Mon voyage aventureux en Russie communiste
Part 10
Ces «propuska», ils me rendront contre-révolutionnaire. Autrefois, lorsque je lisais Dumas père, je me disais que ces gens de la Grande Révolution devaient être bien heureux d’avoir une carte de civisme et de la montrer à toute réquisition. La réalité est bien différente; les «propuska» sont une invention détestable.
La maison des Enfants trouvés a été fondée par Catherine la Grande. Les bolcheviks l’ont améliorée et, tout d’abord, ils ont réduit le nombre des lits, afin que les soins puissent être plus attentifs.
Mon étonnement est grand lorsqu’on me dit que les mères n’ont pas le droit de venir abandonner leur enfant et que les bébés hospitalisés ont été effectivement _trouvés_ dans la rue.
La doctoresse de l’établissement m’explique que, si on permettait l’abandon, les mères viendraient en foule apporter leurs bébés. J’ai la tête pleine de la brochure de Mme Kollontaï sur l’élevage des enfants par l’Etat et je pense que le gouvernement devrait être enchanté de cet empressement des mères à lui donner leurs enfants. Je me rends compte qu’il y a très loin de la théorie communiste à la pratique. En cette matière, comme en bien d’autres, la misère générale a empêché la réalisation des programmes.
Nous parcourons les salles. Tout est peint au ripolin blanc et proprement tenu. Les contagieux, les syphilitiques sont isolés dans des services spéciaux. Il y a des nourrices qui, outre leur propre enfant en allaitent un autre.
Ma conductrice me fait comparer les enfants qui ont leur mère, à ceux qui ne l’ont pas; la différence est grande, en effet. Mais cette démonstration de l’utilité des mères pour l’élevage des nourrissons me choque au plus haut degré; je crois entendre Pinard, un de mes maîtres, qui n’était pas précisément un homme avancé. C’est que je suis venue pour voir le communisme, et non seulement je ne le vois pas, mais on n’a pas même l’air de se douter qu’il y ait quelque chose de changé depuis la Révolution.
L’allaitement maternel n’est nullement aussi indispensable que le prétendent ceux qui veulent maintenir la femme dans sa servitude ancestrale. Les enfants élevés au biberon dans les classes aisées de France, se développent en excellente santé. C’est une question d’hygiène et de soins éclairés.
Je comprends cependant que la misère doit excuser bien des choses; surtout quand ma cicerone me raconte que l’hiver précédent, beaucoup de bébés ont été trouvés gelés dans leurs berceaux.
Le lendemain, je vais voir un hôpital. Il est proprement tenu et rappelle nos hôpitaux de province. Dans une salle se trouve une Française qui est là depuis six mois pour un rhumatisme déformant. Elle donnait des leçons de français à Moscou. Toute sa famille a disparu; son mari est mort; son fils a quitté la Russie; elle est seule, vieille et malade. Elle nous sourit cependant, heureuse de parler français. Elle a vécu la guerre, la révolution, Kerensky, le Bolchevisme; rien ne lui est arrivé de fâcheux. Nous la quittons en lui disant qu’elle va guérir, pieux mensonge; elle est pour jamais hors d’état de gagner sa vie.
Elle ne s’est pas plainte du régime; il n’en est pas de même du médecin qui m’accompagne et qui, lui, trouve le régime détestable. On lui a donné une mauvaise chambre il a droit à un _paioc_ qu’il ne touche pas. Il a un traitement ridicule de quelques milliers de roubles par mois, le prix d’un kilo de pommes de terre. Heureusement, il fait de la clientèle, il a son appartement en ville et ne vient à l’hôpital que lorsqu’il y est obligé.
Au retour, je fais la connaissance dans la rue, d’un autre mécontent. C’est un jeune homme, autrefois bourgeois; il a fait des études classiques et commencé une école d’ingénieurs. La Révolution en a fait un mécanicien pour automobiles; il porte un pardessus de toile tout taché de cambouis. Il gagne bien sa vie, me dit-il, parce qu’il sait se débrouiller; son métier, en outre, ne lui déplaît pas, mais la dégradation sociale qu’il a dû subir, fait de lui un ennemi furieux du bolchevisme.
Dans cette question des classes moyennes il y a, à mon avis, des torts des deux côtés. Les intellectuels, ancrés dans leurs préjugés n’ont pas voulu reconnaître la dictature du prolétariat et les ouvriers, remplis de leurs préjugés de classe, eux aussi, ont cru pouvoir se passer des intellectuels, ce qui est impossible à moins de revenir à la vie primitive, qui n’est en rien désirable.
