Part 3
La mère Trébuc n’était pas contente. Elle n’osait pas descendre jusqu’au fond de sa pensée. Elle se disait que Mousseline ne rentrerait pas à la maison avant six heures et quart, mais elle savait que Mousseline ne rentrait pas une fois sur dix avant la demie. A la sortie des bureaux et des magasins, les autobus passent toujours complets, et une fille a beau être sérieuse comme Mousseline et ne pas flâner en chemin, il ne dépend pas d’elle qu’un autobus passe qui ne soit pas complet.
--Six heures et demie!
Monsieur Daix, là-haut, dans sa chambre, avec sa fièvre, n’accuserait-il pas de négligence la mère Trébuc?
A six heures un quart, la mère Trébuc eut envie de monter. Mais l’occasion, que madame Loissel conseillait de saisir, elle qui était femme de bon conseil, ayant eu un grand train et de la fortune, l’occasion se représenterait-elle?
--Si à vingt elle n’est pas rentrée, se dit la mère Trébuc pour concilier ses hésitations, je monte.
Comme elle en décidait ainsi, une auto s’arrêta devant la maison.
La mère Trébuc dressa l’oreille.
Mousseline parut derrière la porte vitrée de la loge. Elle parlait à quelqu’un, à une femme élégante, plus grande qu’elle, qui gagnait la porte de l’escalier.
--Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc.
--C’est Mademoiselle Baquier qui m’a ramenée dans sa voiture. Je venais d’arracher mon numéro au bec de gaz pour l’autobus, j’entends qu’on m’appelle: c’était elle qui passait, elle m’a prise.
--Je n’aime pas beaucoup ça, répliqua la mère Trébuc.
--Elle était seule, dit Mousseline.
--Et puis d’abord ce n’est pas SA voiture, c’est la voiture de Monsieur Marsouet.
La mère Trébuc parlait sec.
Au moment de mettre son projet à exécution, comprenait-elle, par l’imprudence de Mousseline, qu’elle allait en faire une autre, peut-être pire? Ou si elle se gourmandait, en gourmandant Mousseline?
La mère Trébuc semblait fort mécontente.
--Quelle affaire! dit Mousseline. Pour une fois que je m’offre une promenade dans la limousine d’un sénateur!
La mère Trébuc se radoucit.
--Justement, dit-elle. Les limousines des sénateurs, ça n’est pas fait pour toi.
--Oh! tu sais, Maman, il y en a de plus moches que moi, qui ont des limousines de ministres, avec une cocarde à la casquette du chauffeur.
Elle riait, Mousseline, afin d’apaiser sa mère.
--Tiens, embrasse-moi, ça vaudra mieux! ajouta-t-elle en l’enlaçant de ses bras.
Tactique irrésistible. Deux baisers. Deux sourires. La paix était signée.
Mousseline ôta son chapeau.
--Ah! mon Dieu! s’écria la mère Trébuc.
--Quoi donc?
--Voilà que j’oubliais, avec tes histoires de limousine! Remets ton chapeau. Non, reste comme ça.
--Tu me fais peur.
Mousseline souriait, amusée.
La mère Trébuc lui tendit d’une main _l’Intransigeant_ et de l’autre une clef.
--Prends ça, et ça. Tu vas me rendre un service. Toi, tu es jeune, tu peux monter cinq étages sans fatigue.
Mousseline s’amusait fort.
--Tu vas monter chez Monsieur Daix. Tu sais? Il a la grippe. Tu sonneras trois coups. Tu entends? Trois.
--Trois, oui, Maman.
--Tu ouvriras, tu entreras...
--Et je lui donnerai _l’Intran_?
--Voilà.
La mère Trébuc respirait.
--Tu lui diras comme ça que je n’ai pas pu avoir le journal plus tôt, la troisième édition n’était pas arrivée.
--Bon.
--Attends. Et puis, tu lui demanderas de ses nouvelles, comment il se sent, si ça va mieux, s’il a besoin de quelque chose.
--Bon. Après?
--Monte vite. Il m’attend depuis six heures.
XIII
A aucun moment peut-être la mère Trébuc n’avait soupçonné l’importance de son acte comme elle la comprit, sitôt que Mousseline eut quitté la loge en fredonnant que dans la vie il ne faut pas s’en faire, chanson à la mode de 1923.
