Monsieur Barbe-Bleue... et Madame
Part 7
«Alors, pendant des heures, de longues heures, je ne sais plus combien d’heures, ce fut l’angoisse, l’angoisse pure et simple, inutile, _sans cause_. Pas même l’impression d’une présence invisible, malveillante, dangereuse: l’angoisse, et c’est tout. J’avais seulement la sensation que des gens, des inconnus, avaient jadis, en ce lieu, attendu quelque chose d’atroce, d’inévitable, attendu, attendu, le cœur battant; et mon cœur battait comme le leur... Et puis, tout à coup, Moustache se jeta en avant, ses lèvres noires retroussées sur ses crocs. Et il hurla! Un grand hurlement qui déchira la nuit et me donna la chair de poule. Eh bien, quoi, quoi? La porte était toujours fermée, et il n’y avait rien dans cette chambre, absolument rien que ce qu’elle contenait la minute d’auparavant. Pas une ombre, pas un fantôme, pas un bruit, excepté ces grands hurlements qui ne cessaient plus. Et Moustache se mit à reculer, à reculer, jusque vers le lit de camp où je m’étais assis. Il était égaré, il était fou de fureur et d’effroi, il tremblait, il bavait. Je n’essayai pas de le rassurer, de le caresser: il m’aurait mordu! Aussi vrai que je vis, que je parle, que je fume une pipe en ce moment, je ne voyais rien, toujours rien; mais il voyait, lui, je suis sûr qu’il voyait! et même il entendait! Par instants, à ses hurlements succédait ce petit aboi, sec, claqué, que jettent presque tous les chiens au moment d’un coup de feu. Et, brusquement, il gémit, il se pencha, il tira la langue, il fit comme s’il léchait une blessure, une invisible blessure sur une invisible forme étendue à ses pieds.
«... Et j’ai fichu le camp, oui, j’ai fichu le camp, à travers le jardin, jusqu’à la route, jusqu’à Paris, comme un lâche. Je n’avais rien vu, pourtant. Mais Moustache?...»
LA CONSULTATION
C’était le vendredi matin que chaque semaine ils se retrouvaient dans la salle du fond du café Perdreau, rue de Vaugirard, et presque tous, d’habitude, ils étaient fidèles au rendez-vous. Chenaillet, ancien expéditionnaire au gouvernement général d’Indo-Chine, révoqué pour ivrognerie; Mme Chenaillet, sa femme, à qui l’usage invétéré de l’opium a donné une physionomie délicate, des traits pâles et fins, des yeux agrandis, inquiétants et noirs comme l’eau des tourbières; Combevaire, qui vient de Toulouse, où il était employé à la mairie, mais il a quitté ses fonctions, on ne sait pourquoi: sans doute, il avait des ennemis politiques; du Perronnel de Costains d’Astayrac, ancien maréchal des logis aux dragons, ex-sous-maître de manège à Saumur: il a des relations étendues, connaît à la fois le monde des courses et la généalogie des meilleures familles du faubourg Saint-Germain; son amie, Mlle Mars, fréquente beaucoup les cercles mixtes où les deux sexes peuvent se réunir autour d’une table de baccara chemin de fer; l’abbé Mulin, qui a fondé jadis une maison pour l’enfance abandonnée, que des concurrents déloyaux ont fait fermer; Marius Cort, homme de lettres, et Juste Lecorbier, ancien étudiant en médecine.
