Mousseline: roman

Part 2

Chapter 23,858 wordsPublic domain

Et, la caisse d’huîtres désormais sans couvercle entre les mains, petit, gras, sympathique, et de si peu ridicule, le sénateur se dirigea vers l’escalier. Le chauffeur suivait, les bras chargés d’une poularde, d’une langouste, et de trois ou quatre paquets ficelés, qu’il était allé prendre dans la limousine arrêtée au bord du trottoir.

La mère Trébuc rangea son plat d’huîtres dans le bas du buffet.

Elle était accoutumée aux générosités du sénateur. Monsieur Marsouet ne venait que bien rarement chez les Baquier sans prélever au passage, pour les Trébuc, quelque chose des friandises qu’il apportait aux Baquier. Il venait ainsi deux ou trois fois par semaine. Il montait, s’annonçait pour le déjeuner, donnait ses ordres, s’en allait, parfois seul, parfois accompagné de mademoiselle Baquier, qui était une grande et svelte femme proche de la trentaine, puis reparaissait à midi et demi.

Mademoiselle Baquier avait un collier de perles, un manteau de zibeline, trois ou quatre robes et autant de chapeaux par saison, une cuisinière et une femme de chambre. Elle demeurait avec ses parents. La mère saluait des yeux le concierge. Le père, vieillard discret, était un ancien sous-chef de bureau du Ministère de la Marine. Monsieur, madame et mademoiselle Baquier vivaient de la pension de retraite de monsieur Baquier. Monsieur Marsouet les aimait fort. Mais, comme mademoiselle Baquier ressemblait de façon frappante à monsieur Baquier, on n’y avait rien à redire, car monsieur Marsouet, sénateur et gendre d’un ministre, avait deux fils, tous deux députés, qui ne venaient jamais rue Legendre.

La mère Trébuc, dont l’admiration pour madame Loissel était profonde, et qui ne se plaisait pas aux commérages, ne disait rien à personne des Baquier, ni de monsieur le Sénateur, qui avait des libéralités irrésistibles.

Aussi, délivrée du sénateur, ne se perdit-elle pas en réflexions. Un souci plus important la rappelait là-haut, au sixième, chez madame Loissel, femme pauvre et digne. Elle y monta sans retard, par l’escalier de service.

VII

Reprochera-t-on à la mère Trébuc la complaisance, ou l’indifférence si l’on préfère, qu’elle montrait quant à la famille Baquier, alors qu’elle n’avait que sévérité pour les bonnes du sixième étage, et, particulièrement pour mademoiselle Jeanne, femme de chambre de ces Baquier? Mais on perdrait de vue que la mère Trébuc était concierge à Batignolles, dans le quartier de l’église Sainte-Marie, encore qu’il soit un peu partout commun qu’on ait moins de faiblesse à l’égard de ses inférieurs qu’à l’égard de ses supérieurs. Et la mère Trébuc n’était pas un personnage d’exception.

Ce quartier de l’église Sainte-Marie, à Batignolles, est provincial en diable. Il n’a pas le pittoresque de certaines rues du vieux Paris, car il n’est pas vieux, ni l’air de fièvre des quartiers populaires de Grenelle ou de Montmartre où grouille tant de misère ardente, ni davantage le calme attristant des larges avenues des quartiers riches. Batignolles n’est ni riche ni pauvre, ou cache ses riches et ses pauvres, qui semblent se rejoindre en une médiocrité uniforme. On n’oserait pas s’y faire construire un hôtel, par pudeur; et on n’y a jamais ouvert commerce d’arlequins. On y compte sans peine les communistes et les royalistes: on y est en masse républicain modéré. On y compte aussi les chapeaux de soie et les casquettes: le melon domine. C’est un quartier de petits bourgeois, de petits rentiers, de petits fonctionnaires; et la prostitution même ne s’y étale pas. Cela sent la province, la ville d’importance moyenne. Ce n’est ni beau, ni laid. Mais, les maisons n’y étant pas surpeuplées, tous les gens du quartier se connaissent entre eux, ou à peu près, au moins de vue, se regardent, souvent sans se saluer, se jugent à la mine, s’épient, se surveillent. Ainsi le scandale y est-il très rare, puisque chacun ne s’évertue qu’à l’éviter.

