Part 10
Alors moi: «As-tu jamais senti la vie frémir sous ton cœur ou tenu un petit fils entre tes seins, ô très déshéritée?» Là-dessus elle, avec feu et l’œil hagard: «Non, car je suis une femme libre, et non une bonne d’enfants.» Alors moi doucement: «Dieu te traitera avec indulgence, ma sœur, car tu as eu une servitude plus pesante qu’aucun esclave, et la moitié de la terre la plus abondante te reste cachée. Les premiers dix ans de la vie d’un homme appartiennent à sa mère, et du crépuscule à l’aurore la femme peut à coup sûr commander à son mari. Est-ce une grande chose que de rester là durant les heures de veille tandis que les hommes s’en vont au dehors sans que tes mains les retiennent par la bride?» Alors elle s’étonna d’entendre un païen parler ainsi: c’est pourtant une femme honorée parmi ces hommes et elle professe ouvertement n’avoir pas de profession de foi dans la bouche. Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib et demande-lui comment il en irait pour moi si je lui rapportais une pareille femme pour son usage. Ce serait pis que cette fille jaune du désert de Cutch qui, par simple divertissement, excitait les filles à se battre, et qui souffleta le jeune prince sur la bouche. Te souviens-tu?
En vérité, la source principale du pouvoir est corrompue d’être restée tranquille longtemps. Ces hommes et ces femmes voudraient faire de l’Inde entière un gâteau de bouse et aspireraient à laisser dessus la trace de leurs doigts. Et ils ont le pouvoir et la gestion des finances, et c’est pourquoi je suis si détaillé dans ma description. _Ils ont autorité sur l’Inde entière._ Ce dont ils parlent, ils n’y comprennent rien, car l’âme d’un homme de basse naissance est limitée à son champ et il ne saisit pas la liaison des affaires d’un pôle à l’autre. Ils se vantent ouvertement que le Vice-Roi et les autres sont leurs serviteurs. Quand les maîtres sont fous, que feront les serviteurs?
Les uns prétendent que toute guerre est un péché, et la mort la plus grande menace devant Dieu. D’autres déclarent avec le Prophète qu’il est mal de boire, enseignement auquel leurs rues apportent un évident témoignage; et il en est d’autres, particulièrement de basse naissance, qui estiment que toute domination est perverse et la souveraineté de l’épée maudite. Ceux-ci me firent des protestations, s’excusant pour ainsi dire que les gens de leur race fussent en possession de l’Hindoustan, et espérant qu’un jour ils en partiraient. Connaissant bien la race d’hommes blancs qu’il y a dans nos frontières, j’aurais volontiers ri, mais m’en abstins, me rappelant que ces discoureurs avaient du pouvoir dans l’opération de compter les têtes. D’autres encore déclament bien haut contre les impositions de la partie de l’Hindoustan soumise à la loi du Sahib. A ceci j’acquiesce, me rappelant la générosité annuelle du Rao Sahib lorsque les turbans des soldats circulent parmi les blés flétris, et que les bracelets des femmes vont chez le fondeur. Mais je ne suis pas un bon discoureur. C’est là le devoir des gars du Bengale... ces ânes montagnards au braiment oriental... Mahrattes de Pouna, et autres semblables. Ceux-ci, se trouvant parmi des sots, se font passer pour des fils de personnages, alors que, élevés par charité, ils sont les rejetons de marchands de grains, de corroyeurs, de vendeurs de bouteilles et de prêteurs d’argent, comme tu sais. Or, nous autres de Jagesur ne devons rien, en dehors de l’amitié, aux Anglais qui nous ont conquis par l’épée et, nous ayant conquis, nous laissent libres, assurant pour toujours la succession du Rao Sahib. Mais ces gens de basse naissance qui ont acquis leur savoir grâce à la générosité du gouvernement, poussés par l’appât du gain se vêtent de costumes anglais, abjurent la foi de leurs pères, répandent des bruits contraires au gouvernement, et sont en conséquence très chers à certains des Six Cents. J’ai entendu ce bétail parler en princes et en meneurs de peuples, et j’ai ri, mais pas tout à fait.
