Monsieur Barbe-Bleue... et Madame

Part 10

Chapter 103,960 wordsPublic domain

Et je choisis une table en plein air, devant la porte d’un des cabarets, en lui faisant signe de faire comme moi. Mais les assistés s’écartèrent parce qu’il n’avait pas l’air distingué. Il n’y sembla faire attention, parce qu’il avait accoutumance, et tira de sa poche un carnet graisseux, pour me le présenter. Cela me fit ennui, parce que c’est ainsi que font tous les pauvres. Toujours ils ont des certificats à vous montrer. Et à quoi bon?

--Si, dit-il, si... Faut qu’ vous voyiez... Sans ça, vous pourriez pas comprendre. J’ai été riche, c’est vrai qu’ j’ai été riche. Moi et ma femme, on disait d’ nous: «C’est pas toujours ceusses-là qui mourront de faim!» Trente-six mille francs elle avait reçu en dot, ma femme. Catherine-Louise Hamot, elle s’appelait. V’là son acte de décès, j’ mens point. Trente-six mille francs en écus, payés le jour du contrat. Mais qu’est-ce qu’elles valaient, mes terres, à moi, Chagrin, César-Victor, à c’ moment-là? P’t’ête ben l’ double: avec la belle maison, les vignes, les chais. On vivait bien, on n’était pas fier, pa’c’ qu’il faut toujours mieux se taire sus c’ qu’on a, mais on vivait bien. Ça a duré comme ça jusqu’au phylloxera. Ah! misère de tout! J’ pouvais plus regarder l’ vignoble: les sarments, on les r’tirait d’ terre comme des salades quand le ver blanc s’y est mis. J’ai cru qu’ j’étais malin, moi, j’ai vendu un des premiers. Si j’avais gardé, bon Dieu! Maintenant, c’est pleuré, la maladie, ça s’ voit pus... Mais j’ai vendu. Si j’avais acheté des bons papiers, censément, y aurait pas eu d’ mal. S’ment, est-ce qu’on sait, nous aut’es, de la campagne. C’était pas des bons papiers, et l’argent d’ ma femme, j’ l’ai pourtant aussi r’mis dans ces papiers. Des mille et des cents, qu’on disait qu’ ça nous f’rait. Ça valait ren, ren de ren! Y avait l’ phylloxera aussi dessus, la maladie.

«C’ qui restait, après ça? Un lopin d’ quat’ sous et eune bicoque. On vivait pus bien, mais on vivait. Quand on a ’vnu vieux, hein, et qu’on a pas d’enfants? Faut pas beaucoup d’ viande pour faire eune panade, comme on dit. On vivait, quoi. On avait son cheux-soi. On n’avait pus d’ vaches, mais on avait l’ porc. Et pis un lit, et pis la boisson. J’ croyos ben que j’ mourros là.

«Mais c’est Catherine-Louise qu’a passé la première. Quand j’ai vu qu’elle étôt pour avoir son habit d’ planches, j’ lui ai dit: «T’ frappe point, la vieille. C’est mauvais qu’ tu t’en ailles comme ça d’vant moi. Les vieux, ils sont point bons pour s’ tirer d’affaire sans la bourgeoise. Tout de même ça y est comme ça, ça peut point s’ changer. Faut arranger tout.

«Elle fut consentante, comme de juste, elle voulait point qu’ j’aye des ennuyances. L’ notaire est v’nu, maît’ Belhomme, pour faire le papier. Dans nôt’ pays, on fait toujours le papier. Il a mis ça au mieux, qu’il a expliqué: qu’ j’étais légataire universel, avec un état mêlant nos deux biens. Il dit encore quéque chose sur les reprises ed’ ma femme, que j’ saisis point. Enfin, c’était régulier, paraît. C’est point un voleux ni une gourde, maît’ Belhomme. Les précautions y étaient. Quand elle mourut, Catherine-Louise, je m’ pensai: «Il m’ reste assez pour le moment qu’ j’irai la rejoindre.» Même que j’avôs payé les droits, sus c’ testament.

«Un jour pourtant, voilà qu’il r’passe, le monsieur du timbre, et de l’enregistrement. Pas c’lui qu’ j’avôs vu d’abord, un aute, plus haut dans l’ grade. Et il dit:

«--Vous avez bien pris vos mesures pour payer?

«--Mais j’ai déjà payé, que j’ réponds.

