Monsieur Barbe-Bleue... et Madame

Part 8

Chapter 83,857 wordsPublic domain

Tout à coup elles se retournèrent, rendues muettes malgré la fureur qui les précipitait. C’était les mâchoires du président qui claquaient, parce qu’il voulait parler et ne pouvait pas. Et de n’être plus maître de son corps, de sa parole, de son jugement, lui le juge, on voyait que cela augmentait le mal de son âme: l’adultère à son foyer, l’assassinat à son foyer, toutes ces révélations dans la même seconde, l’ignominie dans laquelle on l’avait fait vivre! Et les deux femmes, d’un même geste, mirent les mains sur leurs yeux pour leur cacher un spectacle épouvantable. Quoi! Il y avait donc un autre homme au monde que celui qui était couché là, sur le plancher, que celui qui était mort! Elles n’y avaient pas pensé.

A la fin, le président prononça, en regardant fixement la cuisinière:

--Elles sont folles! C’est bien naturel en ce moment, elles ont perdu la tête... C’est moi qui ai fermé la clef du poêle au lieu de l’ouvrir, hier soir. C’est une erreur atroce, atroce...

Il s’était reconquis, et en éprouvait une fierté qui rouvrait toutes les écluses de son sang.

Il se mit à son bureau et écrivit:

«Monsieur le procureur général, par une méprise et une maladresse dont les conséquences sont effroyables, je viens de causer la mort de M. Mérulle, mon secrétaire. Je vous attends chez moi pour vous expliquer les circonstances de cette catastrophe. Mais ce ne sera pas le président de cour qui vous accueillera. M. le garde des sceaux recevra aujourd’hui même ma démission. Vous estimerez comme moi qu’un homme coupable d’un meurtre, même involontaire, ne peut rester magistrat.

«J’ai l’honneur, monsieur le procureur général...»

Il tendit la lettre, non cachetée, à miss Clare.

--Portez cela, lui dit-il.

La gouvernante recula.

--Oh! ce n’est pas un piège, ajouta le président, vous pouvez lire.

Mais comme miss Clare s’éloignait, il dit encore:

--Pourtant il faudrait mettre d’abord M. Mérulle sur son lit.

Les deux femmes firent un mouvement, mais seule miss Clare s’avança. Mme Rennemont s’était arrêtée devant le corps, glacée, sans oser faire un pas.

Alors le président lui dit à l’oreille:

--C’est vous qui avez tué cet homme!

* * * * *

Mais il n’avait fait cela que pour savoir, et n’en dit jamais rien à personne.

LA JUSTICE IMMANENTE

Ceci se passait avant la guerre. Il y avait encore, à cette époque reculée, des grandes manœuvres. Quelques personnes d’un mauvais caractère demandent parfois si vraiment nous avons gagné quelque chose à gagner la guerre: nous y avons gagné qu’il n’y a plus de grandes manœuvres!

--... Est-ce que c’est encore loin?

--Quoi, mon colonel? demanda le lieutenant Birot.

--Toussuges, parbleu, pas Saint-Pétersbourg: le château de Toussuges, où vous me logez. Vous trouvez que l’étape n’est pas assez longue? Les chevaux même n’en peuvent plus.

C’était vrai. Les chevaux buttaient contre tous les cailloux. Leur pas, qui s’était raccourci, retentissait douloureusement par contre-coup sur le cuir des selles, et les cavaliers éprouvaient cette crampe lancinante des cuisses, presque inévitable, même pour les plus endurcis, après de longues heures d’une allure uniforme et lente.

Le colonel Hersac se retourna: quelques jeunes dragons, la figure crispée, soulevant en silence leurs étriers, avaient ramené, pour changer de position, leurs rotules à la hauteur du cou de leurs montures. Se sentant regardés, ils remirent l’étrier au bout du pied, la jambe correctement tombante, et le colonel fit comme s’il n’avait rien vu. C’était un brave homme, et pas bête. Il savait que, pour obtenir, quand il le faut, un coup de collier de jeunes soldats, le meilleur moyen est de ne pas les brutaliser pour des sottises. Lui-même, éreinté, tenait à n’en laisser rien paraître.