Qu’est-ce que signifiait ce sourire de Mousseline? Se doutait-elle que sa mère tramât quelque chose? La mère Trébuc s’était-elle montrée si maladroite? Ou Mousseline souriait-elle parce qu’elle pesait, elle aussi, dans sa pensée, l’inconvenance que sa mère lui faisait commettre, après lui avoir reproché d’en avoir commis une autre?
--Ça ne se compare pas, estimait à part soi la mère Trébuc, afin de s’absoudre.
Les parents en effet savent mieux que les enfants ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas; sans compter qu’ils ont des raisons pour agir comme ils agissent, tandis que les enfants agissent toujours au hasard. Si la mère Trébuc avait eu à sa disposition un vocabulaire moins restreint, elle eût dit que les enfants agissent inconsidérément. Et quoi de plus inconsidéré, pour une fille honnête, que de s’afficher dans la limousine d’un sénateur marié, à côté d’une femme ou d’une fille qui n’est ni la femme ni la fille, mais ce que tout le quartier connaissait, de ce sénateur?
La réputation de Mousseline était intacte dans le quartier. Jamais rien de déplaisant ne revenait aux oreilles du père et de la mère Trébuc. Ils en tiraient de la fierté, sans ostentation néanmoins, car il n’est pas charitable d’écraser un chacun de la supériorité qu’on peut avoir.
--Tant pis pour les aveugles! disait le père Trébuc. On a sa conscience pour soi.
Mais le père et la mère Trébuc, sans crainte de se contredire, prétendaient qu’il ne suffit pas d’avoir sa conscience pour soi, et qu’il est bon de garder sa réputation intacte en ne prêtant pas à jaser, surtout dans Batignolles, et surtout quand la concierge de la maison voisine, qui observe tous vos faits et gestes, est une chipie du genre de la mère Chateplue.
La mère Trébuc, qui surveillait son langage et ne se risquait jamais à porter devant des étrangers un jugement quelconque sur quiconque, car «les affaires d’autrui...», commençait-elle, et elle n’achevait pas, la mère Trébuc sortait de sa réserve pour la mère Chateplue.
--Elle en ferait des gorges chaudes, cette chipie, se disait-elle en songeant que la voisine aurait pu voir Mousseline à côté de mademoiselle Baquier dans la voiture de monsieur Marsouet.
Car la fille de cette chipie avait mal tourné. Un ménage s’était désuni à cause d’elle, et une femme, abandonnée avec deux gosses, avait joué du revolver. D’où scandale, procès en cour d’assises, acquittement de l’épouse trahie, des histoires enfin, qui avaient longtemps occupé tout le quartier, et d’autres histoires que l’on ignorait depuis le départ de la fille de cette chipie. D’où encore réprobation de tout le quartier sur la chipie de mère Chateplue, grosse matrone aux mamelles flasques, toujours fourrée chez le marchand de vins d’en face à se piquer le nez et à déblatérer de Pierre et de Paul, pour se venger du mépris où on la tenait.
--Il ne manquerait plus qu’elle l’ait remarqué! se disait la mère Trébuc, inquiète.
La mère Trébuc se dérobait ainsi à son inquiétude véritable.
Son supplice pourtant ne dura guère.
--Te voilà? dit-elle soudain à Mousseline qui descendait.
Elle avait failli ajouter:
--Déjà?
Elle ajouta seulement:
--Il va mieux?
--Je ne sais pas, répondit Mousseline.
--Comment! Tu ne sais pas?
--Non, je ne sais pas.
--Tu ne l’as pas vu?
--Si, je l’ai vu.
--Alors? Tu ne lui as pas demandé de ses nouvelles? Il ne t’a rien dit?
--Non.
--Ça, c’est raide, par exemple.
Mousseline éclata de rire.
--Mais non, Maman, ça n’est pas raide. Il ne pouvait rien me dire, et je ne pouvais rien lui demander, puisqu’il dormait!
--Il dormait?
--Dame oui, j’ai sonné les trois coups, je suis entrée, j’ai crié: «Vous dérangez pas, Monsieur Daix, c’est votre _Intran_.» Je vais à sa chambre, je toque à la porte qui était ouverte. Pas de réponse. Je regarde. Il dormait.
--Ça, par exemple!
--Je l’ai pas réveillé, tu penses. Je lui ai posé son journal sur la table de nuit, et je me suis barrée tout doucement.
--Tu as bien fait, dit la mère Trébuc, qui semblait contrariée.
