Mon voyage aventureux en Russie communiste

Part 9

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Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, ne voient dans la chose que l’immoralité traditionnelle: j’ai la peine d’y voir la persistance du vieil esclavage féminin. Si la prostitution existe, c’est que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls les maîtres de l’argent ou de ce qui en tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées, les jeunes femmes qui ont de la beauté se font entretenir par les puissants du jour; les _sodkom_ ou maîtresses de commissaires sont un objet de scandale. On raconte à leur sujet la plaisante anecdote suivante:

Une longue queue, comme on en voit beaucoup à Moscou, stationnait devant un bureau où l’on donnait des cartes de _paioc_. Les gens attendaient là depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme de mise élégante, chaussée de magnifiques souliers jaunes à talons de 18 centimètres, passe hardiment devant la file des expectants. Elle laisse tomber sur eux un regard méprisant et pénètre d’autorité dans l’édifice. Elle en ressort bientôt, tenant sa carte à la main.

Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice criante; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse être ainsi privilégiée.

--Ce n’est pas étonnant, lui dit-on; c’est une _sodkom_. Le pope n’est guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en lui-même: «S’il suffit d’être _sodkom_ pour passer tout de suite, je vais dire que je le suis.»

Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire qui distribue les _paiocs_: «J’ai le droit d’être servi de suite, je suis «sodkom».

L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope, appelle un agent de la _tchéka_ et le fait conduire en prison sous l’inculpation de sodomie.

Evidemment ce pope, âme innocente et pure, n’avait pas compris toute la portée du titre qu’il s’octroyait avec tant de désinvolture.

Le code que les bolcheviks ont rédigé à la hâte sur le mariage marque un très grand progrès en comparaison des lois similaires du monde entier.

Pas de formalités compliquées; les fiancés, sans demander le consentement de personne, vont devant le fonctionnaire déclarer qu’ils veulent se marier; on les marie.

La femme ne perd pas son nom en se mariant; entre les deux époux, la loi établit l’égalité complète; la femme ne doit pas obéissance à son mari et, quant à la protection, la femme la doit au mari, comme le mari la doit à la femme lorsque l’un ou l’autre sont hors d’état de travailler.

L’adultère n’est pas un délit; la femme peut même l’avouer publiquement, en allant déclarer au fonctionnaire que l’enfant dont elle est grosse n’est pas de son mari, mais de tel autre homme (art. 340).

Le divorce est aussi facile que le mariage; il est accordé sur la volonté d’un seul des époux.

La destruction des vieilles lois qui régissaient l’union des sexes a eu certaines conséquences fâcheuses. Un grand nombre d’hommes ont, paraît-il, profité des nouvelles libertés pour abandonner leur vieille femme et en prendre une jeune.

C’est fâcheux, mais on ne fait pas de progrès sans léser quelqu’un. Dans l’ensemble, la liberté sexuelle est une bonne chose, elle affranchira la femme.

Pas d’émancipation réelle pour la femme tant qu’elle recherchera dans l’homme le soutien de sa vie. Elle ne devient vraiment libre et responsable que lorsqu’elle doit travailler pour vivre. Et les enfants? L’avenir, c’est l’éducation par l’Etat. En attendant, la mère a droit à une allocation, ainsi qu’à une réduction du temps de travail.

J’assiste à la première séance du «Congrès des Jeunesses».

Les membres s’y rendent en groupes; jeunes gens et jeunes filles, au pas militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec; ils n’ont pas l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la séance.

Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.

On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de chaleur.

J’assiste aussi au «Comité Exécutif des Soviets». Il se tient dans une salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée, un énorme buste en plâtre de Karl Marx.

Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe. Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.

Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent, des papiers à la main.

Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs; Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine de respect. C’est Mme Lénine; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.

Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï sortent aussi; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés; ils seront fusillés pour l’exemple.

On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas, tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la Révolution que pour détruire son œuvre en détail.

Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le «Soviet de Moscou». Je suis juchée tout en haut dans une tribune; on ne me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.

Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la parole.

La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche; j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite; il est ovationné; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde, voudrait anéantir la Russie communiste; mais l’armée rouge est là.

Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends, mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans «propuska». Il faut à Moscou des «propuska» pour la moindre réunion: précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le «commandant» du bureau 34 qui m’est décidément hostile--pourquoi? Dieu le sait--me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon «propuska»; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi? je finis par m’en rendre compte. Tout le monde a un «propuska» écrit à l’encre rouge; le mien est écrit à l’encre noire; donc le soldat ne sait pas lire; seule la couleur de l’encre le guide, j’insiste: je prononce le sésame qui, en théorie, doit m’ouvrir toutes les portes: «la délégat» (je suis déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me laisse passer.

Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin; elle est remplie de tombes: on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.

Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents femmes, tous bien équipés: tunique kaki descendant jusqu’aux pieds, casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine rouge. Pas de galons; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent les officiers supérieurs.

Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs; un délégué allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs son approbation.

Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.

Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des lectures; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer; pourvu que Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le préjugé de la forme du Gouvernement: une République peut être très réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris. Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une énergie et une activité rares; et je ne suis pas de ceux qui, au nom d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des circonstances; mais les circonstances sans les hommes capables de les accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une situation révolutionnaire: si un Lénine et un Trotsky possédant la confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement à l’heure actuelle un état communiste.

Après les discours, l’armée défile; l’infanterie avec son bataillon de femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les tanks.

En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que j’ai pu en retenir:

LA CHANSON DES SOVIETS

I

Ecoute ouvrier La guerre est commencée Laisse-là tes outils Prépare-toi à marcher

Refrain

Hardis au combat nous irons Pour les Soviets Ensemble nous mourrons En luttant pour eux.

II

Voilà les tranchées Les balles sifflent Les obus explosent Mais l’armée rouge ne se rend pas

III

Vive notre Lénine Le chef de l’Internationale Vive notre Trotsky Le chef de l’armée Rouge

Cette chanson, me dit-on, a pris le Pérékop, une forteresse très importante de Crimée.

Voici maintenant la chanson des marteaux, ou plutôt ce que j’ai pu en retenir:

Nous sommes les forgerons D’un monde meilleur Nous forgeons le fer sur l’enclume. Lève-toi, lève-toi marteau dur Lève-toi et frappe au cœur Les ennemis de la Révolution.

L’armée rouge comprend outre l’infanterie, la cavalerie, le génie et l’aviation; une sixième arme, la propagande; Trotsky renouvelant Saint-Just, va enflammer de sa parole les armées au combat; il parle jusque sous les balles. Un grand nombre de militants, hommes et femmes, sont chargés de missions analogues.

On m’a dit de me tenir prête à onze heures et demie pour aller visiter un établissement d’enfants.

Nous allons d’abord au siège de la section féminine du Parti; un grand bâtiment plein de bureaux où travaillent des femmes de tous genres. Je revois l’ancienne paysanne aux traits énergiques; bientôt arrive la camarade qui doit nous conduire et qui est l’inspectrice générale des établissements d’enfants. Elle ne ruine pas la République des Soviets par sa coquetterie, la pauvre femme: elle porte des vêtements de hasard, ses chaussures sont déchirées. Sans doute elle a mal aux dents, car elle porte un mouchoir blanc en mentonnière. Après une de ces longues attentes auxquelles je commence à m’habituer, l’auto demandée arrive. J’y prends place avec ma conductrice et quelques dames qui ont voulu profiter de l’occasion.

L’Institution est à soixante kilomètres, nous sortons de Moscou et nous nous engageons bientôt dans une magnifique forêt de sapins; la route est très belle. En chemin, l’inspectrice générale avoue qu’elle n’a pas mangé depuis la veille. Je ne puis offrir à la pauvre camarade que quelques morceaux de sucre oubliés dans mes poches; elle les mange. Cette femme est encore une de ces héroïnes obscures qui, si elles étaient plus nombreuses, assureraient le succès du communisme.

Notre auto file avec rapidité, nous traversons des villages et sur notre passage les paysannes, prises d’une peur tout à fait comique, se sauvent dans leurs maisons.

Les villages ne semblent pas misérables. Nous sommes dans la province de Moscou et la récolte, surtout la récolte des pommes de terre, a été très abondante. Les maisons sont uniformément faites de troncs d’arbre disposés en travers; elles ont de nombreuses petites fenêtres d’un effet gracieux. Tout le monde est sordidement habillé et pieds nus.

Bientôt il faut s’arrêter dans les villages; le chauffeur ne sait pas le chemin et doit demander. Les paysans, la première impression passée, sortent, et les enfants, plus hardis, s’accrochent à notre voiture. On donne à l’un la permission de monter pour nous montrer le chemin; il nous guide pendant deux ou trois kilomètres.

Les routes sont fort belles, je l’ai dit, malheureusement il n’y en a pas beaucoup; mais cela n’embarrasse pas notre chauffeur, qui engage l’auto à travers champs. Nous sommes effroyablement cahotées, mais j’ai déjà fait mon apprentissage sur les pavés de Moscou et je ne m’en fais pas... nitchévo!

Après bien des détours nous arrivons enfin au monastère où est la colonie. C’est une construction sans caractère, sauf la chapelle, qui est byzantine. A notre entrée des enfants, filles et garçons, accourent et un jeune pensionnaire, avisé entre tous, s’écrie: «Voilà les femmes de Lénine!» Fichtre!

Mais les nonnes viennent à nous; elles sont vêtues de noir et leur costume rappelle plutôt la paysanne que la religieuse; nous descendons de voiture.

Le monastère a gardé en partie son ancienne affectation. On a renvoyé la supérieure et conservé les sœurs; la colonie d’enfants a été jointe au couvent en une manière de symbiose.

On nous fait entrer dans une pièce qui servait autrefois de salon à la Mère supérieure. L’ameublement est fort simple: buffet en bois jaune, canapé et fauteuils recouverts d’étoffe. Cela ressemble à un salon petit bourgeois; mais les murs blanchis à la chaux donnent une note très pauvre.