Maintenant, on me connaît au Komintern, et le matin je prends souvent l’autobus rouge qui m’y conduit. Je remarque que dans les rues, les gens regardent haineusement cette voiture qui transporte des fonctionnaires détestés. Un anarchiste me dit un soir qu’on à tiré sur l’autobus et qu’une balle l’a effleuré. Je suis porté à croire qu’il a mal vu, mais le lendemain, je constate qu’il y a un trou rond à l’une des vitres de l’autobus. Décidément, ce Moscou est plein de dangers.
Je profite de ce que les employés commencent à m’avoir «à la bonne» pour demander un «propuska» qui me permette de visiter le Kremlin.
J’avais bien des fois tourné autour de cette forteresse, mais je n’osais m’avancer jusqu’à la porte. C’est que je sentais ne pas peser lourd avec ma petite carte violette de pensionnaire de l’hôtel Luxe; et j’avais la hantise d’être arrêtée et oubliée en prison.
Enfin, j’ai le bienheureux papier, et l’entôlé qui, en sa qualité d’anarchiste, n’entre pas au Kremlin et n’a pas envie d’y entrer, émet en riant l’hypothèse que je pourrais bien ne pas revenir. Il tient à m’accompagner jusqu’à la porte et me dit un au revoir, ému. Au premier guichet, je montre mon «propuska», on me donne un papier rose et je franchis deux barrages de soldats; me voilà dans la place.
Je passe sous la tour où se trouve la grosse horloge qui sonnait, dit-on, l’_Internationale_, au début de la Révolution.
Dans une rue à droite, la maison de Lounatcharsky, très originale, est peinte en vert, celle de Trotsky a moins de caractère; elle est peinte en rose. Que de tristesses dans ces rues désertes; sur une petite place, devant une chapelle, des soldats font l’exercice; là-bas, sur la fameuse terrasse d’où Napoléon a contemplé Moscou en flammes, des enfants jouent au ballon. De temps en temps, un employé, misérablement vêtu, passe devant moi et disparaît bientôt dans une porte.
Je parcours la terrasse magnifique; pas de banc, mais, devant le Palais de Lénine, il y a un chantier de bois où travaillent nonchalamment deux ouvriers; je m’assieds sur une poutre. Le soleil radieux fait scintiller les coupoles dorées des chapelles; les murs du Palais de Lénine, éclatants de blancheur, renvoient une lumière crue.
Rien n’est éternel. Autrefois, cette terrasse grandiose était pleine de dames frou-froutantes à la cervelle d’oiseau. Elles papotaient, intriguaient, flirtaient avec des hommes aussi futiles qu’elles, et le bonheur de tout ce monde était fait du malheur de millions d’ouvriers et de paysans.
C’était pour eux que l’ouvrier menait la vie triste de l’usine, travaillant sans espoir du seuil de l’adolescence, à la décrépitude finale. C’était pour eux que les paysans vivaient comme des bêtes, sans un rayon de culture intellectuelle pour illuminer leur existence. Enfin, le cataclysme est venu qui a tout balayé et il n’y a plus que cet abandon.
Evidemment, les révolutions ne sont pas belles. C’est une utopie que d’y chercher une régénération des hommes à leur feu purificateur. Ils sont ici ce qu’ils sont partout et j’ai retrouvé leurs égoïsmes, leurs duretés, leurs petitesses; le sol tremble encore et pourrait bien les engloutir; on dirait qu’ils ne s’en doutent même pas.
Quant à moi, je me sens comme une étrangère, aussi mon imagination franchissant les distances me transporte-t-elle à Paris. Là-bas, c’est la petite vie, ici aussi, décidément il n’y a rien qui vaille la peine en ce monde.
J’ai visité le palais impérial qui a été transformé en musée. Dans des vitrines, les vêtements des anciens tsars, leurs bijoux et leurs couronnes enrichies de diamants. On dit que ces diamants sont faux, je n’ai pas le moyen de le savoir.
Les vastes pièces sont très proprement tenues, les parquets soigneusement cirés. Seule une odeur insupportable de harengs grillés, la cuisine du concierge sans doute, jette le trouble; elle rappelle que le peuple a pris possession du palais après en avoir chassé les empereurs.
Ce concierge, en dépit de ses harengs, doit être tsariste. Avec quel respect il ouvre les portes des appartements impériaux, avec quelle émotion il nomme et décrit les pièces du mobilier. Au contraire, lorsque nous passons devant les choses du régime nouveau, il dit avec dédain: «objets soviétiques»!