Pareille à toutes les concierges des Batignolles, qui ne sont ni arrogantes comme dans le XVIᵉ arrondissement, ni tracassières comme dans le XIXᵉ, la mère Trébuc, née bretonne et devenue batignollaise, avait à la fois les vertus et les défauts des Batignollais. L’air autour de l’église Sainte-Marie est paisible. La mère Trébuc, qu’il séduisit parce qu’il ne la violenta pas, n’avait pas eu de peine à s’y habituer. Tout de suite le quartier des Batignolles lui était apparu comme le quartier idéal.

Quant au père Trébuc, qui avait roulé par le monde et qui de temps en temps allait se promener au hasard à travers la capitale, il ne revenait jamais chez lui, rue Legendre, sans se réjouir d’être gardien du square des Batignolles plutôt que des Buttes-Chaumont ou du Parc Monceau. Ici, parmi trop d’élégances et de richesse, la vie eût été trop difficile, car il ne faut pas offrir à une enfant de pauvres, tout honnêtes qu’ils sont, le spectacle du luxe inaccessible. Et là, aux Buttes-Chaumont, par exemple:

--C’est trop populaire, disait le père Trébuc. Il y a de la promiscuité.

A Batignolles au contraire tout était pour le mieux. Mousseline, fillette grandissant sous les yeux de son père dans un jardin salubre, ne pouvait que subir sans gêne la direction de ses parents. Les parents furent récompensés. Mousseline à vingt ans était une jeune fille modeste, avenante, gaie, habile à se chiffonner une robe, sachant faire la cuisine, instruite au surplus, car elle avait son certificat d’études, et elle était dactylographe, gagnant de bons mois, comme disait son père, ce qui lui permettait d’aider ses parents. Ponctuelle avec cela, elle rentrait à heure fixe de son bureau.

--Un brin paresseuse au réveil pourtant, objectait la mère Trébuc, quand elle et le père Trébuc discutaient à voix basse de ce mariage que madame Loissel croyait possible.

--Hé! répondait le père. Faut bien qu’elle ait un défaut: elle serait trop parfaite. En tout cas, la Maman, tu ne diras pas qu’elle n’est pas docile, ta fille?

--Ça, c’est vrai, avouait la mère Trébuc.

Et il lui revenait à point que Mousseline s’était résignée à ne pas se couper les cheveux à la Jeanne d’Arc, quand toutes les filles se les coupaient ainsi.

--Avoue que j’avais raison, disait le père Trébuc: ça fait mauvais genre.

Depuis que sa fille était une jeune fille, tout tenait pour lui dans ces quatre mots:

--Ça fait mauvais genre.

VIII

--Qu’est-ce qu’y a qui ne va pas, la Maman? dit le père Trébuc en dégrafant son ceinturon.

--Qu’est-ce que tu veux qu’y ait?

--Tu as l’air toute drôle.

--Toute drôle? Je n’ai rien du tout.

--Je croyais.

--Je te dis que j’ai rien. C’est de la fatigue et de la vieillerie, mon pauvre Ernest. Avec ces premières chaleurs, ça me tue de faire les escaliers comme je les fais.

--C’est vrai qu’on vieillit, dit-il.

Et il ne dit plus rien. Lui, pendant cette belle journée d’avril, il s’était senti tout content, dehors, tantôt au soleil et tantôt à l’ombre, dans son square plein de cris d’enfants.

--La Fille n’est pas rentrée?

--Pas encore. Tiens, ouvre le buffet, et travaille.

--Des huîtres! Où est le couteau?

--Dans le tiroir, à sa place.

Le père Trébuc n’insista pas. Puisque sa femme lui répondait sur ce ton et demeurait devant le fourneau sans se déranger, il ne se trompait pas, elle avait quelque chose. Il ne demanda pas si ces huîtres venaient de monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier. Il les ouvrit en silence.

--Rien pour moi, Madame Trébuc? lança une voix jeune par la porte brutalement heurtée et poussée.

--Si, si. Y a des lettres.

La mère Trébuc, s’essuyant les mains à son tablier bleu, accourait du fond de la loge.

--Y a aussi des imprimés, dit-elle.

Et elle remit son courrier à mademoiselle Baudetrot, locataire du troisième à gauche, qui était sage-femme et partait le matin, avant l’arrivée du facteur, pour la maison de santé où elle exerçait.

Mademoiselle Baudetrot regardait ses enveloppes.

--Dites, Madame, fit la mère Trébuc, y a Monsieur Daix qui n’est pas bien.

--Ah! exclamèrent ensemble le père Trébuc et la sage-femme.

