Monseigneur l'Éléphant

Part 9

Chapter 94,092 wordsPublic domain

--Il se tint au-dessus de moi et me dit:

«--En avez-vous assez?

«--Merci, j’en ai assez, que je dis.

«Il me prend par la main et me relève: j’étais très ébranlé.

«--Maintenant, qu’il dit, je vais vous faire des excuses pour vous avoir frappé. C’était uniquement de ma faute, qu’il dit, et cela ne vous était pas destiné.

«--Je le sais, mon lieutenant, que je dis, et il n’y a pas besoin d’excuses.

«--Alors c’est un accident, qu’il dit, et il vous faut me laisser vous indemniser pour votre tunique; sinon elle vous sera retenue sur votre paye.

«Je n’aurais pas accepté l’argent auparavant, mais je l’acceptai alors. Il me donna dix roupies... de quoi me payer deux fois une tunique, et nous descendîmes à la rivière pour laver nos figures, qui étaient bien marquées. La sienne n’était pas ordinaire. Puis il se dit à lui-même, en crachant l’eau de sa bouche:

«--Je me demande si j’ai agi comme il faut, qu’il dit.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis; il n’y a rien à craindre à ce sujet.

«--C’est très bien pour vous, qu’il dit, mais en ce qui regarde les hommes de la compagnie.

«--’Mande pardon, mon lieutenant, que je dis, je ne pense pas que la compagnie vous donnera de l’ennui.

«Alors nous allâmes chasser, et quand nous revînmes je me sentais aussi joyeux qu’un grillon. J’attrapai Samuelson, que je fis valser d’un bout à l’autre de la véranda, et révélai à la compagnie que le différend entre moi et le lieutenant Ouless était aplani à ma satisfaction. Je racontai tout à Jock, bien entendu, et à Térence. Jock ne dit rien, mais Térence il dit:

«--Vous faites la paire, tous les deux. Et, pardieu, je ne sais pas lequel fut le meilleur.

«Il n’y a rien à reprocher à Ouless. C’est un gentleman du haut en bas, et il a progressé autant que la compagnie B. Tout de même je parie qu’il serait cassé de son grade si on venait à savoir qu’il s’est battu avec un simple soldat. Ho! ho! Se battre tout l’après-midi avec un fichu simple soldat comme moi! Qu’en pensez-vous, ajouta-t-il en caressant la crosse de son fusil.

--Je pense ce que disaient les arbitres au combat simulé: les deux partis méritent beaucoup d’éloges. Mais je voudrais que vous me disiez ce qui vous a porté à le sauver en premier lieu.

--J’étais bien sûr qu’il ne m’avait pas destiné le coup, bien que, s’il avait écopé pour ça, cela m’eût été indifférent. Et puis il était si jeune que cela n’aurait pas été bien. En outre, si je l’avais dénoncé je n’aurais pas eu mon combat, et je me serais senti mal à l’aise pendant tout mon congé. Ne voyez-vous pas les choses ainsi, monsieur?

--C’était votre droit de le faire casser, si vous l’aviez voulu, insistai-je.

--Mon droit! répliqua Ortheris avec un profond mépris. Mon droit! Je ne suis pas un bleu pour aller pleurnicher sur mes droits par-ci et mes droits par-là, tout comme si je ne savais pas prendre soin de moi-même. Mes droits! Par le Tout-Puissant! Je suis un homme.

La dernière escouade épuisa ses cartouches au milieu d’une bourrasque de plaisanteries à voix basse. Ouless se retira à quelque distance afin de laisser les hommes à l’aise, et je vis un moment sa figure en plein soleil; après quoi il tira son épée, rassembla ses hommes, et les reconduisit à la caserne. C’était parfait. Le gamin avait fait ses preuves.

UN ASPECT DE LA QUESTION

_Par Shafiz Ullah Khan, fils de Hyat Ullah Khan, à l’honorable service de Son Altesse le Rao Sahib du Jagesur, qui est sur la frontière nord de l’Hindoustan, et aide-de-camp de Son Altesse, à Kazi Jamal-ud-din, fils de Kazi Ferisht-ud-din Khan, au service du Rao Sahib, son ministre très honoré. De ce lieu que l’on nomme le club Northbrook, dans la ville de Londres, sous l’ombre de l’Impératrice, ceci est écrit:_

Entre frère et frère d’élection, il n’est pas besoin de longues protestations d’Amour et de Sincérité. Le Cœur parle à nu au Cœur, et la Tête répond de tout. Gloire et Honneur sur ta maison jusqu’à la fin des siècles et une tente sur les frontières du paradis.

