Monseigneur l'Éléphant

Part 11

Chapter 113,770 wordsPublic domain

Les difficultés commencèrent chez les gens du peuple. Ils avaient subi des malheurs nombreux, et cela soulage toujours l’irritation privée de s’exhaler en vitupérations publiques. Leur orgueil national avait été blessé profondément, et ils songeaient à leurs gloires de jadis et aux temps où leurs flottes avaient pour la première fois doublé le cap des Tempêtes: leurs journaux invoquaient Camoens et les poussaient aux extravagances. C’était, paraît-il, l’Angleterre, cette grossière, flatteuse, doucereuse et menteuse Angleterre, qui entravait les progrès de leur expansion coloniale. Ils supposèrent d’emblée que leur gouvernant était de connivence avec l’Angleterre, et ils proclamèrent avec beaucoup de chaleur qu’ils voulaient sur-le-champ se mettre en république et développer leurs colonies comme il sied à un peuple libre. Ceci étant posé, la populace lapida les consuls anglais, conspua les dames anglaises, cerna les marins ivres de notre flotte qui se trouvaient dans ses ports, les frappant à coups d’avirons, suscita les pires désagréments pour les touristes, à la douane, et menaça de morts affreuses les malheureux poitrinaires de Madère, cependant que les jeunes officiers de l’armée buvaient des élixirs de fruits et entraient dans les plus horrifiques conspirations contre leur monarque: le tout dans le but de se mettre en république, Or, l’histoire des républiques sud-américaines démontre que cela ne vaut rien pour les Européens du sud d’être également des républicains. Ils glissent trop promptement à la dictature militaire; et quant à ce qui est de coller au mur les gens et de les fusiller en série, cela peut s’effectuer beaucoup plus économiquement et avec moins de répercussion sur le taux des décès, par une monarchie stricte. Néanmoins les exploits de cette puissance en tant que représentée par son peuple, étaient des plus gênants. C’était le cheval qui rue dans la foule, et le cavalier protestait sans doute qu’il ne pouvait l’empêcher. Ainsi le peuple savourait toutes les beautés de la guerre sans aucun de ses inconvénients, et les touristes qu’on avait lapidés au cours de leurs pérégrinations regagnaient passivement l’Angleterre et déclaraient au _Times_ que l’organisation de la police laissait à désirer dans les villes étrangères.

Telle était donc la situation au nord de l’équateur. Au sud, elle était plus tendue, car là-bas les puissances étaient directement aux prises: l’Angleterre, incapable de reculer parce qu’elle sentait derrière elle la pression de ses fils aventureux et à cause des agissements de lointains aventuriers qui, se refusant à lâcher prise, conseillaient d’acheter la puissance rivale; et celle-ci, qui manquait d’hommes ou d’argent, figée dans la conviction que trois cents ans d’esclavagisme et de mélange avec les indigènes les plus voisins, lui conféraient le droit inaliénable de garder des esclaves et de procréer des métis pour toute l’éternité. Ces gens-là n’avaient pas construit de routes. Leurs villes s’effritaient entre leurs mains; ils n’avaient pas un commerce suffisant pour faire le fret d’un méchant cargo; et leur souveraineté sur l’intérieur ne s’étendait pas tout à fait à une portée de fusil lorsque la tranquillité régnait. Ces raisons mêmes augmentaient leur fureur, et les choses qu’ils disaient ou écrivaient concernant les us et coutumes des Anglais, auraient fait courir aux armes une nation plus jeune qui eût présenté une longue facture sanglante pour son honneur outragé.

C’est alors que le destin envoya là-bas sur une canonnière à deux hélices et à faible tirant d’eau, d’environ deux cent soixante-dix tonnes de jauge et construite pour la défense des fleuves, le lieutenant Harrison Edward Judson, destiné à recevoir par la suite le nom de Judson-Pardieu. Son espèce de bâtiment avait tout à fait l’air d’une plate en fer avec une allumette piquée au milieu; il tirait cinq pieds d’eau à peine, portait à l’avant un canon de quatre pouces, dont le pointage dépendait du navire même, et à cause de son roulis incessant, valait pour l’habitabilité trois fois moins qu’un torpilleur. Quand Judson fut désigné pour prendre le commandement de cet objet au cours de son petit voyage de six ou sept mille milles dans le sud, et qu’il alla l’examiner dans le bassin, sa première réflexion fut: «Pardieu, ce mât d’hune[32] a besoin d’être étayé de l’avant!» Ce mât d’hune était une baguette à peu près grosse comme un portemanteau; mais la plate en fer était le premier bâtiment que commandât Judson, et celui-ci n’aurait pas échangé sa position contre celle de second sur l’_Anson_ ou le _Howe_.