«--Vous n’avez pas assez payé. Le receveur s’est trompé. Moi, je suis l’inspecteur. J’ai vu ça tout de suite, au testament.

«--Comment qu’ vous dites? C’est pas possible.

«--Vous avez hérité de trente-six mille francs. C’était la dot de votre femme, et elle vous a fait son légataire universel, qu’il dit. Avec ça, et encore ça, et encore autre chose, c’est quatorze cents francs de droits que vous redevez.

«--Monsieur l’inspecteur, que j’ dis, ils sont mangés, les trente-six mille francs. D’puis douze ans, ils sont mangés!

«--Ils sont au testament, il r’pique, l’inspecteur. Moi, je touche sur le testament. C’est quatorze cents francs.

«--J’ les ai point, j’ dis. J’ai pas dix francs!

«Il r’garda autour de lui, et d’manda:

«--C’est à vous, tout ça? On en tirera bien ce qu’il faut.

«--Vous allez m’ vendre, que j’ fais. Mon lopin, mon toit à porc, et tout? Vous f’rez point ça, nom de Dieu!

«Il fit c’lui qui n’entend point, et six s’maines après, j’étos vendu.

«--Où c’est que j’ vas aller? que j’ dis à l’huissier. J’ai pus d’ méson, pus d’ terre, pus de porc, et j’ suis trop vieux pour travailler.

«C’étôt un miséricordieux. Il répondit:

«--Il y a l’assistance...

«J’ pris donc mon bâton, et j’allai dire au maire:

«--Vous m’ connaissez, monsieur Jeanroy. Y a douze ans, j’étais conseiller municipal et riche à pus d’ cent mille francs. A c’t’ heure, je d’mande l’assistance comme un pauvre. J’ suis un pauvre, monsieur Jeanroy!

«--Pauvre homme! qu’il fait, c’est point d’ mon ressort. Mais j’appuierai.

«Et puis, voilà. Un jour, il me commande à v’nir par le garde champêtre, et il m’ dit:

«--Y a une lettre de la préfecture, mais elle n’est point bonne pour vous, père Chagrin...»

Le vieux ouvrit son sale carnet.

«La v’là, la lettre,» dit-il brusquement.

Elle était toute coupée aux plis, et noire de crasse. Sans doute, il l’avait relue bien souvent, et montrée aussi. Je lus:

«... Il résulte de l’enquête administrative que M. Chagrin (César-Victor), dont vous sollicitez l’hospitalisation dans un asile départemental, possède une créance de trente-six mille francs sur la succession de sa femme. Il ne peut donc être considéré comme indigent. En conséquence, j’ai le regret...»

Le vieux finit son verre, tranquillement. Il avait de la fierté, après tout: il était un chemineau, mais un chemineau pas ordinaire. Quand on est Français, ça fait toujours plaisir d’être supérieur en quelque chose.

«Vous aurez tôt fait d’ête cheux vous, dit-il poliment, avec ce ch’vau...»

Je remontai sur ma bicyclette.

LA HAINE

L’appartement était si petit qu’Estier, de son cabinet de travail, entendit que sa femme sanglotait toute seule dans la chambre à coucher. Ses traits prirent cette roideur, cette fixité désespérée des hommes à qui la peine d’un être aimé étreint le cœur, et qui ne peuvent rien faire pour le réconforter ni pour le rassurer, rien! On ne peut presque jamais rien pour ceux qui ont de la peine, et, dans le cas où ils étaient tous deux, sa femme et lui, il ne savait que trop qu’il ne la consolerait pas! Il essaya de se remettre au travail: l’étude d’un article sur «les emplacements d’habitations néolithiques de la bruyère de Neerharren» du savant anthropologiste belge, M. de Puydt, dont il préparait l’analyse pour le _Bulletin de Préhistoire européenne_. Il n’y parvint pas. Il se leva, fit quelques pas sur un faux tapis d’Orient, fabriqué à Roubaix, et déjà tout usé, comme creusé d’une ornière par ses promenades méditatives; puis, haussant les épaules, dédaigneux d’avance de son inutile pitié, passa dans la chambre à coucher.

Sa femme sanglotait toujours, dans un fauteuil, la taille déformée par le septième mois de sa troisième grossesse. Il la baisa sur le front.

--On a peur, n’est-ce pas, dit-il; on a peur? On pense encore à des folies, on a des papillons noirs?

Mme Estier leva vers lui ses paupières rouges, sa face à la fois empâtée et maigrie.