Il est de fait que les Soviets ne se sont pas ruinés en frais d’installation. Dans le riche salon où se tenait le Congrès, ils ont mis une misérable estrade en bois blanc recouverte de papier rouge. Cela fait un effet pitoyable; l’impression d’éphémère que l’on ne peut pas ne pas avoir est pénible pour un communiste. Il est vrai que les bolcheviks ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de l’effet produit par leurs agencements sur les étrangers de passage.
Il y a dans le Kremlin de nombreuses chapelles qui datent des treizième, quatorzième et quinzième siècles. Certaines sont fort jolies. On restaure les peintures, on dégage les œuvres d’art que les régimes passés avaient stupidement recouvertes de planches.
On n’accusera pas les bolcheviks d’avoir négligé l’art; ils l’encouragent même trop, à certains égards. Le cubisme est, on le sait, tout à fait à l’honneur à Moscou. La liberté absolue laissée à l’imagination des artistes nous a valu jusqu’à des statues _en ficelle_!
Dans le vestibule d’un établissement soviétique, je tombe en arrêt devant une sorte de tobogan de fer qui tient le milieu de la salle et dont la hauteur, de cinq ou six mètres, atteint le plafond. Au centre du tobogan sont deux cubes d’inégale grandeur; le plus grand est en bas et le plus petit en haut. Ils sont en papier huilé et ressemblent à d’énormes pièges à mouches. Je me creuse la cervelle à chercher le sujet de cette construction bizarre; ne trouvant pas, j’avise un voisin.
--Que diable est-ce que cela?
--Cela, me dit d’un ton plein de respect mon interlocuteur, c’est la Troisième Internationale!
--Vraiment!
--Oui; et le petit cube du haut c’est le Comité Exécutif!
Je me retiens pour ne pas pouffer; c’est de la folie toute pure; et il paraît que le générateur de cette merveille la voulait édifier sur une place de Moscou, elle aurait atteint une hauteur de trois cents mètres.
Le bolchevisme, telle la cornue de Nicolas Flamel, recèle les substances les plus hétéroclites; le bien avec le mal, le progrès avec la démence.
Je suis peu allée au théâtre. La première période de mon séjour coïncidait avec les vacances, les théâtres étaient fermés. J’étais encore à Moscou quand ils se sont ouverts; mais je n’avais plus d’argent et personne ne s’intéressait assez à moi pour me donner des billets.
J’ai assisté cependant à un concert et à un ballet russe. Le concert n’avait rien de remarquable, sauf que j’y pus voir dans le public la bureaucratie qui s’essayait dans son rôle nouveau de classe dominante. On chanta du classique et à la fin un comique dit des vers où on raillait les commissaires profiteurs; malheureusement c’était en russe et je n’avais personne pour me traduire.
Une autre fois, j’ai grelotté pendant deux heures dans une salle glacée, à attendre un ballet annoncé pour huit heures et qui ne commença qu’à dix. Le public, lui, ne s’impatientait pas; les gens bavardaient et riaient; bah huit heures cela veut dire ce soir. Il faut être un occidental pour être constamment pendu à sa montre. Autant être ici qu’ailleurs, nitchévo!
Le ballet est très bien conçu et digne d’une meilleure scène. Le numéro le plus original est: _la marche funèbre de Chopin_. Un jeune homme dit d’abord des vers sur cette composition musicale, puis le rideau se lève. Au fond de la scène, une jeune fille, couchée sur un lit blanc, couvert de fleurs; elle vient de mourir. Devant le lit une petite fille agenouillée prie; à côté les parents en des attitudes de désespoir.
Au devant de la scène, le passé de joie; jeunes filles et jeunes gens vêtus de blanc dansent des rondes. Mais la mort au visage affreux, à la robe sanglante arrive; l’un après l’autre, les danseurs tombent à terre et elle les étrangle en grimaçant un rictus féroce.
Le public applaudit ce numéro, mais il ne le redemande pas; il préfère des danses espagnoles fort banales qu’il couvre d’applaudissements et rappelle plusieurs fois.
En Russie, la profession de danseuse n’a pas le cachet d’immoralité qu’elle conserve encore chez nous. C’est un art comme un autre et on l’apprécie beaucoup. La petite fille de la donneuse de journaux de l’hôtel Luxe s’exerce à danser dans la salle de lecture. Comme elle n’a pas de musique elle chante une chanson pour marquer la mesure. La mère est très fière de sa «ballerine» qui n’a que six ans.
