Part 12
Un projectile tinta sur les tôles avant de la plate avec la violence d’une cloche de navire, un projectile éclaboussa l’eau, et un autre creusa un sillon dans le plancher du pont, à trois centimètres en avant du pied gauche de Judson-Pardieu. La soldatesque basanée faisait feu à volonté, et l’individu en litière brandissait une épée flamboyante. Comme elle pointait sur le mur en pisé au fond du jardin de la maison, la bouche du gros canon recula d’un cran. Sa charge comportait quatre kilos de poudre inclus dans quarante de métal. Trois ou quatre mètres de pisé sursautèrent un peu, comme on sursaute quand on reçoit un coup de genou dans le creux du dos, et puis tombèrent en avant, s’étalant en éventail dans leur chute. La soldatesque ne tira plus ce jour-là, et Judson vit une vieille négresse apparaître sur le toit en terrasse de la maison. Elle farfouilla un instant parmi les drisses de pavillon, puis, les trouvant emmêlées, retira son unique vêtement, un jupon de couleur isabelle, et l’agita frénétiquement. L’individu en litière déploya un mouchoir blanc. Judson ricana.
--A présent nous allons leur en envoyer un par là-haut. Faites-nous virer, Davies. Au diable le canonnier qui a inventé ce genre d’affût flottant. Pourrai-je tirer à coup sûr sans massacrer l’un ou l’autre de ces petits diables?
Le flanc de la hauteur était parsemé d’hommes qui se rabattaient vers la berge du fleuve, en désordre. Derrière eux s’avançait un corps peu nombreux mais très serré, formé d’hommes qui étaient sortis un par un du fortin. Ces derniers traînaient avec eux des canons à tir rapide.
--Pardieu, c’est une armée régulière. Je me demande à qui? fit Judson-Pardieu.
Et il attendit la suite.
Les troupes descendantes rencontrèrent celles du village et se joignirent à elles; puis, la litière à leur centre, se répandirent en masse vers le fleuve. Mais lorsque les hommes avec les canons à tir rapide arrivèrent derrière eux, ils se replièrent à droite et à gauche et le détachement passa au milieu.
--Flanquez-moi à l’eau ces sacrés outils-là! commanda le chef de cette troupe.
Et l’un après l’autre dix petits gatlings firent le plongeon dans l’eau limoneuse. La plate était embossée proche de la rive.
--Quand vous aurez tout à fait fini, prononça poliment Judson-Pardieu, ça ne vous dérangerait pas de me dire ce qui se passe? C’est moi qui commande ici.
--Nous sommes, répondit le chef, les pionniers de la Compagnie générale de mise en valeur. Voilà douze heures que ces petits crapauds-là n’ont cessé de nous harceler dans notre campement, et nous nous débarrassons de leurs gatlings. Il a fallu faire une sortie pour les prendre; mais ils ont chipé les mécanismes de culasse... Enchanté de vous voir.
--Perdu du monde?
--Personne de tué à vrai dire; mais nous avons très soif.
--Êtes-vous capable de tenir vos hommes?
L’individu se retourna et avec un ricanement considéra ses soldats. Ils étaient soixante-dix, tous poudreux et hirsutes.
--Nous ne saccagerons pas cette poubelle, si c’est cela que vous voulez dire. Sans en avoir l’air nous sommes ici, pour la plupart, des gens comme il faut.
--Parfait. Envoyez-moi à bord le chef de ce poste, ou fort, ou village, ou ce qu’on voudra, et tâchez de trouver un logement pour vos hommes.
--Nous trouverons bien un baraquement pour les caserner. Hé là-bas! vous, l’homme à la litière, venez à bord de la canonnière.
Ses subordonnés firent demi-tour, s’avancèrent parmi la soldatesque dispersée, et se mirent à explorer le village, en quête de cases disponibles.
Le petit homme de la litière vint à bord en souriant avec gêne. Il était en uniforme de grand tralala, surchargé de plusieurs mètres de galon d’or et de gourmettes tintantes. Il portait en outre de largissimes éperons: le cheval le plus proche n’était guère qu’à six cents kilomètres de là.
--Mes enfants, prononça-t-il, tourné vers la soldatesque muette, déposez vos armes.
La plupart des hommes les avaient déjà rejetées et s’étaient installés pour fumer.
