de quoi la jolie malade parut fort mécontente.
--Dommage! songea la mère Trébuc. Ces femmes de riches, ça méprise les autres. Ça ne mérite pas d’être jolies.
Elle fit le geste de chasser une pensée importune, et elle se demanda, comme elle se le demandait pour chaque cliente du docteur Aubenaille, ce que pouvait bien être cette femme-là. C’était sa distraction de l’après-midi.
Le soir, elle en causait avec le père Trébuc. Ils échappaient ainsi aux silences dangereux. Quand la mère Trébuc se plaignit de la petite vexation que lui avait faite la jolie malade qui ressemblait à Mousseline,--détail qu’elle ne rapporta pas:
--Que veux-tu? répondit le père Trébuc. Ça se fait pas, peut-être?
Et, un peu plus tard, il observa qu’il avait eu raison sans doute. Car, pendant qu’ils étaient à table, le docteur Aubenaille, qui dînait en ville presque tous les soirs, entra dans la loge, et, après s’être excusé d’interrompre le repas des Trébuc:
--Madame, fit-il, je ne sais pas si je vous l’ai dit, je ne crois pas, mais il faut que je vous dise que, si jamais quelqu’un, homme ou femme, venait vous questionner sur les clients que je reçois, vous ne devez répondre qu’une chose: adressez-vous au docteur. Vous comprenez, vous et moi, nous sommes tenus au secret.
--Le secret professionnel, précisa le père Trébuc, qui approuvait de la tête.
--Parfaitement, dit le médecin. Vous avez compris, je compte donc sur vous, et encore une fois excusez-moi.
Et il glissa dans la main de la mère Trébuc un billet.
--Cent francs, annonça-t-elle, quand il fut sorti.
--Tu vois, dit le père Trébuc, je m’étais pas trompé: ce que tu as fait cette après-midi, ça se fait pas.
XLIV
Et le mois de juin aussi s’écoula, morne, lent, vide, car toute nouveauté s’émousse, et l’habitude eut vite intégré dans le train ordinaire de l’existence des Trébuc, concierges, la maigre distraction que leur avait procurée l’arrivée du docteur Aubenaille. Mousseline n’était pas revenue. Mousseline n’avait pas écrit.
Et juillet à son heure apparut. Les Trébuc l’attendaient. Certains pour un mois, certains pour deux, les locataires se disposaient à quitter Paris, qui vers la campagne, qui vers le bord de la mer. Chaque année, le père Trébuc aidait à descendre les malles.
--Et vous, père Trébuc, lui disait-on, vous ne partez pas?
--Pas cette année, non, répondait-il. L’an prochain, peut-être.
Il avait toujours espéré pouvoir conduire, une année ou l’autre, à Portrieux, dans son pays où ni lui ni sa femme n’avait plus de famille, leur Mousseline. Ils étaient toujours restés à Paris, rue Legendre et square des Batignolles. Mais les vacances que les locataires prenaient étaient, du même coup, des vacances pour les concierges. Pendant les mois d’été, on ne nettoyait le grand escalier qu’une fois par semaine. La mère Trébuc se reposait.
Le père Trébuc, lui, dans son jardin peuplé d’enfants pâles, flânait à l’ombre des arbres vite jaunis par le soleil, et rêvait à ses souvenirs des pays chauds. Le soir, il mettait un morceau de glace dans son verre de vermout-cassis, et, après le dîner, il tirait une chaise de la loge, s’installait devant la porte, sur le trottoir, et fumait sa pipe en lisant le _Journal_. Quand la vaisselle était enfin lavée, la mère Trébuc venait s’asseoir à côté de lui.
Cette année-là plus que les autres, les Trébuc virent avec satisfaction s’en aller leurs locataires. Des maisons voisines, les locataires s’en allaient également. Chaque matin, des taxis et des omnibus de gare enlevaient voyageurs et bagages.
--Il n’y aura plus à Paris que les vrais Parisiens, disaient ceux qui ne partaient pas.
--On sera entre soi, répondait le père Trébuc.
Il songeait bien pourtant qu’il n’aurait ni la joie de l’apéritif qu’un morceau de glace rend délicieusement frais, puisqu’il n’allait plus au café, ni celle de la soirée qu’on passe sur le trottoir, à fumer une bonne pipe. Se risquerait-il, en effet, cette année-là, à s’asseoir devant la maison, quand, depuis déjà trois mois, il fuyait tout le monde?
Les Baquier eurent un départ magnifique. Ils allaient à Trouville: les parents, la cuisinière, la femme de chambre et la Choute par le train, et Mademoiselle en auto, avec monsieur Marsouet.
Le père Trébuc ferma la portière de la voiture.
--Au revoir, père Trébuc!