--Paraît qu’il a pris froid dans l’autobus, rapport à une fenêtre ouverte. Alors il tousse et il a de la fièvre.

--Tu l’as vu? demanda le père Trébuc.

--C’est madame Loissel qui me l’a dit. Elle dit comme ça que ça doit être la grippe.

--Je verrai, décida la sage-femme. Avec ces anciens combattants, le moindre rhume peut devenir mortel. Il suffit qu’ils aient été gazés, et c’est le cas de Monsieur Daix, je crois.

--C’est un bien brave Monsieur, dit la mère Trébuc.

--Je verrai ça, répéta la sage-femme. Merci de m’avoir prévenue, Madame Trébuc.

--Pas de quoi, Madame. C’est moi qui vous remercie.

--De rien, de rien.

Mademoiselle Baudetrot fit claquer la porte en s’en allant: elle avait des gestes brusques.

Mais le père Trébuc n’eut pas le loisir d’interroger sa femme. Une auto stoppait devant la maison.

--Monsieur Marsouet, dit-il.

Mademoiselle Baquier passa rapidement sans tourner la tête, tandis que le sénateur, qui la suivait, soulevait son chapeau vers la concierge aperçue.

Au même moment l’auto démarrait, et Mousseline poussait à son tour, mais sans brusquerie, elle, la porte de la loge.

--Bonjour, Papa! Bonjour, Maman!

Et des baisers, et tout de suite de la joie.

--Des huîtres! Veine alors! C’est le père Marsouet?

--Mousseline! gronda la mère Trébuc.

--En voilà des façons! ajouta le père. En voilà un genre!

Mousseline se mordit les lèvres.

--Tu sais bien qu’à cette heure-ci nous ne sommes pas chez nous! reprit le père Trébuc. Tu sais bien que tout le monde rentre à cette heure-ci!

--Le ferai plus, affirma Mousseline d’un air penaud et puéril.

Et elle regardait vers la porte, comme si elle craignait d’y voir apparaître un importun.

Quelqu’un passa, en effet, qui souleva son feutre, un jeune homme, le petit locataire du quatrième à gauche, monsieur Jaulet, musicien, sa boîte à violon sous le bras.

Mousseline cessa de regarder vers la porte.

--Monsieur Daix est malade, commença la mère Trébuc.

--Ah! fit Mousseline, sans plus.

Puis:

--Si j’avais su qu’on mangerait des huîtres, j’aurais rapporté un citron. J’en ai vu, plein une voiture, à quatre sous, devant la mairie.

--Je les aime mieux nature, dit le père Trébuc.

--Moi non, dit Mousseline.

IX

Mousseline reprenait son travail à deux heures. Mais, l’après-midi, le père Trébuc n’assistait pas à son départ. Il y avait trop de gens à la station des autobus, et le père Trébuc estimait qu’il n’est sans doute pas très convenable que même un père embrasse sa fille devant tant de curieux, comme si elle s’embarquait pour la Chine.

--Le monde est si bête! pensait-il.

Et il ajoutait quelquefois:

--Et si méchant!

Le matin au contraire, après ce long arrêt et cette absence que la nuit marque entre un jour et le suivant, il est naturel qu’une fille embrasse son père avant de se rendre à son bureau. Le père n’a-t-il pas besoin de constater que sa fille est bien telle au réveil qu’elle était en se couchant? Et davantage peut-être n’a-t-il pas besoin d’admirer que cette fraîche et tendre jeune fille qui s’en va, soit sa fille? Le matin, les gens et le monde pouvaient faire toutes les réflexions qu’il leur plairait: le contentement du père Trébuc éclipsait son habituel souci des convenances.

Au reste, l’après-midi, le service du père Trébuc exigeait une attention plus grande. Le square était envahi par les enfants, et un bon gardien doit s’imposer une vigilance sérieuse.

Oh! les enfants ne sont pas si terribles que l’imaginent ceux qui n’en ont pas. Quand ils arrachent une fleur d’un massif ou quand ils piétinent un gazon, ils ne le font que tacitement autorisés, sinon poussés, par leurs parents. Dans un square, un gardien doit, plutôt que les gosses, surveiller mères, gouvernantes et nourrices, et bref les femmes, mais plus encore les hommes. Il n’est guère de jardin public, en effet, où l’on ne trouve sur un banc un couple d’amoureux, et il n’est guère d’amoureux qui n’oublient sur leur banc qu’ils ne sont pas seuls dans un paradis désert. C’est au gardien de les rappeler à la pudeur, à cause des enfants.

