Part 4
Pour s’essuyer le front, il déboutonna son manteau et tira un mouchoir de la poche de son pantalon. Le plastron de la chemise brilla sous le gaz de la lyre: le petit locataire du quatrième était en smoquin.
La mère Trébuc s’avança:
--Asseyez-vous donc, Monsieur Jaulet.
Il s’assit, sa boîte à violon entre les jambes. Le père Trébuc restait debout. Alors, comme s’il se jetait à l’eau, monsieur Jaulet déclara d’un trait:
--Monsieur Trébuc, j’ai l’honneur de vous demander la main de Mademoiselle votre fille.
XVIII
Comme le père Trébuc demeurait interdit, monsieur Jaulet, que son premier effort avait délivré, releva la tête. Il ne craignait plus rien. Puisque le père Trébuc ne l’avait pas jeté dehors sans délai, que pouvait craindre le jeune musicien? Pour se donner une contenance, il assura sa boîte à violon entre ses jambes.
Mais le père Trébuc, tout surpris d’abord par cette démarche véritablement inopinée, ne tarda pas à retrouver son sang-froid. Il avait bien entendu. On lui demandait la main de sa fille, selon les formes, ainsi que cela se pratique dans les romans que lisait sa fille. Oui, mais qui la lui demandait? Celui dont il avait rêvé ne demandait rien, ou du moins ne demandait rien encore, et un prétendant, que l’on n’avait pas prévu, brouillait soudain les cartes.
--Maldonne! pouvait se dire le père Trébuc, mais il ne pouvait trancher la question sur-le-champ.
Sentant que l’heure était grave, la mère Trébuc se taisait. Elle laissait à son mari la responsabilité des décisions importantes. Son mari n’agissait jamais à la légère.
Aussi le père Trébuc, après avoir remercié de l’honneur qui était pour lui, disait-il, et remercié assez longuement parce qu’il cherchait une réponse convenable, finit-il par déclarer:
--Vous comprenez, Monsieur Jaulet, c’est à voir.
Le petit locataire du quatrième devenait un personnage. Jusque-là, le père Trébuc et la mère Trébuc, concierges, ne s’étaient guère occupés de lui. Il n’avait pas à leurs yeux d’autre qualité que celle de pensionnaire des Mujol. Il ne recevait presque pas de courrier, il saluait chaque fois qu’il passait devant la loge avec sa boîte à violon sous le bras, il rentrait toutes les nuits vers une heure, il était en somme un inconnu. Or il voulait épouser Mousseline. Ou, mieux, il sollicitait la main de mademoiselle Trébuc. Du coup, il cessait d’être le petit locataire du quatrième.
--Je gagne bien ma vie, commença-t-il d’expliquer. Le travail ne manque pas, et je n’ai pas peur du travail.
--Qu’est-ce que vous faites? dit le père Trébuc.
Monsieur Rodolphe Jaulet répondit qu’il était violoniste. Le matin, il enseignait des élèves en ville, et jouait dans les églises, aux messes de mariage ou d’enterrement. L’après-midi, il tenait sa partie à l’orchestre d’un grand hôtel des Champs-Élysées où l’on dansait de 4 1/2 à 6 1/4. Le soir, il jouait dans un cinéma du Boulevard Barbès, ou bien chez des particuliers, au cachet, comme ce soir par exemple, où il devait jouer chez des Péruviens très riches de l’avenue Kléber.
Monsieur Jaulet avait la parole facile, dès qu’il était en train. Le père Trébuc s’appliquait à garder son sang-froid, pendant que le violoniste débitait ses explications.
--Que voulez-vous? dit monsieur Jaulet. J’ai raté le Conservatoire.
S’aperçut-il qu’il commettait une faute? Il ajouta:
--Je n’avais pas de piston.
Mais le père Trébuc semblait se refroidir. Et le jeune homme ajouta précipitamment:
--N’empêche qu’il y a des premiers prix du Conservatoire qui se contentent d’être embauchés pour l’apéritif du Café Terminus et qui ne gagnent pas ce que je gagne.
--Quel âge avez-vous? répliqua le père Trébuc sur un ton de juge, car il avait eu le temps de réfléchir.
--Dix-neuf ans.
--Combien?
--Dix-neuf ans, dans deux mois.
--C’est ce que je pensais, avoua la mère Trébuc, qui regretta d’avoir pensé tout haut.
--Vous êtes jeune, dit le père Trébuc avec sévérité.
Monsieur Jaulet perdit de son assurance.