--Sous aucun prétexte, ajouta-t-il dans sa langue à lui, ne vous laissez aller à massacrer ceux qui se sont mis sous votre protection.
--A présent, dit Judson-Pardieu, qui n’avait pas saisi cette dernière phrase, voulez-vous avoir la bonté de m’expliquer ce que diantre signifie toute cette absurdité.
--C’était de nécessité, répondit le petit homme. Les opérations de guerre sont déplaisantes. Je suis gouverneur et fais fonction de capitaine. Voici mon épée!
--Au diable votre épée, monsieur! Je n’en ai que faire. Vous avez tiré sur notre pavillon. Depuis huit jours vous ne cessez de tirer sur nos gens ici présents, et quand j’ai remonté le fleuve on m’a tiré dessus.
--Ah! C’est la _Guadala_. Elle vous aura pris par erreur pour un négrier. Comment vont-ils sur la _Guadala_?
--Prendre par erreur un vaisseau de Sa Majesté pour un négrier! Vous prendriez n’importe quel bâtiment pour un négrier, vous! Pardieu, monsieur, j’ai bonne envie de vous faire pendre à ma grand’vergue!
Ce qui ressemblait le plus à ce redoutable agrès était la badine de Judson, dans le porte-parapluie de sa cabine. Le gouverneur leva les yeux vers l’unique mât et eut un sourire de protestation suppliante.
--La position est embarrassante, dit-il. Capitaine, croyez-vous que ces illustres marchands vont brûler ma capitale? Mon peuple va leur donner de la bière.
--Laissons les marchands, je veux une explication.
--Hum! Il y a eu un soulèvement populaire en Europe, capitaine... dans mon pays.
Son œil parcourut vaguement l’horizon.
--Quel rapport cela a-t-il avec...
--Capitaine, vous êtes bien jeune. Il y a encore de l’espoir. Mais moi (et il se frappa la poitrine, à faire tinter ses épaulettes), moi, je suis royaliste jusqu’au tréfonds de toutes mes entrailles.
--Continuez, dit Judson, dont la bouche se crispait.
--L’ordre me parvient d’établir ici un poste de douane, et de prélever la taxe sur les marchands quand la nécessité les amène par ici. Cela résultait d’arrangements politiques entre votre pays et le mien. Mais aussi dans cette combinaison il n’y avait pas d’argent. Diable non! pas le moindre caurie[36]! Je souhaite diablement élargir toutes opérations commerciales, et pour cause! Je suis royaliste, et il y a rébellion dans mon pays... Oui, je vous assure... la République toute prête à commencer. Vous ne me croyez pas? Vous verrez un jour ce qu’il en est. Je ne puis établir ces postes de douane et payer ainsi les fonctionnaires à haute paye. De plus les gens de mon pays ils disent que le roi n’a pas souci de l’honneur de son peuple. Il gaspille tout... «gladstone» tout, comme vous diriez, hein?
[36] Monnaie de très faible valeur, aux Indes et en Afrique, et représentée dans cette dernière par des coquillages blancs.
--Oui, c’est comme ça que nous disons, répliqua Judson-Pardieu, en souriant.
--Ils disent donc: mettons-nous en république dare dare. Mais moi, je suis royaliste jusqu’au bout de tous mes doigts. Capitaine, j’ai été jadis attaché d’ambassade à Mexico. Je dis que la république ne vaut rien. Les peuples ont le cœur haut. Ils veulent... ils veulent... Ah! oui, une course pour les affiches.
--Qu’est-ce que ça peut bien être?
--Le combat de coqs pour le paiement à l’entrée. Vous donnez quelque chose, vous payez pour voir une scène sanglante. Est-ce que je me fais comprendre?
--Ils veulent en avoir pour leur argent... C’est cela que vous voulez dire? Bigre, vous êtes un gouverneur sportif.
