Monsieur Barbe-Bleue... et Madame
Part 9
«Et, il faut tout dire, je me mis à sangloter. Il n’y avait plus aucune raison à mes larmes, j’avais pris ma résolution, mais je pleurais pourtant toutes les larmes de mon corps. C’était la détente. J’ignore combien de temps dura ce grand désespoir, tout ce que je puis dire, c’est que tant qu’il ne fut pas apaisé, j’eus contre mon visage deux yeux phosphorescents et une tête monstrueuse qui gémissait avec douceur. C’est seulement quand je fus tout à fait calmée que Rhéa s’alla remettre au poste qu’elle avait choisi. Mais je ne crois pas qu’elle ait dormi. Cinq fois, durant cette nuit, elle vint placer sa patte lourde sous les couvertures: elle s’assurait de ma présence.
«Mon mari revint le lendemain. Et je lui dis tout: mes mauvaises résolutions, puis mon espèce d’inquiétude devant la gardienne qu’il m’avait laissée sans le savoir, et ses jeux étranges, et cette surveillance âpre et tendre dont j’avais été l’objet. Il haussa les épaules.
«--Rhéa a profité d’un jour où je n’étais pas là pour s’installer dans notre chambre, dit-il. Elle le désirait depuis longtemps. Maintenant le pli est pris, si je la laisse faire...
«Mais la chienne, la soirée finie, nous laissa gravir seuls les degrés de l’escalier. Devant la porte du hall, il y avait un dur tapis de pied. C’était sa place ordinaire: elle s’y allongea, la tête entre les pattes. Et ce fut comme si elle souriait.»
--Est-ce que vous ne croyez pas, interrogea Mme Jeaume, un peu frémissante, que l’âme de certaines personnes... de personnes mortes... revit dans les bêtes.
--C’est une idée qui m’a poursuivie tant que cette chienne a vécu, dit Mme Lestrange. Mais mon mari ne veut pas l’admettre. Vous l’avez entendu, il croit que personne n’a d’âme...
LA CHOULETTE
De loin, les sacs de pommes de terre, à demi remplis, avaient l’air de ridicules nains gris, tout contrefaits, et les récolteuses, penchées vers le sol, une houe au manche court dans les deux mains, la tête presque entre les jambes, la croupe en l’air dans des cottes terreuses, ne dépassaient pas leur niveau: pas plus que les enfants qui, derrière elles, ramassaient les tubercules, pour les jeter dans ces sacs. Seul, maît’ Brétin restait debout au centre du champ bouleversé. Ce n’était point qu’il boudât l’ouvrage, mais une longue expérience lui avait appris que, plutôt que de mettre la main à la pâte, il vaut mieux garder l’œil ouvert, du haut de sa taille, sur toutes les mains penchées vers la glèbe: elles ont tôt fait de vous escamoter un décalitre.
C’est comme ça qu’il vit que la Choulette, depuis cinq bonnes minutes, n’en fichait plus une secousse. Appuyée sur le manche de son outil, elle essayait de se redresser, sournoisement, et faisait la bouche de quelqu’un qui a mal au cœur. Maît’ Brétin lui cria:
--Dis donc, toi, c’est-il qu’ tu aimerais mieux t’ mett’ sur l’ dos? T’as plus d’habitude!
Les autres récolteuses rigolèrent. Pour sûr, il fallait qu’on fût pressé de rentrer les patates, pour être allé recruter cette traînée. Depuis le matin, aussi, personne ne lui avait parlé. C’était comme si on ne la voyait pas. Mais la Choulette, au lieu d’obéir, lâcha sa houe et se leva tout à fait, mettant la main sur son ventre. De petites gouttes de sueur froide perlaient autour de ses yeux stupides et douloureux; c’était comme si une nichée de rats lui eussent grigné les entrailles. Elle dit:
--J’ peux pus! J’ peux pus continuer, maît’ Brétin. Y a qu’ dix jours que j’ai accouché.
Alors celles qui l’entouraient ricanèrent plus haut, impitoyables. Le vrai métier de la Choulette, c’était la prostitution, l’effroyable prostitution campagnarde, qui n’est exercée que par des filles laides et presque infirmes d’esprit. Car les autres vont à la ville ou trouvent à s’embaucher comme servantes chez un veuf, un célibataire salace. Mais celles qui sont disgraciées comme la Choulette, roulent au plus profond des abîmes de la misère, jusqu’aux confins de l’animalité. Et elles se donnent comme il y a des hommes qui tuent, pour manger.