MON FRÈRE,--Concernant l’objet de ma mission, voici le rapport. J’ai acheté pour le Rao Sahib et payé soixante livres sur chaque cent, les choses qu’il désirait le plus. Soit: deux des grands chiens-tigres couleur daim, mâle et femelle, leur pédigrée étant écrit sur papier, et des colliers d’argent ornant leurs cous. Pour le plus grand plaisir du Rao Sahib, je les envoie aussitôt par le steamer, aux soins d’un homme qui en rendra compte à Bombay aux banquiers de là-bas. Ce sont les meilleurs de tous les chiens de ce pays. Des fusils, j’en ai acheté cinq... deux à la crosse niellée d’argent, avec des arabesques d’or autour des chiens, tous deux à deux canons, frappant dur, dans un étui de velours et de cuir rouge; trois d’un travail sans égal, mais qui manquent d’ornement; un fusil à répétition qui tire quatorze fois: ceci quand le Rao Sahib chasse le sanglier; un fusil à balle explosible à deux coups, pour le tigre, et celui-ci est un prodige d’habileté; et un fusil de chasse léger comme une plume, avec des cartouches vertes et bleues par milliers. Également, une toute petite carabine pour le chevreuil noir, qui abattrait quand même son homme à quatre cents pas. Le harnais aux armoiries d’or pour le carrosse du Rao Sahib n’est pas encore terminé, à cause de la difficulté de sertir le velours rouge dans le cuir; mais le harnais à deux chevaux et la grande selle aux arçons dorés qui est destinée à la cérémonie ont été mis avec du camphre dans une boîte de fer-blanc que j’ai scellée de mon anneau. Quant à l’écrin en cuir gaufré, d’ustensiles féminins et de petites pinces pour les cheveux et la barbe; quant aux parfums et aux soies et à tout ce qu’ont demandé les femmes qui sont derrière les rideaux, je n’en ai pas connaissance. Ce sont choses longues à venir; et la fauconnerie: sonnettes, capuchons et jets à chiffre d’or, sont également en retard. Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib, et vante-lui ma diligence et mon zèle, de crainte que ma faveur ne soit diminuée par l’absence, et garde un œil vigilant sur ce chien édenté de plaisantin... Bahadur Shah... car par ton aide et ta voix, et par ce que j’ai fait en ce qui concerne les fusils, j’aspire, comme tu le sais, au commandement de l’armée du Jagesur. Cet être sans conscience l’ambitionne également, et j’ai appris que le Rao Sahib incline de ce côté-là. En avez-vous donc fini avec la coutume de boire du vin dans votre maison, mon frère, ou bien Bahadur Shah a-t-il renoncé à l’eau-de-vie? Je ne voudrais pas que la boisson fût sa fin, mais une mixture bien dosée mène à la folie. Songes-y.

Et maintenant, au sujet de ce pays des sahibs, voici ce que tu m’as demandé. Dieu m’est témoin que je me suis efforcé de comprendre tout ce que j’ai vu et un peu de ce que j’ai entendu. Mes paroles et mon intention sont celles de la vérité, mais il se peut que je n’en écrive que des mensonges.