XIV
Le père Trébuc était homme d’habitudes. Tous les soirs, son service terminé, il se rendait au petit café qui est à l’angle de la rue Legendre et de la rue Boursault. Il entrait, levait la main vers son képi, saluait de quelques mots la patronne qui débitait cigarettes et tabac près de la porte, saluait plus familièrement le patron, lequel, en hiver comme en été, n’avait jamais de veste, puis gagnait le fond de la salle, à droite, et s’asseyait à la première place disponible.
La servante, même si elle était nouvelle, n’avait pas à lui demander ce que ça serait. Le patron lui envoyait un vermout-cassis.
--Bonsoir, père Trébuc!
--Bonsoir, tout le monde!
Le père Trébuc retrouvait là quelques amis, presque toujours les mêmes: Brouchon, Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet, Deraque. Tel ou tel autre était quelquefois absent. Le père Trébuc, jamais. Et il n’arrivait jamais en retard.
--La Marsouille est la Marsouille, disait-il.
Et, de son geste familier, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, il touchait les trois médailles qui paraient sa tunique, cependant que, si on le taquinait à ce sujet, il clouait le bec aux railleurs en répondant:
--Causez, causez! Vous n’avez pas connu votre Gallieni, tas de Parisiens, quand il était colonel.
Lui l’avait connu colonel, à Madagascar. Mais, depuis 1914, il ne se lançait plus dans ses souvenirs où défilaient jadis pêle-mêle les Hovas, la canne à sucre, le caoutchouc, le général Duchêne et la reine Ranavalo.
--Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule.
Il n’était pas si vieille barbe qu’un client de passage eût pu le croire, à surprendre de pareilles scènes. Ceux qui le fréquentaient ne l’ignoraient pas. Mais ils ignoraient que, si le père Trébuc, dans ce petit café où il venait tous les soirs, semblait se départir un peu de son quant-à-soi de la journée, il n’y venait pas pour le seul plaisir de boire un vermout-cassis et de faire une manille. Il y venait surtout parce qu’il était heureux au jeu. De quoi naturellement on le taquinait aussi. Il laissait dire, et emportait son gain, parfois léger, parfois rondelet, du moins pour lui, car tout est relatif; et il souriait parce que, rentré à la maison, il avait la joie quasi quotidienne de constater que le magot de ses économies grossissait peu à peu. Or ces économies, le père Trébuc les destinait en secret à sa fille, on n’en doute pas, pour le jour de son mariage. Et elles dépassaient deux mille francs.
--Je coupe, et atout! annonçait triomphalement le père Trébuc.
Mais ce jour-là, après une après-midi de soucis et de pensées tristes, le père Trébuc annonçait moins haut son jeu. Il y était cependant aussi attentif qu’à l’accoutumée. Et, comme les autres soirs, il ne prêtait qu’une oreille indifférente aux propos poissards que débagoulait, debout devant le comptoir, la mère Chateplue, la grosse matrone aux mamelles flasques, celle que la mère Trébuc avait une fois pour toutes baptisée chipie.
Le verre en main, elle avait beau déclarer à la cantonnade:
--Y en a qui se font trimbaler dans des autos de sénateurs, et y en a d’autres pendant ce temps-là qui se les roulent. Et puis ça crâne. C’est du joli! Moi, je demande rien à personne. Alors, qu’on me foute la paix, hein!
Le père Trébuc ne l’écoutait pas plus que si elle eût chanté l’_Agnus Dei_ ou la _Marseillaise_. La chipie en fut pour ses frais, et elle s’en alla, comme elle était venue, sans qu’on daignât la remarquer.
La partie s’acheva dans le calme habituel.
Les bonsoir et les bon appétit distribués à droite et à gauche, le père Trébuc, se redressant parce qu’il était en uniforme, serra la main du patron, salua de quelques mots la patronne qui comptait des timbres, sortit, traversa la rue Legendre en biais, et fut à sa porte.
Il n’était pas mécontent: il avait gagné huit francs cinquante.
--Bonsoir, Papa.
--Bonsoir, la Fille. Ça va, la Maman?
--Ça va.
Heureux de se retrouver enfin pour de longues heures chez lui avec sa femme et sa fille, le père Trébuc dégrafait son ceinturon et humait le parfum de cuisine qui montait du réchaud à gaz surveillé par la mère Trébuc.
--Hum! fit-il. Ça sent bon. Et Monsieur Daix? Quelles nouvelles?