--Faut ouvrir l’œil, disait le père Trébuc.

Et il ouvrait le sien avec d’autant plus de zèle qu’il savait, pour les avoir trompés lui-même, à Brest par exemple, et à Rochefort, comment les amoureux trompent les gardiens de square. Et puis sa Mousseline à lui avait grandi dans ce square des Batignolles: à la protéger, le père Trébuc était devenu le protecteur de tous les enfants. Les amoureux ne se risquaient pas deux fois dans son square. Ou, connaissant le gardien, ils s’écartaient l’un de l’autre sur leur banc, dès qu’ils apercevaient de loin le père Trébuc qui marchait lentement vers eux, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.

Ce jour-là néanmoins, le père Trébuc ne se sentait pas enclin à une rigueur excessive.

La mère Trébuc l’avait un peu assombri, avec les mauvaises nouvelles qu’elle rapportait de ce pauvre monsieur Daix, un si brave garçon.

--Vois-tu qu’il meure? se disait-il. Adieu le mariage! Y aurait maldonne.

Il ne songeait pas que rien jusqu’alors n’avait été plus problématique, même à ses yeux, que ce mariage. Il n’y songeait plus, parce que, malgré ses premiers doutes, il considérait que les plus fortes chances s’éloignaient. En se représentant que monsieur Daix pût mourir, il comprenait qu’un beau rêve était en péril.

Le père Trébuc, dans les allées de son square envahi par les enfants, regardait droit devant lui, au-delà de ce petit peuple dont il était le protecteur, au-delà de ce printemps déjà tiède, vers l’avenir de sa pauvre Mousseline.

Un enfant qui courait faillit tomber sur lui. Le père Trébuc tendit les bras. L’enfant leva la tête, et, revenu de sa peur:

--Pardon, grand-père! dit-il.

Grand-père. Oui. Quelques gamins le nommaient grand-père. Il ne s’en fâchait jamais, il ne le remarquait peut-être pas. Pour la première fois, il entendit qu’un enfant le nommait grand-père.

Mais l’enfant fuyait.

Le père Trébuc, debout au milieu de l’allée, les mains à demi-tendues en avant, demeura interdit.

--Grand-père!

L’enfant avait disparu.

X

Le même jour, vers quatre heures, madame Loissel, avant de sortir, s’était arrêtée devant la loge de la mère Trébuc.

Elle avait des nouvelles du malade. Il était calme, il reposait. Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui savait soigner les hommes, ayant été pendant quatre ans infirmière sur le front, espérait que la grippe serait bénigne.

Sa femme de ménage ne devant revenir qu’à sept heures, monsieur Daix priait la mère Trébuc de lui acheter l’_Intransigeant_, et de le lui monter, dès que les journaux du soir arriveraient dans le quartier.

--Surtout, m’a-t-il dit, que Madame Trébuc prenne la troisième édition.

--Je ne l’aurai pas avant six heures.

--Eh bien! à six heures.

La mère Trébuc semblait contrite de ne pas pouvoir monter tout à l’instant son journal à ce pauvre monsieur Daix.

--Voici sa clef, ajouta madame Loissel. Il vous prie de sonner trois fois et d’entrer: il comprendra que c’est vous, avec _l’Intransigeant_.

--Il pense à tout! dit la mère Trébuc, pleine d’admiration.

--Preuve qu’il n’est pas trop gravement malade.

--Ça, c’est vrai. Quand on a la fièvre...

Elle s’interrompit. Une auto venait de stopper devant la maison, et une trompe lançait des appels.

La mère Trébuc n’eut pas besoin de se déranger.

--Le fiancé de Mademoiselle Coupaud, annonça-t-elle, non sans un léger dédain à peine perceptible pour quelqu’un qui ne la connût pas.

Tous les jours, vers quatre heures, il appelait ainsi sa fiancée, qui l’attendait.

--Jolie façon d’appeler! observa madame Loissel. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont d’une insolence, en vérité!

--Que voulez-vous? dit la mère Trébuc. Les hommes sont comme sont les femmes. Mademoiselle Coupaud n’a qu’à ne pas lui répondre, il montera bien jusqu’au troisième pour la chercher, allez!

--Peut-être, Madame Trébuc. Il s’en fatiguerait peut-être. S’il a choisi Mademoiselle Coupaud, elle a raison de ne pas le perdre; elle est intelligente, cette petite.

Les appels de la trompe continuaient.