Avant le déjeuner vers dix heures, au café Perdreau, il n’y a jamais personne. C’est le bon moment pour causer, quand la profession qu’on exerce exige des échanges de vue réguliers, comme c’est justement le cas pour ce petit groupe, qui se procure de quoi vivre assez largement en sollicitant à domicile la générosité publique. Ses membres ont étroitement besoin les uns des autres. Le cœur humain a en effet d’étranges et nombreux replis. Certaines gens ne donnent qu’à ceux qu’ils connaissent, ou dont la carrière fut semblable à la leur. Il en est, au contraire, qui vous connaissent trop et jugent que vous n’êtes digne d’aucune pitié; ils ne s’attendrissent que sur les infortunes qui leur sont le plus complètement étrangères, ne croient qu’aux récits qu’ils ne peuvent contrôler. Enfin même les plus aumôniers ne donnent qu’une fois au même visiteur. Ils disent, lorsque revient celui-ci: «On vous a déjà vu.» D’où la nécessité d’envoyer quelqu’un à sa place, en le munissant de tous les renseignements nécessaires pour intéresser la clientèle. Ce n’est pas tout. Il faut bien l’avouer: des motifs plus puissants que le seul instinct charitable engagent quelquefois les personnes sollicitées à ouvrir leur bourse. Il faut leur faire entendre qu’on n’est pas sans connaître quelques-uns des secrets de leur existence intime, et qu’il leur serait salutaire de s’assurer la sympathie de celui qui les approche. Mais il est préférable alors de ne pas agir soi-même: car, plus tard, ces personnes vous éviteraient, on perdrait tout contact avec elles; et même, ce qui est plus grave, elles vous desserviraient dans le milieu où on les rencontre. Un intermédiaire est donc indispensable. Et ainsi c’était M. Chenaillet qui parfois allait frapper à la porte des relations de M. du Perronnel de Costains d’Astayrac, et l’abbé Mulin qui tendait pieusement ses mains onctueuses aux dames que lui signalaient Mlle Mars ou Mme Chenaillet. A charge de revanche, et d’ailleurs le prix de la commission est fixé par des règles immuables et toujours respectées; il n’y a pas de commerce qui dure sans honnêteté! On dressait aussi la liste des cœurs durs qu’il est impossible d’émouvoir, puisque aussi bien il est des hommes et des femmes rebelles à toutes les supplications, insensibles aux prières, impénétrables aux ruses. Et l’on doit éviter de perdre son temps.
Ce jour-là, le groupe venait d’aborder l’étude de l’annuaire médical pour Paris et ses environs. M. Juste Lecorbier, à qui ses travaux scientifiques ont donné une méthode rigoureuse, avait réparti les noms de ceux dont il aurait pu devenir le confrère en catégories bien distinctes. Ceux dont la mentalité est demeurée strictement professionnelle: parvenir auprès d’eux en sollicitant leur pitié pour un camarade pauvre, rappeler le souvenir d’un professeur ayant protégé les débuts de leur carrière, ne pas oublier quelques anecdotes sur les hôpitaux où ils ont passé leur jeunesse. Ceux qui ambitionnent un avenir politique: se présenter avec quelques recommandations de sénateurs ou de députés, d’ailleurs faciles à se procurer. Ceux qui souhaitent une clientèle mondaine ou ne dédaignent pas l’intimité des artistes des petits théâtres. Il y a aussi les coloniaux, les habitués des cercles, les docteurs des couvents et des congrégations. Chacune des couches, chacun des «clivages» de la société parisienne a ainsi ses guérisseurs exclusifs qui ont leurs intérêts, leurs goûts, leur sensibilité. Il fallait donc se partager la besogne. C’est en procédant avec patience à cette classification qu’on parvint au nom du docteur Théron-Mortier.
--... Passons! dit brièvement M. Juste Lecorbier.
Mais l’abbé Mulin, relevant la tête, interrogea:
--Passer? Il n’y a donc rien à faire?
--Rien, dit l’ancien étudiant en médecine. Avarice. L’homme le plus serré qu’on ait jamais connu à la faculté. Un rat.
--Vous avez essayé, continua l’abbé. Vous y êtes allé vous-même?
Lecorbier montra une certaine répugnance à répondre.
--Oui, dit-il enfin, j’ai essayé. J’ai supplié, j’ai pleuré, j’ai peint tout ce qu’on pouvait peindre: la douleur de ne pouvoir reprendre des études interrompues, une femme malade, des enfants qui crient la faim. Et l’admiration que j’avais pour sa science! J’ai même commencé par l’admiration. Il m’a répondu des choses... des choses humiliantes. Il m’a insulté. Il m’a brutalisé. Il y a des gens qui savent refuser poliment. Mais lui! J’aimerais mieux avoir affaire à un agent des brigades centrales, un soir de manifestation.
--Il vous a jeté à la porte?
--Froidement! déclara Lecorbier, amer.
Comme les grands artistes et les grands capitaines, l’aveu de ses échecs lui est pénible.
--Eh bien, conclut l’abbé avec résignation, passons!
A cet instant même, on entendit la voix de Mme Chenaillet, la voix de rêve, la voix comme idéalisée, que donne à ses fidèles le juste et puissant opium.
