Mousseline: roman

Part 6

Chapter 63,809 wordsPublic domain

Il n’éprouvait aucune colère à la vérité. Il se sentait plutôt honteux. Car, s’il ne le dit pas à sa femme, il était d’abord surpris qu’à trente-cinq ans de distance Mousseline, sa fille, renouvelât ce qu’il avait fait, lui aussi, à sa vingtième année, parce qu’un père lui refusait la main de celle qui devint malgré tout madame Trébuc. Par coup de tête, dépit, fureur, orgueil, chagrin, et tout ce qu’on voudra, il avait quitté Portrieux et la Bretagne, gagné Paris, visité l’Exposition Universelle, et, séduit par l’exotisme des palais admirés, signé son engagement pour les pays d’outre-mers. A trente-cinq ans de distance, Mousseline dépitée fuyait à son tour par coup de tête. Le père Trébuc ne pouvait pas ne pas être frappé par cette coïncidence.

--Elle reviendra, se disait-il, puisque je suis revenu.

Oui, mais quand? Et comment dissimuler que Mousseline avait fui? Car il fallait avant tout le dissimuler. Certes, le père Trébuc ne se permettait jamais de porter sur autrui de ces jugements téméraires que nul n’hésite à porter sur ses voisins; et depuis qu’on le connaissait dans le quartier, on connaissait les Trébuc, père, mère et fille, comme irréprochables. Perdraient-ils en un jour une réputation acquise par tant d’années d’honnêteté?

--Si personne l’a vue..., songeait le père Trébuc.

Mais aussitôt il songeait:

--Quand elle reviendra, je te la secouerai de première.

Oui, mais reviendrait-elle? Son freluquet de musicien n’était pas rentré de la nuit non plus. L’avait-il enlevée? Et cette nuit même, Dieu sait où.

--Nom de Dieu! lâcha tout haut le père Trébuc en serrant les poings.

Il avait rougi.

--Ma fille..., murmura-t-il.

Ses innombrables pensées de la veille le harcelaient, confuses, contradictoires, décevantes, cruelles. Il se proposait d’aller rue Gaillon, au bureau de Mousseline. Il la ramènerait, repentante et soumise. Elle avouerait qu’elle revenait comme elle était partie, que...

--Eh bien! Père Trébuc, c’est vrai, ce qu’on raconte?

Pâle, le père Trébuc brusquement se retourna. Monsieur Forderaire assujettissait son binocle. Le père Trébuc salua et répondit:

--S’il fallait croire tout ce qu’on raconte!

--Tant mieux! Un moment, j’avais cru... Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois qu’une jeune fille se laisserait tenter par le diable. Mais le monde est méchant, père Trébuc.

--On peut pas empêcher les limaces de baver.

--Vous avez raison. Allons, au revoir, père Trébuc. Belle journée, hein?

--Oui, oui, au revoir, Monsieur Forderaire.

Et monsieur Forderaire, ayant assujetti son binocle, s’éloignait.

Comme un homme qui a reçu un coup de bâton sur le crâne, le père Trébuc, hébété, demeurait immobile.

Ainsi le bruit courait déjà que Mousseline avait quitté la maison paternelle? Le père Trébuc serra de nouveau les poings.

--Si je connaissais le saligaud! gronda-t-il.

Oui, mais que pouvait-il faire? N’était-ce pas la vérité, que Mousseline avait disparu?

--Je la ramènerai, décida le père Trébuc. Les saligauds n’auront qu’à se taire.

Hélas! il songeait au même instant que le bruit qui courait arriverait jusqu’à monsieur Daix, ce brave mutilé du cinquième que la grippe clouait au lit, et qui aurait été le mari rêvé pour Mousseline.

XXX

Oui, Madame Trébuc, il m’a dit exactement: «Elle est très gentille, Mademoiselle Trébuc.»

--Pas possible!

--Et il avait l’air sincère, et sa phrase voulait en dire plus long qu’elle n’en disait, j’en suis certaine.

--Quel malheur! soupira la mère Trébuc.

Madame Loissel semblait peinée.

--Quel malheur qu’il vous l’ait pas dit plus tôt! reprit la mère Trébuc.

Madame Loissel hocha la tête.

--Quand le malheur entre dans une maison, Madame Trébuc, on ne sait pas tout ce qu’il apporte au fond de son sac.