--C’est bon, conclut maît’ Brétin: si tu n’es même pas bonne à ramasser des pommes de terre, fous le camp, j’ te r’tiens pas.
Pourtant elle ne s’en allait pas encore.
--Donnez-moi mes quinze sous, not’ maît’; j’ai fait ma demi-journée.
C’était juste, tout de même. Le fermier mit la main à sa poche. Puis tout à coup, se ravisant, il l’allongea le long de la cuisse droite, puis de la cuisse gauche de la brute au regard morne qui attendait de lui son pain. Elle ne savait pas ce que c’est que la pudeur, ni même l’outrage. Pourquoi essaya-t-elle de s’écarter, de se défendre? Le fermier s’amusa.
--Attends un peu voir! fit-il.
Troussant la guenille décolorée qui servait de jupe à la Choulette, il montra une espèce de besace qui pendait jusqu’au genou, retenue à la ceinture par des cordons, et l’ouvrit.
--Une, deux, trois, quatre...
Il compta ainsi jusqu’à treize, et treize pommes de terre s’aplatirent sur le sol: la petite récolte sauvée par la Choulette pour son usage personnel.
--On a beau regarder, continua-t-il; les plus bêtes sont malignes, quand c’est pour voler.
Puis il prononça, comme un juge:
--Il y en a ben pour deux sous... Quoi c’est qu’ tu choisis: treize sous avec les patates, ou tes quinze sous, sans rien de plus?
La Choulette, sans rien répondre, reprit les pommes de terre et reçut treize sous. Puis elle s’éloigna, la bouche amère, tenant toujours à deux mains son ventre lacéré. Ses deux aînés, Julot et Lalie, qui l’avaient accompagnée pour «ramasser» firent mine de la suivre. Mais elle les traita de feignants. Ça n’était pas eux, hein, qui avaient la colique. Et dix sous par jour et par ramasseur, ça faisait vingt sous.
Mais elle ne les aurait que ce soir. Et soixante-cinq centimes, avec les pommes de terre ça n’était pas assez pour manger tout un jour, elle et ses huit petits. Quant à la générosité des hommes, il n’y fallait point penser: les mâles ne veulent point des femmes dans son état, qui était connu: ils ont leurs délicatesses. C’est bien pour ça qu’elle était allée aux pommes de terre. Si elle avait pu faire autrement! Maintenant, il ne lui restait plus, comme recours, que sa troisième profession: la mendicité. Non point en s’adressant aux gens du pays: les ménagères n’eussent rien donné à une roulure qui leur prenait leurs hommes! Mais il y a les étrangers qui viennent à Viéville pendant les vacances. Ceux-là vous allongent des sous facilement, et les cuisinières aiment se débarrasser de ce qui les gêne dans leur office. Seulement, on était déjà au mois d’octobre, et la saison avait été si mauvaise! Il ne restait plus personne dans les villas, autant dire; excepté cette dame, qui était restée aux Closeaux parce qu’elle avait eu un enfant malade. La Choulette résolut de passer aux Closeaux et d’emmener toute sa nichée, à cause de l’effet, pour apitoyer.
Elle avait toujours bien mal, depuis les reins jusqu’à l’estomac. Aux seins aussi, à cause de son lait, qui ne voulait point passer, malgré que le petit était mort. Elle s’arrêta chez le Boulu pour boire une goutte. C’est deux sous, un verre de fil, mais ça guérit tout, c’est connu, surtout ces coliques-là; toutes les femmes le savent. Donc, ayant avalé le verre d’une lampée, elle dit avec conviction:
--Ça va mieux. J’ m’en r’tourne à mon chez moi.
C’était une espèce de toit à porc, un cabajoutis engoncé dans une vieille carrière qui servait de muraille sur deux côtés, abrité de la pluie par des fagots sur lesquels on avait jeté du sable. Les gosses jouaient dehors parce que c’était trop noir et pas amusant dans l’intérieur. Ils regardèrent tout de suite si leur mère apportait quelque chose. Elle leur distribua les pommes de terre, qu’elle fit griller sous la cendre. Il n’y en avait que deux par tête, et ils demandèrent:
--Y a pas aut’ chose?
