Monsieur Barbe-Bleue... et Madame

Part 6

Chapter 63,773 wordsPublic domain

--Oui, dit l’abbé, brièvement, mais sans hésiter. On m’a conté qu’une dame avait habité là toute seule, un été durant, il y a près d’un siècle, et qu’elle recevait quelquefois un visiteur qui venait le soir à cheval. Et un matin, on a trouvé la dame morte. Oh! on ne l’avait pas assassinée: elle était morte subitement, voilà tout, et le visiteur avait fui, épouvanté. Mais, mon ami, nous autres prêtres, nous savons, mieux que personne, qu’il meurt des gens dans toutes les maisons. Nos méditations et nos devoirs nous habituent à l’idée de la mort; nous n’en avons pas peur: je t’affirme que j’entrai dans cette maison sans appréhension.

«Eh bien, dès la première heure après mon arrivée, j’eus l’impression--comment dire?--que j’étais suivi. C’était... c’était comme le frôlement d’une robe de soie sur le parquet; et si doux, si fin, si intime, que je n’en fus pas effrayé une seconde. La robe allait, venait, passait d’une chambre dans une autre, parfois tout près de moi, parfois très loin, parfois plus bruyante, comme si quelqu’un, le quelqu’un qui la portait, s’était subitement retourné. Et il me semblait aussi, à de certaines minutes, que cette robe s’asseyait dans un fauteuil près de moi, s’écrasait en plis, s’arrangeait sur un corps qui change d’attitude. Je tirai mes vêtements des malles que j’avais apportées, je rangeai mes livres. Alors il me sembla que j’étais enveloppé d’une espèce de curiosité sympathique, qu’on regardait par-dessus mon épaule... Personne pourtant ne regardait! Pendant que je lisais mon bréviaire, un volume que j’avais laissé ouvert sur la table du salon--un grand salon désuet, à trois fenêtres, dont les meubles étaient couverts de soie jaune--remua tout seul ses feuillets. C’était les sermons de Bossuet, un in-quarto assez lourd. Mais les fenêtres étaient entrebâillées: le vent, sans doute?

«Une servante, à l’air inquiet, me servit mon dîner, et j’allai ensuite faire les cent pas dans le jardin. De vieux rosiers, dans des plates-bandes carrées, portaient encore des roses, bien que nous fussions au milieu de l’automne, et je me mis, par distraction, à en effeuiller quelques-unes: d’autres plus loin, semblèrent s’effeuiller toutes seules, et je crus bien entendre encore le bruit de cette robe de soie, de cette invisible robe de soie; mais rien ne ressemble davantage, le soir surtout, à une jupe qui traîne que la course des feuilles tombées. Nous avons, vous le savez, des prières pour toutes les heures; nous ne sommes jamais inoccupés, livrés à nous-mêmes. Je récitai ces oraisons avec le plus de fermeté d’intention que je pus.

«La servante était repartie, après avoir fait mon lit dans une vaste pièce, au-dessus du salon. J’étais tout seul. Je montai l’escalier pour me coucher, et l’entendis, j’entendis de nouveau, plus insistante, plus vive,--j’emploie les mots que je trouve,--la robe de soie derrière mon dos. Et non pas seulement cette robe: deux petits souliers qui montaient derrière moi. J’aurais juré que c’étaient de ces souliers que dans mon pays on appelle encore des patins.

«Je me mis à genoux sur un fauteuil et fis ma prière du soir, qui ne fut pas troublée. C’était comme si la robe avait attendu... Je me déshabillai. Et, je vous jure, ce fut comme si quelqu’un se déshabillait à côté de moi, comme si des vêtements tombaient!

«Je me couchai, très tranquillement. Pas une seconde je ne laissai détourner mon esprit de la méditation que j’avais entreprise. Ces frôlements, ces bruits? Un rat m’aurait troublé davantage. Je ne permis pas un instant à mon âme de croire qu’ils pouvaient venir d’une... d’une personne. Alors...

L’abbé s’arrêta. Nous répétâmes tous.

--Alors?...

--Alors, dit-il, sans confusion, mais d’un air un peu rêveur, je vous assure que j’ai entendu rire, tout près de moi, presque au-dessus de ma tête: un rire très frais, très clair, et un peu dédaigneux, ironique.

