Mousseline: roman

Part 1

Chapter 13,662 wordsPublic domain

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BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDRE

MOUSSELINE

ROMAN

AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE

7, RUE DELAMBRE, 7

1924

VINGTIÈME MILLE

MOUSSELINE

DU MÊME AUTEUR:

VERS:

_Le Fer et la Flamme_ (1919. Librairie PERRIN.) _Fleurs du Désert_ (1921. A. MESSEIN.)

ESSAIS:

_Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne. (1924. E. MALFÈRE.) _Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (1921. A. MESSEIN.)

ROMANS:

_Mienne._ (1923. E. MALFÈRE.) _Le Chèvrefeuille._ (1924. N. R. F.) _Monsieur Jules._ (1924. ALBIN MICHEL.)

TRADUCTIONS:

JEAN SECOND: _Le livre des Baisers_. (1922. E. MALFÈRE.) JOACHIM DU BELLAY: _Les amours de Faustine_. (1923. IBID.) MUSÉE: _La touchante aventure de Héro et Léandre_. (1924. IBID.) ATHÉNÉE: _Le chapitre treize_. (1924. IBID.) RUFIN: _Epigrammes_. (1922. A. MESSEIN.) SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_. (1922. Ed. CHAMPION.) ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman. (1912. FONTEMOING.) -- _Allah veuille!_ roman (1924. E. FLAMMARION.)

EN PRÉPARATION:

_Le pays de tous les mirages_, essai. _Vie de Socrate._ _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._ _Poésies complètes, de_ MÉLÉAGRE. _Daphnis et Chloé_, traduction. _L’Algérienne_, roman (E. MALFÈRE.) _L’Églantine_, roman. (N. R. F.) _Samothrace_, roman (ALBIN MICHEL.)

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BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDRE

MOUSSELINE

--ROMAN--

--«J’ai tout donné pour rien.» THÉOPHILE GAUTIER

AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE 7, RUE DELAMBRE, 7

1924

Vingtième mille.

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré:

10 exemplaires sur Chine, numérotés de 1 à 10. 30 exemplaires sur Madagascar, numérotés de 11 à 40. 30 exemplaires sur Hollande, numérotés de 41 à 70. 30 exemplaires sur Lafuma, numérotés de 71 à 100. 50 exemplaires sur papier Saumon (Hors commerce). 1000 exemplaires en édition originale, sous couverture blanche.

A LA MÉMOIRE

DE

HENRY CÉARD

POÈTE ET ROMANCIER (1851-1924)

EN TÉMOIGNAGE D’UNE ADMIRATION ET D’UNE GRATITUDE QU’IL EMPORTA SANS LE SAVOIR

MOUSSELINE

--«J’ai tout donné pour rien.» THÉOPHILE GAUTIER

I

Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté, en homme consciencieux qui sait comment il doit se tenir, même si on ne l’observe pas.

--Service, service, répondait-il aux amis qui le taquinaient là-dessus.

Et, chaque fois qu’il leur opposait cette réponse, il se rappelait qu’il avait connu un service plus dur et une discipline plus rigoureuse. Et, d’un geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, les trois médailles qui paraient sa tunique: celle de Madagascar, celle de Chine, et la plus précieuse, la dernière gagnée, la Militaire. Un tel pavois signifiait assez que le père Trébuc, ancien sergent d’infanterie de marine, conservait sans peine une allure martiale sous son uniforme de gardien de square. Quiconque en effet porta l’ancre fameuse au col de sa capote, en demeure à jamais marqué d’un cachet particulier.

Entre tous les gardiens du square des Batignolles, on distinguait à première vue le père Trébuc. Lui seul avait cette façon de marcher lentement, mais avec une correction parfaite, et sans paraître s’acquitter d’une corvée, de la grille du chemin de fer au Commissariat de police ou du Pont Cardinet à la station des autobus, en contournant l’inévitable kiosque à musique.

--Belle journée, père Trébuc! disait en passant l’abbé Peluge, vicaire de Sainte-Marie, toujours pressé.

--Belle journée, répondait le père Trébuc, en levant la main vers son képi.

Depuis que tant de gens lui répétaient depuis tant d’années de semblables paroles, il ne se mettait guère en frais de conversation. Il se contentait d’être poli pour tout le monde. N’était-il pas en somme, dans ce jardin public, au service de tout le monde?