Elle ne répondit pas et les poussa sur la route. Ils comprirent sans peine, parce qu’ils avaient l’habitude. Puisqu’il n’y avait pas «autre chose» et que ce n’était pas assez, il fallait se mettre en quête. Ils étaient quatre filles et deux garçons, dont le dernier n’était guère vêtu que d’un lambeau de couverture de cheval, dans lequel sa mère avait taillé une espèce de sarrau. En marchant, ils se grattaient tantôt les cheveux, tantôt les aisselles. Aucun n’avait la moindre ressemblance avec les autres. Il y avait pourtant deux petites filles également rousses, mais qui ne se ressemblaient pas non plus entre elles. Cependant, ils étaient tous très vigoureux, sanguins, solides, sauf le petit à la couverture de cheval, qui boitait depuis sa naissance. Tels sont les miracles que fait la nature. Elle triomphe du stupre anonyme, de l’alcool et de la faim.
Aux Closeaux, il y avait une porte basse qui donnait accès aux communs. La Choulette la connaissait bien. C’est par là qu’elle arriva jusqu’à la cuisine. Elle demeura sur le seuil, respectueusement, tenant la porte ouverte, de façon à bien montrer sa marmaille, mais sans la faire entrer. La cuisinière coupa un gros morceau de pain, et y ajouta deux sous. C’étaient les ordres de madame, et elle avait déjà reçu la visite de la Choulette, elle la connaissait. La Choulette demanda:
--Vous n’avez pas aussi des os... de vieux os? Et puis, des fois, du gras de jambon, de la couenne? Tout ça qui reste dans les assiettes?
La cuisinière alla chercher des choses, d’un air dédaigneux, et, comme elle les versait d’un plat ébréché dans un vieux journal, «madame» entra.
Elle était blonde, encore jeune, avec des traits fins, des yeux bons et un peu myopes, qui clignaient des deux côtés de son nez mince. Les enfants de la Choulette se poussèrent entre ses jupes pour la voir de plus près, parce qu’elle était bien habillée, qu’elle leur semblait une chose rare, tombée d’une autre planète. Elle interrogea la cuisinière du regard.
--Madame, dit celle-ci à demi-voix, c’est la femme sale.
On lui avait déjà parlé de la mendiante, comme mendiante, tout simplement. Les étrangers peuvent ainsi passer trois mois dans un pays sans rien voir et sans rien savoir. Elle fit une petite mine de dégoût et aperçut les enfants.
--Mon Dieu, fit-elle, forçant sa répugnance, et un peu attendrie en même temps, c’est à vous, tous ces petits?
La Choulette prit une voix gémissante:
--Y en a encore deux, madame, qui sont aux pommes de terre. Huit, j’en ai, madame, huit! Ah! c’est bien de la misère!
--Huit enfants, ma pauvre femme! Et comment les élevez-vous? Qu’est-ce qu’il fait, votre mari? A-t-il du travail?
La Choulette demeura un instant décontenancée. Un mari? Quoi, quoi? Est-ce qu’on se moquait d’elle? Pourtant la dame n’en avait pas l’air. De toutes les forces de sa cervelle obtuse, elle médita tant qu’elle put. D’abord un gros et pénible rire la secoua, puis le sentiment lui vint que ce n’était pas convenable. Alors elle expliqua, simplement:
--Un mari? Oh! non, madame. Les femmes qui ont un mari n’ont pas huit enfants. Ceux qui sont mariés, vous comprenez, ils font attention...
RÉCONCILIATION
Madame de Marconne franchit la porte de son vieil hôtel de la rue Royale, à Lille, au moment que les cloches de l’église Sainte-Catherine convoquaient les fidèles à la grand’messe, sur trois notes qui font un air:--_Nous l’tenons, nous l’avons_, chantent les petits enfants, quand elles les entendent sonner. Mme de Marconne avait assisté à une messe basse: mais, en sortant de Sainte-Catherine, elle avait passé chez Méert le confiseur, rue Nationale, pour lui commander des couques sucrées, et chez Stiévenaërt, la fleuriste, d’où elle rapportait une brassée de roses. Voilà pourquoi il était dix heures, déjà. Florentine, la femme de chambre, courut vers elle, dès qu’elle la vit entrer, dans un tel étourdissement qu’elle en oublia de lui prendre ses paquets.
--Madame, dit-elle, Mlle Thérèse attend madame dans le salon.
--Mlle Thérèse?... fit Mme de Marconne.