[32] La prononciation nautique n’aspire pas l’_h_ de _hune_.

Il le fit donc naviguer, sous escorte, avec amour et tendresse, jusqu’au Cap (où l’histoire du mât d’hune arriva en même temps que lui), et il était si éperdument amoureux de son baquet vacillant que, lorsqu’il alla se présenter à l’amiral de la station, celui-ci jugea superflu de gâcher un nouvel homme sur ce bateau-là, et permit à Judson de garder son peu enviable commandement.

L’amiral visita une fois la canonnière dans la baie Simon, et il la trouva pitoyable, même pour une plate en fer, destinée uniquement à la défense des fleuves et des ports. Malgré l’enduit de liège en poudre qui revêtait sa peinture intérieure, son entrepont suait des gouttes d’humidité visqueuse. Elle roulait comme une bouée dans la longue houle du Cap; son poste d’équipage était une niche à chien; la cabine de Judson était quasi sous la ligne de flottaison; impossible d’ouvrir un hublot; et son compas, grâce à l’influence du canon de quatre pouces, était un phénomène parmi les compas de l’Amirauté eux-mêmes. Mais Judson-Pardieu rayonnait d’enthousiasme. Il avait même réussi à communiquer la flamme de sa passion à Davies, l’ouvrier mécanicien de seconde classe qui lui servait de mécanicien principal. L’amiral, qui se souvenait de son premier commandement personnel, et de certaine nuit humide où l’amour-propre lui avait interdit de mollir une seule écoute, ce qui ne manqua point de réduire en lambeaux son gréement, examina la plate avec attention. Les «défenses» étaient revêtues entièrement de tresse blanche, vraiment blanche; le gros canon était verni avec un produit meilleur que n’en fournissait l’amirauté; les hausses de rechange étaient rangées avec autant de soin que les chronomètres; les coussins d’emplanture pour espars de rechange, au nombre de deux, étaient faits en bois de teck de Birmanie de quatre pouces d’épaisseur, et ornés de têtes de dragons sculptées (c’était là un souvenir des aventures de Judson-Pardieu avec la brigade navale dans la guerre de Birmanie); l’ancre de bossoir était vernie et non peinte; et il y avait des cartes autres que celles dressées à l’échelle de l’amirauté. L’amiral fut très satisfait, car il aimait les chefs soigneux de leur navire... ceux qui ont un peu d’argent à eux et consentent à le dépenser pour le bâtiment sous leurs ordres. Judson le regardait avec espoir. Il n’était qu’un jeune lieutenant de vaisseau de huit ans de grade. On pouvait le laisser six mois dans la baie Simon, alors que tenir la mer avec son navire faisait sa joie.

Son rêve secret était de rehausser le morne gris officiel de son bâtiment par un listel de dorure, voire même une petite volute à son avant épaté de bélandre.

--Il n’y a rien de tel qu’un premier commandement, pas vrai? lui dit l’amiral, qui lisait dans sa pensée. Mais il me semble que vous avez là un drôle de compas. Vous devriez le faire régler.

--Ce n’est pas la peine, amiral, lui répondit Judson. Ce canon affolerait le pôle nord lui-même. Mais... mais j’ai saisi le sens de la plupart de ses anomalies.

--Voulez-vous avoir l’obligeance de hausser le pointage de trente degrés, je vous prie?

On releva le canon. L’aiguille libérée vira sur son pivot avec allégresse, et l’amiral sifflota.

--Vous avez sans doute gardé le contact avec votre convoyeur?

--Je l’ai vu deux fois entre Madère et ici, amiral, répondit en rougissant Judson, tout honteux pour son vapeur... La canonnière est... n’est pas encore bien au point, mais elle se réglera vite.