Voilà que je commence à me faire des relations. Un soir je suis allée chercher un pot d’eau bouillante à la cuisine; j’ai disposé sur ma table recouverte d’une nappe blanche ma théière et mes tasses aux armes de la République des Soviets, j’ai sorti une boîte de lait condensé que je traîne depuis Berlin; un reste de sucre: je reçois!
Deux hommes viennent me voir; j’ai fait leur connaissance chez le fonctionnaire dont je parle plus haut. Nous parlons de Moscou, de la Révolution, etc., au bout d’une heure ils s’en vont.
Une angoisse m’étreint de cette conversation. Evidemment je comprends que je ne suis qu’une révolutionnaire théorique et que je manque d’estomac. Un des hommes a été président d’un tribunal révolutionnaire; il se complaît dans la terreur. Parmi les hommes de notre Quatre-Vingt-Treize il apprécie surtout Carrier; il trouve que ses bateaux à soupape étaient «un système très ingénieux» et qu’il faudrait imiter!
Je conçois la terreur comme une nécessité; mais je pense qu’il faut ne l’employer que le plus rarement possible et ne jamais y prendre plaisir. Lorsqu’on prodigue la mort, les gens s’y habituent comme à toute autre chose et elle ne remplit plus son office qui est d’épouvanter l’ennemi.
Mais je ne connais la terreur que par les livres; mon contradicteur a été officier, il a fait la guerre et la vie humaine, qui me semble à moi la chose la plus précieuse ne compte pas pour lui.
Le sommeil ne vient pas cette nuit-là; pourquoi? N’ai-je pas au cours de ma vie de militante entendu des centaines de conversations semblables; combien de gens n’ai-je pas entendu fusiller en paroles et moi-même combien de fois ne l’ai-je pas été? A Paris, cela me faisait rire parce que je savais bien qu’il ne s’agissait que d’un jeu; la chose viendrait-elle jamais, en tout cas elle était très loin.
Ici on ne joue pas et sous les rues noires de la ville, il y a des caves où on pleure, où on désespère, où on meurt. Décidément j’ai besoin de tout un cours de révolution.
La terreur, à Moscou, est très intelligemment organisée. Point de ces charrettes pleines de condamnés qui longeaient en 1793 notre rue Saint-Honoré; on n’exécute pas sur la place Rouge comme notre Révolution exécutait sur la place de la Concorde. Durant tout mon séjour je n’ai jamais vu tuer personne. J’entendais seulement dire que, la nuit précédente, on avait fusillé tel ou tel. Les Russes d’aujourd’hui sont plus psychologues que ne l’ont été nos ancêtres de la fin du XVIIIe siècle.
Tous les révolutionnaires russes ne sont pas insensibles.
Il y a eu des bourreaux qui sont devenus fous d’épouvante; d’autres sont tombés malades. Aussi un Allemand, mon voisin de palier, à qui j’apprends un peu de Français, répète volontiers, lorsque la donneuse de journaux chante notre _Carmagnole_:
Tous les bourgeois on les pendra.
--Oui, on les pendra, mais il faut des spécialistes!
J’ai demandé mon passeport depuis longtemps, mais, par malheur, Souvarine est parti à Berlin; je n’ai plus personne pour me _pistonner_, alors on me fait attendre. Tous les deux ou trois jours, je vais harceler les bureaux du Komintern; rien n’y fait.
Et je n’ai plus d’argent. Il m’en faudrait absolument cependant; je mange très peu de ce qu’on me donne et j’ai faim. Je sais que le «komintern» donne de l’argent aux délégués pour le retour; si je demandais une avance? Je prends d’abord conseil d’un camarade.
--Ne faites pas cela, dit-il, ce serait très mal apprécié. On vous entretient; donc vous ne devez pas avoir besoin d’argent; si vous ne pouvez pas vous en passer, c’est que vous n’êtes pas communiste.
--Que faire, alors?
--Vous avez bien quelques babioles; venez avec moi demain matin, j’ai un vieux pantalon de l’armée rouge; nous irons vendre au marché.
C’est un marché en plein vent, tout au bout de la ville. Il y a là de tout: de la viande et des pendules, du beurre, des chaussures neuves et d’occasion, des vêtements, etc. D’anciens «bourgeois» viennent là vendre leurs bijoux, les bibelots qui ornaient leurs salons. Mais il y a peu de belles choses; depuis quatre ans que la Révolution dure, ils ont eu le temps de tout vendre.
Comme chez nous, les pauvres «Crainquebille» sont persécutés par la tchéka en uniforme; elle parcourt à cheval le marché et disperse les petits marchands; je suis humiliée et attristée, mais je prends le parti de rire de mon malheur.