--Et puis?

--Et puis plus rien. Si c’était une tentation, je l’avais vaincue, voilà tout, termina l’abbé simplement. Je n’ai plus rien entendu dans cette maison, jamais... Mais ce jour-là, les choses ont bien eu l’air de se passer sur le plan terrestre. Voilà ce que je voulais dire.

Mais quelqu’un osa corriger:

--Sur le plan terrestre, sûrement! Cette histoire est même un modèle du genre: l’abbé nourrissait de petits regrets, d’involontaires petits désirs. Son inconscient, mis en mouvement par les récits qu’on lui avait faits, a imaginé tout le reste.

--Des désirs? fit l’abbé. Je vous assure que non!

Il leva vers nous ses yeux purs, et nul ne douta plus de lui.

COMBATS DE BOXE

«Moi, me dit le vieux gentleman confidentiellement, je ne parie jamais dans les matches de boxe, excepté quand c’est du «chiqué»... Alors je sais ce que j’ai à faire, continua-t-il en clignant de l’œil, et je le fais comme il faut. Vous pouvez m’en croire: c’est moi qui ai empêché le Japonais Kokuzo, vous savez, le champion du _jiu-jitsu_, de faire croire que cette imbécile invention des jaunes pouvait valoir contre un boxeur, un vrai boxeur qui sait se servir de ses poings. Et de la sorte, j’estime que j’ai sauvé la gloire de ma race; car la boxe est un art anglo-saxon.

«Et c’est un art magnifique, monsieur! Je ne connais rien qui ressemble davantage à la guerre: c’est cruel, si vous voulez, c’est sanglant, c’est brutal, mais aussi ça comporte une sorte de rude moralité, un honneur rudimentaire et sauvage--et c’est savant! Ni la force ni le génie ne suppléent aux enseignements d’un bon maître. Mais la science même, ni la force, ni le génie ne suffisent encore. Il faut chaque jour, et à toute heure, pour se tenir en forme, observer des règles très dures, s’abstenir de satisfaire des appétits ou des besoins, de sorte qu’il ne doit plus guère y avoir que les lutteurs et les athlètes pour savoir ce que c’est que l’abnégation, vertu que les peuples civilisés oublient de plus en plus, à mesure qu’ils deviennent matériellement plus prospères. Et voilà même pourquoi, s’ils se trouvent jamais, par malheur, en face de non-civilisés convenablement entraînés, ils se feront rosser comme des imbéciles.

«On dit que les boxeurs ne sont pas intelligents: des brutes humaines, des machines à battre, des sauvages pesants et dégradés, écrivent les journaux français. Quelle bêtise, monsieur! Ils sont comme les vrais sculpteurs ou les vrais musiciens; ils ont un autre mode d’expression que vous, ils pensent en coups de poings, comme les sculpteurs en volumes et les musiciens en notes, telle est la vérité. C’est avec sa tête bien plus qu’avec ses bras qu’on a le meilleur sur un homme, j’entends un homme de la même classe, de même masse, ni plus fort ni plus faible; car chaque boxeur, c’est comme un cuirassé: par tout l’univers, on sait à une once près son poids, ses moyens, sa valeur offensive; mais on n’engage l’un contre l’autre que des hommes bien appariés, et il y a un arbitre, un juge grave, vêtu de noir, l’œil aigu, qui surveille les deux lutteurs, compte les coups, décide sans appel. C’est plus honnête tout de même que la vraie guerre; donc c’est bien plus intéressant.