--Peur pour moi, dit-elle, pour moi? Non!...

C’était une bonne petite épouse, elle avait le courage tendre et raisonnable des vraies femmes, de celles qui sont dignes de ce nom: les femmes ne vont pas à la guerre et elles ne travaillent pas, dans la bourgeoisie. Et tout être doit avoir sa bravoure. La sienne, c’était d’accepter la maternité. Voilà ce qu’elle pensait.

--... Non, je n’ai pas peur, continua-t-elle. Seulement, André, comment ferons-nous?

Et dans cette phrase brève, il y avait toute l’horreur du problème dont le ménage, depuis plus de la moitié d’une année, n’arrivait pas à trouver la solution. On était déjà si pauvre! On avait tant de peine à vivre sans dettes! Alors, alors que devenir, avec ce troisième enfant!

--Écoutez, fit Estier, écoutez, petite chère!...

Quand il était particulièrement ému d’amour, vis-à-vis de cette femme qu’il aimait à toute heure profondément, il lui disait «vous», au lieu du tutoiement habituel. Mme Estier releva la tête.

--Il y a peut-être quelque chose à faire, dit son mari... Je puis renoncer à ma suppléance à l’École d’anthropologie et prendre une chaire d’histoire naturelle dans un lycée.

--Quitter l’enseignement supérieur! fit Mme Estier, violemment.

Elle avait mis dans ce cri un incroyable orgueil, sa résolution de ne jamais nuire, quoi qu’il pût arriver, à la carrière de son mari, et aussi sa conviction arrêtée, héréditaire et conjugale de fille et de femme d’universitaire, que reprendre rang dans l’enseignement secondaire, c’est déchoir. Oui, on mourait de faim: oui, on n’arrivait pas à joindre les deux bouts: mais cinq ou six personnes, en Europe, en Amérique, au Japon même, savaient votre nom. On faisait cette chose magnifique et glorieuse qui s’appelle «des travaux personnels», et, plus tard--eh bien, plus tard, ce serait peut-être l’Institut!

--Tu ne gagnerais pas plus dans un lycée, dit-elle.

--C’est vrai, fit Estier. Mais je pourrais donner des répétitions.

Il est convenu, par une entente tacite, et sans qu’aucun texte l’ait jamais imposé, que les maîtres de l’enseignement supérieur _ne doivent pas_ donner de répétitions. Cela est considéré comme incompatible avec leur dignité.

--Tu donnerais des répétitions, dit sa femme, et tu n’aurais plus le temps de travailler pour toi: jamais! Tu sais bien que c’est à ça que veut t’acculer Aumont, le directeur de l’École, Aumont qui te déteste. Non! Il y a autre chose...

--Quoi? demanda Estier.

--La place de chef de laboratoire des travaux pratiques. C’est deux mille francs. Ça suffirait.

--Mais ça dépend d’Aumont, le laboratoire, répondit Estier. Et tu viens de le dire: il me déteste. C’est Lamy, qui t’a soufflé ça, le bon Lamy du préhistorique africain. Il votera pour moi, c’est entendu, mais à quoi bon? Je te dis que la place dépend d’Aumont. Il ne m’y mettra jamais.

--Admets-tu que tu es qualifié pour la remplir?

--Oui, dit Estier, gravement.

--Eh bien, pose ta candidature. Écris ta lettre. Me promets-tu de l’écrire?

Estier l’écrivit, séance tenante.

Trois jours avant le vote des professeurs de l’École, sans rien dire à son mari, Mme Estier descendit son escalier pesamment. Elle avait décidé de voir Aumont, elle essaierait elle-même de le gagner, de le fléchir. Et tandis qu’elle allait dans les rues, les épaules en arrière, de cette démarche ondoyante et lente des femmes enceintes, où il y a de la prudence et de la majesté, elle voyait ses espoirs écrits dans le ciel par le vol sublime des pigeons et des freux qui tournoyaient au-dessus de la Sorbonne. Les hommes sont rudes, à l’égard les uns des autres, ils se froissent réciproquement, ils ne savent pas ce qu’il faut dire. Elle ne prononcerait pas une parole qui compromît la dignité de son mari. Au contraire: elle ferait comprendre à Aumont qu’il s’honorerait en faisant céder une vieille haine à un sentiment de justice, et qu’il serait aimé, en retour, oh oui, bien aimé par de braves gens... Elle voyait l’âme du professeur à travers la sienne propre, elle lui attribuait sa propre manière de sentir et de raisonner. Quand elle eut gravi péniblement, et s’arrêtant presque à chaque marche, les deux étages de la maison de la rue Soufflot, Mme Estier s’était si bien persuadée elle-même qu’elle se croyait sûre de convaincre.