D’ailleurs, il continuait de parler, intarissablement. C’était, selon ses subordonnés immédiats, le seul défaut sérieux du colonel: il eût parlé sous le couteau, parlé à l’article de la mort; bien plus, devant un supérieur! Il parlait comme on respire. Et cependant on allait, sur la route poudreuse, vers l’horizon d’ouest, où le soleil couchant jetait des flammes longues qui faisaient cligner les yeux, desséchant encore les gorges altérées: et le colonel dissertait toujours. Il blâma la méthode allemande qui déploie en chaîne, pour l’attaque, la seconde ligne d’infanterie, en la rapprochant trop de la première. Il fit le procès de l’artillerie lourde. Voilà ce que c’est que de vouloir être intelligent; les jugements de l’avenir sont parfois terribles pour ceux qui prétendent les prévoir!

--Mon ami, qu’on nous donne de bons petits _pom-poms_, chargés avec les bons petits projectiles inventés par les terroristes. C’est en Russie que nos artilleurs devraient aller prendre des leçons. Ah! la bombe de Stolypine! Nous n’avons rien de pareil!

C’est ainsi que, dans son enthousiasme guerrier, il devenait révolutionnaire. Puis il eut des mots nombreux, et vivants, et gais, malgré sa fatigue, pour vanter l’accélération des mouvements tactiques, peignit des bataillons de cyclistes, d’innombrables équipes d’automobiles, passant sur les derrières de l’ennemi pour y jeter le désordre et la peur. Les secousses du cheval, le poids même de son corps, qui portait depuis si longtemps sur les mêmes muscles, avaient fini par lui donner un petit pincement dans la région du cœur; ses paroles sortaient mal à travers sa moustache rousse toute blanchie de poussière; et pourtant il trouvait encore d’autres paroles pour de nouvelles pensées. Le village de Toussuges apparut, pareil à tous les villages de la basse Bourgogne: des maisons qui ressemblaient, de loin, à des cocottes en papier, rangées bien sagement sous une grand’mère poule, l’église, qui les dominait pacifiquement, avec l’échine droite de son toit, redressée brusquement par un clocher pointu.

--Mais votre château, votre sacré château, dans tout ça? demanda le colonel Hersac.

--Vous y êtes, répondit le lieutenant.

En effet, un mur, qu’on suivait depuis quelques centaines de mètres, venait de cesser, faisant place à une haute grille, arrondie en demi-cercle; au bout d’une large allée sablée, encadrée d’ifs taillés en pyramides, ce fut alors une vieille demeure Louis XV, la belle et simple gentilhommière de nos campagnes, avec ses pierres couleur d’or pâle, son toit d’ardoises aux pentes roides, et ses hautes fenêtres au-dessus desquelles, sculptés en relief, des amours joufflus tressent des guirlandes.

Le colonel, se baissant sur l’encolure de sa bête, leva la jambe droite pour sauter à terre. Alors il sentit, avec le commencement de raideur imposé par les années, la cruelle contraction de ses muscles froissés. Ses traits nets et volontaires se tirèrent. Il eut, un instant, cette impression pénible des hommes fiers d’être restés alertes après la quarantaine, et qui sentent pourtant, à de certaines minutes et à certains indices, que l’énergie de leur jeunesse ne durera pas toujours. Et ce fut juste à cet instant, par malencontre, que le lieutenant Birot dit à son chef:

--Mme de Toussuges m’a prié de vous dire qu’elle comptait que vous lui feriez le plaisir de dîner au château.

--Zut! cria le colonel Hersac. Zut! Vous entendez? Et lui faire une visite, n’est-ce pas, avant le dîner, à la dame du château, la visite d’usage: non! Je vais dormir, sapristi, je vais dormir, tant que je pourrai. Et puis, j’irai dîner à l’auberge. Et après, je retournerai dormir, dormir encore!

--Mais, mon colonel...

--Allez-y, vous! Excusez-moi. Dites... dites ce que vous voudrez. Dites que je suis sourd, par exemple, sourd comme une pioche, sourd à ne pas entendre le canon, et que ça m’empêche d’aller dans le monde, que j’y ai l’air trop idiot. Je vous autorise à lui dire ça, à la dame du château, que j’ai l’air trop idiot!

Le lieutenant avait le respect des ordres donnés. Il fit la commission, très ponctuellement, bien que dans des termes adoucis. Mme de Toussuges accepta ces explications de la meilleure grâce du monde.