«On ne doit pas se frapper au-dessous de la ceinture, vous savez. Mais que de coups qui sont permis et qui nécessitent une méditation profonde. Tenez, une fois, j’avais un ami qui allait être battu, il s’était engagé trop vite, il n’avait plus son souffle. Je m’en apercevais bien: il reniflait dans sa sueur! Et je me disais: «Il n’arrivera pas à la fin du _round_, il va se faire _knocked out_.» Lui aussi, il le sentait. Et c’est une chose horriblement douloureuse, amère, humiliante. Les «temps» sont de trois minutes. Ça n’a l’air de rien, trois minutes, et quand on se demande si on pourra tenir jusqu’au bout, c’est l’éternité! Lui pensait: «Il faut que je conserve mon jugement, et si je reçois un _cross_ derrière l’oreille, ou un _direct_ dans l’estomac, ce sera fini.» Alors il faisait le canard, comme ça se doit, il plongeait la tête toutes les fois qu’il sentait le vent d’une riposte à ses pauvres essais... Tout à coup, sur une des ailes du nez de son adversaire, voilà qu’il distingue une petite trace rose encore humide, la cicatrice d’un coup reçu récemment et qui n’avait pas encore guéri. Il eut le temps de réfléchir: «C’est là qu’il faut mettre: l’endroit est resté sensible. «Si je sais y mettre, l’autre aussi va perdre son jugement, à cause de la douleur.» Et il raisonna aussi sur ce que cette cicatrice était du côté gauche, c’est-à-dire plus loin de parade, mieux à portée du poing droit. Il vit sa chance et frappa là; et quand il vit le sang venir, il comprit que l’autre _aussi_ maintenant aurait de la peine à garder son jugement, et que lui, pour l’instant, il était sauvé.

«Je me rappelle un autre brave petit. Son adversaire lui rendait trois livres. C’est une différence qui vous paraît insignifiante, à vous qui ne connaissez pas l’art; elle est énorme quand on sait que tout le poids du corps doit aller avec le coup. Voilà pourquoi mon petit fut _knocked out_, et l’arbitre se mit à compter les secondes avec sa montre: une, deux, trois... Vous savez que si on ne se relève pas avant la dixième, on est hors de combat. Il se releva à la huitième, mais tout le monde croyait bien qu’il était perdu. L’autre n’avait plus qu’à lui envoyer un nouveau _swing_; il écartait le coude pour le lui donner comme s’il endossait un paletot. Eh bien, ce petit, ce cher petit, à moitié étouffé, eut le sang-froid de reconnaître que son adversaire se mettait hors parade; il rappela toutes ses forces, même celles qu’il n’avait plus, prit le _lead_, tapa droit dans la poitrine, et ce fut l’autre qui tomba, cette fois. Une, deux, trois... à la dixième seconde, il ne s’était pas relevé. C’était lui, mon petit, qui l’avait «eu»! Ce petit! Ah! ils se voulaient, ces deux-là, ils se voulaient! Ça n’était pas du «chiqué», comme vous dites!»

Le vieux gentleman s’arrêta un instant. Ses yeux brillaient d’enthousiasme.

--Voilà pourquoi, continua-t-il, dès qu’il eut repris son souffle, quand j’appris que ce Kokuzo avait la prétention d’avoir les meilleurs hommes rien qu’avec des passes de masseur d’établissement de bains, en leur forçant un muscle par ci, un muscle par là, en arrêtant les battements de leur cœur, en leur coupant la respiration, j’en fus désespéré pour l’art. Est-ce qu’on allait permettre une chose pareille? Mais je rencontrai le vieux Halifax, l’ancien arbitre, qui me dit:

«--Vous n’êtes pas fou? Kokuzo est engagé contre Joë Milton, c’est très vrai; mais Joë Milton ne fera rien à Kokuzo, ni Kokuzo à Joë Milton. C’est couru.

«--_Indeed_, fis-je, et pourquoi?

«--Parce que les deux corporations, celle des professeurs de boxe et celle des professeurs de _jiu-jitsu_, sont trop intéressées à ce que le match soit indécis. Sans ça que deviendrait leur profession? Si Kokuzo était vainqueur, on n’apprendrait plus que le _jiu-jitsu_; si c’était Milton, on ne voudrait plus apprendre que la boxe. C’est trop radical comme solution, _dear friend_, ce n’est pas possible. Voilà pourquoi ils ne se feront rien: c’est arrangé.

«D’abord, cet arrangement me rassura, mais à la réflexion il me parut qu’il était encore humiliant pour la boxe. Puis je réfléchis et je mis cent guinées, monsieur, sur la chance de Milton.

«--Vous êtes de plus en plus fou! me dit le vieux Halifax.

«--_Well_, répondis-je, nous verrons bien.