--Vous pouvez être tranquille que, pour pas le perdre, elle fera tout ce qu’il voudra, allez, Madame Loissel, et autre chose aussi, allez. Du moment qu’il est riche...

--Ah! l’argent! exclama sans aigreur madame Loissel.

Elles se turent. Elles avaient entendu s’ouvrir, puis se fermer, la porte de l’escalier.

Une femme passa devant la loge en courant.

Presque aussitôt, dehors, la portière du taxi claquait, et la voiture démarrait.

--En voilà jusqu’à sept heures à danser, dit la mère Trébuc.

--Cette jeunesse est sans pitié, murmura madame Loissel. Il faut qu’elle n’ait pas de cœur pour s’amuser ainsi après une guerre pareille. Nous avons perdu quinze cent mille hommes, Madame Trébuc, quinze cent mille hommes jeunes, bien portants, bien solides, parce qu’on prenait les plus beaux pour les tuer, et il y en a qui dansent!

--Et tant de misère, Madame Loissel!

Mais madame Loissel refusait de se plaindre. Comme si l’allusion de la mère Trébuc lui échappait, elle répliqua, dure:

--Ces vainqueurs-là, Madame Trébuc, ils méritaient d’être vaincus.

La mère Trébuc ne répondit pas. Les yeux de madame Loissel se mouillaient.

--Laissons! dit-elle courageusement.

Puis, changeant de ton:

--Savez-vous ce que vous devriez faire, Madame Trébuc?

--Quoi donc, Madame Loissel?

--Il y a là-haut un brave garçon, qui ne vivra peut-être pas bien vieux. Il y a ici une brave petite fille, qui a eu de la vertu, à ne pas se perdre au milieu de tous ces énergumènes. Voulez-vous un conseil?

La mère Trébuc était anxieuse.

--Au lieu de monter son _Intransigeant_ à ce garçon, tout à l’heure, votre fille sera rentrée assez tôt? envoyez-le lui par votre fille.

--Oh! s’écria la mère Trébuc.

Elle était effarée.

--Quel mal y aurait-il? Ils ne se sont peut-être jamais parlé: l’occasion est à saisir, poursuivit madame Loissel.

--Ça, je suis sûre qu’ils ne se sont jamais parlé. Ma fille ne se permettrait pas...

--Vous le lui permettrez.

--Je ne peux pas, Madame Loissel, je ne peux pas. Non, vraiment. Si mon mari le savait...

--Ne le lui dites pas.

--Non, non, Madame Loissel, je vous jure. Il le saurait. Je ne peux pas, ça ne serait pas convenable.

--Vous avez tort, Madame Trébuc.

Mais la mère Trébuc hochait la tête, tandis que madame Loissel, affirmant, de la tête aussi, que la mère Trébuc avait tort, s’en allait enfin, sans un mot de plus.

XI

L’après-midi, au milieu de la nombreuse marmaille de son square, le père Trébuc n’avait guère le temps de s’abandonner à des pensées suivies. Trop d’incidents sollicitaient sa présence, tantôt à gauche, tantôt à droite, ici, là-bas, ici de nouveau, puis plus loin. Tantôt il revoyait, après maladie, une mère qui poussait deux jumeaux dans la même voiture, et il s’intéressait poliment aux explications qu’on lui fournissait. Tantôt il morigénait une nourrice qui, toute à la lecture du _Petit Parisien_ ou du _Moniteur du Puy-de-Dôme_, ne remarquait pas que son nourrisson, le cul à terre à dix mètres d’elle, suçait des cailloux. Ou bien il ramassait un morceau de papier graisseux. Ailleurs, il essayait de tirer les vers du nez à un individu qui lui semblait suspect.

--Faut ouvrir l’œil! disait-il. Sans ça, maldonne. Il y a des saligauds qui ne respectent rien.

Avec tant de soucis, le père Trébuc ne pouvait pas tourner sans cesse dans sa tête l’idée du bonheur menacé de sa Mousseline. Quand il la ressassait, il y ajoutait quelque espoir ou quelque crainte dont l’effet détruisait toutes ses réflexions précédentes.

--Au fond, se dit-il, après avoir contemplé la ronde joyeuse de quatre fillettes qui s’instruisaient à planter des choux de manières étranges mais en chantant, au fond rien ne prouve que Monsieur Daix soit en danger. Il en a vu de plus dures. Tout manchot qu’il est, ce pauvre garçon, il est plus solide qu’on ne pense.