Il arriva une fois que le fils de quelque marchand de grain, attiré et parlant à la façon des Anglais, s’assit à table à côté de moi. A chaque bouchée il commettait un parjure à l’encontre du sel qu’il mangeait: hommes et femmes l’applaudissaient. Après avoir, par d’habiles travestissements, glorifié l’oppression et inventé des griefs inédits, tout en reniant ses dieux à ventre en tonneau, il demanda au nom de son peuple le gouvernement de tout notre pays et, se tournant vers moi, me posa la main sur l’épaule et dit: «Voici quelqu’un qui est avec nous, bien qu’il professe une autre religion: il confirmera mes paroles.» Cela il le proféra en anglais, et m’exhiba pour ainsi dire à la société. Gardant une mine souriante, je lui répondis dans notre langue à nous: «Retire ta main, homme sans père, ou sinon la folie de ces gens ne te sauvera pas, et mon silence ne sauvegardera pas ta réputation. Recule-toi, bétail.» Et dans leur langage je repris: «Il dit vrai. Quand la faveur et la sagesse des Anglais nous accordera une part encore un peu plus grande dans le fardeau et la récompense, les Musulmans s’entendront avec les Hindous.» Lui seul comprit ce qu’il y avait dans mon cœur. Je fus généreux envers lui parce qu’il accomplissait nos vœux; mais souviens-toi que son père est un certain Durga Charan Laha, à Calcutta. Pose ta main sur son épaule à lui, si jamais le hasard te l’envoie. Il n’est pas bon que des vendeurs de bouteilles et des commissaires-priseurs portent la main sur des fils de princes. Je me promène parfois en public avec cet homme afin que tout ce monde sache qu’Hindou et Musulman ne sont qu’un, mais quand nous arrivons dans les rues moins fréquentées je lui ordonne de marcher derrière moi, ce qui est pour lui un honneur suffisant.
Et pourquoi ai-je mangé de la poussière?
Ainsi, mon frère, semble-t-il à mon cœur, qui s’est presque brisé en assistant à ces choses. Les Bengalis et les gars élevés par charité savent bien que le pouvoir de gouverner du Sahib ne lui vient ni du Vice-Roi ni du chef de l’armée, mais des mains des Six Cents de cette ville, et en particulier de ceux qui parlent le plus. Chaque année donc ils s’adresseront de plus en plus à cette protection, et agissant sur la chlorose de la terre, selon leur coutume invariable, ils feront en sorte à la fin, grâce à l’intervention perpétuellement inspirée aux Six Cents, que la main du gouvernement de l’Inde deviendra inefficace, en sorte qu’aucune mesure ni ordre ne puisse être exécuté jusqu’au bout sans clameur et objection de leur part; car tel est le plaisir des Anglais à cette heure. Ai-je excédé les bornes du possible? Non. Tu dois même avoir appris que l’un des Six Cents, n’ayant ni savoir ni crainte ni respect devant les yeux, a fait par jeu un nouveau plan écrit touchant le gouvernement du Bengale et le montre ouvertement à tous, tel un roi qui lirait sa proclamation de couronnement. Et cet homme, se mêlant des affaires d’État, parle dans le Conseil pour un ramassis de corroyeurs, de faiseurs de bottes et de harnais, et se vante ouvertement de n’avoir pas de Dieu. Un ministre quelconque de l’Impératrice, l’Impératrice elle-même, le Vice-Roi ou quelque autre, ont-ils élevé la voix contre cet homme-cuir? Son pouvoir n’est-il donc pas à rechercher avec celui des autres qui pensent comme lui? Tu vas en juger.