Une heure plus tard, le colonel Hersac, qui s’était jeté sur un canapé, fut fort étonné de se réveiller parfaitement dispos. Il en éprouva quelque vanité. Son ordonnance lui avait tiré ses bottes, la circulation s’était rétablie, un sang plus frais et comme rajeuni coulait dans ses veines. Une aspersion d’eau froide, la joie de patauger quelques instants pieds nus dans la cuve de zinc qu’il trouva dans le cabinet de toilette, ajoutèrent encore à ce sentiment de plénitude et d’allégresse. Au-dessus des deux portes qui s’ouvraient dans sa chambre, un émule de Boucher, sans doute ce Pérot qui a laissé sur les panneaux des «petites maisons» du dix-huitième siècle tant de preuves de son talent doux et voluptueux, avait agréablement retracé l’épisode mythologique des noces de Thétis; et le beau corps de la déesse, s’élevant du sein de l’onde dans une conque marine traînée par des tritons musculeux, semblait une grande fleur rose sortant d’un vase de cristal verdi.

Le colonel Hersac se piquait d’aimer cet art subtil. Il était peut-être, comme beaucoup de gens, moins sensible à son ingénieuse élégance, qu’enclin à exprimer en phrases abondantes des idées sur l’histoire de cet art; et il avait, tout prêt, un développement sur Dendrillon, Tremblin, Pierre Hallé, Gillot, Bachelier, décorateurs, sculpteurs, ciseleurs raffinés, dignes de garder une petite part de la gloire qu’on accorde aux Caffieri, aux Desportes, aux Oudry. Il méditait d’y joindre d’autres développements, même patriotiques. Et je vous le dis sans railler; car, en vérité, qu’un soldat espère pour son pays, sur les champs de bataille, la même supériorité qu’Huet et Boucher lui donnèrent dans la peinture délicate des plaisirs, il est possible que ce soit naïf, mais aussi cela est beau et touchant. Dans ce besoin d’expansion, le colonel Hersac se rappela qu’il devait une visite à la châtelaine de Toussuges, et ne se rappela rien autre. Il se croyait seulement certain de trouver en elle une personne susceptible d’apprécier la profondeur et la diversité de ses vues. Il se mit en grande tenue, brossa ses cheveux encore drus, sa grosse moustache rousse, descendit un étage et se fit annoncer.

--Ah! mon Dieu! dit la bonne Mme de Toussuges, le pauvre homme! Il n’a pas osé, malgré son infirmité, s’épargner cette corvée. Comme il doit souffrir!

Elle était d’esprit charitable. Elle se promit d’abréger une cérémonie qui devait paraître infiniment pénible au colonel. Elle pensa enfin que ses propres ressources de conversation étaient nécessaires pour atténuer le ridicule d’une scène embarrassante. Et sans hésiter, tout uniment, d’une voix perçante, elle exprima toute l’obligation qu’elle avait d’une telle visite à un officier supérieur que d’autres soins devaient occuper, et qui n’avait besoin d’autre excuse pour ne pas accepter la place qu’elle eût été si heureuse de lui offrir à sa table.

Le colonel rougit. Il se rappela son mensonge, il le jugea saugrenu, il en éprouva une amère confusion.

--J... fit-il.

Mme de Toussuges ne le laissa pas continuer. Puisque sans doute il n’avait pas entendu, il fallait lui épargner la peine d’une réplique difficile. Elle eut des phrases abondantes.

--Les manœuvres sont dures, dit-elle, mais on affirme qu’elles ont fait le plus grand honneur à vos hommes et à leurs chefs. Le pays est accidenté, il est rude aux cavaliers, coupé de haies et de murs en pierres sèches. Mais l’hospitalité des habitants devait, elle en était certaine, diminuer dans une large mesure la fatigue des troupes. Belle région, d’ailleurs, fertile et peuplée.

--Je... dit le colonel, étourdi.

Mais elle poursuivait, admirant elle-même le flux aisé de son éloquence:

--Ce château était bien modeste. Cependant son plan, dû à l’architecte Carpentier, restait harmonieux. Il avait été construit, vers 1740, pour un arrière-grand-oncle de M. de Toussuges. Plus tard, on avait transformé les pelouses et les boulingrins en jardin anglais. Mais qu’était cette petite habitation d’un pauvre gentilhomme, à côté du château de Sercey, racheté maintenant par Foucart, malheureusement, Foucart, un marchand de souliers!