--Dix-neuf ans! répétait le père Trébuc. Mais vous n’avez pas fait votre service!
--Pas encore.
--Et vous voulez vous marier?
--Mais oui, Monsieur Trébuc. Le service, ce n’est rien. D’abord, il sera peut-être bientôt réduit à un an. Ensuite, je le ferai dans la musique. Un député socialiste, chez qui je vais jouer quelquefois en soirée, m’a promis...
--Vous en avez de bonnes, coupa le père Trébuc. Vous dites que le service, ce n’est rien?
Et, se tournant vers sa femme:
--Tu l’entends? Il dit que le service, ce n’est rien!
Prudente, la mère Trébuc hocha la tête.
Mais le père Trébuc s’était entièrement ressaisi. De son geste familier, il chercha sur sa poitrine la place de ses trois médailles. Il ne les avait pas, car il ôtait sa tunique en rentrant à la maison, la journée achevée, et il endossait une veste de mécanicien, toujours très propre.
--Ce n’est rien! répéta-t-il.
De nouveau tout rouge, le jeune homme entrevit sa défaite.
--Je me suis mal exprimé, Monsieur Trébuc, prononça-t-il, la gorge sèche. Je...
--Attendez, dit le père Trébuc.
Et il se dirigea vers l’armoire à glace qui ornait le fond de la loge.
Monsieur Jaulet n’insista pas. Ce répit que lui donnait le père Trébuc, le sauverait-il? Plus gêné que jamais par sa boîte à violon, le petit locataire du quatrième espérait-il reprendre l’avantage? Il suivait des yeux le père Trébuc, que sa femme aussi suivait des yeux.
XIX
Le père Trébuc avait tiré de l’armoire à glace, d’entre les piles de linge, un écrin de carton fané.
--Franc jeu! dit-il en revenant, et cartes sur table!
Et il posa l’écrin devant monsieur Jaulet.
--Regardez, dit-il.
Monsieur Jaulet ouvrit l’écrin, et vit une médaille d’argent, qui était à l’effigie de Napoléon III Empereur, et dont le ruban, d’un blanc jauni, portait au centre d’une espèce d’X un oiseau noir tenant des serres et du bec un serpent.
Le jeune homme regarda le père Trébuc. Le père Trébuc souriait.
--Vous ne savez pas ce que c’est?
--J’avoue que...
--Bien sûr, vous êtes trop jeune. Je vais vous dire: c’est la médaille du Mexique.
--Vous ne la mettez pas, celle-là, il me semble? observa monsieur Jaulet.
Le père Trébuc éclata de rire.
--Ah! non, pas celle-là. Vous ne voudriez pas, tout de même! La campagne du Mexique? Y a maldonne, je ne suis pas si vieux. Vous me trouvez si vieux, Monsieur Jaulet?
--Ma foi, Monsieur Trébuc, je ne suis pas très fort en décorations.
--Mais c’est de l’histoire, Monsieur Jaulet, c’est de l’histoire!
Il riait, mais il se calma.
--Écoutez, je vais vous dire: cette médaille, c’est le père de Madame Trébuc qui l’a gagnée.
--Il était à la prise de Puebla, dit la mère Trébuc qui se redressa.
--En 1863, précisa le père Trébuc.
Et la mère Trébuc:
--Le 17 mai.
Ouvrant de grands yeux, le jeune homme montra du moins qu’il admirait. Il se pencha sur la médaille pour la regarder avec plus d’attention.
Cependant, le père Trébuc avait décroché du portemanteau sa tunique.
--Bon, dit-il. Regardez les miennes, à présent. Celle-là, avec les raies bleues et vertes, et la République pendue, c’est celle de Madagascar. La date, vous la voyez, elle est au milieu de ces feuilles de chêne: 1895.
--Elle est belle, murmura le jeune homme.
Le père Trébuc continua:
--Celle-là, avec ses raies vertes et jaunes dans l’autre sens, vous voyez aussi ce que c’est. Vous n’avez qu’à regarder la médaille et l’agrafe du ruban, vous voyez: Chine, 1900-1901. Et enfin celle-là.
--Je la connais, s’écria le jeune homme: c’est la Médaille Militaire.
--Eh bien, Monsieur Jaulet, si j’ai ces trois médailles, moi qui vous parle, c’est parce que le père de Madame Trébuc a eu la médaille du Mexique.