«Et en effet, dans les trois premiers _rounds_, tout se passa comme l’avait prévu Halifax. Milton tirait de très loin, avec une modération touchante, et son coude droit ondulait nerveusement, trop près du corps pour rien faire de bon; et quand il faisait mine de se rapprocher et d’en arriver à un corps-à-corps,--ce qui était pourtant dans le jeu de Kokuzo,--Kokuzo se défilait prudemment. Pourtant quand Milton lui eut placé un revers sur le nez, le Japonais répondit bientôt par je ne sais quel petit truc que je ne vis pas, mais qui tira les larmes des yeux à mon champion. Mais les choses s’arrêtèrent là, bien gentiment.

«--Je vous l’avais dit, me souffla le vieil Halifax. Ils ne se feront rien, rien du tout. On vous rendra votre argent et voilà tout.

«Je ne répondis rien. Le second de Milton venait de prendre de l’eau dans sa bouche, et de la souffler délicatement par la figure de son homme. C’est une attention que doivent avoir les seconds soigneux, et c’est très rafraîchissant. Après quoi le quatrième _round_ commença.

«Il n’avait pas duré dix secondes, monsieur, que le Japonais tomba sur le _ring_ comme un sac de blé. Une seconde, deux secondes, trois secondes... _Well!_ au bout de vingt secondes il ne s’était pas encore mis debout. Il était assommé, complètement assommé.

«Les deux matcheurs étaient à égalité: je gagnais mes cent guinées.»

Le gentleman avait un air d’extase, et cependant je ne sentais pas le sel de son histoire.

--Vous ne comprenez pas? dit-il alors, enchanté. Vous ne comprenez pas? J’avais été trouver Joë Milton avant le match, et je lui avais dit: «Vous croyez que ce Japonais ne vous fera rien, parce qu’il l’a promis. Mais c’est une erreur; il est très perfide, comme tous les Japonais, et à la fin du quatrième _round_, il compte vous exterminer.» Alors il avait pris les devants, bien entendu, mon Joë Milton. L’autre ne se doutait de rien; vous-même vous vous seriez mieux défendu: vous auriez au moins fichu le camp. Mais lui, comme ça, il a tout reçu dans le chou!

* * * * *

Depuis que le gentleman m’a raconté ça, je ne vais plus aux matches de boxe.

MOUSTACHE

«Il ne faut pas rire, dit Belleuse, ce n’est pas matière à rire. D’abord, c’est insulter nos ancêtres. Songez qu’ils ont tous cru et toujours cru, nos pères, ceux de la nuit des temps, ceux qui chassaient des monstres aujourd’hui disparus avec des armes de pierre, au retour des morts, à l’ombre des morts, à l’esprit invisible et pernicieux des morts. Il nous en reste quelque chose, au fond de nous-mêmes: nous avons peur, et si nous rions c’est par bravade, pure bravade.

--Bah! répondit Nangis, le sculpteur qui ressemble, avec son crâne chauve et l’éventail de sa barbe rousse, à un moine défroqué, il n’y a rien, absolument rien! De toutes les histoires qu’on raconte, il n’en est pas une, pas une seule, qui puisse être rigoureusement contrôlée, ou qui ne puisse s’expliquer par un phénomène bien simple, bien banal, bien ordinaire, ou par une mystification. Nous n’avons pas peur! Au contraire, comme les enfants, nous voudrions croire, pour avoir _un peu_ peur. Ça nous rajeunirait... Toi-même, Belleuse, as-tu quelque chose à dire, as-tu jamais vu quelque chose?

--Non, répondit Belleuse.

--Tu vois bien!