--Fouc... essaya de placer le colonel.

--Oui, Foucart. Je crois que votre général loge chez lui... Quel regret pour moi, vraiment, de ne pas vous avoir à dîner!

Elle se leva. Le colonel Hersac lui baisa la main et s’en fut, interdit, muet cette fois, et furieux dans son cœur. Il alla retrouver, à l’auberge du _Cheval Blanc_, le mess des officiers supérieurs. Mais il omit d’y conter sa mésaventure.

Le même soir, le lieutenant Birot dîna chez la châtelaine de Toussuges. Elle lui dit bonnement:

--Vous m’aviez bien avertie que votre colonel était sourd. Mais vous avez oublié de me prévenir qu’il est bègue. Le malheureux! Je le plains vraiment: il ne peut même pas finir un mot.

Le lieutenant jeta sur Mme de Toussuges un regard empreint d’une respectueuse stupeur. Mais, voyant à son air qu’elle ne plaisantait nullement, il n’y comprit plus rien du tout. C’est pourquoi, sagement, il acquiesça, d’un signe.

RHÉA

--Vous croyez que les bêtes ont une âme, n’est-ce pas? demanda Mme Jeaume à Lestrange.

--Moi, dit-il, non!

--Tiens, fit-elle, c’est singulier, j’aurais cru...

Il sourit légèrement et interrogea:

--C’est une idée que vous aviez, je vois... je vois. Dites un peu pourquoi?

--Eh bien, réfléchit-elle, c’est parce que... parce que je me suis aperçue que vous traitiez les bêtes comme des personnes: comme si elles avaient des sentiments qu’il ne faut pas froisser, enfin. Comprenez-vous?

--Oui, répondit Lestrange, je comprends. Et vous avez raison: je traite les animaux comme s’ils avaient des sentiments qu’il faut respecter. Mais c’est justement parce que je ne crois pas à l’âme. _Je ne crois pas_ que les hommes mêmes aient une âme. C’est peut-être là une chose où, comme disait Pascal, on ne peut que parier. J’ai parié contre, je n’en suis ni plus humble ni plus fier, et ne nourris aucun dédain contre ceux qui n’ont point parié de la même façon. Mais c’est justement parce que je ne pense point que les hommes aient une âme que je traite les bêtes avec attention et décence.

«Songez donc! Jadis, aux siècles de foi, il y avait un abîme entre nous et l’animal! L’univers civilisé était chrétien, rien que chrétien; on demeurait universellement persuadé qu’en chaque forme humaine, vivante, résidait une essence immortelle, qui n’existait pas chez l’animal. Mais aujourd’hui! Du moment qu’on ne croit plus à cette essence immortelle les barrières sont tombées, qui séparaient l’animal de l’homme; on n’a plus le droit d’apercevoir, entre eux et nous, que des différences très nuancées d’intelligence, de bonté, de sensibilité. Et, vraiment, ce n’est que par un préjugé déraisonnable que l’on se permet la vivisection des uns, et non des autres. Ou bien l’on devrait l’interdire tout à fait, ou bien martyriser l’homme comme la bête, dans l’intérêt de la science.»

--Et ces nuances dont vous parlez, jusqu’où vont-elles? demanda Mme Jeaume.

--Il est impossible de le savoir, et c’est bien cela qui cause mon intérêt. Le problème est si grave! Il est presque angoissant. Les bêtes sont muettes? Oui, mais dans une certaine mesure seulement. Et, d’ailleurs, refuserez-vous le nom de frère à un homme dont les lèvres sont scellées? Elles n’ont pas notre moralité? Mais elles ont leur moralité plus proche souvent de la nôtre que celle des sauvages d’Australie, qui ne savent pas que l’amour est pour quelque chose dans la génération, et s’imaginent que les femmes deviennent grosses parce que l’esprit d’un mort est entré en elles. Et les animaux ont des passions, des vices, des vertus, des désirs, des remords, de l’héroïsme et de l’égoïsme. Ils éprouvent tous les maux de l’amour et de la jalousie. Alors?

--De la jalousie? dit Mme Jeaume.

--Oui, et avec tous ses raffinements, avec tous ses retours. J’ai eu une chienne d’Ulm, une fois... Mais une femme vous racontera cela mieux que moi.