--Bon voyage, Monsieur le Sénateur.
--Au revoir, père Trébuc!
--Bon voyage, Mademoiselle.
L’auto démarra. Le père Trébuc la suivit du regard. Il songeait:
--Pourquoi qu’elle se fait pas appeler Madame, Mademoiselle Baquier?
Madame Loissel ne partait pas. Monsieur Daix, qui n’avait droit qu’à un mois de vacances, devait les prendre en août. Le docteur Aubenaille ne parlait pas de s’en aller. Quant aux autres locataires, ils étaient tous partis pour le dix.
Il commençait à faire chaud, chaud comme il ne fait chaud qu’à Paris, où l’air devient irrespirable dès que le soleil brille durant trois jours de suite.
Dans la loge, où une tenue stricte était moins indispensable, le père Trébuc demeurait en manches de chemise. Pour son service au square, il enfilait un pantalon de treillis blanc, qu’il repassait lui-même, tous les matins. Le soir, il n’osait pas s’asseoir devant la maison, comme la plupart des concierges du quartier: il craignait qu’une apostrophe de la mère Chateplue, qui buvait plus que jamais à cause de la chaleur, ne l’obligeât à répondre, et ne provoquât un esclandre. Et puis, de voir le petit café du coin de la rue Boursault, où fréquentaient les gens qu’il connaissait, lui donnait des tentations.
Déjà Letuigne, son camarade préféré de la manille, mais le plus irrégulier, avait essayé de l’entraîner.
--Tu es bête, lui avait-il dit. Et pourquoi?
--Pour rien.
Le père Trébuc avait résisté, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Était-ce encore, toujours, par orgueil? Mais quel orgueil pouvait garder le père Trébuc?
XLV
Monsieur Daix, le mutilé du cinquième dont madame Loissel avait fait rêver les Trébuc pour leur Mousseline, était un homme qui ne cherchait pas à se pousser au premier rang. Revenu de la guerre avec un seul bras, il portait sans arrogance à la boutonnière de son veston un mince ruban jaune liséré de vert.
Le père Trébuc, qui avait eu sa médaille à l’ancienneté, admirait que monsieur Daix l’eût tout jeune gagnée autrement. Mais aux félicitations, un peu gauches, que le vieux marsouin essayait un jour de lui exprimer, monsieur Daix s’était contenté de répondre en agitant la manche vide de son veston.
--Il est trop modeste, avait songé le père Trébuc.
Modeste, le jeune homme savait qu’après la guerre on considérait de tels rubans beaucoup moins comme un emblème de sacrifice que comme un insigne d’infirmité. C’est une nuance qui échappait au père Trébuc. Quand le père Trébuc se rappela, plus tard, que monsieur Daix avait dit, en parlant du départ de Mousseline, que ça devait arriver:
--Il n’est pas modeste, songea-t-il. Il est fier.
Monsieur Daix en effet n’avait pas éprouvé le besoin d’offrir au père ou à la mère Trébuc ses condoléances. Loin de prendre cette réserve pour de la politesse, le père Trébuc la tint d’abord du mépris et, ensuite, de la fatuité.
Oui, à mesure que le temps estompait sa douleur et sa honte, le père Trébuc condamnait moins sévèrement sa fille, s’accusait lui-même moins durement d’avoir manqué de vigilance, acceptait les excuses que monsieur Marsouet, monsieur Forderaire, Letuigne, Deraque, et d’autres, lui avaient proposées pour le réconforter, accusait à son tour les mœurs générales de l’après-guerre, et s’avouait à part soi moins coupable qu’il n’avait cru l’être au début. Et tant, qu’en juillet, à force de remarquer davantage l’attitude réservée de monsieur Daix, parce que, dans la maison déserte, le mutilé du cinquième passait moins inaperçu, le père Trébuc finit par s’avouer que le grand coupable était justement monsieur Daix.
Pensée noire. Depuis le départ de Mousseline, le père Trébuc avait roulé dans sa tête inquiète beaucoup de pensées noires. Il regardait autour de lui. Monsieur Forderaire et d’autres lui avaient ouvert les yeux. Il comparait, il jugeait. Et quant à ce monsieur Daix si fier, le père Trébuc estimait enfin qu’un employé de banque ne s’abaisserait pas en épousant une dactylographe pauvre, mais honnête.
--Honnête, certainement, affirmait le père Trébuc.
Qui prouvait que Mousseline, éprise peut-être de ce monsieur Daix si fier, n’eût pas écouté Rodolphe Jaulet par dépit et rage d’être méconnue et dédaignée?
--Mais voilà! se disait une fois de plus le père Trébuc: nous sommes pauvres. Les Trébuc sont pauvres. Ça, ça ne se pardonne pas.