L’amiral quitta le bord, selon les rites du service, mais son capitaine d’état-major dut bavarder auprès des autres officiers de l’escadre mouillée dans la baie Simon, car durant plusieurs jours tous, sans exception, firent des gorges chaudes de la plate.

--Qu’est-ce que vous pouvez bien en tirer, Judson? demanda le lieutenant de la _Mongoose_, une authentique canonnière à éperon, peinte en blanc et munie de canons à tir rapide, au moment où, par une chaude après-midi, Judson entrait dans la véranda supérieure du petit club nautique dominant l’arsenal.

C’est dans ce club, où les capitaines vont et viennent, qu’on entend tous les cancans des sept mers tout entières.

--Dix nœuds quatre, répondit Judson-Pardieu.

--Oh! ça, c’était lors de ses essais. A présent elle est trop plongée de l’avant. Je vous l’avais bien dit, qu’en étayant ce mât d’hune vous la déséquilibreriez.

--Fichez-moi la paix avec mon mât d’hune, répliqua Judson, qui commençait à trouver la plaisanterie fastidieuse.

--Oh! mon chéri! Écoutez donc Juddy, avec son mât d’hune! Keate, avez-vous entendu parler du mât d’hune de la plate? Vous êtes prié de lui ficher la paix. Le commodore Judson est blessé dans ses sentiments.

Keate était le lieutenant torpilleur du gros _Voltigern_, et il dédaignait les petitesses.

--Son mât d’hune, dit-il tranquillement. Ah oui, oui, bien entendu... Juddy, il y a un banc de mulets dans la baie, et je crains qu’ils ne s’en prennent à vos hélices. Vous feriez bien de descendre et de veiller à ce qu’ils ne vous emportent quelque chose.

--Je n’ai pas l’habitude de me laisser emporter des choses. Vous voyez bien que, moi, je n’ai pas de lieutenant torpilleur à mon bord, Dieu merci!

Sur le _Voltigern_, au cours de la semaine précédente, Keate avait réussi à «louper» l’élingage d’un petit torpilleur, si bien que ce bâtiment avait brisé les supports sur lesquels il reposait, et se trouvait à cette heure en réparation dans l’arsenal, sous les fenêtres du club.

--Attrapez, Keate! N’importe, Juddy, vous voilà quand même nommé pour trois ans gardien de l’arsenal: si vous êtes bien gentil, un jour qu’il n’y aura pas trop de mer, vous m’emmènerez faire le tour du port. Attendez un peu, commodore... Qu’est-ce que vous prenez? Un «vanderhum» pour «le cuisinier et le hardi capitaine, et le second du brick Nancy et le fidèle maître d’équipage» (Juddy, déposez cette queue de billard, ou sinon je vous mets aux arrêts pour outrage envers le lieutenant d’un authentique navire)... «et le midship et l’équipage du youyou du capitaine.»

A ce moment Judson l’avait acculé dans un coin et le pilonnait à l’aide d’une queue de billard. Le secrétaire de l’amiral entra, et du seuil vit la dispute.

--Ouf! Juddy, je vous fais mes excuses. Délivrez-moi de ce... hum... de ce mât d’hune! Voici l’homme qui tient la corde de l’arc. Je souhaiterais être un capitaine d’état-major au lieu d’un fichu lieutenant. Sperril dort en bas toutes les nuits. C’est ce qui fait que Sperril a le buste bien d’aplomb. Sperril, je vous défends de me toucher! Je suis en partance pour Zanzibar. Probable que je vais l’annexer.

--Judson, l’amiral vous demande! dit le capitaine d’état-major, sans s’occuper du railleur de la _Mongoose_.

--Je vous le disais, que vous resteriez gardien de l’arsenal, Juddy. Demain, une côte de bœuf frais et trois douzaines de croquettes à la glace. A la glace, vous entendez, Juddy?

Judson-Pardieu sortit avec le capitaine d’état-major.

--Dites donc, qu’est-ce que le vieux peut vouloir à Judson? demanda Keate, du comptoir.