Naturellement, lorsque la mère Trébuc s’était offerte à madame Loissel, comme tous les matins, pour les commissions, elle n’avait pas pu s’empêcher de lui apprendre que Mousseline avait fui. Et madame Loissel s’était montrée d’autant plus compatissante, qu’elle tenait les Trébuc, père, mère et fille, honnêtes et honorables, et que, la veille, quand Mousseline créait ce qui ne peut pas se réparer, monsieur Daix avait avoué à madame Loissel, sans plus du reste, qu’il trouvait mademoiselle Trébuc très gentille.

--Voyez-vous, dit madame Loissel, l’adage est vrai: il n’y a de bonheur que pour la canaille.

Et elle exhorta la mère Trébuc, qui paraissait bien désemparée, à s’armer de courage.

--Car c’est maintenant, dit-elle, que vous allez éprouver la bassesse du monde. On se vengera de tout ce que l’on ne pouvait pas colporter sur vous jusqu’ici.

La mère Trébuc n’en doutait pas. Non plus que son mari, jamais elle ne se mêlait des affaires des autres. Elle ne faisait quelquefois exception qu’à l’égard de la concierge voisine, de cette mère Chateplue, qu’elle traitait de chipie; mais qui ne traitait pas plus durement cette mère Chateplue? Et la mère Trébuc s’attendait que le nom de sa fille fût traîné dans la boue. Elle n’ignorait pas comment y avait été traîné celui de la fille de cette mère Chateplue. La mère Chateplue ne perdrait pas l’occasion de rire aux dépens de la mère Trébuc. Et les locataires? Et les gens du quartier? Ne mettraient-ils pas la mère Trébuc dans le même panier que la mère Chateplue?

La mère Trébuc ne tarda pas en effet à éprouver ce que la brave madame Loissel appelait la bassesse du monde.

Comme elle descendait, elle croisa dans le vestibule mademoiselle Jeanne, la femme de chambre des Baquier, qui ramenait de la promenade matinale la Choute de sa maîtresse.

Mademoiselle Jeanne prit une mine de circonstance.

--Ah! pauvre Mame Trébuc! commença-t-elle. Qui aurait dit ça de Mademoiselle Mousseline? On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

Puis, sans laisser à la mère Trébuc le temps de placer un mot, car elle avait à jouir de l’avantage qu’elle tenait enfin, après tant d’observations qu’elle avait dû subir en silence à cause de ses frasques nocturnes, elle poursuivit:

--Sûr que ça m’a fait quelque chose, quand je l’ai vue partir, hier après-midi. Je revenais du Tout-Batignolles, où que j’avais été acheter de la soie pour Mademoiselle. Je revenais, et qu’est-ce que je vois? Mademoiselle Mousseline, qui s’enfilait dans un taxi,--même que c’en était un rouge,--avec un baluchon gros comme ça, et puis le petit locataire d’en face de chez nous qui s’enfile aussi dans le taxi, avec deux grandes valises et sa boîte à violon. Vous pensez, Mame Trébuc, si j’ai pensé à vous. Ils avaient juste choisi que vous n’étiez pas là pour déménager!

Ce verbiage, de cette mademoiselle Jeanne, exaspérait la mère Trébuc. Elle sentait trop qu’on se moquait d’elle. Et qui? Elle songea: une roulure. Une roulure qui changeait d’homme comme de chemise. La mère Trébuc pouvait-elle tolérer qu’une ça eût pareille effronterie? Toute blessée, elle releva la tête, la mère Trébuc, et, regardant mademoiselle Jeanne droit aux yeux, elle riposta:

--Vous donnez pas tant de mal, Mameselle Jeanne. Qui c’est qui vous a dit que je savais pas que ma fille s’en allait? Qui c’est qui vous a dit que je sais pas où elle est?

Puis, prenant à son tour un ton compassé:

--Voyez-vous, Mameselle Jeanne, conclut la mère Trébuc, quand on ne sait pas de quoi qu’on parle, vaut mieux ne pas parler.

Mademoiselle Jeanne n’insista pas. D’ailleurs, la Choute, tirant sur sa laisse, l’entraînait vers l’escalier.

Mais, dans la loge, pendant que la porte de l’escalier se fermait violemment, la mère Trébuc, les coudes sur la table et les mains au visage, éclatait en sanglots.

XXXI

Mademoiselle Baudetrot, qui n’exerçait dans sa maison de santé que durant la matinée, ne rentrait pas tous les jours à la même heure. Elle était déjà chez les Trébuc, en conversation fort animée avec la concierge, quand le père Trébuc poussa la porte de la loge, à midi.