Il ne sortait de sa réserve que devant M. le Commissaire, qui aimait à l’interroger parfois sur ses campagnes, et devant certains locataires de sa maison.

Ce matin-là, précisément, le locataire du premier ouvrait le portillon du square au moment que le père Trébuc, arrivé au Pont Cardinet, allait faire demi-tour.

--Belle journée, père Trébuc!

--Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.

--C’est le printemps!

--Dame, oui, Monsieur Forderaire. Nous avons déjà toutes nos feuilles.

Il montrait d’un grand geste la masse des arbres, comme si elle lui appartenait.

Monsieur Forderaire s’était arrêté. Il assujettit son binocle et regarda le père Trébuc.

--On dirait que ça vous rajeunit, fit-il, tout ce printemps de votre domaine.

--Hé! je ne refuserais pas.

--Vous n’êtes pas si vieux, père Trébuc?

--Les deux cinq, Monsieur, ça commence à compter.

--Vous voulez rire?

Monsieur Forderaire, prêt à rompre, assujettissait derechef son binocle.

--Madame Forderaire va bien? demanda le père Trébuc. Mademoiselle Suzanne aussi?

--Très bien, très bien, père Trébuc. Tous mes remerciements.

--Allons, tant mieux.

--Au revoir, père Trébuc.

--Au revoir, Monsieur.

Le père Trébuc leva la main vers son képi. Un instant immobile, il regarda le passant qui s’éloignait.

--Il est plus jeune que moi, songeait-il.

Puis, à mi-voix:

--Sa fille a le même âge que la mienne.

Et il sourit, car il souriait toujours quand il pensait à sa fille.

Un train de banlieue, roulant à ses pieds dans la tranchée sonore de la rue de Rome, soudain siffla. Réveillé, le père Trébuc se remit en marche, lentement, les mains derrière le dos, la tête droite. Direction: le kiosque à musique.

II

Si, ce matin-là, le père Trébuc se sentait tout content des premières tiédeurs de l’année, en homme qui est contraint de vivre dehors sans jamais s’occuper de l’état du ciel, madame Trébuc maugréait contre ces premières chaleurs d’avril.

--Me voilà déjà trempée! disait-elle en ramassant sa pelle et sa brosse, et je ne suis qu’au palier du troisième!

Cependant elle s’effaçait, pour laisser descendre la femme de chambre du quatrième à droite.

--Sûr, dit la femme de chambre, que c’est pas drôle tous les jours, d’être concierge.

Elle se croyait évidemment d’un rang supérieur. Mais la mère Trébuc, qui n’aimait pas qu’on la nommât la mère Trébuc, n’aimait pas non plus qu’on la plaignît. Elle se redressa.

--Mademoiselle Jeanne, dit-elle, c’est jamais drôle de travailler à la sueur de son front. Mais je vais vous dire une chose, parce que vous êtes jeune: c’est pas plus drôle de balayer les escaliers que de vider le pot de chambre de Madame, ou de mener la Choute à ses petites ordures.

Mademoiselle Jeanne menait en effet la Choute de sa maîtresse où disait la mère Trébuc. Elle ne riposta point.

--Vous fâchez pas, Mame Trébuc.

--Je me fâche pas, je vous réponds.

Penaude, l’autre fila, poussant la Choute d’un coup de pied. C’est qu’elle était l’obligée de la mère Trébuc, qui fermait les yeux sur les déportements nocturnes de la jeune femme de chambre du quatrième à droite.

Il avait suffi de la maladresse de cette Jeanne pour que la mère Trébuc cessât de maugréer contre sa tâche.

En réalité, elle n’était point paresseuse. Elle méprisait les gens qui gagnaient leur vie on ne sait trop comment, ou plutôt on sait trop comment, car une concierge sait presque tout. Néanmoins, elle n’était pas méchante. Aussi ne s’attardait-elle guère aux mauvaises pensées.

--Les affaires d’autrui... avait-elle coutume d’émettre, quand la tentation était excessive. Et elle n’achevait pas son indulgente sentence. Elle savait que la vie est difficile, et qu’il est difficile de demeurer honnête. Mais elle n’excusait pas ceux qui succombent.

--Les affaires d’autrui...

La mère Trébuc ne s’inquiétait que des siennes, qui étaient d’abord celles de sa fille.