--Sais pas. Quand même, Juddy est un rudement brave type. Je voudrais bien l’avoir avec nous sur la _Mongoose_.

Le lieutenant de la _Mongoose_ se laissa aller dans un fauteuil, et pendant une heure lut les journaux arrivés par la malle. Puis il aperçut Judson-Pardieu dans la rue et le héla. Les yeux très brillants, Judson tenait la tête très haute, et il marchait allégrement. Il ne restait plus dans le club que le lieutenant de la _Mongoose_.

--Judson, cela va être un beau combat, dit le jeune homme après avoir entendu les nouvelles débitées par l’autre à mi-voix. Vous aurez probablement à combattre, et pourtant je ne vois pas à quoi pense le vieux, de...

--J’ai reçu l’ordre de ne livrer combat sous aucun prétexte, dit Judson.

--Aller-regarder-voir? Pas autre chose? Quand partez-vous?

--Ce soir si possible. Il faut que je m’en aille veiller aux préparatifs. Dites donc, j’aurais besoin de quelques hommes pour la journée.

--Tout ce qui est sur la _Mongoose_ est à votre service. Voilà mon youyou qui arrive là-bas. Mort, ivre ou endormi, je connais cette côte, et vous aurez besoin d’en savoir le plus possible. Si nous avions pu être ensemble, nous deux! Venez avec moi.

Durant une heure entière, Judson resta enfermé dans la chambre d’arrière de la _Mongoose_, à écouter et prendre des notes, penché sur des cartes successives, et durant une heure le matelot de garde à la porte n’entendit rien que des choses dans ce genre-ci: «Et puis s’il y a gros temps il vous faudra vous réfugier ici. Ce courant est ridiculement sous-évalué, et rappelez-vous qu’à cette époque de l’année il porte à l’ouest. Leurs bateaux ne vont jamais au sud de cette pointe, vous voyez? Il est donc inutile de chercher après.» Et ainsi de suite indéfiniment. Étendu de tout son long sur le coffre voisin du trois-livres, Judson fumait en absorbant le tout.

Le lendemain il n’y avait plus de plate dans la baie Simon; mais un petit nuage de fumée au large du cap Hangklip montrait que Davies, l’ouvrier mécanicien de deuxième classe, lui faisait donner son maximum. A la résidence de l’amiral, le vieux maître d’équipage retraité qui avait vu se succéder beaucoup d’amiraux, sortit son pot de couleur et ses pinceaux et donna une nouvelle couche de beau vert pomme tout pur aux deux gros boulets de canon qui ornaient, un de chaque côté, la porte cochère de chez l’amiral. Il pressentait qu’on était à la veille de grands événements.

Et la canonnière, construite, comme on l’a dit plus haut, pour la défense des fleuves, rencontra la grande houle du large au cap Agulhas: elle fut balayée de bout en bout, se cabra sur ses hélices jumelles, et bondit d’une lame à l’autre avec toute la grâce d’une vache dans une mare, tant et si bien que Davies en éprouva des craintes pour la solidité de sa machine, et que les gars Krou[33] qui composaient la majorité de l’équipage, en furent affreusement indisposés. Elle longea une côte très mal pourvue de phares, passa devant des baies qui n’en étaient pas, où de vilains écueils à tête plate se dissimulaient presque au ras de l’eau, et il lui arriva un grand nombre d’incidents extraordinaires, qui n’ont rien à voir avec notre histoire, mais qui furent tous dûment consignés par Judson-Pardieu sur son livre de bord.

[33] Krou: race indigène du Libéria.

A la fin, la côte se modifia: elle devint verdoyante et basse et excessivement vaseuse, et présenta de larges fleuves qui avaient pour barres de petites îles situées à une ou deux lieues en mer. Judson-Pardieu, se rappelant ce que lui avait dit le lieutenant de la _Mongoose_, serrait la terre de plus près que jamais. Il arriva enfin à un fleuve plein d’une senteur de fièvre et de vase: des végétations vertes croissaient dans les profondeurs de ses eaux, et le courant faisait haleter et grogner la plate.

--Nous allons remonter par là, dit Judson.