En le voyant, mademoiselle Baudetrot se tut, et la mère Trébuc eut l’air effrayé. Le père Trébuc les regarda comme s’il comprenait qu’on voulût lui cacher quelque chose.

--Qu’est-ce que c’est? dit-il, d’une voix qu’il essaya de maîtriser.

La mère Trébuc fondit en larmes.

--Qu’est-ce que c’est? répéta le père Trébuc.

--Il ne faut pas pleurer, dit résolument mademoiselle Baudetrot. Il faut d’abord la rattraper, et la tenir de près ensuite.

--Qu’est-ce que c’est? demanda pour la troisième fois le père Trébuc.

La sage-femme lui apprit sans détours, à sa manière, ce que Mousseline avait tenté d’obtenir de sa complaisance, la veille, après le déjeuner.

--Oh! exclama malgré lui le père Trébuc.

Une sueur lui mouillait le front. Il ôta son képi.

--Je la tuerai, murmura-t-il.

--Pardon! riposta la sage-femme. Il ne s’agit pas de vous ici. Ce qui est fait, est fait. Des cris et des menaces n’empêcheront rien. Au contraire, il faut empêcher votre fille de commettre son crime, car d’autres se chargeront trop vite de l’aider comme elle le souhaite. La vie humaine, Monsieur Trébuc, c’est sacré.

Mademoiselle Baudetrot, à sa manière, qui était brusque, affirmait sans hésiter son opinion.

--Votre fille est partie, continua-t-elle. Il faut la retrouver, et puis la surveiller. Voilà votre devoir.

--Mademoiselle...

--Non, coupa mademoiselle Baudetrot. Appelez-moi Madame. Vous avez des préjugés, Monsieur Trébuc, comme tous les Français. Croyez ce que je vous dis: ce n’est pas avec des préjugés qu’on repeuplera la France.

--Madame...

--Non, je sais ce que vous me répondrez. Vous avez tort. Je vous le répète: ce qui est fait, est fait; et je vous ai dit quel est votre devoir.

Et mademoiselle Baudetrot ouvrit la porte avec vivacité, puis sortit, en saluant de la tête un vieillard malingre qui se disposait à entrer à son tour dans la loge et disait, d’un ton mielleux:

--Bonjour, Mademoiselle.

Monsieur Mujol, locataire du quatrième à gauche, venait présenter aux Trébuc ses regrets profonds et ceux de sa femme.

--Nous étions à cent lieues de nous douter de quoi que ce fût, dit-il avec lenteur.

Leur pensionnaire, ce petit Rodolphe Jaulet, semblait si discret, si timide, si réservé! A la table des Mujol, il ne parlait presque toujours que de musique, chapitre où madame Mujol pouvait lui donner la réplique sans peine, car elle était pianiste.

--Jamais nous n’aurions supposé, disait le vieillard verbeux, que nous possédions chez nous un pareil serpent.

La mère Trébuc s’était retirée au fond de la loge, près de son fourneau, pour pleurer sans contrainte. Pâle, les mâchoires contractées, le père Trébuc écoutait monsieur Mujol sans l’entendre.

--Je vous remercie, disait-il au hasard.

Ou:

--Vous êtes bien bon.

Mais il avait envie d’expulser l’insupportable vieillard, dont la compassion était plus humiliante que la brusquerie de mademoiselle Baudetrot. Jamais comme à ces instants le père Trébuc n’avait souffert de l’infériorité forcée où le mettait son service de concierge; car, même après la guerre, même dans ce temps de confusion qui la suivit et dont chacun autour de lui se prévalait pour oublier de rester à son rang, il savait, lui, l’ancien sergent de Madagascar et de la Chine, rester à son rang et garder le sens des convenances.

Le père Trébuc, immobile, pâle, subit jusqu’au bout son humiliation.

--Je vous remercie, dit-il à monsieur Mujol, quand l’hôte du petit Rodolphe Jaulet enfin s’en alla.

XXXII

Quel angoissant silence laissa dans la loge le départ de monsieur Mujol! Le père Trébuc était anéanti, moins par l’exaspération qu’il avait réprimée devant le flux de regrets du vieillard sinistre, que par l’inimaginable malheur que mademoiselle Baudetrot lui avait annoncé sans précautions. Il se sentait incapable de diriger ses pensées. Il ne comprenait pas. Il n’acceptait pas de comprendre tout de suite.