Au fait, sa fille n’était pas encore descendue.

--Quelle heure est-il? se demanda la mère Trébuc. Sacrée gamine! Elle s’est peut-être rendormie?

Mousseline avait sa chambre au sixième étage, la loge de la concierge n’étant que d’une pièce. La mère Trébuc, en hâte, monta.

Mais Mousseline ne dormait point. Du bout du couloir, on entendait une voix fraîche qui chantait la scie à la mode:

--_Dans la vie faut pas s’en faire;_ _Moi, je n’ m’en fais pas..._

La mère Trébuc ouvrit la porte: debout à sa fenêtre qui donnait sur la rue, Mousseline, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres peintes, Mousseline tranquillement se polissait les ongles.

--Eh bien, Moumousse! fit la mère. Et ton bureau?

--J’y vais, Maman.

--Tu tournes, tu retournes, et tu ne pars pas.

--Mais, Maman, il n’est que neuf heures moins vingt.

--Tu es sûre?

--Tiens, vois.

Et elle haussa sous le nez de sa mère la petite montre de métal doré qu’elle portait en bracelet.

--Bon, bon, dit la mère Trébuc rassérénée, mais ne t’amuse pas.

--Là, je les mets.

Mousseline rangea le polissoir, se regarda une dernière fois dans la glace de sa table de toilette, se planta devant sa mère, lui posa les mains sur les épaules, et, très tendre:

--L’est belle, ta fille?:

La mère éclata de rire, pour ne pas avouer.

--Allons, dépêche-toi, grande gosse! conclut-elle en dénouant l’étreinte.

Et Mousseline se dépêcha, non sans reprendre aussitôt une autre chanson, qui chantait que c’est jeune et que ça ne sait pas, tandis que la mère Trébuc souriait d’aise.

III

Un gardien de square a dans la matinée assez de loisirs pour s’abandonner à toutes les réflexions qui peuvent le solliciter au hasard de sa promenade monotone. Le père Trébuc, lui, n’étant plus jeune et ayant voyagé, ruminait de préférence des souvenirs.

Ses souvenirs! Ils n’intéressaient presque plus que lui. C’était une autre raison pour qu’il s’y attachât. Longtemps, il les avait ravivés devant des camarades, chez le marchand de vins de la rue Boursault, à l’heure de l’apéritif, ou le soir, dans la loge étroite de la rue Legendre, pour des amis venus prendre le café ou pour les domestiques de la maison qui l’écoutaient habilement. Madagascar et la Chine intéressaient les gens autrefois, avant 1914. Lorsqu’on vivait en paix et qu’on était assuré de ne pas connaître ces jours de 1870 déjà si lointains, si nébuleux, si préhistoriques, on considérait avec respect le père Trébuc qui s’était battu contre des sauvages, qui avait tiré des coups de fusil, donné l’assaut à l’arme blanche, brûlé des villes, et commis maintes autres prouesses dont on s’égayait sans insister, à cause des enfants. Mais, depuis 1914, le prestige du père Trébuc avait disparu. Le père Trébuc s’en rendait compte. Il ne parlait plus de ses guerres. N’ayant fait que celles-là, malgré son regret d’être né trop tôt, il ruminait tout seul ses souvenirs démodés. Ils étaient de sa jeunesse. Le père Trébuc n’en exhalait pourtant aucune amertume.

--C’est vrai que ça me rajeunit, tout ce printemps, songeait-il après le passage de monsieur Forderaire, qui le taquinait sans aigreur à chaque rencontre.

Tant de romances ont fait rimer printemps avec vingt-ans! Inévitablement, le père Trébuc se revoyait tel qu’il était à sa vingtième année.

Sa vingtième année? Comment ne lui en souviendrait-il pas? Le père Trébuc, qui était alors pour tout le monde le gars Ernest, avait fait alors, comme tout le monde, le voyage de Paris. L’exposition Universelle de 1889, le Champ de Mars avec ses magnifiques palais éphémères, la Tour Eiffel dont il avait rapporté chez lui une réduction en plomb argenté qu’il possédait encore, comment pourrait-il oublier que ces merveilles avaient tout à coup dirigé sa vie?

Trois mois auparavant, en effet, un gros chagrin...

--Belle journée, père Trébuc!

--Belle journée.

Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, tenait en laisse la Choute de sa maîtresse. Elle s’arrêta, interrompant les souvenirs du père Trébuc, parce que la petite chienne reconnaissait le concierge et lui sautait aux jambes.

--Choute! Veux-tu!

Elle tirait sur la laisse.

--Hé! s’écria le père Trébuc, débonnaire et guilleret. C’est le printemps, Mademoiselle Jeanne.

Elle eut un large sourire. Puis, minaudant:

--Vous allez dire encore des bêtises?

--Vous préférez qu’on en fasse?

--Voulez-vous!

Elle feignait d’être offensée. Mais la petite chienne l’entraînait. Le père Trébuc n’eut pas le temps de poursuivre. Il venait aussi d’apercevoir sa fille qui arrivait, prompte, légère, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres rouges, les yeux francs, l’air décidé.

Tous les matins, Mousseline embrassait son père avant de partir pour son bureau. Tous les matins, il l’attendait au portillon du square qui s’ouvre près de la station des autobus.

--Bonjour, la Fille.

--Bonjour, Papa.

--Ça va?

--Ça va. Toi aussi?

--Ça va.

Presque jamais ils n’en disaient davantage. Presque toujours, au même instant, un moteur se mettait à ronfler, et le contrôleur, sortant du poste, criait:

--Allons, père Trébuc! Quand vous voudrez!

Deux baisers. Deux adieux. Mousseline bondissait sur la plate-forme de l’autobus. Un coup de timbre. La voiture démarrait. Mousseline était partie.

Le père Trébuc la suivait de yeux, et rentrait dans son square.

IV

Parmi tous ses locataires, la mère Trébuc avait une estime plus profonde pour madame Loissel, qui n’occupait qu’une chambre au sixième.

Madame Loissel portait en hiver un manteau de loutre très fatigué et, quand la saison l’y obligeait enfin, des robes qui avaient apparemment été des robes d’un certain prix. Mais, comme les souvenirs du père Trébuc, les robes de madame Loissel étaient fort démodées. Et l’on s’étonnait qu’ainsi vêtue madame Loissel ne semblât pas grotesque. Est-ce à cause de ses yeux douloureux? Elle imposait, bien qu’elle ne fût pas fière.

Jadis,--elle disait jadis, elle ne disait pas autrefois,--elle avait été une femme heureuse. Avec son mari et son fils, elle avait habité au premier étage de cette maison où elle n’occupait plus qu’une chambre au sixième,--la chambre de sa cuisinière de jadis. Le mari avait réalisé une fortune suffisante pour que le fils n’eût rien à craindre d’un avenir qui s’annonçait facile. Mais le fils, mobilisé dès le troisième jour de la guerre, était tombé à Morhange. Découragé, le père avait négligé ses affaires, vendu son fonds, et, touché au plus vif, renonçant à tout, était mort finalement quand il sut que la révolution russe lui arrachait la quasi totalité de ses revenus. Mal conseillée au milieu de sa peine, madame Loissel se trouva soudain ruinée, ou peu s’en faut, et seule. Elle continua de vivre sans comprendre comment ni pourquoi. Elle ne parlait jamais de son bonheur anéanti. Elle évitait les autres locataires, dont elle n’attendait rien. Elle ne faisait exception que pour monsieur Daix, qui s’était battu pendant trois ans et n’avait rapporté de la guerre que l’un de ses bras.

Avec la mère Trébuc, qui l’avait connue au temps de sa splendeur, elle causait aussi volontiers, parce que la mère Trébuc était une brave femme, honnête et serviable.

Tous les jours, quand elle montait au sixième pour mettre de l’ordre dans la chambre de sa fille, la mère Trébuc frappait à la porte de madame Loissel. Elle s’offrait. Il était rare que madame Loissel refusât de lui laisser faire son marché: la mère Trébuc s’offrait avec trop d’obligeance à la fois et de discrétion.

La mère Trébuc avait-elle une arrière-pensée et peut-être, par avance, de la gratitude? Elle n’oubliait pas, bien qu’elle ne s’en ouvrît à personne et surtout pas à sa Mousseline, que madame Loissel lui avait dit, un jour:

--Votre fille, Madame Trébuc, est une perle. Elle mérite de trouver un bon mari. Et elle le trouvera, car elle le mérite.