Depuis que l’étonnement et l’ahurissement premiers de ma vision ont cessé,--nous remarquons d’abord les pierreries au dôme du plafond, et plus tard seulement la crasse du plancher,--je vois clairement que cette ville de Londres est maudite, étant sombre et malpropre, dénuée de soleil, et pleine de gens de basse naissance, qui sont perpétuellement ivres, et hurlent dans les rues comme des chacals, hommes et femmes ensemble. A la tombée de la nuit, c’est la coutume d’innombrables milliers de femmes de descendre dans les rues et de les arpenter en hurlant, faisant des farces, et réclamant de l’alcool. A l’heure de cette attaque, c’est l’usage des pères de famille d’emmener leurs femmes et leurs enfants dans les spectacles et lieux de divertissements: ainsi le mal et le bien s’en retournent chez eux comme fait au crépuscule la gent des marais. Je n’ai jamais vu dans tout l’univers de spectacle comme celui-ci, et je doute que son pareil se rencontre de l’autre côté des portes de l’Enfer. Quant au mystère de leur métier, c’en est un antique, mais les pères de famille s’assemblent par troupeaux, hommes et femmes, et protestent bien haut à leur Dieu que ce métier n’existe pas; et cependant lesdites femmes heurtent aux portes, à l’extérieur. De plus, le jour où ils vont à la prière, les lieux de boisson ne sont ouverts que quand les mosquées sont fermées; tel celui qui endiguerait le fleuve Jumna le vendredi seulement. Ainsi donc hommes et femmes, étant contraints de satisfaire leurs appétits dans le plus bref délai, s’enivrent d’autant plus furieusement et roulent ensemble dans le ruisseau. Ils y sont regardés par ceux qui vont prier. De plus, et en signe visible que ce lieu est abandonné de Dieu, il tombe à certains jours, sans avertissement, une obscurité froide, par quoi la lumière du soleil est entièrement ravie à la cité, et le peuple, mâle et femelle, et les conducteurs de véhicules, vont à tâtons et braillent en plein midi dans cet abîme sans se voir l’un l’autre. L’air étant chargé de la fumée de l’Enfer (soufre et bitume, comme il est écrit) ils meurent bientôt d’étouffement, et sont ainsi enterrés dans le noir. C’est là une terreur qui dépasse la plume, mais, par ma tête, j’écris ce que j’ai vu.

Il n’est pas vrai que les sahibs adorent un seul Dieu, comme nous autres de la vraie Foi, ou que les divisions survenues dans leur dogme soient comme celles qui existent à présent chez nous entre shiites et sunnites. Je ne suis qu’un guerrier, et n’ai rien du derviche, me souciant, comme tu sais, autant du sunni que du shii. Mais j’ai interrogé beaucoup de gens sur la nature de leurs dieux. Ils en ont un qui est le chef de la Mukht-i-Fauj[28], et qui est adoré par des hommes en habit rouge sang, qui braillent et deviennent insensés. Un autre est une idole, devant quoi ils brûlent des cierges et de l’encens dans un temple pareil à celui que j’ai vu quand je suis allé à Rangoun acheter des étalons de Birmanie pour le Rao. Un troisième encore a des autels nus faisant face à une grande assemblée de morts. C’est surtout pour lui qu’ils chantent, mais d’autres s’adressent à une femme qui fut la mère du grand prophète venu avant Mahomet. Les gens du vulgaire n’ont pas de dieu, mais ils adorent ceux qui les haranguent cramponnés aux réverbères de la rue. Les gens les plus avisés s’adorent eux-mêmes, ainsi que les choses qu’ils ont faites avec leurs bouches et leurs mains, et ce cas se rencontre particulièrement chez les femmes stériles, qui sont en grand nombre. Hommes et femmes ont la coutume de se confectionner des dieux selon leurs désirs, en pinçant et tapotant la molle argile de leurs pensées pour leur donner la forme approximative de leurs envies. Chacun est ainsi pourvu d’une divinité selon son cœur, et cette divinité se transforme en une plus petite quand l’estomac leur tourne ou que leur santé s’altère. Tu ne croiras pas ce récit, mon frère. Et je ne l’ai pas cru non plus quand on me l’a conté d’abord, mais aujourd’hui ce n’est plus rien pour moi; tant le pied du voyage relâche les courroies d’étriers de la croyance.

[28] Armée du Salut.

Mais tu vas dire: «Que nous importe si la barbe d’Ahmed ou celle de Mahomet est la plus longue. Dis ce que tu sais de l’Accomplissement du Désir.» Je voudrais que tu fusses ici pour parler face à face et te promener en public avec moi et t’instruire.