--Mme Mouvenot, se reprit Florentine, la fille de madame, enfin! Elle est arrivée par le premier train!
On voyait à son air que c’était une grande nouvelle, et inattendue.
--Thérèse, prononça Mme de Marconne à demi-voix, sans marquer aucune satisfaction, Thérèse!... Qu’a-t-elle bien pu encore inventer?
Cependant elle marcha au-devant de sa fille; toutes deux s’embrassèrent.
--Que tu es jeune, maman, dit Thérèse, que tu as l’air jeune!
Elle pensait: «Si elle s’habillait autrement!»
Mme de Marconne n’avait pas quarante ans. A peine si elle paraissait la sœur aînée de sa fille, qui en avait vingt. Mais elle exagérait l’austérité de sa toilette de veuve. Son chapeau de deuil s’attachait sous le menton, avec des brides, un chapeau de la plus pure province; sa robe toute droite tombait jusqu’à ses pieds. Sur son visage pur, encore très frais, pas même une ombre de poudre de riz. Et sa fille, devant elle, avec sa jupe courte enflée sur les hanches, et qui montrait ses jambes jusqu’aux genoux, son turban de paille argentée, le rouge artificiel de ses lèvres, lui paraissait une petite évaporée. Elle la considérait avec méfiance, elle songeait que l’air de Paris n’est pas bon aux jeunes femmes de province. Mais peut-être cette arrivée imprévue signifiait-elle de bonnes nouvelles. Mme de Marconne sourit.
--Tu viens me dire que tout est arrangé, Thérèse, dit-elle. Tu ne divorces plus: toi, une Marconne, divorcée! Ce n’était pas possible, je le savais bien! Et ton mari est charmant, charmant!... Je te l’ai toujours dit.
--Il est insupportable! répondit sa fille. Insupportable! Ce sont des scènes, des scènes!...
--Il est un peu vif, mais charmant! maintint sa mère avec fermeté.
Mme de Marconne était sincère. Elle avait une affection très vive, une sympathie dont on eût pu dire qu’elle était presque amoureuse, s’il ne s’agissait d’une femme si parfaitement honnête, pour ce Mouvenot, un grand garçon de vingt-cinq ans, qui avait toujours été parfait à son égard.
--Enfin, je veux divorcer, reprit Thérèse avec obstination. Il n’est pas question de réconciliation, au contraire! Nous sommes toujours d’accord pour divorcer; la procédure suit son cours...
--Tant pis! soupira Mme de Marconne.
--... Je veux dire qu’elle devrait suivre son cours! Mais...
Et tout à coup elle fondit en larmes.
--Maman, maman, il n’y a que toi qui puisses nous tirer de là. Figure-toi, la procédure est arrêtée! Mon avocat, nos avocats disent que jamais le tribunal ne nous accordera le divorce dans ces conditions! L’article 236...
--Qu’est-ce que c’est, l’article 236?
--J’avais obtenu l’ordonnance, en vertu de l’article 236, pour être autorisée à avoir un domicile séparé de celui d’Émilien. C’est indispensable, tu comprends: tant qu’on n’a pas un domicile séparé, le tribunal peut, et même doit considérer que la réconciliation est intervenue entre les époux: les tentations, la cohabitation... c’est naturel! Eh bien!...
--Eh bien?
--Je n’ai rien trouvé! gémit Thérèse avec un nouveau flot de larmes, rien! Il n’y a plus un appartement vacant à Paris, plus un seul! Je continue à vivre avec Émilien, je ne puis pas faire autrement. C’est atroce, atroce! Nous sommes comme deux chats dans le même tonneau, nous ne nous sommes jamais plus mal entendus, et le tribunal nous refusera le divorce.
--Donc, interrogea Mme de Marconne, tu veux vivre ici, tu me demandes l’hospitalité?
--Moi! cria Thérèse avec horreur, moi, maman, à Lille!... D’abord, ma présence à Paris est indispensable pour la procédure du divorce, ajouta-t-elle en rougissant.
Mme de Marconne n’eut pas grand mérite à pressentir que d’autres raisons attachaient sa fille à Paris. Ses yeux s’assombrirent.
--Alors? demanda-t-elle.