Il s’arrêta, savourant le plaisir d’être écouté. Puis, sérieux:
--Oui, je vais vous dire, parce que vous ne comprenez pas. Comprenez bien, Monsieur Jaulet. A votre âge, non, j’avais quelques mois de plus, mais n’importe, je n’avais pas tout à fait vingt ans, je n’étais pas riche. Je pêchais le poisson avec mon père, à Portrieux, en Bretagne, car je suis Breton, vous savez. Et puis, un jour, comme ça, tout d’un coup, je suis tombé amoureux. De qui? D’une fille plus riche que moi. Ça ne fait rien, j’étais jeune, je vais la demander à son père, avec son autorisation à elle, naturellement. Savez-vous ce qu’il m’a répondu, le père? Il m’a montré une médaille, celle-là que je vous ai montrée, qui est là dans cet écrin, et puis il m’a dit:--«Mon gars, y a maldonne. Ma fille est plus âgée que toi, et de quoi que tu la feras vivre?» Et d’autres paroles encore, que je passe naturellement, mais ceci qu’il m’a dit:«--Tu reviendras quand tu seras un homme.» Eh bien, Monsieur Jaulet, j’ai fait comme il m’avait dit. Après quinze ans de service dans l’infanterie de marine, la coloniale, qu’on l’appelle maintenant, je suis revenu au pays, et j’ai redemandé la fille à son père. La fille m’attendait. Regardez-la, Monsieur Jaulet: la voilà.
Confuse, la mère Trébuc souriait. Le père Trébuc était content de lui. D’avoir parlé si longuement, le laissait sous l’effet d’une vague ivresse.
--Monsieur Trébuc... balbutia le jeune homme, qui avait compris.
--Il ne faut pas m’en vouloir, répondit moins cruellement le père Trébuc. Je suis obligé d’être plus prudent que vous. Vous comprenez, j’aime ma fille, je ne peux pas la marier sans être sûr qu’elle sera heureuse. C’est grave, le mariage, vous savez? Et un ménage, au jour d’aujourd’hui, c’est une charge bien lourde.
Monsieur Jaulet se leva, ramassant sa boîte à violon.
--Si seulement vous aviez un emploi fixe, avec une retraite au bout! dit le père Trébuc. Allons, vous êtes jeune, oubliez ça. Il n’en manque pas, des filles à marier. Et, en tout cas, je vous remercie d’avoir pensé à nous.
Monsieur Jaulet lui tendit la main. Le père Trébuc la serra.
--Sans rancune?
--Sans rancune, affirma d’un air triste monsieur Jaulet.
La mère Trébuc s’avança pour lui serrer aussi la main.
Sa boîte à violon sous le bras, le petit locataire du quatrième gagna la porte. Il était attendu chez de très riches Péruviens de l’avenue Kléber.
XX
La décision avait été rapidement prise. Quand il se mit à en discuter avec sa femme, après avoir fermé sur monsieur Jaulet la porte de la rue, le père Trébuc réfléchit. Il essayait plutôt de démêler, de retrouver, où de découvrir les motifs qui l’avaient poussé. Il se rendait compte que, sous le coup de la surprise,--et quelle surprise, le jour où Mousseline fêtait ses vingt ans!--il n’avait peut-être pas examiné tout le pour et tout le contre.
Assis devant l’écrin où reposait la médaille de celui qui lui avait d’abord refusé sa femme, le père Trébuc restait un peu surpris encore, et de la démarche, en somme flatteuse, que le petit locataire du quatrième avait faite, et du refus si prompt que lui, père Trébuc, avait opposé à une démarche qui exigeait au moins des égards.
--Je lui ai répondu poliment, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.
Mais la mère Trébuc était plus perplexe que le père Trébuc. N’ayant pas agi, elle gardait de surcroît la surprise que le père Trébuc lui avait imposée en se décidant si vite, joint aussi qu’elle se sentait les tempes chaudes, à cause de ce vin cacheté qu’elle avait bu, pour fêter les vingt ans de sa Mousseline, et surtout de ce curaçao dont elle n’avait pas abusé pourtant.
--Il est tard, Ernest, dit-elle. Il faut te coucher.
Le père Trébuc rangea le précieux écrin de carton fané entre les piles de linge de l’armoire à glace. Il n’avait pas envie de dormir.
Au lit, dans l’obscurité, il se remémora peu à peu toute la scène, jusqu’aux moindres détails. Il revit l’attitude modeste du petit prétendant qui tenait sa boîte à violon entre ses jambes.
--Il était gentil, ce petit, dit-il, faut être juste.
--Il a toujours été gentil, répondit la mère Trébuc.