Le télégraphe est le serviteur des Six Cents, et tous les sahibs de l’Inde, sans en excepter un, sont les serviteurs du télégraphe. Chaque année aussi, tu le sais, les gens élevés par charité vont tenir ce qu’ils appellent leur Congrès, d’abord en un lieu puis en un autre, excitant dans l’Hindoustan des bruits, conformément au bavardage de la populace d’ici, et réclamant pour eux, à l’instar des Six Cents, la direction des finances. Et ils feront retomber chaque détail et lettre sur la tête des gouverneurs et des lieutenants-gouverneurs, et de quiconque détient l’autorité, et la jetteront à grands cris aux pieds des Six Cents d’ici; et certains de ces confondeurs de mots et les femmes stériles acquiesceront à leurs demandes, et d’autres se lasseront de les contredire. Ainsi une nouvelle confusion sera jetée dans les conseils de l’Impératrice pendant même que l’île ici proche est aidée et soutenue dans la guerre sourde dont j’ai parlé. Alors chaque année, comme ils ont commencé à le faire, et comme nous l’avons vu, les hommes de basse naissance des Six Cents désireux d’honneurs s’embarqueront pour notre pays, et, y restant un peu de temps, amasseront autour d’eux et feront les flatteurs devant les gens élevés par charité, et ceux-ci en partant d’auprès d’eux ne manqueront pas d’informer les paysans, et les guerriers pour qui il n’est pas d’emploi, qu’il y a un changement proche, et qu’on vient à leur secours d’au delà des mers. Cette rumeur ne s’amoindrira pas en se répandant. Et, surtout, le Congrès n’étant pas sous l’œil des Six Cents--lesquels, bien qu’ils fomentent la discorde et la mort, affectent un grand respect de la loi qui n’est pas une loi--va, dans sa marche oblique, débiter aux paysans des paroles troublantes, parlant, comme il l’a déjà fait, de diminuer les impôts, et permettant une nouvelle constitution. Cela est à notre avantage, mais la fleur du danger réside dans la graine de celui-ci. Tu sais quel mal une rumeur peut faire; bien que dans l’Année Noire où toi et moi étions jeunes, notre fidélité aux Anglais ait procuré du bénéfice au Jagesur et élargi nos frontières, car le gouvernement nous a donné du territoire des deux côtés. Du Congrès lui-même rien n’est à craindre que dix miliciens ne pourraient écarter; mais si ses paroles troublent trop tôt les esprits de ceux qui attendent _ou des princes dans l’oisiveté_, une flamme peut naître avant le temps, et comme il y a maintenant beaucoup de mains blanches pour l’étouffer, tout reviendra à son état premier. Si la flamme est tenue cachée, nous n’avons rien à craindre, parce que, suant et pantelant, et l’un foulant l’autre aux pieds, les blancs d’ici creusent leurs propres tombes. La main du Vice-Roi sera liée, les cœurs des sahibs seront abattus, et tous les yeux se tourneront vers l’Angleterre en dépit de tous les ordres. Jusque-là, notant le compte sur la poignée de l’épée, jusqu’à l’heure où l’on pourra régler par le fer, il est de votre rôle de seconder les Bengalis et de leur montrer beaucoup de bon vouloir, afin qu’ils puissent acquérir la direction des finances et les fonctions. Il nous faut même écrire en Angleterre que nous sommes du même sang que les gens d’école. L’attente ne sera pas longue; non, par ma tête, elle ne sera pas longue! Ces gens-ci sont pareils au grand roi Ferisht, lequel, rongé par les gales d’une longue oisiveté, arracha sa couronne et dansa nu parmi les amas de bouse. Mais moi je n’ai pas oublié le but profitable de ce conte. Le vizir le mit sur un cheval et le conduisit à la bataille. Bientôt il recouvra la santé et il fit graver sur sa couronne:
Bien que le roi m’ait rejetée Malgré cela, par Dieu, je suis revenue à lui et il a ajouté à mon éclat Deux beaux rubis (Balkh et Iran).
Si ces gens-ci étaient purgés et saignés par la bataille, leur maladie s’en irait peut-être et leurs yeux s’ouvriraient aux nécessités des choses. Mais ils sont maintenant très avancés dans la corruption. Même l’étalon, trop longtemps entravé, oublie l’art de combattre; et ces hommes sont des mulets. Je ne mens pas quand je dis qu’à moins qu’ils ne soient saignés et ne reçoivent la leçon du fouet, ils prêteront l’oreille et obéiront à tout ce qui est dit par le Congrès et par les hommes noirs d’ici, qui espèrent convertir notre pays en leur propre géhenne désordonnée. Car les hommes des Six Cents, étant pour la plupart de basse naissance et inaccoutumés à l’autorité, ont un grand désir d’exercer le pouvoir, en étendant leurs bras vers le soleil et la lune et en criant très fort afin d’entendre l’écho de leurs voix, chacun disant quelque nouveauté étrange, et répartissant les biens et l’honneur d’autrui parmi les rapaces, dans le but d’obtenir la faveur du vulgaire. Et tout cela est à notre avantage.