--Alors, maman, je viens te supplier de venir, toi, à Paris, chez nous! Nos avocats disent que c’est le seul moyen de tourner la difficulté, que si la mère habite avec sa fille au domicile conjugal, elle constitue la preuve vivante que la réconciliation n’a pas eu lieu. Elle peut en témoigner... Il paraît que la jurisprudence est formelle... Maman, maman, je t’en prie!
Mme de Marconne réfléchit un instant. Qui dira pour quelle cause un éclair brilla dans ses yeux, pourquoi elle se regarda un instant dans un miroir?
--Je veux bien, ma petite, accorda-t-elle. Tu peux repartir quand tu voudras. Moi, j’arriverai dans huit jours.
* * * * *
Quand Mme Mouvenot annonça à son mari que sa mère consentait à venir s’installer chez eux, celui-ci fit tout de suite:
--Ah! tant mieux!
Il allait ajouter: «Elle est charmante!» Mais, réfléchissant que sa femme lui dirait: «Tu la préfères à moi, tu me compares à elle!» il s’arrêta, par prudence. Au fond, ce n’était pas lui qui aimait les scènes. Cependant sa femme éprouva, de ces deux seuls petits mots, une impression bizarre, et regarda longuement son mari.
Mme de Marconne s’établit au centre du jeune ménage, si l’on peut dire, avec simplicité. Du divorce, elle n’ouvrit pas la bouche. Mais le lendemain, vers cinq heures, comme Thérèse se préparait à sortir, sa mère lui dit:
--«Je t’accompagne. Tu vas chez ta couturière, ou dans les magasins, ou faire des visites: je suis curieuse de revoir tout cela.»
Thérèse n’osa point protester. Il en fut ainsi tous les jours et toutes les semaines suivantes. Thérèse fut alors l’objet des récriminations d’un homme qu’elle jugeait fort agréable, mais à vrai dire ne les connut point: ces récriminations s’entassèrent, bureau restant, à la poste, où elle n’osait passer, sa mère la suivant partout. M. de Breuil, là-dessus, risqua une visite à son amie. Il parut fort décontenancé: Mme de Marconne fut présente à leur entretien. Thérèse trouva pourtant moyen de lui écrire; c’était pour lui dire qu’il fallait attendre, elle ne pouvait dire combien de temps. Il prit cela comme un adieu; au reste, il n’aimait point les complications.
Cependant, la vie coulait sans heurts, et nulle discussion pénible. Les époux se surveillaient, chacun d’eux ne voulant manifester, devant témoin, rien autre chose que de l’égalité d’humeur. Du reste, Mme de Marconne était, sans en avoir l’air, d’une incroyable adresse pour découvrir des sujets de conversation de tout repos, et qui n’étaient point sans agrément. Elle imagina aussi de se faire promener au théâtre et au cabaret; le ménage reprit l’habitude de la vie commune. Ainsi Mme de Marconne mettait dans son tort une vieille chanson qui n’est point encore oubliée: cela marchait beaucoup mieux depuis qu’un tiers était présent. Émilien, qui ne manquait pas de l’esprit d’observation, ne fut pas sans un peu s’en apercevoir. Il lui arriva de chanter, à l’un des rares moments où il se trouvait seul:
_Mais quand on est trois, Quand on est trois, Mamzell’ Thérèse..._
Et ce ne fut point sur le ton mélancolique exigé par la tradition. Il redevenait apaisé, confortablement heureux. Je suppose que ce fut sa gratitude qui l’engagea à exprimer davantage son bonheur à sa belle-mère qu’à sa femme. Mme de Marconne dédaigna de cacher qu’elle était sensible à ses sympathies. Il lui advint de dire, devant sa fille: «Il est délicieux!»
Thérèse ne répondit rien, et sembla mélancolique; elle se refroidit à l’égard de sa mère, mais non point d’Émilien. A quelques jours de là, celui-ci remarqua:
--L’odeur de cet appartement est toute changée. Je ne connais point ce parfum: il est très doux...
--C’est l’iris de maman, fit Thérèse. Elle ne se parfume jamais, mais elle met de l’iris dans tout son linge...
--C’est une odeur exquise! affirmait Émilien.
--Dis tout de suite que tu aimes maman, maintenant! éclata Thérèse. Dis que c’est à elle que tu penses, tout le temps, tout le temps!
--A elle? fit Émilien, suffoqué.
Toutefois, il songeait: «C’est vrai, pourtant! Elle est charmante, ma belle-mère! Comme elle a l’air jeune, comme elle est encore jolie!»