Puis:
--Mais il est vraiment trop jeune, dit-elle.
--N’est-ce pas? C’est un gosse. Il ne sait rien. Tu as vu? Il ne connaissait pas la campagne du Mexique. Qu’est-ce qu’on leur apprend alors à l’école?
--Il ne sait rien, confirma la mère Trébuc, mais il a bien su remarquer notre fille.
--Il n’est pas déjà si bête!
--Dame non. Il s’est dit comme ça: «Tiens! voilà une jeune fille, qui n’est pas trop laide.»
--Tu peux dire: qui est jolie.
--«Sérieuse, régulière au travail.»
--Dis donc, Amélie!
--Quoi donc?
--Qu’est-ce qu’on va dire à la Fille?
--Dame, je ne sais pas.
Ils se turent. Ils entendirent sonner la pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, au-dessus d’eux.
--Onze heures, dit la mère Trébuc. Faut dormir.
Elle se tourna vers la muraille. Mais, après un silence, le père Trébuc demanda:
--Tu dors?
--Non.
--Crois-tu qu’il lui avait dit qu’il viendrait?
--Comment veux-tu que je sache?
--Ils ne se parlaient pas.
--Je les ai jamais vus.
--Faut pas qu’ils se parlent, conclut le père Trébuc.
De nouveau le silence se fit. La respiration de la mère Trébuc devint plus forte. Le père Trébuc réfléchissait toujours.
Le père Trébuc songea qu’il avait refusé sa fille à monsieur Jaulet parce qu’il espérait que monsieur Daix se présenterait comme monsieur Jaulet s’était présenté.
--Et s’il ne se présente pas? se dit le père Trébuc.
Et il voyait sa fille vieillissant, par sa faute à lui, sans mari. Il voyait sa Mousseline, mécontente, lui reprocher son refus inutile.
Le père Trébuc entendit sonner minuit à la pendule de monsieur Forderaire. Sa femme dormait. Lui, continuait de réfléchir, et, quand il regrettait son refus, il objectait à part soi que le petit locataire du quatrième, un inconnu après tout, était, comme disait la mère Trébuc, vraiment trop jeune, trop incapable d’assurer à Mousseline une existence suffisante.
--Ces artistes, se disait-il, ça meurt de faim les trois quarts du temps.
Vers minuit, un concierge est souvent réveillé par les locataires qui rentrent du théâtre ou du cinéma. Le père Trébuc, qui ne dormait point, tira le cordon quatre fois sans maugréer. A la cinquième, vers une heure, il maugréa, car il était enfin près de s’endormir.
--Monsieur Jaulet, annonça le locataire en passant devant la loge.
--Va te promener! murmura le père Trébuc.
XXI
Il dépend de bien peu de chose qu’une journée dont on n’attend qu’ennuis et désagréments tourne mieux qu’on ne l’espérait. Si le père Trébuc n’avait pas perdu tout un quart d’heure, le lendemain matin, à expliquer à sa femme la conduite qu’il s’était fixée, et qu’il lui fixait, à l’égard de Mousseline et de ce blanc-bec qui parlait mariage, il n’eût pas été sur le seuil de la loge, prêt à partir pour le square, au moment que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, partait aussi pour la maison de santé où elle exerçait tous les matins. Or mademoiselle Baudetrot avait vu monsieur Daix, et le malade allait mieux, beaucoup mieux.
--Grippe bénigne, très bénigne, dit la sage-femme. Ce ne sera rien. Il n’a presque pas de fièvre.
Ces quelques mots avaient suffi pour que le père Trébuc s’en allât à son service avec moins de regret.
--Alors, tu as compris, la Maman? résuma-t-il. A la Fille, tu ne dis rien. Elle va à son bureau sans se douter du truc, et à midi je débrouille l’affaire. Et pour ce qui est de l’artiste, tu ne lui dis rien non plus. Et, s’il veut t’entreprendre, tu lui réponds: «Adressez-vous à Monsieur Trébuc.» Ça va comme ça, n’est-ce pas?
--Ça va.
--Alors, à tout à l’heure.
La mère Chateplue, concierge de la maison voisine, balayait son trottoir quand le père Trébuc sortit. Elle le regarda sans baisser les yeux. Il passa, la tête haute. Elle eut un sourire narquois.
Que lui importait la mère Chateplue? Elle ne sourirait certainement pas, si elle savait qu’un locataire avait demandé Mousseline en mariage,--oui, Madame, un locataire,--et le père Trébuc avait refusé.
Il avait refusé parce que...