--Ma fille! songeait-il.

Est-ce de sa fille qu’on lui parlait? Ne rêvait-il pas? Pourtant elle n’était pas là, sa fille. Il ne l’avait pas vue depuis la veille, depuis vingt-quatre heures, ou guère moins. Toute la nuit, il l’avait attendue. Et la mère Trébuc, là-bas, au fond de la loge, près du réchaud à gaz, pleurait à petit bruit.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda le père Trébuc.

Elle ne répondit pas.

Il reprit:

--Si c’est pour moi, tu sais, je n’ai pas faim.

Il s’approchait d’elle. Elle se retourna, les yeux rouges, la bouche tremblante.

--Ma pauvre Maman! murmura-t-il.

Et il l’attira contre lui. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas tenue ainsi dans ses bras? Elle pleurait sur son épaule, avec des frissons. Il ne disait rien. Il la serrait contre lui.

Mais une auto stoppa devant la maison. Le père Trébuc se détacha, tendant l’oreille.

--Monsieur Marsouet, prononça-t-il, non sans effort.

Puis:

--Il déjeune là-haut? demanda-t-il.

Et:

--Est-ce qu’il sait aussi?

La mère Trébuc répondit oui de la tête.

--Alors, quoi! Tout le monde!

Il demeura dans le fond de la loge, pour que le sénateur ne l’aperçût pas en passant et n’eût pas l’occasion de lui parler de Mousseline.

--Il est avec Mademoiselle Baquier, dit à voix basse le père Trébuc, qui reconnaissait chaque locataire à sa façon de marcher.

Malgré qu’en eût le père Trébuc, il dut affronter monsieur Marsouet. Le sénateur soignait sa réputation: il entra dans la loge avec assurance.

--Père Trébuc, dit-il, de cœur près de vous.

Il ne s’exprimait qu’en petites phrases souvent incomplètes, qu’il avalait. Il dit sa surprise et sa douleur, sans ménager les grands mots, émit quelques sentences indulgentes sur la frivolité de l’époque en général et sur le danger des mauvaises fréquentations en particulier.

--Triste époque, dit-il. Résultat de la guerre. Vous ne méritiez pas ça, père Trébuc.

Et, après deux ou trois autres phrases avalées qui rendaient hommage à l’honneur intact du père Trébuc, monsieur Marsouet, sénateur, gendre d’un ministre et père de deux députés, quitta rondement le couple malheureux pour aller déjeuner chez ses amis les Baquier, père, mère et fille.

La sympathie d’un personnage si considérable, toute flatteuse qu’elle était, ne consola pas le père Trébuc. Elle lui confirmait seulement l’idée de son malheur, dont il n’était pas encore en état de mesurer l’étendue.

--Ils savent tous! songeait-il.

Comme dans un cauchemar, il perdait courage devant la marée de honte qui montait vers lui.

--Et ils ne savent pas tout, songeait-il.

Ils savaient bien tous que Mousseline s’était échappée du domicile familial en compagnie de Rodolphe Jaulet.

--Madame Loissel le sait aussi, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.

Et il nommait madame Loissel pour ne pas nommer monsieur Daix. Mais savait-on ce que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, était peut-être seule à savoir? Il n’en dit rien, persuadé que la même pensée affligeait la mère Trébuc. En effet, après un silence, la mère Trébuc demanda soudain:

--Tu vas aller la chercher?

Il répondit:

--Je vais aller à son bureau tout à l’heure. Où veux-tu que j’aille?

--Dame!

Après un nouveau silence, le père Trébuc dit à mi-voix:

--J’irai, mais je la trouverai pas. C’est sûr. Elle est pas si bête.

--Alors?

Le père Trébuc haussa les épaules.

--J’ai soif, dit-il. Donne-moi un verre d’eau.

XXXIII

On aurait pu s’attendre que le père Trébuc, qui ne badinait pas avec l’honneur, entrât d’abord dans une colère dangereuse. N’était-ce pas tout son lent travail de vingt années qui soudainement le trahissait, et tant de peine perdue en un jour?