--C’est bien ce que je dis. Je suis royaliste aussi. (Il sourit avec plus d’aisance.) Or donc on peut bien faire quelque chose pour les douanes; mais quand les hommes de la Compagnie ils arrivent, alors un combat de coqs comme droit d’entrée cela est tout à fait légitime. Mon armée elle dit qu’elle va me républicaniser et me fusiller sur les murailles, si je ne lui donne pas du sang. Une armée, capitaine, est terrible dans ses colères... en particulier quand elle n’est pas payée. Je sais en outre (et ce disant il posa la main sur l’épaule de Judson), je sais en outre que nous sommes de vieux amis. Oui! Badajoz, Almeida, Fuentes d’Onor... il y a du temps depuis lors; et un petit, petit combat de coqs comme droit d’entrée, cela est bon pour mon roi. Cela l’asseoira plus solidement sur son trône, voyez-vous? Maintenant (et d’un geste de sa main il désigna le village en ruines) je dis à mes armées: Combattez! Combattez les hommes de la Compagnie quand ils viennent, mais ne combattez pas si fort que vous ayez des morts. Tout cela est dans la rapport-a que j’envoie. Mais vous comprenez, capitaine, nous sommes amis quand même. Hein! Ciudad-Rodrigo, vous vous souvenez? Non? Peut-être votre père, alors? Enfin vous voyez que personne n’est mort, et que nous avons soutenu un combat, et tout cela est dans la rapport-a, pour faire plaisir au peuple de mon pays; et mes armées elles ne me mettront pas contre les murs, vous voyez?
--Oui; mais la _Guadala_. Elle a tiré sur nous. Est-ce que cela faisait partie de votre jeu, farceur?
--La _Guadala_. Hé! Non, je ne pense pas. Son capitaine il est trop grosse bête. Mais je pensais qu’elle était partie sur la côte. Vos canonnières comme celle-ci fourrent leur nez et poussent leur aviron en tous lieux. Où est la _Guadala_?
--Sur un haut-fond. Échouée jusqu’à ce que je l’en sorte.
--Il y a des morts?
--Non.
Le gouverneur poussa un profond soupir de soulagement.
--Il n’y a pas de morts ici non plus. Vous voyez donc que personne n’est mort nulle part, et que rien n’est perdu. Capitaine, vous allez parler aux hommes de la Compagnie. Je pense qu’ils ne sont pas contents.
--Il y a de quoi!
--Ils ne sont pas raisonnables. Je pensais qu’ils s’en retourneraient. Je laisse leur fortin tranquille toute la nuit pour leur permettre de sortir, mais ils restent et me font face au lieu de reculer. Ils ne savaient pas qu’il nous faut vaincre beaucoup dans toutes ces batailles, ou sinon le roi il est jeté à bas de son trône. Maintenant nous avons gagné cette bataille... cette grande bataille (il étendit largement les bras) et je pense que vous direz aussi que nous avons gagné, capitaine. Vous êtes royaliste aussi? Vous ne voudriez pas troubler la paix de l’Europe? Capitaine, je vous l’affirme. Votre reine elle sait aussi. Elle ne voudrait pas combattre son cousin. C’est une... une chose à main levée.
--Une quoi?
--Une chose à main levée. Une affaire qu’on règle. Comment dites-vous?
--Une affaire réglée?
--Oui. Une affaire réglée. Qui en souffre? Nous gagnons. Vous perdez. Tout va bien!
Au cours des cinq dernières minutes Judson-Pardieu avait pouffé par moments. A ce point il éclata tout à fait en un rire retentissant.
--Mais voyons, gouverneur, dit-il enfin, j’ai d’autres choses à penser qu’à vos émeutes d’Europe. Vous avez tiré sur notre pavillon.
--Capitaine, si vous étiez de moi, vous auriez fait comment? Et aussi, et aussi (il se redressa de toute sa taille) nous sommes tous les deux des hommes braves de pays très braves. Notre honneur est celui de notre roi (et il se découvrit) et de notre reine (et il s’inclina profondément). Maintenant, capitaine, vous allez bombarder ma ville et je serai votre prisonnier.
--Blague! fit Judson-Pardieu. Je ne puis bombarder ce vieux poulailler.
--Alors venez dîner. Madère elle nous appartient encore, et j’ai du meilleur qu’on y récolte.
Tout rayonnant, il franchit le bordage, et Judson-Pardieu descendit dans le carré pour rire à son aise. Dès qu’il fut un peu remis, il dépêcha Davies auprès du chef des pionniers, le poudreux personnage aux gatlings, et les hommes qui avaient renoncé à se servir des armes virent ce fâcheux spectacle: deux hommes qui se tordaient de rire sur la passerelle de la canonnière.