La mère Trébuc avait rougi de plaisir. Madame Loissel avait ajouté:

--Savez-vous le mari qu’il lui faudrait? Il lui faudrait Monsieur Daix.

--Monsieur Daix!

C’était le mutilé du cinquième, un garçon timide et modeste, sans famille, mais d’une situation trop haute pour qu’il épousât la fille d’une concierge et d’un gardien de square.

La mère Trébuc s’était récriée.

--Et pourquoi donc? avait riposté madame Loissel. Il est employé de banque? Mais votre fille est Mademoiselle Trébuc, dactylographe.

La mère Trébuc avait encore protesté, mais plus mollement.

Dès lors, chaque fois qu’elle songeait que sa fille se marierait à son tour, elle se la représentait au bras de monsieur Daix, Madame Daix, habitant au cinquième.

--Oui, mais, se disait-elle, je ne pourrais plus rester concierge dans leur maison.

Or, le mardi, monsieur Daix passait la soirée chez madame Loissel. Et la veille de ce jour-là, comme elle était d’elle-même revenue sur ce mariage possible, madame Loissel avait promis à la mère Trébuc d’essayer de tâter le terrain, pour voir.

Quand, ce matin-là, après le départ de sa fille qu’elle avait hâté, et la chambre remise en ordre comme tous les matins, elle frappa ses deux coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc éprouva que son cœur battait violemment.

V

La mère Trébuc n’avait pas dit à son mari que madame Loissel se proposait de sonder monsieur Daix. Elle voulait réserver la surprise, au cas de réussite. Mais le père Trébuc n’ignorait pas que madame Loissel, qui avait eu tant de beau monde autour d’elle, leur faisait l’honneur de juger que monsieur Daix, jeune homme plein de distinction, pouvait épouser leur Mousseline, fille de concierges. Et le père Trébuc, flatté, se serait mis en quatre pour madame Loissel, par gratitude.

Flatté, le père Trébuc? Il était donc orgueilleux? Peut-être, mais plutôt satisfait, satisfait comme un homme qui a travaillé consciencieusement et dont on reconnaît à la fin les efforts. Son père à lui n’était qu’un simple pêcheur de Portrieux, mort en sabots dans son trou de Bretagne. Mais lui, fils de pêcheur était devenu, après maints voyages aux colonies, un fonctionnaire de la capitale. Et sa fille à lui, sa Mousseline, dactylographe chargée de la correspondance chez un gros marchand de tissus de la rue Gaillon, qui ne l’eût prise pour une demoiselle de Paris, comme les autres? Elle gagnait de bons mois; elle était sérieuse et gentille; elle portait bien la toilette; et que souhaiterait de plus un jeune homme qui cherche une femme?

Tous les matins, en la regardant qui bondissait sur la plate-forme de l’autobus, le père Trébuc était satisfait. Et il songeait que son père et sa mère à lui auraient été satisfaits aussi et voire stupéfaits, devant la petite-fille que sa femme et lui leur avaient donnée. Et il ne glissait à l’orgueil que lorsqu’il songeait qu’une dame comme madame Loissel pouvait concevoir pour Mousseline un mariage néanmoins plus beau que ce qu’il osait quelquefois espérer.

--Et pourquoi non?

C’était la question perfide qu’il se posait.

Il ne l’acceptait pourtant pas sans en discuter. Évidemment, il savait que, depuis la guerre, les filles à marier étaient plus nombreuses que les garçons, et que les garçons, recherchés à leur tour, n’avaient que l’embarras du choix. Objection grave, car il est certain qu’en ces temps de vie chère, les garçons choisissaient les filles qui amènent au ménage autre chose que leur gentillesse.

Alors le père Trébuc hésitait, doutait, se dépitait.

--De mon temps... songeait-il.

Et il soupirait sous l’épaisse verdure des arbres de son square, où il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.

De son temps, on s’épousait d’abord par amour. Combien n’avait-il pas eu de camarades qui ne s’étaient souciés que d’amour? Et lui-même, le père Trébuc...

--Laissons! se disait-il. Y a maldonne. Je m’occupe de ma fille.

N’avait-elle pas de quoi plaire à ce Monsieur Daix? Ou désirait-il une femme dans le genre de mademoiselle Lucienne Coupaud, qui devait se marier le 28 avril avec un monsieur qu’on disait fort riche, et qui venait la prendre tous les jours en taxi pour courir les dancinges, où d’ailleurs il l’avait rencontrée?