Accablé, il se trouvait démuni dans cette situation qu’il n’avait pas prévue. Le rêve continuel de vingt années de sa vie s’effondrait, comme une cagna de terre battue, construite par des mains patientes, s’effondre sous une pluie d’orage. Ainsi un camarade du père Trébuc, jadis, à Brest, sergent-major près d’être promu adjudant, avait, pour une erreur d’un soir d’ivresse, saboulé le profit de quatorze ans de service irréprochable, et vu disparaître de son livret militaire, par un seul trait de plume, tous ses galons, successivement conquis. Le père Trébuc se souvenait très bien de la détresse de son camarade.

--Comment qu’il s’appelait déjà? se demanda-t-il.

Il chercha.

--Ah! oui: Lelufre.

Pouvait-il oublier le nom de celui qui avait été son ancien?

Dans le square des Batignolles où le père Trébuc, tête basse, fatiguait sa douleur en marchant plus vite que d’habitude, les enfants s’ébattaient au bon soleil de l’après-midi. D’ordinaire, le père Trébuc prenait plaisir à contempler leurs jeux. Il flânait volontiers, d’un air paternel, au milieu de leurs bandes joyeuses. D’ordinaire, d’habitude, oui, quand n’était pas encore arrivé ce qui venait d’arriver. Mais à présent, mais désormais?

Cette joie des gosses de son square, ce soleil d’un printemps narquois, ces visages satisfaits des mamans orgueilleuses qui négligeaient leurs broderies ou leurs rapetassages pour suivre du regard le fils ou la fille qui joue, ou pour rêver à cause du printemps, tout cela qui d’ordinaire enchantait le père Trébuc, tout cela le blessait.

Quelquefois, un gamin en courant se heurtait à lui.

--Pardon, grand-père! disait l’enfant.

Comme s’il se sentait indigne, ou comme s’il croyait que tous les yeux étaient vers lui tournés, le père Trébuc écartait l’enfant et passait, et continuait sa promenade sans but.

--Grand-père? songeait-il.

Il songeait qu’à cinq heures, ayant prié son collègue François de le remplacer, il irait au bureau de Mousseline. Et il tirait sa montre de nickel. Mais les aiguilles en semblaient, ce jour-là, rétives. Le père Trébuc levait la montre et l’appliquait à son oreille. La montre marchait cependant. Et cependant le père Trébuc songeait qu’il ne trouverait probablement pas Mousseline à son bureau. S’il gardait un vague espoir, il se rendait compte aussi qu’il se leurrait.

--C’est fini, se disait-il.

Il regardait d’un air triste les orgueilleuses mamans de son square.

--Ah! songeait-il. Faites tout ce que vous voudrez pour vos enfants, saignez-vous aux quatre veines, privez-vous de tout, veillez-les nuit et jour, couvez-les: à vingt ans, ils vous échapperont. Heureux, s’ils ne vous remercient pas en vous déshonorant!

En dépit des belles paroles de monsieur Marsouet, sénateur des Baquier, le père Trébuc se jugeait atteint dans son honneur. Lui qui avait pu toujours marcher la tête droite, il concevait avant tout qu’il ne pourrait plus marcher que la tête basse.

--Avoir tant enduré, songeait-il, pour échouer au port!

Il savait trop que sur ses pas, désormais, les gens chuchoteraient. Il surprendrait des regards moqueurs, ou dédaigneux. On dirait:

--La fille du père Trébuc? C’est du propre!

On dirait encore:

--Le père Trébuc?

Que dirait-on, hélas?

Les mains derrière le dos, le père Trébuc s’enfonçait les ongles dans la chair, et baissait la tête.

--Belle journée, père Trébuc! lui disait au passage quelque personne de connaissance.

Il répondait machinalement:

--Belle journée, oui.

XXXIV

Il n’eut pas besoin de dire à sa femme, en rentrant à six heures, qu’il n’avait pas trouvé Mousseline au bureau. A son air las, la mère Trébuc comprit tout de suite. Elle comprit aussi que le père Trébuc avait subi là-bas une nouvelle humiliation. Plus que des cris et des plaintes, le silence d’un homme comme le père Trébuc est significatif.

Sans commencer par se déshabiller ainsi qu’il avait coutume de le faire chaque soir, le père Trébuc s’était lourdement assis sur une chaise, à la place où Mousseline s’asseyait, près de la fenêtre. Il ne disait rien. Il avait ôté son képi, et, penché en avant, les coudes aux genoux, tel que, trois jours plus tôt, sur un banc du square, le papa désolé de la petite Ginette, le père Trébuc corrigeait avec minutie la courbure de la visière de son képi.