--Je vais occuper mes gens à lui bâtir un poste de douane, dit le chef des pionniers en reprenant haleine. Nous lui ferons au moins une route convenable. Ce gouverneur-là mérite d’être fait chevalier. Je suis heureux à présent que nous ne les ayons pas combattus en rase campagne, car il aurait pu nous arriver d’en tuer quelques-uns. Ainsi donc il a gagné de grandes batailles, vrai? Faites-lui les compliments de ses victimes, et annoncez-lui que je viendrai à son dîner. Vous n’auriez pas quelque chose qui ressemble à un habit, par hasard? Voilà six mois que je n’en ai pas vu un.
Il y eut ce soir-là un dîner dans le village... un dîner enthousiaste et général, dont la tête se trouvait dans la maison du gouverneur, et dont la queue s’étalait au large dans toutes les rues. Le madère méritait et au delà les éloges du gouverneur, et Judson-Pardieu fit goûter en échange deux ou trois bouteilles de son meilleur «vanderhum», lequel est de l’eau-de-vie du Cap de dix ans de bouteille, agrémentée de zeste d’orange et autres condiments. Le café n’était pas encore desservi (par la dame qui avait arboré le drapeau blanc) que le gouverneur avait déjà distribué la totalité de son gouvernorat et ses annexes, d’une part à Judson-Pardieu, pour services rendus par le grand-père dudit Judson dans la guerre de la Péninsule, et d’autre part au chef des pionniers, en considération de la bonne amitié de ce noble seigneur. Après la négociation il disparut un moment dans une pièce voisine, où il élabora le récit fidèle et détaillé de la défaite des Anglais, qu’il lut à Judson et à son compagnon, le chapeau campé obliquement sur un œil. Ce fut Judson qui imagina la perte corps et biens de la plate, et le chef des pionniers fournit la liste de ses hommes (pas moins de deux cents) tués ou blessés.
--Messieurs, dit le gouverneur de dessous le bord de son chapeau, voilà la paix de l’Europe sauvée par cette rapport-a. Vous serez tous faits chevaliers de la Toison d’Or... elle partira par la _Guadala_.
--Grands dieux! fit soudain Judson-Pardieu, rouge mais se contenant, cela me rappelle que j’ai laissé ce bateau couché sur le flanc en aval du fleuve. Il faut que j’y aille pour apaiser le commandant. Il doit être dans une rage bleue. Gouverneur, allons-nous-en faire une partie de canot sur le fleuve pour nous rafraîchir les idées. Un pique-nique, vous comprenez.
--Ou...i, je comprends toujours, moi. Hé hé! un pique-nique! Vous êtes tous mes prisonniers, mais je suis un bon geôlier. Nous allons pique-niquer sur le fleuve, et nous emmènerons toutes les demoiselles. Venez, mes prisonniers.
--J’espère, dit le chef des pionniers, qui de la véranda contemplait le village en délire, que mes gars ne vont pas bouter le feu à sa ville sans le faire exprès. Hohé! hohé! Une garde d’honneur pour Son Excellence le très illustre gouverneur!
Une trentaine d’hommes répondirent à cet appel, se rangèrent en une ligne onduleuse et, sur un trajet encore plus onduleux, transportèrent très onduleusement le gouverneur au plus haut de leurs bras jusqu’au fleuve. Et par le refrain qu’ils chantaient ils s’exhortaient à «nager, nager avec ensemble, le corps entre les genoux»; et ils obéissaient fidèlement aux paroles de la chanson, à part qu’ils n’étaient pas du tout «fermes du premier au dernier». Son Excellence le gouverneur dormait sur sa litière agitée, et il ne s’éveilla pas quand le chœur le déposa sur le pont de la plate.
--Bonsoir et adieu, dit à Judson le chef des pionniers. Je vous donnerais ma carte si je l’avais, mais je suis, n. d. D., ivre au point de ne plus me rappeler à quel club j’appartiens... Ah! si fait! Le club des Voyageurs. Si jamais nous nous rencontrons en ville, souvenez-vous de moi. Il me faut rester ici et surveiller mes types. Nous voilà bien tirés d’affaire à présent. Je suppose que vous nous renverrez le gouverneur un jour ou l’autre. Ceci est une crise politique. Bonne nuit.