--Je n’ai rien vu, mais j’aurais mieux aimé avoir vu. J’aurais été plus rassuré... Il y a dix ans de ça, et c’était à une lieue des fortifications, à Clamart, figurez-vous, tout simplement à Clamart, au pied de la redoute à deux cents mètres de la ligne du chemin de fer. Il y avait là,--j’ignore si on l’a démolie pour y construire des maisonnettes à bon marché: c’est bien probable, mais je n’en sais rien; je ne suis _jamais_ retourné de ce côté-là, c’est plus fort que moi,--il y avait là une vieille et grande maison bâtie vers la fin du dix-huitième siècle, en plâtre et en moellons, avec un attique en triangle, troué d’un œil-de-bœuf, et des guirlandes de stuc au-dessus des fenêtres. Et elle était entourée d’un beau jardin devenu tout sauvage, où l’on pouvait pénétrer comme dans un moulin, car la muraille de clôture, crénelée pendant le siège de Paris, était tout effondrée. Par endroits, on avait essayé d’aveugler les brèches avec des palissades en planches, mais ces palissades mêmes pourrissaient de vétusté. Un bel endroit, pour un peintre, n’est-ce pas? Un jour, je ne luttai plus contre la tentation. Je mis mon chevalet sur mon dos, gardai ma boîte à couleurs en bandoulière et sautai le mur. Moustache, mon bon chien Moustache, une espèce de barbet noir très intelligent et toujours paisible, prit son élan et me suivit. Tout de suite, j’eus de l’herbe à la hauteur des yeux: une herbe folle, une herbe d’été, sommée de longs épis barbelés, déjà tout jaunes. Moustache y fit quelques bonds délirants, parce que, comme tous les chiens, qui ne sont civilisés qu’en apparence, ça l’amusait, ce retour à la nature, avec ses odeurs qu’il reconnaissait sans les avoir jamais senties. Mais bientôt il devint sage, singulièrement sage, et se contenta de marcher derrière moi. Sans doute, ça le fatiguait d’avoir à creuser son propre tunnel dans cette brousse.

«Et je trouvai là des motifs, des motifs! L’enfance du monde qui ressuscitait dans ce coin abandonné! Des arbres irradiés de soleil, pâles de soleil par-dessus, en dessous tout noirs et tout tragiques de belles branches mortes, ces branches de sous-bois que les bûcherons coupent toujours, pour nous empêcher d’en jouir, je suppose. Et puis des géraniums devenus comme des arbres eux-mêmes, une rhubarbe dont les pousses s’étaient mises à ramper, à s’étendre, à touffer, monstrueuse, avec ses feuilles immenses, impressionnantes, maléfiques... C’était épatant, je vous dis, épatant! Ce parc devint mon atelier. J’y retournai tous les jours.

«La maison ne m’intéressait pas: une vieille maison, et voilà tout. Les portes et les persiennes en étaient fermées, et je n’essayai pas de m’y introduire. Quand on a encore quelque respect pour les lois de son pays, autre chose est d’entrer sans permission dans un jardin désert, ou de crocheter une serrure. Je n’essayai même pas d’en faire une esquisse: elle était trop laide, avec ses gouttières rouillées, décrochées, qui pendillaient. Et Moustache, généralement plus curieux, n’en approchait pas non plus... Un jour que, le soleil couché, je retombais de la muraille ébréchée sur la route, je me trouvai dans les bras d’un citoyen qui portait une plaque sur sa blouse bleue. Je le pris d’abord pour le garde champêtre: ce n’était qu’un cantonnier. Je respirai. Mais l’homme demanda tout de même:

«--Qu’est-ce que vous faisiez là-dedans, vous?

«--Je suis peintre, répondis-je avec quelque confusion, peintre paysagiste... Alors j’ai été prendre des études, comprenez-vous? j’ai fait des tableaux... Tenez, voulez-vous porter mon chevalet jusqu’au chemin de fer?...

«Je lui avais mis quarante sous dans la main, et il les prit, avec le chevalet. Pourtant, comme il m’accompagnait, il ajouta, d’un air d’excuse:

«--Ça ne gêne personne, allez, que vous passiez vos journées dans cette propriété. C’est à louer ou à vendre, depuis la guerre. Mais ça ne tente pas dans le pays.

«--Pourquoi?

«Il haussa les épaules:

«--Des idées. Ça ne tente pas, voilà tout. Il est venu quelqu’un, après la Commune, qui avait loué pour passer l’été, mais il est reparti tout de suite. Et depuis ce temps-là, c’est bouclé. Ça ne tente pas, je vous dis, ça ne tente pas.

«--C’est hanté?

«Le mot m’était venu tout de suite à la bouche, simplement pour sa bizarrerie, je crois, pour l’impossibilité du fait. Songez donc: à Clamart, une maison hantée! Mais l’homme se mit à rire--du reste... tenez, comme vous avez ri tout à l’heure!