Elle demanda M. le professeur Aumont. Un valet l’introduisit dans un salon dont l’aspect la glaça. Il y a, dans les détails d’un ameublement, des indices qui ne trompent pas la sensibilité d’une femme, même quand elle veut s’abuser; et c’était certainement Mme Aumont, elle-même, qui avait décoré les deux côtés de la glace de ces longs panneaux de tapisserie où une grecque rouge jetait, sur un fond vert, la course de ses angles redoutables. C’était elle, à n’en pas douter, d’après un dessin tracé par son mari, et copié sur les murs du _téménos_ de Mycènes, mais mal copiés et mis à l’envers! Toute la demi-science et toute l’assurance du professeur dans ses conclusions précipitées étaient là; toute la rigueur revêche aussi de sa femme, qui avait épousé, en même temps que lui, ses partis pris, ses rancunes, sa fureur dissimulée de n’avoir jamais été considéré que comme un vulgarisateur, non comme un savant original. Aumont entra.

Il vint à elle, les deux mains tendues, la face grasse, les yeux brillants de malignité. Et, du premier coup, il «plaça» la visite, en homme qui sait le monde.

--Mme Aumont, dit-il, sera charmée de vous voir; elle sera ici dans un instant.

Il le savait très bien, que Mme Estier ne venait pas faire une visite ordinaire de convenance, une visite de femme à femme; il n’avait aucun doute sur l’objet de sa démarche. Mais il éprouvait une joie sournoise à l’en écarter, à lui rendre l’aveu plus difficile, à la fatiguer, à la désespérer en parlant d’autre chose. Mme Estier se révolta:

--Je venais vous parler de la candidature de mon mari! prononça-t-elle, nettement.

--Ah! fit Aumont, chère madame, quel dévouement! quel bonheur pour M. Estier de posséder une femme telle que vous. Mais je suis très heureux, très heureux vraiment, que ce soit _cela_ qui nous donne le plaisir de vous voir. Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse discuter aussi agréablement les titres des candidats. Ainsi, par exemple, le mémoire de votre mari sur les sphéroïdes calcaires du moustérien de la Quina! J’estime que ses conclusions sont peut-être un peu hardies, un peu aventurées; j’aurais peut-être à vous présenter certaines objections, à faire certaines réserves...

Durant un quart d’heure, cruellement, sans qu’elle pût rien répondre à un déluge de vocables barbares, il rongea d’ironies, il détruisit comme un chat qui se fait les griffes sur la soie d’un coussin, les travaux d’Estier. La pauvre femme sentait les larmes lui venir aux yeux, et elle se disait: «Il ne faut pas que je pleure, il ne faut pas que je pleure, il ne faut pas qu’il ait la joie de voir que je pleure!»

Elle n’y serait pas parvenue si Mme Aumont, à son tour, n’était arrivée, sèche et délicieuse:

--Chère madame, quelle surprise! M. Estier ne vous accompagne pas?

Les femmes, malgré tout leur courage, tout leur sang-froid, toute leur intelligence, ne peuvent et ne savent se battre que contre les femmes. Mme Estier se retrouva forte. Elle savait maintenant ce qu’elle avait à dire: «M. Estier avait tant à faire! Il avait une correspondance si nombreuse, l’estime où on le tenait lui attirait tant de demandes de renseignements!» Et elle ne citait que des noms d’hommes qui méprisaient Aumont, qui n’avaient jamais eu pour lui que l’attitude d’une froide critique, ou affectaient de passer ses écrits sous silence. Quand elle prit congé, elle était transportée de rage, ivre de désespoir, et superbe.

Elle avait prévenu Lamy de la démarche qu’elle comptait faire. Il l’attendait chez elle.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Tout est perdu! dit Mme Estier.

Elle lui conta sa visite.

--Hélas! ma pauvre petite, répondit-il, c’est ce que je craignais!