Pour ce peuple, c’est une question de Ciel et d’Enfer de savoir si la barbe d’Ahmed et celle de Mahomet s’équivalent ou diffèrent seulement d’un cheveu. Connais-tu le mécanisme de leur gouvernement? Le voici. Certains hommes, se désignant eux-mêmes, s’en vont çà et là et parlent aux corroyeurs, et aux marchands d’habits, et aux femmes, disant: «Donnez-nous congé par votre faveur de parler pour vous dans le conseil.» S’étant assuré cette autorisation par de larges promesses, ils s’en retournent au lieu du conseil, et siégeant sans armes, quelque six cents réunis parlent au hasard, chacun pour soi et son propre lot de gens de basse naissance. Les vizirs et divans de l’Impératrice sont toujours forcés de leur mendier de l’argent, car tant que plus d’une moitié des Six Cents n’est pas du même avis pour dépenser les finances de l’État, pas un cheval ne peut être ferré, pas un fusil chargé, pas un homme habillé dans tout le pays. Rappelle-toi bien ceci continuellement. Les Six Cents sont au-dessus de l’Impératrice, au-dessus du Vice-Roi des Indes, au-dessus du chef de l’armée et de tout autre pouvoir que tu as jamais connu. Parce qu’ils détiennent les finances de l’État.

Ils sont divisés en deux hordes... l’une qui ne cesse de lancer des injures à l’autre, et engage les gens de basse naissance à s’insurger et se rebeller contre tout ce que les autres peuvent proposer pour gouverner. Si ce n’est qu’ils sont sans armes, et s’appellent ainsi sans crainte menteurs, chiens et bâtards jusque sous l’ombre du trône de l’Impératrice, ils sont en une guerre âpre et sans fin. Ils opposent mensonge à mensonge, jusqu’à ce que les gens de basse naissance et le vulgaire soient enivrés de mensonges et à leur tour commencent à mentir et à refuser de payer les impôts. En outre ils répartissent leurs femmes en troupes et les envoient à cette bataille avec des fleurs jaunes à la main, et comme la croyance d’une femme n’est que la croyance de son amant dépouillée de jugement, il s’ensuit beaucoup de gros mots. Comme le dit la femme esclave à Mamoun, dans les exquises pages du fils d’Abdullah:

L’oppression et l’épée tuent promptement; Ton souffle tue lentement, mais il finit par tuer.

S’ils veulent une chose ils déclarent qu’elle est vraie. S’ils ne la veulent pas, quand ce serait la Mort elle-même, ils s’écrient: «Cela n’existe pas!» Ils parlent ainsi comme des enfants, et comme des enfants ils cherchent à saisir ce qu’ils convoitent, sans considérer si cela leur appartient ou non. Et dans leurs conseils, quand l’armée de la déraison en vient au défilé de la dispute, et qu’il ne reste plus rien à dire de chaque côté, ils se divisent, comptent les têtes, et la volonté du côté qui a le plus grand nombre de têtes fait la loi. Mais le côté surpassé en nombre s’empresse de courir parmi les gens du vulgaire et leur enjoint de fouler aux pieds cette loi, et de massacrer les fonctionnaires. Il s’ensuit un massacre nocturne d’hommes désarmés, et des massacres de bétail et des outrages aux femmes. Ils ne coupent pas le nez aux femmes, mais ils leur frisent les cheveux et leur écorchent la peau avec des épingles. Alors ces éhontés du conseil se présentent devant les juges en s’essuyant la bouche et faisant serment. Ils disent: «Devant Dieu nous sommes exempts de blâme. Avons-nous dit: «Ramassez cette pierre de la route et lapidez-en celui-ci et non un autre»? On ne les raccourcit donc pas de la tête, puisqu’ils ont dit seulement: «Voici des pierres et voilà là-bas un individu qui obéit à la loi qui n’en est pas une parce que nous ne le voulons pas.»

Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib et demande-lui s’il se souvient de cette saison où les chefs Manglôt ont refusé l’impôt, non parce qu’ils ne pouvaient le payer, mais parce qu’ils jugeaient les taxes abusives. Toi et moi sommes allés chez eux avec les soldats tout un jour, et les noires lances soulevaient le chaume, en sorte qu’il n’était même pas nécessaire de faire feu; et il n’y eut personne de tué. Mais ce pays-ci est livré à la guerre occulte et au meurtre voilé. En cinq ans de paix ils ont tué dans leurs propres frontières et de leur propre race plus d’hommes qui n’en seraient tombés si la balle de la dissension avait été laissée au maillet de l’armée. Et pourtant il n’y a nul espoir de paix, car les partis ne tardent pas à se diviser de nouveau, et ils se remettent à faire tuer d’autres hommes sans armes et dans les champs. Mais assez sur cette matière, laquelle est à notre avantage. Il y a meilleure chose à dire, et qui tend à l’Accomplissement du Désir. Lis ce qui suit d’un esprit reposé par le sommeil. J’écris tel que je comprends.