Écris donc, afin qu’ils les lisent, des paroles de gratitude et d’amour de la loi. Moi-même, à mon retour, je montrerai comment il faut dresser le plat pour séduire le goût d’ici; car c’est ici que nous devons nous adresser. Fais fonder en Jagesur un journal, et emplis-le de traductions de leurs journaux. Pour trente roupies par mois on peut faire venir de Calcutta un homme élevé par charité, et s’il écrit en gurmukhi notre peuple ne saura pas le lire. Crée aussi des conseils autres que les panchayats de chefs, village par village et région par région, les instruisant par avance de ce qu’ils diront conformément à l’ordre du Rao. Imprime toutes ces choses en anglais dans un livre et envoie-le à cette ville-ci, et à chacun des Six Cents. Ordonne à l’homme élevé par charité d’écrire en tête de tout, que Jagesur progresse vite dans la civilisation anglaise. Si tu pressures le temple hindou de Theegkot, et qu’il soit mûr, remets la taxe de capitation, et voire même la taxe de mariage, avec grande publicité. Mais par-dessus toutes choses tiens les troupes prêtes, et bien payées, dussions-nous glaner le chaume avec le froment et restreindre les femmes du Rao. Tout doit se faire en douceur. Toi, proteste de ton amour en toutes choses pour la voix du vulgaire, et affecte de mépriser les troupes. Cela sera pris pour un témoignage, dans ce pays-ci. Il faut que le commandement des troupes m’appartienne. Veille à ce que l’esprit de Bahadur Shah s’en aille à la dérive sur le vin, mais ne l’envoie pas à Dieu. Je suis vieux, mais je vivrai peut-être encore assez pour le régenter.
A moins que ce peuple ne soit saigné et ne recouvre de la force, nous surveillerons la montée du flot, et quand nous verrons que l’ombre de leur main s’est presque retirée de l’Hindoustan, il nous faudra donner ordre aux Bengalis de demander le rappel du restant ou répandre le mécontentement à cette fin. Il nous faut avoir soin de ne pas blesser la vie des Anglais, ni l’honneur de leurs femmes, car en ce cas six fois les Six Cents d’ici ne pourraient retenir ceux qui restent de faire nager la terre dans le sang. Il nous faut prendre soin qu’ils ne soient pas bousculés par les Bengalis, mais honorablement escortés, tant que la terre sera courbée sous la menace de l’épée s’il tombe un cheveu de leurs têtes. Ainsi nous acquerrons une bonne réputation, car pourvu que la révolte n’entraîne pas d’effusion de sang, comme il s’est récemment produit dans un pays lointain, les Anglais, au mépris de l’honneur, l’appellent d’un nouveau nom: même quelqu’un qui a été ministre de l’Impératrice mais qui est maintenant en guerre avec la loi, la loue publiquement en présence du vulgaire. Tant ils ont changé depuis les temps de Nikhal Seyn[30]! Et alors, si tout va bien et si les sahibs, à force de rebuffades et d’humiliations ayant perdu tout courage, se voient eux-mêmes abandonnés des leurs--car ce peuple a déjà laissé ses plus grands hommes mourir sur le sable aride par suite de retards et par crainte de la dépense--nous pourrons aller de l’avant. Ces gens sont menés par les noms. Il faut donc donner un nouveau nom à la constitution de l’Hindoustan (et cela c’est affaire à régler par les Bengalis entre eux) et il y aura maints écrits et serments d’amour, tels que la petite île d’outre-mer en fait quand elle s’apprête à lutter plus âprement; et lorsque le restant aura diminué, l’heure sera venue où nous devrons frapper si fort que l’épée ne soit plus jamais en question.