--L’adresse du docteur Théron-Mortier? disait-elle.
M. Chenaillet n’aime point que sa femme, même devant de vieux collègues, pose des questions qui peuvent susciter quelques doutes sur sa vertu. Dans le fond misérable de son âme, il souhaiterait pouvoir s’offrir le luxe de la jalousie.
--Emma, tu veux tenter l’aventure? dit-il, d’un air de blâme.
M. Lecorbier sourit.
--Une femme n’obtiendra rien de plus que moi, déclara-t-il. Cet homme n’a pas de faiblesse. Quand un homme est pris par un vice, il n’a que celui-là. Théron-Mortier est avare, et c’est tout.
Mais Mme Chenaillet ne discuta point. Suivant avec une volupté cérébrale son rêve intérieur, elle vivait d’avance une scène d’astuce perverse, elle discernait le succès futur de son entreprise avec autant de netteté que le stratège Bonaparte, lorsque mettant le doigt sur une carte d’Allemagne, il disait: «C’est là que sera ma victoire!» L’opium avait centuplé la puissance de son génie.
--L’adresse? répéta-t-elle seulement, obstinée.
--Eh bien, fit Lecorbier en haussant les épaules, 119, rue Chauveau-Lagarde. Mais vous savez, vous avez tort de vous déranger!
Mme Chenaillet écrivit cependant au docteur Théron-Mortier pour lui demander une consultation, autant que possible vers cinq heures du soir. Et, au jour qu’il lui fixa, elle arriva un peu en retard.
--Vous avez le numéro 6, lui dit un valet en habit noir, bien stylé.
Elle prit le numéro d’un air aisé, le mit dans son réticule, pénétra dans le salon et attendit paisiblement son tour.
Enfin la porte du cabinet de consultation s’ouvrit pour elle. Il était plus de sept heures. Le docteur Théron-Mortier jeta sur sa nouvelle cliente un regard empreint d’une expérience professionnelle, mais aussi d’impatience. Il ne dînait pas chez lui ce soir-là.
«... Mise modeste, mais correcte: cinquante francs. Petite femme un peu névrosée: couper court aux explications, liquider rapidement.»
Tels furent le jugement et le projet qu’il formula en lui-même.
La petite Mme Chenaillet fut d’ailleurs parfaite. Elle ne proféra aucune parole oiseuse, s’abstint de rappeler les jours de son enfance et d’insister sur les premiers incidents de sa vie féminine, et se plaignit tout de suite de douleurs fulgurantes, qui la prenaient de la nuque aux talons. Alors ce fut le docteur qui l’interrogea. Elle avait eu d’autres symptômes, on l’avait déjà soignée pour une affection déterminée? Mais Mme Chenaillet fut réticente. Elle n’avoua rien, ne révéla rien, recommença ses explications sans y rien ajouter.
La pendule marquait sept heures et demie.
--Déshabillez-vous! dit le docteur en soupirant.
Il faut rendre cette justice à Mme Chenaillet, qu’elle obéit avec une célérité louable. Dans le temps le plus court, elle fut parfaitement, absolument, magnifiquement dévêtue. Si vite même que le docteur Théron-Mortier n’eut pas le temps de lui dire: «Restez-en là, madame, je n’ai pas besoin de tout voir.» Elle montrait tout, avec innocence et simplicité.
Mais le docteur Théron-Mortier en avait l’habitude. Il demeura insensible. Son seul souci était que, payant son chauffeur avec quelque parcimonie, il jugeait dangereux de l’impatienter. Et justement ses oreilles venaient de percevoir, dans la cour, les ronflements dispendieux de son automobile. Il fallait en finir; toutefois, il fit d’abord son devoir en conscience. Il regarda, il ausculta, il palpa,--et un immense embarras se peignit sur ses traits! Un seul mot, de tous ceux qui sont au monde, sort difficilement de la bouche d’un médecin, et il fallait qu’il le prononçât:
--Mais vous n’avez rien, madame, absolument rien, dit-il. Pas plus que moi. Vous entendez: rien!
Et tout à coup il sentit que cette femme lui embrassait les genoux. Une femme dont les cheveux s’étaient défaits. Ils étaient longs, ils étaient blonds, ils la voilaient à demi. Mais elle n’en était que plus belle et plus séduisante. Et elle disait seulement:
--Docteur, docteur, on ne peut rien vous cacher!