Est-ce de l’orgueil qui animait le père Trébuc sournoisement?
--Je connais ma fille, n’est-ce pas? se disait-il. Je n’ai pas des mille et des cents à lui donner, et je ne suis qu’un gardien de square. Mais, quoi! Y a l’honnêteté. Ça compte, ça, peut-être? On a toujours marché droit chez nous. Ce petit Jaulet, qui n’est qu’un sauteur, il a bien vu ça tout de suite, lui. Il est malin, celui-là. Oui, mais, si celui-là a su le voir, pourquoi qu’un autre ne saurait pas le voir comme lui? Et un autre qui n’est pas un sauteur, qui sait ce que c’est que la vie, et la souffrance, et tout?
En remuant ces pensées, le père Trébuc prenait possession de son square, comme tous les matins, par une promenade à travers toutes les allées. Il examinait les massifs, constatait que les bancs n’avaient pas été détériorés pendant la nuit, et procédait pour le square comme jadis il procédait pour sa demi-section de marsouins avant une revue du colonel. Après cette promenade en quelque sorte réglementaire, il ne se promenait plus que pour le plaisir, et, aux premiers jours du printemps, il cherchait volontiers un peu de soleil le long de la grille du chemin de fer.
Le soleil agissait sur le père Trébuc à la manière d’un apéritif, comme ce vermout-cassis qu’on buvait le soir, en jouant à la manille, dans le petit café du coin de la rue Boursault: il le disposait à l’optimisme, parce qu’il lui rappelait d’autres soleils, d’autres ciels, et des souvenirs de pays étrangers, et le temps où le jeune soldat rêvait de loin à sa promise.
--On s’est attendu pendant quinze ans, songeait le père Trébuc.
--Belle journée, père Trébuc!
Le père Trébuc reprit pied sans trop de peine; et leva la main vers son képi.
--Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.
--Printemps, printemps!
--De plus en plus, dame oui.
Car le père et la mère Trébuc employaient souvent les mêmes expressions usuelles.
Monsieur Forderaire, s’étant arrêté, assujettit son binocle.
--Alors, dit-il, c’est pour le 28 le mariage de Mademoiselle Coupaud?
--Il paraît.
--J’ai reçu la lettre de faire-part au courrier de ce matin.
--Ah! fit le père Trébuc.
--Et votre fille? demanda monsieur Forderaire. A quand son mariage?
Le père Trébuc hésita. Puis, beau joueur:
--Oh! on a le temps d’y penser.
Mais les conversations de monsieur Forderaire n’étaient jamais longues.
--Allons! dit-il. Au revoir, père Trébuc!
Et, ayant assujetti derechef son binocle, il s’éloigna.
Le père Trébuc, à deux doigts de révéler que sa fille n’en était pas à courir les prétendants, avait préféré se taire.
--Ça, oui, songea-t-il, ç’aurait été de l’orgueil.
XXII
La mère Trébuc n’avait pas pu résister au désir de monter chez sa fille.
Au réveil, parce que son mari l’attendait en bas pour régler la question, elle ne s’était pas attardée dans la chambre de Mousseline.
--Bonjour, la Fille. Tu as bien dormi? Voilà ton café au lait. Je me trotte. A tout à l’heure! Et ne te rendors pas, hein!
Mais elle avait vu que Mousseline était fatiguée ainsi qu’on l’est après une nuit d’insomnie. Et à peine le père Trébuc poussait-il le portillon de son square, la mère Trébuc grimpait au sixième, par le raide escalier de service, aussi vite que le lui permirent, comme elle disait, ses vieilles jambes.
Elle ne tergiversa point, les yeux de sa Moumousse étaient trop tristes. Devant le regard de ces yeux battus, elle ne regretta pas de désobéir à la consigne que lui avait fixée son mari: ne rien dire à Mousseline. Mais elle se rappela qu’elle ne pouvait pas se dérober à l’autre devoir, et c’était de dissuader Mousseline, si Mousseline essayait de s’entêter.
S’entêter, la Moumousse? quand sa mère lui remontrerait tout ce qu’elle lui remontrerait? Elle avait toujours été docile, la Moumousse. Enfant, quelques taloches lui avaient inculqué les nécessaires notions de l’obéissance qu’une fille doit à ses parents, selon le père Trébuc, avant de la devoir à son mari. Et Mousseline adolescente s’était rarement conduite de façon à mériter une semonce ou même une simple observation. Mais la mère Trébuc s’attendait à un peu de résistance:
--Quand on a l’amour en tête..., se disait-elle.