Est-ce que sa pauvreté,--car elle n’était pas riche, mademoiselle Coupaud,--avait empêché mademoiselle Coupaud de trouver un homme riche qui daignât l’épouser? Cette fille pourtant se donnait des allures peu rassurantes. On avait jasé sur elle dans le quartier, et le fait est que...
--Mais il ne faut pas se fier aux apparences, songeait le père Trébuc au mois de juillet, ni condamner les gens trop vite.
La première quinzaine de juillet était chaude. L’été s’annonçait ardent. Les Parisiens se hâtaient de fuir la ville, qui devenait inhabitable. Aux approches du 14, les maisons désertées se faisaient de plus en plus nombreuses. Que de volets clos à toutes les façades!
--Si ça continue, disait le père Trébuc à sa femme, il n’y restera plus que les concierges.
Et il se lançait dans une nouvelle diatribe contre les riches à qui tout est permis.
Mais la mère Trébuc avait moins d’aigreur.
--Te plains pas, répondait-elle. Qu’ils s’en aillent tous! La vie sera moins chère.
XLVI
Le 14 juillet, à titre d’exception, et parce que ses amis de la manille abandonnée insistèrent avec tant de bonne grâce, le père Trébuc consentit à les suivre au petit café du coin de la rue Boursault. Ils étaient allés tous ensemble l’attendre à la sortis du square.
--Tu ne peux pas refuser, dit Potonnot.
--Tu nous offenserais, ajouta Deraque.
Et Brouchon:
--Un jour comme aujourd’hui!
Le père Trébuc résistait.
Savaient-ils pourquoi le père Trébuc hésitait à les suivre? Comme ils le sentaient néanmoins près d’accepter, comme il leur déclarait qu’il n’acceptait qu’à titre d’exception, comme ils se flattaient de l’avoir décidé, Potonnot, parlant au nom de tous, lâcha l’argument définitif:
--Trébuc, tiens-toi bien. Nous avons une grande nouvelle à t’apprendre: la mère Chateplue est morte.
--Non!
--Si.
--Je l’ai encore vue à midi!
--Un coup de sang.
--La chaleur.
--Et la boisson.
--Pas possible!
--Tombée raide dans la rue, en traversant pour aller au café.
Le père Trébuc se réjouit. Il n’avait plus aucune raison d’hésiter. Il suivit ses camarades.
Il s’était déjà promis de ne prendre qu’un vermout-cassis, son vieil apéritif oublié, avec un morceau de glace, et de ne pas toucher aux cartes. Mais une fois installé, ravi par la fraîcheur délicieuse du vieil apéritif qu’il retrouvait, entraîné par la véritable joie que lui causait la mort subite de cette chipie de mère Chateplue, ragaillardi par l’atmosphère tout amicale du petit café, il se leva machinalement, quand la première partie fut jouée, pour s’asseoir à la place de Letuigne que le sort désignait.
Comme jadis, il gagna. Il gagna trois francs soixante-quinze, qu’il empocha sans hâte. Au moment de ramasser les pièces déposées sur le tapis, il lui souvint en effet à quoi jadis ses gains étaient destinés: au mariage de Mousseline. Une ombre lui gâta le plaisir innocent de cette soirée organisée pour lui par ses camarades. Mais, ses camarades, contents de le revoir au milieu d’eux, dissipèrent l’ombre fâcheuse.
--Potonnot! dit soudain le père Trébuc. Et ta promesse?
--Quelle promesse?
--Ton fameux pernod, que tu fabriquais toi-même, et que tu devais me faire goûter.
--Quand tu voudras, Trébuc.
--Tu en as?
--Demande aux copains.
--Et c’est du vrai?
--Du vrai, répondirent Chauchet et Deraque.
--J’en veux.
--A une condition, objecta Potonnot.
--Laquelle?
--Que tu reviendras pour la manille demain, et les autres jours, comme avant.
Le père Trébuc hésita.
--Non, dit-il, pas de condition.
--Alors, pas de pernod. Choisis.
--Je verrai, conclut le père Trébuc.
--Comme tu voudras.
Ils se séparèrent. Mains étreintes à droite et à gauche, bonsoir et bon appétit distribués, une chaise qui se renverse et tombe: la soirée était finie.
--Au revoir, père Trébuc, dit le patron qui rinçait deux verres à la fois.
--Au revoir, répondit machinalement le père Trébuc.
Dehors, la rue Legendre, où une brise étouffante soufflait du pont, était à peu près vide. En la traversant, le père Trébuc songea que, quelques heures auparavant, en la traversant aussi, au même endroit peut-être, la mère Chateplue était morte.
--On pourra s’asseoir devant la maison, se dit-il, et respirer à son aise.