A toutes sortes d’égards cette phrase était l’expression même de la vérité. Cependant, le docteur Théron-Mortier repoussa la tentation avec la brutalité la plus sèche. Pour tout dire, il ne fut même pas tenté. Il savait seulement qu’il était huit heures, et rien n’est irritant comme d’avoir la notion très précise qu’on est en retard.
--Allons, madame, fit-il, rhabillez-vous.
Alors Mme Chenaillet fondit en larmes.
--Je me trompe, docteur, dit-elle, je me trompe; il y a des choses que vous ne savez pas. C’est la misère, docteur, la misère! Huit petits enfants, un mari incapable, infirme, une mère paralytique, un grand-père officier général, mais il est mort, avec toutes ses croix! Alors j’ai pensé, j’ai cru... Pardonnez-moi d’avoir cru, mais ne me repoussez pas! Une épouse, une mère, une fille, une petite-fille au désespoir: voilà ce que je suis! Un secours, docteur, ne m’abandonnez pas. Une femme qui était prête à tout vous sacrifier!
Les aiguilles marchaient toujours.
--Rhabillez-vous! répéta énergiquement le docteur.
Mme Chenaillet lui jeta un regard étonné, ingénu, mélancolique, et s’allongea tout bonnement sur le canapé.
--Je n’en ai pas le courage!
Le docteur Théron-Mortier jura.
--Non, dit-elle. J’ai promis à mes chers enfants, je me suis promis à moi-même que je ne reviendrais pas sans avoir de quoi leur donner du pain. Telle je suis, telle je reste!
--Je vais sonner mon valet de chambre et vous faire rhabiller de force! dit le docteur.
--On n’a jamais ni violé, ni habillé une femme malgré elle depuis le commencement du monde, affirma Mme Chenaillet.
--Je vous ferai porter en voiture dans un asile d’aliénés, dit le docteur.
--Je dirai que je vous ai demandé l’aumône et que vous m’avez repoussée! C’est si bien dans votre caractère qu’on verra que j’ai tout mon bon sens.
C’était vrai. Le docteur Théron-Mortier demeura pétrifié sous ce coup droit.
--Je ne vous donnerai pas quarante sous! dit-il pourtant, révolté. Pas quarante sous!
--Disons quarante francs, docteur, et je m’en vais, répondit sa visiteuse, angélique.
Le docteur Théron-Mortier les donna. Mme Chenaillet les prit, les mit dans son réticule et se rhabilla sans se hâter. Il était neuf heures moins un quart. Sa victime la reconduisit, par habitude, jusqu’au vestibule. Avant d’ouvrir la porte, Mme Chenaillet salua gentiment. Puis, tout à coup, se frappant le front:
--J’allais oublier mon en-cas, dit-elle.
Et elle le prit dans une potiche japonaise.
* * * * *
Quand elle fut partie, le docteur regarda, saisi d’un vague soupçon. C’était son parapluie qu’elle avait emporté.
EN UNE NUIT...
Dehors, depuis deux jours, la neige tombait, assourdissant tous les bruits; et il régnait, dans cette vieille maison de province, et tout autour d’elle, un si grand silence que les deux hommes, conversant sous la lampe, s’étonnaient presque du bruit de leur voix, et l’étouffaient involontairement.
--... Je ne vois pas encore le but où vous allez, disait Mérulle, le secrétaire. J’assemble pour vous des statistiques, et leurs totaux sont incontestables: la criminalité augmente, c’est un fait. Le nombre des criminels, et surtout des délinquants mineurs, s’accroît encore davantage, c’est un autre fait. Et il devient évident que la plupart de ces criminels et de ces délinquants ne présentent aucune tare de dégénérescence. Ce ne sont pas des fous ni des alcooliques. Ce sont des amoraux, non pas des impulsifs, et, vous le démontrez, ils sont amoraux _par raisonnement_, parce qu’ils trouvent que la vie est meilleure à vivre dans le mépris des devoirs sociaux et des lois écrites. Mais alors à quoi aboutir, sinon à la nécessité du rétablissement d’une morale religieuse? Et c’est vous, monsieur le président, vous, qui soutiendriez cela!