Derrière toute cette guerre sans honneur il y a ce que je trouve difficile de coucher par écrit, et tu sais que je suis peu expert à manier la plume. Je chevaucherai l’étalon de l’Inhabileté obliquement à la muraille de l’Expression. La terre que l’on foule est malade et aigrie d’être trop maniée par l’homme, tel un sol gazonné s’aigrit sous le bétail; et l’air est épaissi également. Sur le sol de cette ville, ils ont posé, pour ainsi dire, les planches puantes d’une étable, et à travers les planches, entre mille milliers de maisons, les humeurs peccantes de la terre s’infiltrent dans l’air surchargé qui les renvoie à leur domicile; car la fumée de leurs feux de cuisine les tient tous à l’intérieur comme fait la toiture pour les exhalaisons des moutons. Et semblablement il règne une chlorose chez le peuple, et en particulier chez les Six Cents qui bavardent. Ni l’hiver ni l’automne n’atténuent cette maladie de l’âme. Je l’ai vue sévir chez les femmes de notre pays à nous et chez les adolescents non encore aguerris à l’épée; mais je n’en ai jamais encore vu autant qu’ici. Par l’effet particulier de ce mal, le peuple, renonçant à l’honneur et à la droiture, met en question toute autorité, non comme le feraient des hommes, mais comme des filles, en pleurnichant, et en pinçant dans le dos quand le dos est tourné, et en faisant des grimaces. Si quelqu’un crie dans les rues: «On m’a fait une injustice!» ils admettent qu’il ne se plaigne pas aux gens en place, mais à tous ceux qui passent, et buvant ses paroles, ils volent en tumulte à la demeure de l’accusé et écrivent de mauvaises choses contre lui, sa femme et ses filles; car ils ne prennent pas soin de peser le témoignage, et sont tels que des femmes. Et d’une main ils frappent leurs gendarmes qui gardent les rues, et de l’autre frappent les gendarmes pour s’être plaints de ces coups et les mettent à l’amende. Quand ils ont en toutes choses vilipendé l’État, ils réclament du secours à l’État, qui le leur donne, si bien que la fois suivante ils crient encore davantage. Ceux qui sont opprimés se déchaînent par les rues, portant des bannières dont le coût et l’ouvrage représentent quatre jours de travail et une semaine de pain; et quand ni cheval ni piéton ne peuvent plus passer, ils sont satisfaits. D’autres, recevant des salaires, refusent de travailler avant d’en avoir obtenu de plus forts, et les prêtres les aident, et aussi des hommes des Six Cents--car où il y a rébellion, l’un de ces hommes ne peut manquer de venir, comme un vautour sur un bœuf mort--et prêtres, bavards et hommes réunis déclarent qu’il est juste que parce qu’ils ne veulent pas travailler nuls autres ne s’y risquent. De cette manière ils ont si bien entravé le chargement et le déchargement des bateaux qui viennent à cette ville, qu’en envoyant au Rao Sahib fusils et harnais, j’ai jugé convenable d’envoyer les caisses par le train à un autre bateau qui appareillait d’un autre port. Il n’y a plus aucune certitude en aucun envoi. Mais tel qui fait injure aux marchands ferme la porte du bien-être à la cité et à l’armée. Et tu connais ce que dit Saâdi:

Comment le marchand voyagerait-il vers l’ouest, Quand il entend parler des troubles de là-bas?

Nul ne peut garder confiance parce qu’il ne saurait dire comment agiront ses sous-ordres. Ils ont rendu le serviteur plus grand que le maître, pour cette raison qu’il est le serviteur; sans s’apercevoir que, devant Dieu, l’un et l’autre sont égaux à la tâche désignée. C’est là une chose à mettre de côté dans le buffet de l’esprit.