--Imbécile! pensait le père Trébuc.

Puis, plutôt, il plaignait ce malheureux qui se jetait au-devant de l’infortune. On ne lui avait donc pas dit que monsieur Coupaud, locataire du troisième à droite, représentant de commerce si souvent absent, avait découvert une nuit, en rentrant de Boulogne, un homme mort dans le lit de madame Coupaud, et madame Coupaud et la petite Lucienne, toutes deux en chemise, qui pleuraient d’angoisse au pied du lit? De quoi madame Coupaud, saisie par la fièvre, était morte peu de temps après, bien que ce n’eût pas été la première fois qu’un larron couchât dans le lit conjugal. Et voilà qu’un gendre n’avait pas peur d’être, comme le beau-père, cocu jusqu’à la gauche?

Rien de tel à craindre pour celui qui épouserait Mousseline. Elle ne courait pas les dancinges, elle.

--Il ne manquerait plus que ça! pensait le père Trébuc, non sans qu’un éclair de menace lui ouvrît brusquement les yeux.

Mais il souriait aussitôt, comme à regret d’une si noire pensée.

--Mousseline...

Mousseline était une brave fille, ayant de qui tenir. Dans le quartier, nul qui le niât. Le père Trébuc le savait, et que certains pères en étaient jaloux, et il souriait.

VI

Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, avait raison: le métier de concierge n’est pas drôle.

A peine avait-elle frappé ses deux coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc, tout émue, s’arrêta: on l’appelait.

--... dame la concierge!

Elle ouvrit la fenêtre de la cour et, penchée:

--Je descends, répondit-elle.

Elle s’excusa auprès de madame Loissel, qui attendait sur le seuil de sa chambre.

--C’est le chauffeur de Monsieur Marsouet. Je reviens tout de suite, Madame Loissel. Pardonnez-moi.

Devant la loge, deux hommes guettaient l’arrivée de la concierge: le chauffeur, et monsieur Marsouet, petit, gras, engoncé dans un lourd raglan, le visage replet et glabre.

La mère Trébuc salua monsieur Marsouet avec déférence.

--Monsieur le Sénateur, pardonnez-moi, je...

--Pas de mal, mère Trébuc, pas de mal, dit monsieur Marsouet.

Il parlait en avalant ses phrases courtes, comme s’il n’avait le temps de s’exprimer ni mieux, ni moins vite.

--Besoin de vous, dit-il.

--A votre disposition, Monsieur le Sénateur.

Et elle s’effaçait pour laisser entrer monsieur Marsouet et son chauffeur.

Le chauffeur posa sur la table une petite caisse de bois. Monsieur Marsouet se décoiffa.

--Un ciseau, mère Trébuc, commandait-il. Un ciseau et un marteau, je vous prie.

D’un tiroir du buffet, la mère Trébuc ramena les outils l’un après l’autre. Le chauffeur, s’en emparant, commença de faire sauter le couvercle de la boîte.

--Un plat, commanda derechef monsieur Marsouet.

La mère Trébuc obéit.

La caisse était pleine d’huîtres. La mère Trébuc regardait.

--C’est du nanan, ça, hein! dit le sénateur.

Et il se mit à compter lui-même les huîtres qu’il dressait sur le plat.

La mère Trébuc ne disait rien.

Le crâne de monsieur Marsouet, incliné, luisait, rose au milieu d’un croissant de cheveux blancs coupés ras.

--... quatorze, quinze...

Le chauffeur sortit.

--... vingt-deux, vingt-trois... Monsieur Baquier est chez lui? demanda monsieur Marsouet.

--Monsieur, Madame et Mademoiselle sont là-haut, oui, Monsieur le Sénateur.

--... trente, trente et un... La Choute a fait sa promenade?

--Elle y est justement, Monsieur le Sénateur.

--Bon, bon... Trente-cinq et trente-six... Voilà pour vous, mère Trébuc.

Haussant le plat, il le tendit à la mère Trébuc. Elle remercia du mieux qu’elle put, répétant les Monsieur-le-Sénateur avec complaisance.

--Bon, dit le sénateur. Là-dessus, mère Trébuc, au revoir. Je grimpe.