* * * * *

La discussion des titres eut lieu, devant l’assemblée des professeurs. Lamy défendit ceux d’Estier avec une énergie agressive, comme un homme qui n’attend plus rien, mais qui veut tout dire. «Il nuit à son candidat!» songeaient ses collègues, lâchement. Ils eurent un frisson de surprise quand Aumont déclara, d’une petite voix claire:

--Messieurs, je ne vois aucun motif de ne pas me rallier à l’opinion de M. Lamy.

Estier était nommé chef du laboratoire! Lamy en frémissait d’étonnement et de plaisir. Comme il allait être content, le petit ménage: l’avenir assuré, la possibilité de faire des disciples, d’instituer une méthode de recherches originales, la carrière déblayée, enfin! Il aperçut Aumont qui mettait son pardessus, les lèvres serrées, le front barré d’une ride qui grimaçait. Il courut à lui.

--C’est bien, ce que vous avez fait là, Aumont, lui dit-il, de tout son cœur. Je sais, oui! je sais que vous n’avez pas de sympathie pour Estier. Et vous avez fait taire vos sentiments personnels, vous l’avez désigné, malgré tout! Vous êtes un homme juste. Eh bien, je puis tout vous dire, aujourd’hui. Il me semble que vous comprendrez, maintenant: il n’y avait pas seulement le mérite d’Estier à faire entrer dans la balance; si vous saviez comme il avait _besoin_ de ses deux mille francs!

--Mon cher ami, répondit Aumont avec un petit rire sec, dans un an, Estier aura pris l’habitude de les dépenser. Et alors, alors... je donnerai sa place à un autre!

UN VRAI PÊCHEUR

Quand M. Denot eut passé quelques jours à Ker-ar-Chad, sur les côtes de Bretagne, en compagnie de sa femme, de son beau-père, de sa belle-mère, et de tous les autres enfants de sa belle famille, ce fut avec une vraie joie qu’il se découvrit une durable passion pour la pêche: car jusque-là il s’était ennuyé. La villa qu’il habitait était somptueuse. Je veux dire qu’elle réunissait tous les anachronismes nécessaires pour être remarquée. Elle avait extérieurement l’air d’un château-fort et intérieurement d’une exposition de meubles moyen âge; deux automobiles dormaient dans son garage ogival, et le plafond du grand hall, soutenu par des étriers de bois fort, exactement copiés dans un ouvrage de Viollet-le-Duc, était éclairé à la lumière électrique. M. Denot était un peintre dont le talent avait donné de grandes espérances, mais il ne travaillait plus depuis son mariage, une espèce de bon sens paresseux, assez fréquent chez les Français, lui inspirant l’horreur de tout effort inutile. Toutefois, comme d’autre part il sentait que sa femme ne l’avait épousé que pour illustrer la fortune bourgeoise et sans éclat de sa propre famille, cette indolence qu’il ne pouvait vaincre le rendait triste et un peu honteux. Il y avait à Ker-ar-Chad un casino, et par conséquent un jeu de petits chevaux: ayant scrupule d’aventurer un argent qui n’était pas le sien, il s’abstint d’y aller. Les personnes que recevait sa femme ne l’intéressaient guère. Et comme il avait l’impression de décevoir les ambitions et les plans de cette épouse ambitieuse, il s’était trouvé, devant les rochers, le ciel, la mer et les baigneurs, de plus en plus mélancolique et désaccordé.

Il ne se livra d’abord à la pêche que pour avoir un prétexte à être seul. Puis insensiblement, il en éprouva d’infinies jouissances, un plaisir si fort et si profond qu’il était aussi difficile à définir que celui qu’inspirent certains accords musicaux.

A la pêche aux chevrettes, il faut pousser à travers les herbes, dans le sens où le flot incline leur chevelure d’un vert qui pâlit vers le blond, un filet qui s’alourdit peu à peu, tout plein d’algues et de cailloux. On entre dans l’eau jusqu’au ventre, et ces herbes, et les petits poissons, les crabes, les chevrettes même, frôlent vos pieds nus de telle sorte qu’on ne sait si ce que l’on ressent c’est de l’inquiétude ou de la volupté. Et quand on redresse le filet, d’un coup de reins, les chevrettes y bondissent, translucides, des gouttelettes claires au bout des antennes. On les saisit; elles sont dures et piquantes, animées d’une force imprévue qui communique aux doigts un frémissement singulier; et l’œil s’amuse parfois, en s’effrayant un peu, d’apercevoir, au fond des mailles, des vives hérissées, des vers poilus, miniatures de monstres, ou un coquillage étrange qui projette autour de lui des formes tentaculaires.