[30] Nicholson, Anglais d’une certaine notoriété, jadis dans l’Inde. (_Note de Kipling._)
Par la grâce de Dieu et la vigilance des sahibs depuis de nombreuses années, l’Hindoustan contient beaucoup de butin, que nous ne pouvons en aucune façon dévorer promptement. Il y aura à notre disposition le mécanisme de l’administration, car les Bengalis continueront à faire notre besogne, et devront nous rendre compte des impôts, et apprendre leur place dans l’ordre des choses. Si les rois hindous de l’ouest doivent intervenir dans le partage de cette dépouille avant que nous ne l’ayons entièrement ramassée, tu le sais mieux que moi; mais sois certain que, alors, de robustes mains s’en prendront à leurs trônes, et il se peut que les jours du roi de Delhi reviennent, à la condition que nous, courbant nos volontés, affections un respect convenable pour les apparences extérieures et les noms. Tu te rappelles ce vieux poème:
Si tu ne l’avais pas appelé Amour, j’aurais dit que c’était une épée nue. Mais puisque tu as parlé, je te crois... et je meurs.
J’ai l’espoir qu’il restera dans notre pays quelques sahibs non désireux de regagner l’Angleterre. Ceux-ci, nous devons les choyer et les protéger, afin que leur adresse et leur ruse nous permette de maintenir et de sauvegarder l’unité en temps de guerre. Les rois hindous n’oseront jamais introduire un sahib au sein de leurs conseils. Je répète que si nous de la Foi avons confiance en eux, nous foulerons aux pieds nos ennemis.
Tout ceci est-il un songe pour toi, renard gris de la portée de ma mère? Je t’ai écrit ce que j’ai vu et entendu, mais de la même argile deux hommes ne façonneront jamais assiettes semblables, pas plus qu’ils ne tireront mêmes conclusions des mêmes faits. Une fois de plus, il y a une chlorose sur tous les gens de ce pays. Dès à présent ils mangent de la poussière pour satisfaire leurs envies. La pondération et l’honneur ont abandonné leurs conseils, et le couteau de la dissension a fait tomber sur leurs têtes la moustiquaire de la confusion. L’Impératrice est vieille. On parle irrespectueusement d’elle et des siens dans la rue. On méprise l’épée et on croit que la langue et la plume dirigent tout. Leur ignorance et leur crédulité dépassent en grandeur la sagesse de Salomon, fils de David. J’ai vu toutes ces choses, moi qu’ils considèrent comme une bête sauvage et un phénomène. Par Dieu Illuminateur de l’Intelligence, si les sahibs de l’Inde pouvaient produire des fils qui vivent assez longtemps pour fonder leurs maisons, j’irais presque jeter mon épée aux pieds du Vice-Roi, en disant: «Combattons ici à nous deux pour un royaume, le tien et le mien, sans nous soucier des cancans d’outre-mer. Écris aux Anglais une lettre disant que nous les aimons, mais que nous voulons nous séparer de leur camp et tout nettoyer sous une nouvelle couronne.» Mais dans notre pays les sahibs meurent à la troisième génération, et il se peut que je fasse des rêves. Pas tout à fait cependant. Jusqu’à ce qu’un éclatant fléau d’acier et de carnage, le poids des fardeaux, la crainte pour sa vie, et la fureur brûlante de l’outrage--car la pestilence les démoraliserait, si les yeux assez habitués aux hommes voient clair--accable ce peuple, notre chemin est sûr. Ils sont malades. La Source du Pouvoir est un ruisseau que tous peuvent souiller: et les voix des hommes sont couvertes par les cris des mulets et les hennissements des juments stériles. Si l’adversité les rend sages, alors, mon frère, frappe avec et pour eux, et plus tard, quand toi et moi serons morts, et que la maladie se développera de nouveau (les jeunes hommes élevés à l’école de la crainte et du tremblement et de la confusion des mots ont encore à vivre leur temps prescrit), ceux qui ont combattu aux côtés des Anglais pourront demander et recevoir ce qu’ils voudront. A présent efforce-toi en secret de troubler, de retarder, d’éluder, et de rendre inefficace. Dans ces choses six douzaines des Six Cents sont nos vrais alliés.