XV
Comme la soupe n’était pas tout à fait prête, Mousseline dit:
--Je vais voir mon petit galurin, Maman.
--Mets ton fichu, répondit la mère Trébuc. Avec ce courant d’air qu’il y a sur le pont, il ne fait pas encore assez chaud pour sortir sans rien.
Obéissante, Mousseline mit son fichu.
La mère Trébuc expliqua que la Fille allait examiner, pour s’en agencer un semblable, un chapeau, que la modiste du Pont Legendre exposait depuis deux jours et qui avait attiré les regards de Mousseline.
--Comment qu’il est? demanda le père Trébuc, car il s’intéressait à la toilette de sa fille.
--Paraît que c’est une cloche.
La mère Trébuc résumait. Mousseline avait dit:
--Un amour de cloche avec beaucoup de coiffant et un ruban mode, large comme ça, plissé dans le travers.
Le père Trébuc répondit simplement:
--C’est toi qui lui offres?
--Je lui offre, je lui offre, pardon! Je lui paye la forme.
--Je lui payerai le ruban, dit le père Trébuc. C’est après-demain son anniversaire, tu sais.
--Je le sais. Faut pas lui dire.
--Oh! elle est pas plus bête que toi, sauf respect, va, la Maman. Et tu peux être sûre qu’elle s’attend à une surprise.
--Tiens! pour ses vingt ans! A sa place, je serais comme elle.
--Tu l’as entendue, avec son air de ne pas en avoir? «Maman, je vais voir mon petit galurin.» Laisse-moi rire, la Maman! Si nous ne comprenons pas qu’elle a envie de ce petit galurin pour son anniversaire, nous ne comprenons plus rien à rien.
Et le père Trébuc souriait, content de l’astuce de sa fille, content de son astuce à lui, content de tout. La journée se terminait mieux qu’il ne l’eût espéré: la femme de ménage de monsieur Daix, en descendant tout à l’heure aux commissions, avait donné des nouvelles, qui n’étaient pas mauvaises.
Le père Trébuc pensait seulement:
--Si Monsieur Daix la demandait en mariage pour son anniversaire, c’est ça qui serait une belle surprise!
Il allait vite dans ses désirs, le père Trébuc, à ses moments d’optimisme.
--Bien le bonjour, Monsieur Jaulet, cria-t-il à un locataire qui rentrait, comme s’il voulait que son salut lui arrivât, malgré la porte fermée.
--Il est gentil, ce petit, ajouta-t-il pour sa femme, et d’ailleurs sans conviction.
--Il est jeune, répondit la mère Trébuc, sans accent.
Celui qu’ils jugeaient en ces termes était monsieur Rodolphe Jaulet, le petit locataire du quatrième, comme ils disaient en abrégeant, car plutôt il était en pension chez les Mujol, locataires du quatrième à gauche, lesquels, vu la difficulté des temps, avaient pris un pensionnaire depuis l’armistice; mais monsieur Rodolphe Jaulet n’était chez eux que depuis trois mois.
Cependant, presque sur les talons de monsieur Jaulet, Mousseline rentra. A point nommé: la mère Trébuc emplissait de potage son assiette, la dernière.
--A table, Moumousse.
Et ce fut un repas du soir pareil au repas de tous les soirs, modeste, plus riche en légumes qu’en viande, avec du pain à la livre dont Mousseline mangeait peu, avec du vin rouge pour le père Trébuc, de l’eau rougie pour la mère, et de l’eau pure pour la fille. Mousseline contait les événements de sa journée, le père Trébuc les siens. Parfois, la mère Trébuc intervenait, mais la conversation appartenait surtout au père et à la fille. La mère les servait. C’était ce que la plus vieille tradition littéraire appelle un repas familial.
Et ce fut ensuite la soirée ordinaire, sans visiteur toutefois, une soirée familiale. La mère Trébuc lavait la vaisselle, Mousseline n’ayant que le droit de desservir, de plier les serviettes et la nappe, qui était à carreaux bleus et blancs, et de remettre sur la table le tapis que madame Loissel leur avait donné avant la guerre. Le père Trébuc allumait sa pipe, étalait son _Journal_ sur la table, lisait, s’interrompait pour lire à haute voix ou pour commenter un article intéressant. Mousseline, en face de lui, lisait aussi, mais un livre, de la bibliothèque municipale, ou bien elle cousait. Au dessus d’eux, le gaz sifflait dans le manchon.