«--Est-ce qu’on sait! Des bêtises. Je crois plutôt que c’est trop grand: ça ne se loue plus, ces grandes maisons. Les clefs sont à l’agence, rue de Paris. Vous pouvez visiter, si le cœur vous en dit. Et vous aurez ça pour pas cher. Oh! ben, oui, pour pas cher!

«--Mais le monsieur, celui qui avait loué après la Commune, est-ce qu’on sait pourquoi il est parti si vite?

«Il ne répondit pas.

«Voilà pourquoi je décidai d’aller passer une nuit dans cette maison. L’aventure m’intriguait, comme elle vous aurait intrigués vous-mêmes. Il y a toujours une petite vanité qui vous pousse. On aime à pouvoir dire: «Mon cher, j’ai couché une fois dans une maison hantée...» L’affaire fut bientôt réglée avec l’agence, où, d’ailleurs, on fut très catégorique. Eh non, la maison n’était pas hantée! Il n’y a pas de maisons hantées. Seulement, les grandes propriétés ne se louent plus, autour de Paris. Quand j’arrivai le soir avec un lit de camp, un pliant et un photophore, mon fidèle Moustache sur les talons, j’étais d’avance presque découragé: il n’y aurait rien, parbleu! il n’y aurait rien!

«Et, en effet, quand on m’eut ouvert la porte, je ne trouvai rien que le vide, les toiles d’araignée, la poussière. Dans le vestibule, des cartouches, au-dessus des portes, laissaient voir des scènes de chasse, des déjeuners sur l’herbe, assez médiocrement peints. La salle à manger à pans coupés, avec un dallage en pierres de liais, donnait sur le jardin par trois larges fenêtres, et, par une porte à deux battants, sur un salon immense, dont les boiseries sculptées étaient peintes en blanc. Il y avait deux escaliers, l’un prenant dans le vestibule, l’autre dissimulé dans l’épaisseur du mur de ce salon. Une «folie», certes, une amoureuse maison du dix-huitième siècle, devenue plus tard la propriété d’honnêtes bourgeois, comme tant d’autres. L’escalier dérobé menait à une chambre à coucher dont toutes les parois avaient été décorées de glaces. Mais toutes ces glaces avaient été brisées, le même jour, aurait-on dit, brisées par des coups de feu: on distinguait encore le mince petit trou creusé par les balles, autour de larges fêlures en étoiles, régulières. Les brutes allemandes avaient voulu s’amuser, peut-être: c’est si tentant de crever des miroirs à coups de fusil ou de revolver. Plus tentant encore que de marcher dans la neige vierge, pour faire de sales trous noirs. Mais c’est un plaisir du même genre. Pourtant, je réfléchis que, si on avait commis ces dévastations «pour s’amuser», un instinct très ordinaire aurait porté ces barbares à tirer d’abord _dans le milieu_ des glaces. Mais leurs blessures, au contraire, étaient à des places irrégulières: à droite, à gauche, en bas, en haut. Non, non, il ne s’agissait pas d’un jeu brutal et sauvage; on s’était battu, dans cette pièce; on y avait surpris quelqu’un. Mais qui? Les défenseurs, ou les paisibles habitants de cette maison? Je ne le saurais jamais, nul ne le saurait jamais. Drame obscur, effacé par trente ans de silence.

«Ah! le silence, le silence! Il y a plusieurs sortes de silence. Des silences neutres, naturels, ordinaires, des silences bienveillants, comme celui de la campagne endormie; et des silences offensifs, perfides, hostiles: le silence de cette chambre était de ceux-là. Il me fallut un effort pour me dire: «S’il y a quelque chose, c’est _ici_. Et, par conséquent, c’est _ici_ que je dois attendre et veiller.» Mais enfin, je fixai mon lit de camp sur ses tringles, je déposai sur le pliant un flacon de cognac, un revolver, le photophore allumé, j’attendis, et je veillai. J’avais fermé la porte. Moustache essaya de l’ouvrir avec sa patte, puis revint vers moi en gémissant. C’est un chien douillet: il n’a pas l’habitude de dormir sur le plancher nu. Je crus que c’était de là que venait son inquiétude, et lui fis signe de se coucher sur le lit de camp. Mais il refusa, et resta campé devant cette porte, le poil hérissé, grelottant.