Maintenant la plume et l’encre et la main me défaillent à la fois, comme te défailliront les yeux à cette lecture. Fais connaître à ceux de ma maison que je reviendrai bientôt, mais laisse-leur ignorer l’heure. Des lettres anonymes me sont parvenues concernant mon honneur. L’honneur de ma maison est le tien. Si elles sont, comme je le crois, l’œuvre d’un valet renvoyé, Futteh Lal, qui courait à la queue de mon étalon katthiawar couleur lie de vin, son village est au delà de Manglôt; veille à ce que sa langue cesse de s’exercer sur les noms de celles qui sont miennes. S’il en est autrement, mets une garde sur ma maison jusqu’à mon retour, et veille spécialement à ce que nuls vendeurs de joaillerie, astrologues ou entremetteurs n’aient accès aux appartements des femmes. Nous nous élevons par nos esclaves, et par nos esclaves nous tombons, comme il est dit. A tous ceux qui sont de ma connaissance j’apporte des présents selon qu’ils en sont dignes. J’ai parlé deux fois du présent que je voudrais faire donner à Bahadur Shah.
La bénédiction de Dieu et de son Prophète soit sur toi et les tiens jusqu’à la fin qui est prescrite. Donne-moi aussi du bonheur en m’informant de l’état de ta santé. Je mets ma tête aux pieds du Rao Sahib; mon épée est à son côté gauche, un peu plus haut que mon cœur.
Suit mon sceau.
JUDSON ET L’EMPIRE
Fumée de gloire! Le «don[31]» est libre de nous attaquer, Bien qu’il ait le cœur faible: Il lui faut nous atteindre avant de nous défaire... Mais où sont les galions d’Espagne?
[31] Terme de mépris, appliqué aux Espagnols et Portugais, ainsi qu’à leurs cousins du Sud-Amérique.
Dobson.
Parmi les multiples beautés de l’état démocratique, figure un talent quasi surhumain de se créer des ennuis avec les autres nations et de trouver son honneur lésé dans la circonstance. Une vraie démocratie professe un dédain énorme à l’égard de tous les autres pays gouvernés par des rois, reines et empereurs, et connaît peu leurs affaires intérieures, dont elle se soucie encore moins. Tout ce qui l’intéresse, c’est sa propre dignité, qui est pour elle le roi, la reine et le valet. Aussi, tôt ou tard, leurs différends internationaux aboutissent chez le vulgaire sans dignité, qui lance par-dessus les mers les basses injures de la rue, sans dignité elle non plus, afin de venger leur neuve dignité. Il se peut que la guerre en résulte ou non; mais les chances ne sont pas en faveur de la paix.
Un avantage de vivre en un pays civilisé qui est réellement gouverné, réside dans ce fait que tous les rois, reines et empereurs du continent sont apparentés de près par le sang ou par le mariage; qu’ils forment, pour tout dire, une vaste famille.
Chez eux les esprits intelligents comprennent que ce qui paraît être une injure préméditée n’est souvent dû qu’à la dyspepsie d’un homme ou aux vapeurs d’une femme, et qu’il sied de la traiter comme telle, et de s’expliquer tranquillement. De même, une démonstration populaire, ayant à sa tête le roi et la cour, peut signifier tout simplement que le peuple des susdits roi et cour leur échappe pour le moment. Quand un cheval se met à ruer dans la foule qui se presse à une porte, le cavalier ne saute pas à bas, mais il tend derrière lui sa main ouverte, et les autres s’écartent. Il en va ainsi pour les meneurs d’hommes. Dans l’ancien temps ils guérissaient leur mauvaise humeur et celle de leurs peuples par le feu et le carnage; mais maintenant que le feu a acquis une si longue portée et le carnage tant d’extension, ils agissent différemment; et peu de gens parmi leurs peuples soupçonnent combien ceux-ci doivent d’existences et d’argent à ce que le jargon de l’heure appelle «hochets» et «vanités».
Il y avait une fois une petite puissance, le débris à demi ruiné d’un empire jadis grand, qui perdit patience avec l’Angleterre, ce Père Fouettard du monde entier, et se conduisit, de l’avis unanime, très scandaleusement. Mais on ignore en général que cette puissance soutint une bataille rangée avec l’Angleterre et remporta une glorieuse victoire.