Pour relever les lignes de fond, il faut partir à la nuit noire, en canot, vers les trois heures du matin. Les tranquilles petites étoiles ont l’air de rire dans l’air très frais, et la planète Mars est comme une lanterne rouge, très lointaine. Un à un, on soulève les poids de la ligne. Les plies, les limandes, les soles frappent l’eau douloureusement du plat de leur queue, les maquereaux ont l’air d’être en émail, et il y a un poisson, je ne sais lequel, qui gronde quand on le jette au fond du bateau et qu’il agonise. Si la lune brille, elle trace sur la mer une espèce de grande route lumineuse, où le canot semble suspendu, et l’on dirait qu’on fait de la magie au milieu des bêtes sorties des profondeurs, dans le silence pur.

Mais Denot se souvenait surtout d’une autre nuit où il était allé à la pêche aux lançons. Vers l’aube, dans une anse de sable, entre deux blocs de rochers semblables à de grands animaux pétrifiés, il avait entendu le bruit d’une mastication vorace, et la mer, sur quelques brasses carrées, s’agitait d’un grouillement qui faisait presque peur. C’était des crabes, par milliers; ils commençaient à manger vivants les poissons pris dans les filets de pêcheurs qui s’étaient endormis dans leur barque, harassés de fatigue. On voyait du sang dans l’eau... Denot ayant réveillé les pêcheurs, ceux-ci avaient tenu à lui donner sa part du butin sauvé, comme s’il eût été l’un des leurs, et un vrai marin. Il ne songeait jamais à cela sans une espèce de fierté, un épanouissement du cœur.

C’était tous ces souvenirs qui lui montaient à la mémoire, un matin qu’il revenait de fouiller les herbiers de Kérity. La pêche avait été mauvaise et il rentrait les mains vides. Or, ayant par hasard abaissé les yeux vers une flaque, une simple flaque abritée derrière un galet plus gros que le corps d’un homme, il distingua dans l’eau plate et tranquille une chose qui le fit subitement frémir de joie et de convoitise. Tout d’abord même il n’en crut pas ses regards: un homard, un homard monstrueux, un géant de l’espèce, essayant vainement de se creuser, en attendant le retour du flot, un abri sous le galet. Cette rencontre était d’autant plus inattendue que les homards ont presque disparu de la côte bretonne; les pêcheurs vont maintenant les chercher jusque dans les eaux du Portugal, et les logent ensuite dans des casiers mouillés devant leurs ports, en attendant le moment de les vendre. Le monstre que Denot venait de découvrir s’était-il échappé d’un de ces casiers? C’était l’hypothèse la plus vraisemblable. En tout cas il était de bonne prise. La seule difficulté était de s’en rendre maître. Denot le poussa, avec son filet à chevrettes, jusque sous le galet: le homard se laissa faire. Mais d’un seul coup de ses pinces énormes, il trancha les mailles comme avec des ciseaux, retomba dans l’eau, et se mit en posture de défense.

Tout son corps était d’un bleu de Prusse assombri, avec des traînées de petits coquillages sur la carapace, tant il était vieux, tant déjà il avait vécu des saisons nombreuses! La fureur de la pêche avait jeté Denot à un degré de si grande imprudence qu’il tenta de l’arracher de la flaque avec les mains; les pinces se rabattirent vers lui avec une telle prestesse, un claquement si sauvage, qu’il fit un bond en arrière. Alors, le homard victorieux rentra sous le galet. On ne voyait plus que son dos bleu, qui semblait vouloir soulever l’énorme bloc pour s’y cacher. Avec le manche de sa pêchette, Denot parvint à le pousser sur le sable; la bête y apparut seulement plus redoutable, posée de travers, marchant de travers, regardant de travers avec ses deux petites prunelles noires posées sur des antennes flexibles. Denot cependant n’avait plus qu’une idée: «Il faut que je l’aie! Et si je m’en vais, je perds mon droit, un autre le prendra.»

Il prononça aussi à haute voix, et aussi solennellement que s’il eût déclamé un vers:

--Il a bien quarante centimètres de long!

Le homard, laissé à lui-même, était retourné dans sa flaque, mais il continuait de tenir ses yeux hors de l’eau pour surveiller son ennemi. La plage était déserte. Ce duel farouche n’avait pas de témoins. Denot répéta:

--Il faut que je l’aie!