Ils remontèrent donc le fleuve. Davies se demandait ce que diantre tout cela signifiait, et les gars krou grimaçaient joyeusement. Judson alla se poster tout à l’avant, et il méditait, le regard perdu dans les eaux limoneuses. Après avoir fait route durant deux heures parmi cette désolation, à une vitesse moyenne de cinq milles à l’heure, la vue d’une bouée blanche au milieu du courant café au lait vint réjouir son regard. Précautionneusement, la canonnière s’en approcha, et un timonier alla dans un youyou prendre des sondages tout à l’entour, tandis que Judson réfléchissait en fumant, la tête penchée de côté. Il interrogea:

--Environ sept pieds, n’est-ce pas? Ce doit être la queue du haut-fond. Il y a quatre brasses dans la passe. Abattez cette bouée à coups de hache. Je trouve qu’elle ne fait pas bien dans le paysage.

En trois minutes les gars krou eurent fait voler en éclats les flancs de bois de la bouée, et la chaîne d’amarrage sombra, entraînant les dernières esquilles. Judson mena prudemment la canonnière sur le lieu, tandis que Davies regardait, en se mordillant les ongles d’inquiétude.

--Pouvez-vous gagner contre ce courant? lui demanda Judson.

Davies y parvint, un centimètre à la fois, et non sans peine. Au bossoir, Judson-Pardieu suivait sur le rivage l’apparition et la disparition successive de certains repères. Il fallut, pour satisfaire Judson, que la canonnière retournât se poster une seconde fois sur la queue du banc, à la place de l’ex-bouée, et reculât de nouveau. Après quoi on remonta le courant pendant une demi-heure, on mouilla dans les petits fonds proches du rivage, et on attendit, avec sur l’ancre une amarre de retenue en double.

--Il me semble, fit respectueusement observer Davies, que j’entends un canon tirer par intervalles, si j’ose dire.

Sans aucun doute il y avait dans l’air un sourd grondement.

--Il me semble, répliqua Judson, que j’entends aussi un bruit d’hélice.

Dix autres minutes s’écoulèrent. Le battement d’une machine devint plus net. Puis au tournant du fleuve surgit une fort élégante canonnière blanche munie d’un pavillon blanc et bleu qui portait à son centre un écusson rouge[34].

[34] Le pavillon portugais.

--Démaillez le guindeau arrière! Mouillez les deux bouées! En arrière doucement! Larguez partout!

L’amarre de retenue en double jaillit du bord, les deux bouées plongèrent dans l’eau, pour marquer l’endroit où on laissait l’ancre et sa chaîne, et la plate reprit le milieu du courant, l’enseigne blanche[35] arborée à son unique mât.

[35] La grande enseigne des navires de guerre britanniques.

--Donnez toute la vapeur. Cet animal est plus rapide que nous, dit Judson. Et en route vers l’aval.

--C’est la guerre... la guerre, sacrédié! Il va tirer, dit Davies qui regardait par l’écoutille de la machine.

Sans un mot d’explication, la canonnière blanche tira trois coups de canon qui réduisirent en charpie verte les arbres de la rive. Judson-Pardieu tenait la roue, et Davies, avec l’aide du courant, donnait au bateau une allure presque honorable.

Ce fut une chasse palpitante, mais qui ne dura pas plus de cinq minutes. La canonnière blanche tira de nouveau, et dans sa chambre de la machine Davies poussa un cri sauvage.

--Qu’est-ce qui se passe? Touché? demanda Judson-Pardieu.

--Non. Je viens de comprendre votre ruse de guerre. Excusez-moi, commandant.

--Ça va. Encore un petit rien de vitesse en plus.

Sans cesser de surveiller ses repères du rivage, qui se mettaient en ligne avec la prestesse de troupes désireuses de l’aider, Judson tourna la roue d’une main ferme. La plate flaira le haut-fond sous elle, hésita un instant, et passa.

--A présent nous y sommes. Venez-y donc, tas de brigands! s’écria Judson.

La canonnière blanche, trop pressée même pour faire feu, se précipitait en trombe dans le sillage de la plate, gouvernant comme elle. Ce qui lui porta malheur, car le petit bâtiment se trouvait en plein sur l’ex-bouée.

--Qu’est-ce que vous faites par ici? lança une voix, du bossoir.