--Je ne pense pas une minute à le soutenir, dit le président Rennemont. Pourquoi d’abord devrais-je m’inquiéter de ce qui ne me regarde pas? La morale religieuse était un frein, mais elle se meurt, et rien ne lui rendra la vie. Quelle conclusion en tirer, sinon que la rigueur de la répression devrait s’accroître, et qu’il faudrait enseigner dans les écoles, au lieu de je ne sais quelles niaiseries humanitaires, qu’on n’échappe pas à la justice des hommes? Et nous autres magistrats, ainsi que les législateurs, nous devons faire que cela soit. Une civilisation devenue matérialiste n’a pas le droit d’être indulgente, voilà tout sèchement la vérité. Sans une police exacte, une justice impitoyable, elle est vouée au désastre. Vous supprimez Dieu parce que rien, dites-vous, ne peut démontrer qu’il existe, et que nous ne voulons plus croire qu’à ce qui peut être démontré. C’est fort bon et j’en suis d’accord. Mais alors supprimez aussi la pitié! C’est un sentiment chrétien qui n’a plus sa contre-partie; il devait disparaître avec la croyance en un maître éternel, rémunérateur et vengeur.
--Je comprends, dit Mérulle. Vous comparez la France à un riche ruiné qui s’endetterait à conserver les apparences de la fortune.
--C’est à peu près cela! répondit le président. Sauf que je ne nous crois pas ruinés. Je ne regrette rien, absolument rien. Je suis juge, moi, je ne suis ni pape, ni prêtre. Seulement il faut faire ce qu’il faut. Notre société porte encore de vieux langes tachés d’humanitarisme. Je lutte pour qu’enfin on les jette au fumier. Je ne verrai peut-être pas la victoire, mais vous, qui êtes jeune, vous assisterez au triomphe. On exigera de vous, plus tard, la sévérité, comme de moi, aujourd’hui, une indulgence à laquelle je ne consens pas. On ne doit jamais pardonner. J’en suis sûr. Socialement sûr.
A ce moment, on frappa à la porte, et une jeune femme entra.
--C’est vous, miss Clare? dit le président, un peu étonné.
--La femme de chambre est souffrante, dit-elle. Je viens faire le lit de M. Mérulle.
Elle ajusta les ressorts d’un lit pliant, caché dans un coin du cabinet de travail, drapa une couverture. Ses mains passèrent, comme une caresse, sur les draps blancs. Un sentiment très profond, les souvenirs de leur enfance, peut-être, fait que les hommes éprouvent toujours ils ne savent quelle sorte de vague respect devant une femme qui fait un lit. Le président et son secrétaire interrompirent leur conversation.
--Bonsoir, miss Clare, dit Mérulle, quand elle eut terminé.
--Bonsoir, messieurs, dit-elle, en se retirant.
--Vous êtes bien mal ici, reprit alors le président. Je vous accable de travail, et je ne vous loge même pas confortablement.
Cet homme âpre et consciencieux éprouvait en cet instant un vrai remords. Il avait cinquante-cinq ans, quinze ans d’âge le séparaient de sa femme, qui avait exigé depuis quelques mois qu’ils eussent deux chambres. Miss Clare logeait dans une pièce communiquant avec celle des deux filles du ménage, et il n’était resté, pour Mérulle, que cette installation volante dans le cabinet de travail. Rennemont se reprochait d’avoir cédé, cédé par faiblesse et par amour, pour jouir encore d’un sourire quelquefois, pour être encore quelquefois accueilli...
--Et nous avons fumé! continua-t-il. Voulez-vous que j’ouvre quelques instants les fenêtres? Nous en serons quittes pour lever en grand la clef du poêle. Le tirage augmentera, et la pièce sera bien vite réchauffée.
L’air glacé du dehors entra par les croisées. Au même moment un employé de la ville passait, éteignant les réverbères. Mais une sorte de lueur semblait sortir de la neige candide, elle éclairait vaguement la nuit, montrant les grands arbres décharnés d’un mail, les statues d’une fontaine, drapées de glace, le clocheton blanchi d’un kiosque à musique. Rennemont referma les fenêtres.
--Allons, dit-il, bonsoir. Onze heures! C’est tard pour un vieux comme moi, mais vous qui êtes jeune, vous allez peut être sortir?
Mérulle fit un geste de dénégation.