Et il se tourna vers Mme Lestrange, qui rougit:

--Allons, Thérèse, dit-il, je vous ai tant aimée de m’avoir conté l’aventure.

--Eh bien, dit Mme Lestrange, cela remonte à nos premiers jours de mariage. Quand nous revînmes de notre voyage de noce, le premier être qui m’accueillit, dès que nous eûmes franchi la porte du château de Sercey, ce fut une chienne d’Ulm, grande comme une lionne, et qui me sembla plus féroce. Mais dans le premier moment, elle ne parut faire aucune attention à moi. Je la vois encore, subitement dressée, gigantesque, plus haute que mon mari, lui appuyant sur les deux épaules des pattes formidables, et poussant une espèce de plainte joyeuse, de chant sombre qui roulait dans sa gorge et se déchirait à ses crocs. Et je ne sais pourquoi j’éprouvai alors une sorte d’envie et de tristesse amère. Je me disais: «Jamais, si nous sommes séparés, et si nous nous retrouvons un jour, cet homme et moi, je ne saurai montrer ainsi le délire de ma joie; je n’aurai pas ces cris-là, je ne serai pas aussi belle!» Ne riez pas; une femme qui aime souhaite, devant celui qu’elle aime, tous les genres de beauté.

«La chienne nous suivit. Il était tard. Nous fîmes une légère collation avant de monter dans la chambre qui nous avait été réservée. La chienne, contre mon attente, ne voulut rien manger. Maintenant, c’est moi qu’elle regardait, et toute sa joie semblait s’en être allée. Elle faisait, j’en suis sûre, un raisonnement droit et désespérant; j’avais pris place à table, on me parlait, je répondais. Je n’étais donc pas une servante ou une étrangère: je devenais l’ennemie; ses yeux de fureur ne me quittaient pas.

«Et j’avais peur, horriblement peur. On m’eût enfermée avec une tigresse dans une cage de ménagerie que je n’eusse pas senti dans mes veines une telle épouvante, une telle conviction que dans un instant je serais dévorée. Je dis à mon mari:

«--Emmène-là, emmène-là où tu voudras, mais je ne veux pas coucher sous le même toit que cette bête!

«Il obéit si volontiers que je compris qu’il avait les mêmes craintes que moi. Il appela Rhéa, qui se leva lentement, constata avec satisfaction que je ne l’accompagnais pas, et sortit avec lui, comme soulagée, me jetant un regard d’indicible dédain: le regard dont une préférée écrase sa rivale! Mais quand elle se vit enfermée traîtreusement dans une écurie, tout l’espace, jusqu’aux confins de l’horizon, s’emplit de hurlements si sauvages, où se mêlaient tant de douleur et tant de colère, que je ne pus m’endormir. Je n’étais pas jalouse de cette chienne. C’était elle qui était jalouse de moi; et en même temps que je me sentais pénétrée d’une inquiétude qui allait jusqu’à la terreur physique, j’éprouvais aussi de la pitié.

«--Elle s’habituera! dit mon mari.

«Et elle s’habitua, en effet. Mais il fallut conquérir sa résignation comme on triomphe des méfiances d’un enfant qui voit arriver une marâtre dans la demeure de son père. Il fallut la laisser des jours et des jours seule avec moi, pour qu’elle s’accoutumât à me voir et à me supporter. Il fallut lui offrir la présence de son maître, les promenades avec lui, les caresses qu’il lui faisait comme une récompense de sa conduite avec moi. Il fallut aussi nous observer tous deux, ne pas faire un geste qui trahît une affection dont elle souffrait encore, s’interdire durant longtemps tout geste qui eût pu réveiller sa défiance ombrageuse. Je me souviens, oui, je me souviens: un jour, dans le parc, comme elle nous suivait, Lestrange me prit par la taille... J’eus l’impression d’une poussée irrésistible, je vis mon mari rouler sur le sol: la chienne avait foncé sur nous, par derrière, d’un bond farouche, et maintenant, se tenait devant nous, les lèvres retroussées, les dents en avant, tremblante de rage.