On a prévenu le directeur, il vient nous recevoir. C’est un homme encore jeune; il est vêtu d’un paletot de toile et chaussé de hautes bottes, le tout maculé de boue; il revient des champs. En dépit du costume, cet homme n’a rien de paysan, il ressemble à un ingénieur agronome, l’expression de son visage est très intelligente.

Il y a, nous dit-il, dans la colonie, deux cent soixante enfants. Tout d’abord l’établissement était dirigé par un Soviet composé des professeurs, des habitants du village et même de quelques élèves. Cela marchait très mal, les paysans intriguaient, on montait la tête aux enfants contre les professeurs qui ne plaisaient pas: la zizanie était en permanence.

Le Gouvernement a dissous le Soviet et nommé un directeur responsable: depuis ce temps, la colonie prospère.

Une partie des nonnes, elles sont deux cents, s’occupent des enfants. Elles leur apprennent à coudre, à fabriquer ces bottes de feutre que les Russes portent en hiver.

J’ai vu un enfant de dix ans qui est déjà un bon petit cordonnier. Il montre avec fierté la paire de bottes qu’il vient de terminer.

Je ne suis pas enchantée. Je préférerais voir cette colonie d’enfants pauvres sous les aspects d’un brillant lycée. Si on a fait la Révolution, n’est-ce pas pour mettre les pauvres au niveau des riches? J’apprends aussi que les enfants travaillent aux champs, et cela ne me plaît pas beaucoup non plus, surtout quand je vois que les salles de classe ne sont pas encore organisées; il est vrai que nous sommes dans la période des vacances.

Il y a une grande salle avec une scène. On apprend aux enfants à jouer la comédie: c’est plus intellectuel.

Tout est très proprement tenu, mais incroyablement pauvre. Dans les dortoirs, des lits en bois blancs très bas et pauvrement garnis d’une paillasse. Dans un atelier, des petites filles, sous la direction des religieuses, se fabriquent avec des bouts de chiffon et de la bourre de laine, des couvertures pour l’hiver.

Les enfants sont fort mal vêtus, mais ils paraissent en bonne santé. Dans la cour ils nous entourent et nous sourient.

Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très abondante.

Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.

Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux; maintenant, il va au Gouvernement.

Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la poussière continuelle rend le travail très malsain.

Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.

Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.

On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses, mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans les musées et les excursions.

Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse; voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que nous leur fassions rendre leur supérieure: le directeur doit intervenir. La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout de même elle est la Révolution.

Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour à tour à la porte regarder manger «les femmes de Lénine».

Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au lait; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle n’a pas mangé.

Cette sympathique inspectrice a de l’ambition; elle voudrait étudier à l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait valoir son âge encore jeune: vingt-neuf ans; elle en paraît quarante. Les camarades la dissuadent; elles lui disent qu’elle manque de la persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.

Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries; il faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège; il n’y a pas d’accident.

En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé; au loin des paysans travaillent au milieu d’un champ; il va les trouver. Pour quoi faire? Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs de pommes de terre; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le chauffeur donne du _naphte_ (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons. Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à lui; il l’a économisé; Dieu veuille le croire.

Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans encombre à Moscou.

Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés; c’est une véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.

J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos; il y en a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste. Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks; on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau. Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien; la vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas? Et puis, continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous arrête, on vous tue, même; c’est la terreur.

Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne, devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être: _Nitchevo_, il n’arrive que ce qui doit arriver.

Enfin, le docteur Kallina vient; il me donne une carte pour visiter l’hospice des Enfants Trouvés.

J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les publier; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être sincère; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés au ravalement d’une maison; enfin, dit-elle, on commence à réparer!

Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui offre: elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice!

Je calme ses alarmes en lui assurant, ce qui est la vérité, que c’est par exception que nous avons reçu ce pain: habituellement, au «Luxe» comme ailleurs, on a du pain noir. Et pour la rassurer tout à fait je lui dis:

«Mangez sans scrupules, le pain est exécrable!»

Je ne sais pas si l’ardente communiste a pu digérer sans remords ce pain du privilège et de l’injustice.

Jolie figure cette jeune doctoresse; il y en a des mille comme elle, je l’ai dit, en Russie; dévouement, honnêteté poussée jusqu’à la minutie puérile. Je pense par antithèse aux milliers d’hommes sans scrupules qui, dans les hauts emplois, s’enrichissent aux dépens de la pauvre Russie et je me dis que le sacrifice des premiers est bien inutile.

Je grelotte le jour dans mes vêtements d’été et la nuit sous mon unique couverture; on m’a ri au nez lorsque j’ai demandé à l’hôtel une couverture supplémentaire. Mais la jeune doctoresse a pitié de moi et elle m’apporte son plaid. Elle est venue plusieurs fois pour me tenir compagnie; mais... le garde-rouge qui veille... lui a refusé la porte parce qu’elle n’avait pas de «propuska». N’entre pas qui veut à l’«Hôtel Luxe»: il faut un laisser-passer et c’est toute une histoire pour l’obtenir de la bureaucratie.