De plus, la misère et la clameur du vulgaire dont le sein de la terre est las, ont si bien affecté les esprits de certaines gens qui n’ont jamais dormi sous le poids de la crainte ni vu s’abattre le plat du sabre sur les têtes d’une populace, qu’ils s’écrient: «Renversons tout ce qui existe, et travaillons uniquement de nos mains nues.» A cette tâche leurs mains se couvriraient d’ampoules dès le second coup; et j’ai vu que, tout émus qu’ils soient par les souffrances d’autrui, ils ne renoncent en rien aux douceurs de l’existence. Dans leur ignorance du vulgaire non moins que de l’esprit humain, ils offrent cette boisson forte des mots, dont ils usent eux-mêmes, à des ventres vides; et ce breuvage produit l’ivresse de l’âme. Tout le long du jour les gens malheureux se tiennent à la porte des lieux de boisson au nombre de plusieurs milliers. Les gens bien intentionnés mais de peu de discernement leur donnent des paroles ou tentent pitoyablement dans les écoles de les transformer en artisans, tisserands ou maçons, dont il y a plus qu’assez. Mais ils n’ont pas la sagesse de veiller aux mains de ces élèves, sur lesquelles Dieu et la Nécessité ont inscrit l’habileté de chacun et celle de son père. Ils croient que le fils d’un ivrogne va manier un ciseau ferme et que le charretier fera la besogne du plâtrier. Ils ne s’accordent pas de réfléchir à la dispensation de leur générosité, laquelle ressemble aux doigts fermés d’une main qui puise de l’eau. En conséquence les matériaux bruts d’une très grande armée s’en vont à la dérive sans être taillés, dans la fange de leurs rues. Si le gouvernement qui est là aujourd’hui, et qui changera demain, dépensait pour ces déshérités quelque argent à les vêtir et à les équiper, je n’écrirais pas ce que j’écris. Mais ces gens du peuple méprisent le métier des armes, et se contentent du souvenir des anciennes batailles; les femmes et les bavards les y aident.

Tu vas dire: «Pourquoi parler sans cesse de femmes et de sots?» Je réponds par Dieu, le Fabricateur du Cœur, que les sots siègent parmi les Six Cents, et que les femmes mènent leur conseil. As-tu oublié ce jour où arriva d’outre-mer cet ordre qui a pourri les armées des Anglais qui sont chez nous, si bien que les soldats tombaient malades par centaines là où auparavant il ne s’en alitait que dix? Ce fut l’œuvre de tout au plus vingt des hommes et environ cinquante des femmes stériles. J’ai vu trois ou quatre d’entre eux, mâles et femelles, et ils triomphent ouvertement, au nom de leur Dieu, parce que trois régiments des troupes blanches ont cessé d’exister. Ceci est à notre avantage parce que l’épée où il y a une tache de rouille se brise sur le turban de l’ennemi. Mais s’ils déchirent ainsi leur chair et leur sang propres avant que leur folie ait atteint son paroxysme, que feront-ils lorsque la lune sera dans son plein?

Voyant que le pouvoir réside entre les mains des Six Cents, et non dans le Vice-Roi ou ailleurs, j’ai durant tout mon séjour recherché l’ombre de ceux qui bavardent le plus et le plus extravagamment. Ils mènent le vulgaire, et en reçoivent l’autorisation de sa bonne volonté. C’est le désir de quelques-uns de ces hommes--en fait, d’à peu près autant que ceux qui causèrent la pourriture de l’armée britannique--que nos terres et peuples devraient ressembler exactement à ceux des Anglais d’aujourd’hui même. Puisse Dieu, le Contempteur de la Folie, nous en préserver! Moi-même, je passe parmi eux pour un phénomène, et de nous et des nôtres ils ne savent rien, les uns m’appelant Hindou et d’autres Radjpout, et usant à mon égard, par ignorance, de propos d’esclaves et d’expressions de grand irrespect. Quelques-uns d’entre eux sont bien nés, mais la plupart sont de basse naissance, ont la peau rude, agitent leurs bras, parlent fort, manquent de dignité, ont la bouche relâchée, le regard furtif, et comme je l’ai déjà dit, se laissent mener par le vent d’une robe de femme.

Voici maintenant une histoire qui ne date que de deux jours. Il y avait une société à un repas, et une femme à la voix perçante me parla, en présence des hommes, des affaires de nos femmes. Son ignorance faisait de chaque mot un outrage acéré. Me rappelant cela, je me contins jusqu’au moment où elle en vint à édicter une nouvelle loi pour la direction de nos zénanas[29] et de toutes celles qui sont derrière les rideaux.

[29] Harems.