«Elle fut battue longuement, et nous faillîmes la donner ou la vendre. Mais ce châtiment même sembla la faire réfléchir. Elle conçut peut-être qu’il y avait quelque chose de changé, qu’elle avait non seulement un maître, mais une maîtresse. Et parfois, à partir de ce moment, elle me fit des caresses singulières, presque humiliées, comme si elle eût avoué qu’il fallait compter avec moi, et qu’elle me suppliât de n’être pas son ennemie, et de la garder. C’était une sorte de paix armée, avec des élans de tendresse un peu triste, des bouderies, des retours, des timidités découragées, puis, semblait-il, la résolution d’accepter désormais une situation inférieure, pourvu qu’on la laissât continuer d’aimer son roi, et le servir.

«L’automne vint, et c’est alors qu’arriva l’événement imprévu et difficilement explicable que je vais vous dire. Vous connaissez sans doute ces instants de découragement qui suivent les premiers mois d’une union heureuse. Il fait que l’affection change de nature, et on ne le comprend pas encore. Les susceptibilités de l’homme s’éveillent, les rêves de la femme prennent un cours indéterminé et dangereux. Il y a des larmes et des silences, des brouilles et des raccommodements. Un soir que nous devions justement passer la soirée dans un château voisin, mon mari fut appelé subitement à Paris. Il exprima le désir de me voir renoncer à une distraction qu’il ne partageait pas. Il avait peut-être des soupçons, et peut-être ces soupçons n’étaient-ils pas absolument sans cause. Il y a des heures troubles dans la vie d’une jeune femme, des heures _où elle ne sait pas_. Si je l’avoue, c’est que ce n’était pas grave...

«Toutefois, ce fut «la scène». Il y en a dans tous les ménages, et il y en aura toujours. L’essentiel est seulement qu’elles ne laissent pas de traces durables. Mais ce soir-là, nous nous quittâmes fâchés. Ce sont encore des choses qui arrivent. Je dînai seule, après le départ de mon mari, avec le sentiment qu’on m’avait fait une injustice, et que je ne la supporterais pas. Je donnai l’ordre de faire atteler, et de préparer une toilette de soirée. Rhéa, qui avait assisté aux amertumes de notre débat, me considérait avec des yeux observateurs et, si je puis dire, une angoisse attentive. A ma grande surprise, elle m’apporta la grosse boule de bois avec laquelle elle jouait d’habitude, et j’assistai alors à un extraordinaire déploiement d’adresse, de force et d’agilité. Cette énorme bête me donnait, je ne trouve pas d’autre mot, une représentation, elle faisait pour moi tous les tours qu’elle avait jusqu’ici réservés à son maître, elle peuplait de son agitation la salle à manger solitaire: et quand j’essayai moi-même de lui enseigner d’autres mouvements, elle suivait mes ordres, ou elle s’efforçait à les comprendre, avec une docilité qui m’émerveilla. Cependant je gagnai ma chambre. Elle m’y accompagna, ce que je ne lui avais jamais vu faire. Et alors, alors... je ne sais pas bien ce qui se passa en moi: ce fut comme si je me trouvais en présence d’une amie qui pouvait subitement me désapprouver, et j’avais peur aussi de ce monstre inquiet. Mon irritation d’ailleurs s’était usée, je me sentais sans force.

«--Coiffez-moi pour la nuit, dis-je à la femme de chambre, et dites qu’on dételle. Je vais me coucher.

«Rhéa s’était mise dans un coin, posée comme un sphinx. La femme de chambre, en s’en allant, l’appela. Elle refusa de bouger.

«--Laissez-la, lui dis-je, elle me tiendra compagnie.

«La porte se referma. J’étais dans mon lit, le verrou poussé. Et la chienne, subitement détendue, se mit alors à parcourir la chambre d’un air important et affairé. Elle inspectait les aîtres, elle plongeait avec une espèce de méthode son museau sous les meubles. Puis elle se retourna, comme pour me dire:

«--Il n’y a personne, tout va bien. Tu peux dormir.

Et je songeais avec terreur, je vous assure: «Qu’aurait-elle fait, si j’avais voulu sortir. Elle m’aurait tuée!»

«Cependant elle hésita encore, choisit d’abord la descente de lit pour s’y étendre, se releva, et s’alla coucher sur le parquet, devant la porte. J’éteignis la lumière, et alors, alors... je sentis une patte qui palpait très doucement les draps du lit. Il faisait noir: Rhéa voulait savoir si j’étais là!