Pour la première fois depuis des mois nombreux, il était rentré chez lui sans s’arrêter au café de la rue Boursault. L’équipe des Brouchon, Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet et Deraque ferait la manille quotidienne sans le père Trébuc. Comme il était le seul qui n’y eût à peu près jamais manqué, il pensait que les autres remarqueraient son absence plus facilement que celle de tel ou tel d’entre eux, qui étaient moins réguliers que lui. Et il se disait qu’ils viendraient sans doute s’informer à la loge du motif de son absence. Et il serait obligé de leur dire pourquoi on ne l’avait pas vu devant son verre de vermout-cassis habituel, pourquoi on ne l’y verrait peut-être plus jamais.

Peu à peu le père Trébuc prenait conscience de tout ce qu’entraînait à sa suite le départ scandaleux de Mousseline. Toutes ces mains qui s’étaient tendues jusqu’à ce jour avec tant d’empressement vers un père Trébuc digne du plus grand respect, se tendraient-elles encore avec sympathie vers un père Trébuc déconsidéré?

Sur sa chaise, son képi entre les doigts, le père Trébuc ne disait rien. Dans le fond de la loge, silencieuse, et affairée du moins en apparence, la mère Trébuc épluchait un chou.

--Et Monsieur Daix? demanda le père Trébuc.

--Je ne sais pas.

--Tu n’as pas vu Madame Loissel?

--Dame si.

--Alors?

--Elle m’a point parlé de Monsieur Daix.

Par pitié, la mère Trébuc ne révéla pas à son mari que Monsieur Daix, leur ambition, à l’instant même que se produisait la catastrophe, avait déclaré que Mousseline était très gentille. Mais pouvait-elle ajouter ce regret au chagrin du père Trébuc?

Le père Trébuc ne demanda pas ce que madame Loissel avait dit d’elle-même. Pouvait-il contraindre sa femme à répéter tout haut des paroles qui durent l’humilier? La honte se suffisait. Il songea que la pauvre Maman souffrirait assez des sarcasmes que lui jetterait au visage la mère Chateplue, l’effrontée concierge de la maison voisine. Il songea qu’elle en avait déjà peut-être éprouvé l’insolence, comme il l’eût éprouvée en pleine salle du petit café de la rue Boursault, s’il ne s’était pas abstenu d’y aller.

La mère Trébuc se préparait à mettre le couvert.

--Tu ne te déshabilles pas? dit-elle.

Il dégrafa son ceinturon.

Les autres jours, à pareille heure, il rentrait, la manille faite, et son gain de la soirée dans la poche.

--Ils ne viennent pas, se dit le père Trébuc en songeant à ses amis.

Ils ne vinrent pas, en effet. Mais, loin de s’en réjouir parce qu’ils lui épargnaient ainsi un surcroît d’humiliation, le père Trébuc souffrit davantage. Il songeait qu’on parlait de lui, qu’on le jugeait.

--Qu’est-ce qu’ils peuvent bien penser? se disait-il.

XXXV

Cette journée avait été interminable.

A neuf heures, quand le père Trébuc ferma la porte de la rue avant de se coucher enfin, il connut le premier moment de répit de cette atroce journée. Jusque-là, plus que la honte propre qu’il ressentait pour lui-même, c’est la honte que lui infligeaient les témoins de sa déchéance, qui le torturait. Ah! qu’il aurait voulu pouvoir fuir, lui aussi, le père Trébuc, ou seulement pouvoir fermer sa porte aux importuns et aux curieux, comme il fermait chaque soir, à neuf heures, la porte de la rue! Mais le père Trébuc n’était pas son maître. La porte de sa loge, tout le monde avait le droit de l’ouvrir; et dehors, dans le square des Batignolles, où besoin n’était à personne d’ouvrir aucune porte, le père Trébuc ne s’appartenait pas davantage.

--Service, service, disait volontiers le père Trébuc.

Il était toujours de service, toujours à la disposition de tout le monde, à la merci des curieux et des importuns.

Au lit enfin, qui lui fut un refuge, il s’abandonna, pour la première fois peut-être de sa vie, pour la première fois du moins avec plus de tristesse, à d’amères pensées. Il accusa le destin, qui l’avait fait naître et vieillir pauvre.

Riche, moins pauvre en tout cas, il n’eût pas été obligé de se gîter dans une étroite loge de concierge, et de reléguer sa fille au sixième étage, loin de lui, loin de sa surveillance, et sa fille n’eût pas été séduite.