Et elle se rappelait qu’elle s’était entêtée, elle, jadis, à vouloir son gars Trébuc, et qu’elle l’avait eu, après quinze ans de fidélité.
--Savoir, se dit-elle, si elle l’aime aussi comme ça. Alors, ma foi, dame!
Et d’autres réflexions, qu’elle garda par devers soi, naturellement. Mais elle s’attrista de tout son cœur en voyant les yeux si tristes de Mousseline.
Nul reproche dans ces yeux-là, nulle colère, nulle rancune. De la tristesse, du chagrin. Rien de plus, mais n’est-ce pas trop pour une maman?
La maman entoura de ses bras la taille de sa fille. Elle sentit palpiter sur elle une gorge que secouaient déjà des sanglots. Elle regarda de près les pauvres yeux cernés qui se mouillaient.
--Moumousse, Moumousse! Pleure pas, pleure pas, Moumousse!
Mousseline en larmes appuya son visage contre l’épaule de sa mère:
--Pourquoi vous ne voulez pas? gémit-elle.
--C’est pas moi, Moumousse, c’est ton père.
--C’est la même chose.
--Pleure pas, Moumousse. Tu ne sais pas, vois-tu...
--Qu’est-ce que ça peut vous faire?
La mère Trébuc, près de pleurer, se retenait. Sa voix devenait faible.
--Il est trop jeune, dit-elle avec effort.
--C’est pas une raison.
La mère Trébuc comprit qu’elle s’égarait.
--Écoute, Moumousse. Faut rien dire à ton père, il m’avait défendu de t’en parler. Il t’en parlera lui-même à midi.
--Pourquoi vous ne voulez pas?
La fille s’entêtait. La mère se ressaisit.
--Tiens! fit-elle. Pourquoi que tu me le cachais?
--Je ne le cachais pas.
--Tu le cachais pas?
--Non. On rentrait presque tout le temps ensemble.
--Pas possible!
--C’est pas ma faute si tu ne l’as pas vu. On se cachait pas, je te jure.
La mère Trébuc était consternée.
--Ah! mon Dieu! exclama-t-elle. Je parie que la mère Chateplue vous a vus!
--Je ne sais pas, avoua Mousseline.
--Écoute, Moumousse, faut pas le dire à ton père. S’il savait ça, tu sais, je ne sais pas ce qu’il ferait.
Mousseline frémit.
--Ton bureau! s’écria la mère Trébuc. Tu vas arriver en retard. Dépêche-toi!
Mousseline leva les bras et les laissa retomber.
--Allons, allons, dépêche-toi. Faut pas être comme ça, que diable! Tu n’es plus une petite fille, tu as vingt ans.
--On le dirait pas, riposta Mousseline.
Et la mère Trébuc, autour d’elle empressée, n’entendit pas l’impertinence. N’entendit pas?
XXIII
Au portillon du square, où il se tenait d’habitude pour que sa fille l’embrassât avant de prendre l’autobus, le père Trébuc n’attendit pas Mousseline. Il avait décidé de ne pas la voir jusqu’à l’heure du déjeuner, heure grave où il lui expliquerait, avec tous les arguments indispensables, qu’il lui interdisait de commettre et une imprudence et une bêtise. Il parlerait avec fermeté, pour que Mousseline se gardât de toute illusion, mais il tâcherait, en restant dans le vague, de lui faire espérer un consentement immédiat, entier et complet,--entier et complet, répéta-t-il en lui-même,--dès qu’un parti meilleur, et plus digne,--et il répéta: plus digne,--se présenterait. Et il insinuerait qu’il savait ce qu’il savait.
Au bon soleil, le long de la grille du chemin de fer où il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté, le père Trébuc, en veine d’optimisme, supputait qu’il ne serait peut-être pas mauvais que monsieur Daix fût informé de la démarche de monsieur Jaulet et du refus que le père Trébuc avait prononcé.
--Y en a qui ne comprendraient pas, se dit-il, mais lui!
Et il songeait que, par la mère Trébuc qui manigancerait la chose avec cette brave madame Loissel, la chose réussirait.
--C’est si malin, les femmes! conclut-il.
Alors le père Trébuc cessa de se promener le long de la grille du chemin de fer, et se dirigea vers le kiosque à musique, centre idéal du square des Batignolles. Il eût été fort étonné de ne pas rencontrer dans ces parages la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui promenait tous les matins la Choute de sa maîtresse. Il avait précisément deux mots à lui dire. Et il la rencontra.