Ainsi jusqu’à neuf heures. Alors Mousseline se levait, rangeait son ouvrage ou son livre, embrassait son père et sa mère, leur souhaitait une bonne nuit, allumait une lampe à pétrole, la prenait, et montait se coucher, au sixième.
--Bonsoir, la Fille, répétait le père Trébuc, qui allait fermer la porte de la rue.
XVI
A peu de chose près, la journée du lendemain fut ce qu’avait été la journée de la veille.
Monsieur Forderaire, le locataire du premier qui occupait tout l’étage avec son appartement et ses bureaux, se levait de bonne heure: il était l’un des premiers à jeter quelques mots au passage à la concierge ou au père Trébuc, non sans assujettir auparavant son binocle indocile.
--Il n’y a pas d’erreur, c’est bien le printemps! dit-il au père Trébuc qui sortait pour aller prendre son service au square.
La journée, en effet, comme celle de la veille qui avait tenu sa promesse, s’annonçait belle.
Au square, ce fut pour le père Trébuc une matinée de flânerie le long de la grille du chemin de fer, en plein soleil, et plus tard à l’ombre dans les allées où l’affluence ne commence d’être sérieuse que vers onze heures. Il badina, comme la veille, avec Mademoiselle Jeanne, qui promenait la Choute de sa maîtresse.
--Un peu plus, lui dit-il, et je croyais que votre amoureux ne s’en irait pas avant le grand jour!
--Oh! père Trébuc! Si on peut dire!
--Vous n’avez pas dû dormir beaucoup hein?
--Oh! père Trébuc!
Et la femme de chambre des Baquier lui ouvrait son large sourire, sans arrière-pensée. Elle ne s’était pas attiré, ce matin-là, une verte réplique de la mère Trébuc.
--C’est vos affaires, dit le père Trébuc. Seulement, tâchez moyen de ne pas faire trop de bruit là-haut. Vous savez, il y a ma fille à côté de vous.
--Oh! père Trébuc!
Mais, la Choute entraînant mademoiselle Jeanne au bout de sa laisse, la conversation avait été rompue là.
Quant à la mère Trébuc, la matinée fut aussi pour elle ce qu’elle était tous les jours: le réveil de Mousseline, qui répondait de l’intérieur de sa chambre où elle était enfermée: «Voilà Maman!», sautait du lit, ouvrait, se recouchait, et recevait les baisers et le bol de café au lait que sa mère lui apportait; puis, le grand escalier à faire, tandis que le père Trébuc, levé plus tôt et ayant rentré dans la cour la boîte à ordures, balayait l’escalier de service; entre temps, l’arrivée du facteur et le courrier à classer, examiner et distribuer, et les fournisseurs qui appellent Madame la Concierge pour lui demander où habite Monsieur Chaudroule, professeur au lycée Condorcet, ou Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme; les locataires qui sortent, pressés comme tous les gens qui sortent le matin; puis le départ de Mousseline, l’arrivée de M. Marsouet, le sénateur, qui ne déjeunait pas, ce matin-là, chez les Baquier; la courte visite à madame Loissel et ses ordres pris pour les commissions; ces commissions; et quelques mots avec l’un et avec l’autre, mais surtout avec la femme de ménage de monsieur Daix et ensuite avec madame Loissel, au sujet du malade, qui n’allait ni mieux ni plus mal, source de discussions; enfin le repas de midi à préparer.
A midi cinq, le père Trébuc revint de son square; puis Mousseline de son bureau, et monsieur Jaulet presque sur ses talons, et mademoiselle Baudetrot qui prit son courrier en passant; et d’autres locataires. Tout le train de tous les jours. Un seul détail: la mère Trébuc crut apercevoir que sa Mousseline semblait préoccupée, mais le père ne remarqua rien, et la mère pensa que Mousseline peut-être pensait à monsieur Daix, car elle y pensait elle-même.
Après quoi, la journée se dévida sans incident notable pour personne. Madame Loissel était descendue chez monsieur Daix, mais la mère Trébuc ne la revit pas. Jusqu’à l’heure du dîner, où la femme de ménage en donna, qui demeuraient les mêmes, on n’eut pas de nouvelles de monsieur Daix. Le dîner des Trébuc s’en trouva un peu attristé, du moins au début, comme si ce pauvre monsieur Daix était de la famille.
--Saleté de grippe! se disait le père Trébuc. Ça va nous gâter notre soirée. Y a maldonne.