La plate descendit le fleuve dans l’obscurité. Le gouverneur dormait sur le pont, et Judson prit la roue, mais comment il gouverna, et pourquoi il n’alla pas donner plusieurs fois dans chaque haut-fond, cet officier n’en a gardé nul souvenir. Davies ne remarqua rien d’anormal, car il y a deux façons de trop boire, et Judson avait une ivresse, non de poste d’équipage, mais simplement de carré. Sous la fraîcheur de la nuit, le gouverneur s’éveilla, et exprima le désir d’un whisky au soda. Quand on le lui remit, ils étaient presque à hauteur de la _Guadala_ échouée, et Son Excellence salua de loyaux et patriotiques accents le drapeau qu’il ne pouvait distinguer.
--Ils ne voient pas. Ils n’entendent pas, s’écria-t-il. Par tous les saints! Ils dorment, tandis que moi je gagne des batailles!
Il courut à l’avant, où le canon très naturellement était chargé, tira l’étoupille, et réveilla la nuit inerte par la détonation d’une pleine charge lançant un obus simple. Cet obus, par bonheur, ne fit qu’effleurer l’arrière de la _Guadala_ et alla éclater sur la rive.
--Maintenant vous saluerez votre gouverneur, dit-il en entendant des bruits de pas courir de toutes parts à l’intérieur de la coque de fer. Pourquoi demander quartier si lâchement? Me voici avec tous mes prisonniers.
Ses paroles rassurantes se perdirent dans le tohu-bohu et la clameur unanime implorant la pitié.
--Capitaine, dit une voix grave sortant du navire, nous nous sommes rendus. Est-ce l’usage des Anglais de tirer sur un navire en détresse?
--Vous vous êtes rendus! Sainte Vierge! Je vais vous couper la tête à tous. Vous faire dévorer par des fourmis fauves... battre de verges et noyer! Lancez-moi une passerelle. C’est moi, le gouverneur. Il ne faut jamais se rendre. Judson de mon âme, monte là dedans et envoie-moi un lit, car je tombe de sommeil... Ah! mais! je ferai subir mille morts à ce capitaine!
--Ah! dit la voix dans les ténèbres, je commence à comprendre.
Et on lança une échelle de corde, par laquelle grimpa le gouverneur, suivi de près par Judson.
--A présent nous aurons le plaisir de procéder à quelques exécutions, dit le gouverneur arrivé sur le pont. On va fusiller tous ces républicains... Dis, mon petit Judson, si je ne suis pas ivre, pourquoi ce plancher sur lequel on ne tient pas est-il si incliné?
Le pont, comme je l’ai dit, donnait une bande très forte. Son Excellence s’assit à terre, glissa jusqu’à la drome sous le vent, et s’y rendormit.
Le capitaine de la _Guadala_ se mordait furieusement la moustache, et murmurait dans son langage:
--«Ce pays est le père de grandes canailles et le beau-père d’honnêtes gens»... Vous voyez notre personnel, capitaine. Il en va ainsi de même partout avec nous... Vous avez tué quelques-uns de ces reptiles?
--Pas un reptile, répondit Judson avec rondeur.
--Tant pis. S’ils étaient morts, notre pays nous enverrait peut-être des hommes, mais notre pays est mort également, et moi je suis déshonoré sur un banc de vase par votre traîtrise d’Anglais.
--Bah! Il me semble que tirer sur un petit baquet de notre dimension, sans un mot d’avertissement et alors que vous saviez nos pays en paix, c’est quelque peu traître aussi.
--Si l’un de mes obus vous avait atteints, vous seriez allés au fond, tous sans exception. J’aurais couru le risque avec mon gouvernement. A cette heure il eût peut-être été...
--En république. Ainsi donc vous aviez réellement l’intention de combattre pour votre propre compte! C’est plutôt dangereux de lâcher un officier comme vous dans une marine comme la vôtre. Eh bien, qu’allez-vous faire maintenant?
--Rester ici. Partir dans les canots. Qu’importe? Cet animal d’ivrogne (il désigna l’ombre dans laquelle ronflait le gouverneur) est ici. Je dois le remmener à son trou.
--Fort bien. Je vous déséchouerai au jour si vous faites de la vapeur.
--Capitaine, je vous préviens que dès que nous serons de nouveau à flot je vous combattrai.
--Fumisterie! Vous déjeunerez avec moi, et puis vous remmènerez le gouverneur vers le haut du fleuve.
Le capitaine resta un moment silencieux. Puis il dit:
--Buvons. Ce qui doit arriver arrive, et après tout nous n’avons pas oublié la guerre de la Péninsule[37]. Mais vous admettrez, capitaine, qu’il est désagréable de se voir jeté sur un haut-fond comme une dragueuse!