--C’est vrai, dit le président, vous ne sortez presque jamais le soir. Oh! vous êtes sage, Mérulle, vous êtes presque trop sage!
Il ne vit pas que Mérulle blêmissait un peu.
Le lendemain, comme il lisait déjà dans son lit, car il ne dormait que quelques heures, la cuisinière vint lui apporter son déjeuner.
--Allez réveiller M. Mérulle, dit-il. Nous pourrons encore travailler un moment, avant d’aller au Palais.
Ses yeux retombèrent sur le _Traité des lois civiles_, de Domat. Un grand cri, un bruit précipité de pas dans le vestibule, lui firent lâcher le gros livre, qui glissa sur le tapis. Il n’y avait jamais d’agitation, jamais de cris dans la maison. Même ses deux petites filles respectaient cette discipline austère. Mais ce fut pour sa femme qu’il eut peur d’abord. C’était à elle, sûrement, qu’il était arrivé quelque chose! Puis le contrôle exact qu’il exerçait sur ses sentiments lui en fit un reproche.
--C’est à elle que je pense, et j’ai pourtant des filles!
La cuisinière rentra, les mains ouvertes et les yeux agrandis d’horreur.
--M. Mérulle!... cria-t-elle.
--Eh bien? demanda le président.
--Il est mort, monsieur! Le charbon... le poêle... Ça sentait le charbon... alors, c’est le poêle!
--Allons, prononça nettement le président, il n’est pas mort, ce n’est pas possible. Une syncope, tout au plus.
Et même la supposition d’un évanouissement, d’un commencement d’intoxication, lui semblait difficile à accepter. Les accidents, les suicides, les meurtres, les vols, les viols, les adultères, enfin tout ce qui est du ressort des tribunaux civils ou criminels ne lui apparaissait que comme des «espèces» dont il avait à s’occuper professionnellement tous les jours, mais tous les jours _hors de chez lui_. Sans une grâce d’état semblable on ne comprendrait pas les médecins qui viennent de voir à l’hôpital les milliers d’aspects que prennent la douleur et la mort, et rentrent pourtant chez eux l’âme paisible, sans s’imaginer qu’ils pourraient trouver leurs enfants à l’agonie ou leur femme veillée déjà par les cierges funèbres. Tout ce qui est l’objet d’études habituelles n’atteint plus que l’intellect, échappe à la sensibilité.
Il passa une robe de chambre et marcha vers le cabinet de travail, d’un pas égal, à peine un peu hâté. L’odeur sulfureuse qui se mêle aux émanations plus perfides de l’oxyde de carbone flottait encore, malgré les fenêtres ouvertes. Mérulle était étendu sur le plancher, comme s’il avait voulu se lever pour ouvrir la porte, et l’on voyait qu’il avait vomi. Alors seulement le président sentit son cœur se serrer. Cela aussi, c’était dans les «espèces» qu’il connaissait. Il se pencha, prit l’une des mains de Mérulle. Elle vint à lui, souple encore, mais toute froide.
Il réfléchit un instant et décida:
--Priez miss Clare de faire habiller les petites, sans rien leur dire, et de les emmener en promenade tout de suite. Vous, passez chez le médecin et... non, ne prévenez pas la police. C’est un accident. Je vais faire un mot pour le procureur général. Il faut qu’il soit prévenu, c’est plus régulier.
Miss Clare était déjà entrée.
--Oui, miss Clare, dit-il de sa voix volontairement froide, vous allez...
Mais l’Anglaise cria:
--C’est Madame! Ce n’est pas un accident, c’est madame! Oui, c’est elle qui l’a assassiné, c’est elle qui a tourné la clef du poêle! Elle est venue la nuit, c’est elle qui s’est vengée parce que... parce qu’il n’était plus à elle, mais à moi!
--Vous dites? fit une voix un peu rauque.
Mme Rennemont aussi était arrivée, en peignoir et très pâle, mais coiffée, la fraîcheur de l’eau sur son corps, et des bas sous ses mules, comme s’il y avait longtemps qu’elle fût levée, longtemps déjà.
--Vous dites? répéta-t-elle. Avouez donc que c’est vous, malheureuse! C’est vous qui vous vengez! C’est vous qui m’accusez parce que c’est moi qu’il aimait au moment où j’allais vous chasser. Allons, avouez, avouez!