C’est qu’il avait rapporté de chez Nicolas une bouteille de Bordeaux blanc à capsule de cire, car Mousseline préférait le vin blanc, et, du petit café du coin, où il n’avait gagné que trente sous à la manille, un flacon à moitié plein de curaçao, le tout en l’honneur de Mousseline qui allait avoir ses vingt ans dans la nuit, exactement à deux heures du matin.
XVII
A neuf heures, comme d’habitude, Mousseline était montée. Pour cette fois, elle pouvait bien veiller plus tard. Le père Trébuc ne lui aurait pas dit:
--La Fille, si tu veux te lever demain, il est temps de te coucher.
Car il avait reconnu lui-même, en emplissant de curaçao les verres bleus à bord doré de la cave à liqueurs gagnée deux ans auparavant, à la Loterie Moderne du Boulevard des Batignolles:
--C’est pas tous les jours qu’on a vingt ans.
Mais, puisque Mousseline d’elle-même sonnait la retraite, mieux valait ne pas la retenir: le lendemain était jour de travail. Le père Trébuc n’avait pas retenu Mousseline.
--Brave fille, notre Mousseline, n’est-ce pas, la Maman? dit-il, quand elle eut disparu avec sa lampe à pétrole allumée.
Les interrogations du père Trébuc n’exigeaient pas souvent une réponse. La mère Trébuc ne se donnait que rarement la peine de discuter contre son mari. Et d’ailleurs n’avait-il pas exprimé leur admiration commune?
--Sûr que Madame Loissel a raison, répondit-elle. Celui-là qui épousera notre fille, ramènera chez lui une femme comme il n’y en a pas beaucoup.
--Elle t’a dit ça, Madame Loissel?
--Dame oui.
--Et quand est-ce qu’elle t’a dit ça?
--Tout le temps elle me le dit. Elle me l’a encore dit hier.
--Ça, c’est curieux! murmura le père Trébuc.
Et il se prit à rêver, la pipe entre les doigts.
La mère Trébuc attendait.
--A quoi que tu penses?
--A ça que je pensais hier tout justement, à ça que Madame Loissel te dit et que je pensais. C’est à cause que je pensais que Monsieur Daix, avec sa grippe, pouvait y rester. Alors je pensais à tout, à tout, quoi! Tu comprends?
--Je comprends.
--Je pensais que ça aurait fait un beau mariage, et puis, tu ne sais pas ce que je pensais?
--Dame non.
--Eh bien! prononça doucement le père Trébuc, comme s’il rêvait à mi-voix, je pensais que nous vieillissons, la Maman, et qu’on pourrait alors tous deux se retirer. On laisserait les enfants à Paris, et nous, je pensais qu’on pourrait aller souffler un peu. On à fait sa part.
--Dame oui, Ernest.
--Tu nous vois à Portrieux, la Maman? On aurait la vie facile. Je pourrais bricoler quelque chose là-bas, surtout l’été, où il y a des baigneurs. Monsieur le Commissaire va tous les ans à Saint-Quay; il m’a dit que je reconnaîtrais pas la route de Portrieux à Saint-Quay: c’est tout construit, des villas et des chalets, et des boutiques où on vend de tout. Ça ne te dirait rien, la Maman?
La mère Trébuc soupira.
--Faut pas vendre la peau de l’ours, murmura-t-elle.
--Non, bien sûr, mais quoi! On cause. On peut causer, n’est-ce pas?
--Dame oui.
Le père Trébuc se leva, vida sa pipe, la nettoya, la posa sur la cheminée.
--Je vais fermer la porte, dit-il.
Mais à cet instant une ombre parut dans le vestibule, frappa, et un jeune homme, qui avait une boîte à violon sous le bras, entra dans la loge.
--Bonsoir, Madame Trébuc, dit-il. Bonsoir, Monsieur Trébuc.
Il ôtait son feutre gris, qui avait de larges bords.
--Bonsoir, Monsieur Jaulet.
Le petit locataire du quatrième rougit aussitôt.
--Monsieur Trébuc, dit-il d’une voix mal affermie, je voudrais vous parler.
--Qu’est-ce qu’y a pour votre service, Monsieur Jaulet? Je suis tout à votre disposition.
Le père Trébuc était en effet fort serviable, tous les locataires le savaient.
--Je vous remercie, reprit le jeune homme, embarrassé. Voilà, c’est difficile à dire tout de suite, comme ça.