[37] Guerre d’Espagne et Portugal, où l’Angleterre intervint contre Napoléon Ier.
--Bah! nous vous aurons tiré de là sans vous laisser le temps de dire ouf. Prenez soin de son Excellence. Moi, je m’en vais essayer de dormir un peu.
On dormit jusqu’au matin sur les deux navires, après quoi on se mit en devoir de déséchouer la _Guadala_. En s’aidant de ses propres machines, tandis que la plate halait et soufflait avec entrain, elle se dégagea du banc de vase et se remit par le travers en eau profonde. La plate était juste sous son arrière, et le gros œil du canon de quatre pouces regardait pour ainsi dire par la fenêtre dans la chambre du capitaine.
Le remords, sous les espèces d’un violent mal de tête, accablait le gouverneur. Il se rendait fâcheusement compte qu’il avait peut-être bien outrepassé ses pouvoirs, et le capitaine de la _Guadala_, en dépit de tous ses sentiments patriotiques, se rappelait nettement que la guerre n’était pas déclarée entre les deux pays. Il n’avait pas besoin que le gouverneur le lui répétât sans cesse pour savoir qu’une guerre, une guerre sérieuse, signifiait la république dans sa patrie, la perte possible de son grade, et mainte fusillade d’hommes vivants contre des murs inertes.
--Nous avons satisfait notre honneur, lui dit en confidence le gouverneur. Notre armée est apaisée, et la rapport-a que vous emmenez en Europe montrera que nous avons été loyaux et braves. Cet autre capitaine? Bah! C’est un gamin. Il appellera ça une... une... Judson de mon âme, comment dis-tu pour ça... pour ces affaires qui se sont passées entre nous?
Judson regardait la dernière amarre s’échapper du conduit de manœuvre.
--Comment j’appelle ça? Euh! je l’appellerais volontiers une plaisanterie. Mais voilà votre bateau d’aplomb, capitaine. Quand vous voudrez venir déjeuner?
--Je vous le disais, reprit le gouverneur, que ce serait pour lui une plaisanterie.
--Mère de tous les saints! Qu’est-ce que ce serait donc s’il était sérieux?... fit le capitaine. Nous serons charmés d’y aller quand il vous plaira. D’ailleurs nous n’avons pas le choix, ajouta-t-il avec amertume.
--Pas du tout, répliqua Judson, pris d’une idée lumineuse en apercevant sur la proue de son bateau trois ou quatre éraflures de balles. C’est nous qui sommes à votre merci. Voyez comme nous ont arrangés les tireurs de Son Excellence.
--Señor capitaine, dit le gouverneur d’un air apitoyé, c’est bien triste. Vous êtes très abîmés, avec votre pont tout criblé de balles. Nous ne serons pas trop durs envers un vaincu, n’est-ce pas, capitaine?
--Vous ne pourriez pas nous passer un peu de peinture, dites donc? J’aimerais de me rafistoler un peu après... l’engagement, dit Judson d’un air méditatif, en se tapotant la lèvre supérieure pour dissimuler un sourire.
--Notre magasin est à votre disposition, répondit le capitaine de la _Guadala_.
Et son œil s’illumina; car quelques traînées de céruse sur de la couleur grise sont considérablement voyantes.
--Davies, allez à leur bord voir ce qu’ils ont de disponible... de disponible, entendez-vous. Avec un peu de mélange, leur couleur de mâts ferait à peu près la teinte de notre franc-bord.
--Ah oui, je leur en donnerai du disponible, fit Davies avec férocité. Je ne comprends pas ce micmac d’être pour ainsi dire à tu et à toi, coup sur coup, après s’être envoyé au diable! En toute justice c’est eux qui sont notre prise légitime, pour ainsi dire.
En l’absence de Davies, le gouverneur et le capitaine s’en allèrent déjeuner. Judson-Pardieu n’avait pas grand’chose à leur offrir, mais ce qu’il avait il le leur présenta comme un ennemi battu à un vainqueur généreux. Quand il les vit échauffés--le gouverneur cordial et le capitaine quasi expansif--il leur déclara de l’air le plus détaché, tout en ouvrant une bouteille, qu’il ne serait pas de son intérêt de faire un rapport sérieux de l’incident, et qu’il était au plus haut degré improbable que l’amiral y attachât la moindre importance.