--A propos, reprit-il, la procédure avance: nous sommes convoqués, jeudi prochain, au Palais pour les préliminaires de conciliation.
--C’est inutile! cria Thérèse, furieuse. Je ne veux plus divorcer! Tu voudrais bien, hein? Eh bien, je ne veux plus! Je vais écrire que c’est fait, la conciliation!... D’abord, est-ce que je trouverais un appartement! Je reste!
--Mais je ne demande pas mieux, moi! fit Émilien. Tu peux rester, rester tant que tu voudras. Mais tout de bon, alors!
--Eh bien, oui, tout de bon! Pour... pour tout de bon... Mais à une condition.
--Ah!... Laquelle encore, à la fin!
--Sans maman! exigea Émilienne.
LE TESTAMENT
La chaleur de cette fin de journée était accablante et le pavé, sur cette route de banlieue parisienne, était rude, raboteux, inégal, douloureux aux reins sous les pneumatiques. Je descendis de ma bicyclette en continuant à la guider par la figure, et puis m’arrêtai en m’essuyant le front.
En face de moi, c’était l’hospice d’Ivry, avec le long portique vitré où se promènent les vieillards assistés les jours de froidure ou de pluie. Mais par ce beau temps, trop chaud pour moi, et qui pourtant ne faisait que leur ragaillardir les os et le sang, ils étaient tous dehors, les hommes bien rasés parce que c’était dimanche, les femmes presque coquettes, quand elles pouvaient, et elles faisaient toutes ce qu’elles pouvaient, dans leur uniforme gros bleu. Il y en avait sur la route, qui marchaient lentement, en oisifs ayant du temps à perdre; d’autres assis sur les bancs de la route, d’autres dans les cabarets, leurs yeux usés, encore clairs et riants: sexes mêlés, jouant presque à l’amour; mais beaucoup plus encore avaient gagné les aubettes et les jardins qu’ils se sont construits sur les pentes du coteau de Bicêtre, qui commence à monter de l’autre côté du chemin. Ils contemplaient des salades, des pois ramés, quelques fleurs même; et l’orgueil d’être encore, à cette heure, des propriétaires, se lisait dans la paix de leur face.
«On leur donne même du tabac!» dit une voix tout près de mon oreille.
Je tournai la tête. Alors l’homme qui avait prononcé ces paroles baissa la sienne, confus d’avoir ouvert la bouche pour autre chose que demander l’aumône, et je ne vis d’abord que ses souliers crevés, lacés de ficelle, et son pantalon serré d’une corde à la taille, mais surtout, sous une veste humble et sans couleur à force d’usure, le rude pelage tout blanc de sa poitrine, où la sueur essayait de laver la crasse. Il n’avait pas de chemise. Il retira son chapeau, l’avança silencieusement vers moi, et j’y mis deux sous. Mais ce fut ce chapeau qui tout à coup attira mon attention: un de ces chapeaux qui ne sont pas d’ici, de ces feutres noirs qu’on ne vend que dans les campagnes, très loin, sur la frontière de la Bourgogne et du Morvan. L’âge l’avait verdi, la pluie et le vent en avaient rongé et fripé les bords plats et droits, mais j’en distinguais encore la forme. Seulement je n’osais interroger directement. Quelquefois, on n’ose interroger les hommes, on ne sait pas pourquoi.
--Vous venez de loin, comme ça? demandai-je vaguement.
--De partout, répondit-il, les épaules pliées.
C’est vrai, c’était sa profession, de venir de partout. Il n’y avait pas autre chose à en tirer. Et puis, pour quoi faire? Un chemineau, c’est un chemineau, voilà tout. Je pris le guidon de ma bicyclette à deux mains pour repartir. Mais, enhardi pourtant par ma question, sans doute, il bredouilla:
--Ça doit être beau, c’ t’ hospice-là, par là-dedans! Paraît que c’est un des mieux.
Sûrement, c’était un des rêves de ce misérable, d’être logé, nourri, couché, vêtu aux frais d’un département ou de l’État. Je dis, pour flatter son désir:
--Il y a aussi Nanterre. C’est plus facile d’entrer à Nanterre.
Il secoua la tête en ricanant. Une tête forte, massive, encore énergique, dont les cheveux avaient dû être blancs.
--J’ peux entrer nulle part! J’ suis un homme riche, moi, un capitaliste!
--J’ai soif, lui répondis-je simplement.