--Bonjour, père Trébuc!

C’était une gamine d’environ trois ans qui tranchait l’optimisme naissant du père Trébuc.

Il se baissa, lui tapota la joue.

--Bonjour, Gigi.

Et il se releva, cherchant des yeux la maman de Ginette.

Sur un banc, à quelques pas, assis les cuisses écartées, le buste penché en avant, les coudes aux genoux et les mains pendantes, un homme d’une trentaine d’années, modestement vêtu, regardait la scène.

--Où est ta Maman? demanda le père Trébuc.

--L’est pas là, répondit la gamine.

--Monsieur! fit l’homme du banc.

Le père Trébuc s’approcha, salua.

--Va jouer, dit l’homme à la gamine qui s’approchait aussi.

Puis, au père Trébuc à mi-voix:

--Il ne faut pas lui parler de sa mère, Monsieur.

Le père Trébuc attendait.

--Elle est partie, dit l’homme, d’une voix blanche.

Il hésitait. Il ajouta:

--Vous comprenez, il vaut mieux que la petite ignore.

Le père Trébuc ne trouvait rien à dire. Il demanda:

--Vous êtes le père sans doute?

--Oui, dit l’autre. Comme c’est aujourd’hui mon jour de repos, j’ai mené la petite au jardin. Les autres jours, je l’ai mise à la crèche. Heureusement, elle est sage. Elle croit que sa mère est allée à la campagne, chez mes parents.

Il donnait ces détails d’une voix plus ferme.

--Y a des malheurs partout, dit le père Trébuc, qui était fort embarrassé.

--Elle avait des idées de grandeur, continua l’homme. Tant que la gosse n’était pas née, ça marchait encore à peu près. Pour gagner plus, je faisais des écritures, le soir, à la maison, pendant qu’elle dormait. Seulement, depuis la naissance de la petite, ça ne suffisait plus. Ça coûte cher, un enfant, aujourd’hui. Il faut se restreindre sur le reste. Et puis, il fallait promener la gosse. Nous ne pouvions pas payer une bonne. Alors, elle est partie.

Le buste penché en avant, coudes aux genoux, mains pendantes et tête basse, il avait achevé de conter sa misère. De plus en plus embarrassé, le père Trébuc lui serra l’épaule amicalement.

--Courage! dit-il. Vous avez la gosse, c’est une chance.

--Oui, oui, répondit l’homme, sans enthousiasme.

--Allons, au revoir! conclut le père Trébuc. Je vous laisse. Le service, vous comprenez? Courage!

Et il s’éloigna de cet homme qu’il ne savait pas consoler.

Le père Trébuc pensait à sa Mousseline.

--Celle-là, se dit-il, je suis bien tranquille, et son mari pourra tout de même être bien tranquille: elle ne partira pas. C’est sa mère crachée, et de la fidélité bon teint, et du cœur. Rien de ces mijaurées qui en veulent plus qu’elles ne peuvent.

Encore une fois, le père Trébuc se félicitait d’avoir élevé sa fille comme il l’avait élevée. Et, sans le souci de monsieur Daix malade, il se serait estimé pleinement satisfait.

XII

A six heures, la mère Trébuc avait l’_Intransigeant_ de monsieur Daix dans la loge. Mais elle ne le monta pas.

Elle avait réfléchi, longuement réfléchi. Une seule excuse la soutenait:

--Puisque Madame Loissel dit que je peux le faire, je peux le faire.

Mais elle résistait, à cause du père Trébuc, à qui jamais elle n’avait su rien cacher, ou presque rien. Et il s’agissait d’une démarche trop grave pour que la mère Trébuc ne se dépêchât pas de tout avouer à son mari.

Elle aurait pu d’abord aller le consulter. De la rue Legendre au square des Batignolles, il n’y a pas si loin: cinquante mètres de rue Boursault à parcourir, pas davantage. Seulement, le père Trébuc défendait que sa femme allât le distraire de son service, sous quelque prétexte que ce fût.

--Service, service, disait-il.

Vieux soldat, il ne plaisantait pas là-dessus.

D’autre part, la mère Trébuc hésitait encore quand elle eut enfin l’_Intransigeant_, de la troisième édition, dans sa loge. Monsieur Daix avait en effet demandé à madame Loissel qu’on lui montât le journal dès qu’on l’aurait reçu. Et la mère Trébuc se disait que Mousseline, sortant à six heures de son bureau, ne rentrerait pas à la maison avant six heures et quart.