--Je continue. Tenez ferme. Vous voilà installés.

Avec un grincement et un tintamarre, la canonnière blanche piqua du nez dans le haut-fond, et le limon roux se souleva sous son étrave en cercles vaseux. Puis, avec une lenteur pleine de grâce, le courant rabattit son arrière sur tribord et entraîna son flanc jusque sur le haut-fond. Elle s’y coucha sous un angle indécent, et son équipage poussa les hauts cris.

--Chic! Oh! n. d. D., chic! lança Davies en trépignant sur les tôles de la machine, tandis que les soutiers krou rayonnaient.

La plate vira pour remonter de nouveau le courant, et passa sous le flanc bâbord incliné de la canonnière blanche, qui l’accueillit par des hurlements et des imprécations proférées en une langue étrangère. Le bateau échoué, montrant à l’air jusqu’à ses virures inférieures, était aussi inoffensif qu’une tortue sur le dos, sans l’avantage que sa carapace donne à cette dernière. Et l’unique grosse brute de canon qui armait l’avant de la plate était fâcheusement proche de lui.

Mais son capitaine était brave et blasphémait puissamment. Judson-Pardieu n’y fit pas la moindre attention. Son devoir était de remonter le fleuve.

--Nous allons venir avec une flottille de bateaux et écraser vos abjectes ruses! prononça le capitaine, dans un langage qu’il est inutile de reproduire.

Alors Judson-Pardieu, qui était polyglotte:

--Vous rester-o où vous être-o, ou sinon je percer-o un trou-o dans votre coque-o qui vous rendra mucho transperçados.

La réplique contenait beaucoup de charabia, mais Judson-Pardieu fut hors de portée en peu de minutes, et Davies, homme pourtant sobre de paroles, confia à l’un de ses subordonnés que le lieutenant était «un officier des plus remarquablement prompts à vous régler ça».

Durant deux heures la plate patouilla éperdument parmi les eaux boueuses, et ce qui n’était au début qu’un murmure devint distinctement une canonnade.

--On a déclaré la guerre? demanda Davies, à l’hilarité de Judson-Pardieu. Alors, que le diable l’emporte, ce type a failli démolir ma jolie petite machine. Quand même, il y a de la guerre par là-haut.

Au prochain tournant ils découvrirent en plein un village minuscule mais fort animé, qui environnait une assez prétentieuse maison de pisé blanchie à la chaux. On voyait des sections nombreuses d’une soldatesque basanée, en uniformes blancs crasseux, courir çà et là et brailler alentour d’un individu couché dans une litière, et sur une pente douce qui s’étendait vers l’intérieur du pays, l’espace de deux ou trois kilomètres, une sorte de vif combat faisait rage à l’entour d’un fortin rudimentaire. Un relent de cadavres non enterrés emplissait l’air: il offusqua l’odorat sensible de Davies, qui cracha par-dessus bord.

--Je vais braquer ce canon-ci sur cette maison-là, dit Judson-Pardieu en désignant la plus haute habitation, par-dessus le toit en terrasse de laquelle flottait le pavillon bleu et blanc.

Les petites hélices jumelées firent voler l’eau, exactement comme une poule fait voler la poussière avec ses pattes, avant de s’y accroupir en un bain. Le petit bateau se tourna péniblement de gauche à droite, recula, dévia de nouveau, avança, et finalement la volée grise et terne du canon se braqua aussi ferme qu’un canon de fusil vers le but indiqué. Alors Davies se permit d’actionner le sifflet comme il n’est pas permis de le faire dans le service de Sa Majesté par crainte de gaspiller la vapeur. La soldatesque basanée du village se rassembla en troupes, en groupes et en tas, le feu cessa sur la pente, et tout le monde poussa de grands cris, excepté les gens de la plate. Quelque chose qui ressemblait à un vivat anglais arriva jusqu’à eux, porté par le vent.

--Nos gars en danger sérieux, probable, dit Davies. On doit avoir déclaré la guerre depuis des semaines, en quelque sorte, il me semble.

--Tenez-nous en place, espèce d’enfant de troupe! beugla Judson-Pardieu, comme la pièce de canon s’écartait de la maison blanche.