Sur les conseils du camarade qui m’accompagne, j’ai retiré l’étoile soviétique que je porte à ma casquette. C’est une honte d’aller _spéculer_; on ne traîne pas au marché l’insigne du communisme.
J’ai sur mon bras ma chemise, une chemise d’homme que je porte pour la commodité et que j’ai achetée à Berlin. J’ai aussi les cigarettes que m’a octroyées le «Luxe»; je ne fume pas. J’ai des boîtes d’allumettes, une savonnette fine de Berlin, un cahier qu’on a acheté pour moi en Lettonie.
Je me fais à moi-même un piteux effet; pour attirer l’attention sur mon magasin portatif je crie: «Roubachka» chemise; sans doute je prononce très mal, car on rit; je prends le parti de rire aussi et on m’appelle «Américanska» l’Américaine. Au bout de dix minutes, j’ai tout vendu; vingt mille roubles la chemise, quinze mille roubles les cigarettes; quinze mille roubles le savon; je suis riche.
De mes marchandises il ne me reste que le cahier; c’est en vain que je l’ai offert, personne n’en a voulu; «Ia nié pichou», je n’écris pas; telle a été la réponse générale. J’en ai conclu que le Gouvernement des Soviets a encore beaucoup à faire pour la culture du prolétariat.
Le camarade a vendu cinquante mille roubles son pantalon de soldat, nos porte-monnaie sont pleins d’argent. Allons à la «stolovaïa» dis-je enthousiasmée. Mon camarade se décide, mais je lui fais l’effet du démon tentateur toujours prêt à entraîner dans le péché la pauvre humanité.
Ce qui me met du baume dans le cœur, c’est que j’entrevois de futures visites au marché. Toutes les semaines je touche des cigarettes, des allumettes; j’ai l’espoir de toucher un savon; j’irai vendre tout cela, et même au besoin un costume tailleur, j’en ai deux; la petite montre que j’ai achetée à Berlin. Avec l’argent je pourrai me payer à l’infini des cacaos avec des petits pains à la crémerie de la Tverskaïa. Je me sens prise du génie de la spéculation!
Tout de même, j’ai hâte de partir; mon inaction me pèse; elle fait que les conditions matérielles de la vie tendent à occuper la place prépondérante dans mon esprit; et j’ai dit combien elles sont mauvaises. Je souffre du froid. Il y a bien le chauffage central au «Luxe», mais on ne chauffe qu’un jour sur trois. J’ai pu obtenir de troquer mon caoutchouc satiné contre un manteau d’hiver. Après avoir passé par un certain nombre de bureaux, j’ai obtenu le sésame qui m’a ouvert les «Galeries Lafayette» de l’Hôtel Luxe. Ce n’est pas grand. Il y a là, accrochés à des penderies, des vêtements pour hommes et dames. Mon ex-fils le dictateur s’est déjà fait habiller; il est tout fringant dans son complet noir. Je choisis un manteau de gros drap; il est terriblement lourd et je suis écrasée, mais au moins je n’ai plus froid.
Les quelques camarades avec qui je pouvais causer un peu s’en vont un à un, et moi je reste. Je remue ciel et terre pour qu’on me donne mon passeport; enfin, un soir, on m’annonce que je pars le lundi suivant. Je n’ose y croire, on a remis déjà quatre ou cinq fois mon départ.
--Non, me dit le camarade, cette fois vous partez pour de bon; la personne à qui on a promis de donner votre passeport est de celles qu’on ne berne pas.
--Qui donc est-ce?
--Trotsky.
--Ah!
En effet, le samedi on me remet mon passeport et le lundi matin je vais au «Komintern» toucher l’allocation pour le voyage. Dans l’antichambre, je trouve le commissaire qui m’a fait à X... des promesses qui ne se sont pas réalisées. Il commence par me reprocher mon départ; la Russie a besoin de médecins, je dois rester. Ensuite, il trouve à redire à ma casquette d’homme: «La femme, dit-il, ne doit pas ressembler à l’homme, elle a une mission de charme», etc. Je suis atterrée. Faut il avoir fait trois mille kilomètres pour retrouver les clichés des esprits rétrogrades de Paris. Et moi qui m’imaginais la Russie tellement avancée que j’avais peur de ne pas l’être assez.
Je répondrais bien comme il le faut à ce bolcheviste qui est si peu féministe, mais j’ai peur de lui. C’est un commissaire, et bien que j’aie dans ma poche mon passeport et les six mille marks qu’on m’a alloués pour le retour, je sais qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour qu’on m’empêche de partir. C’est pourquoi je me contente d’une échappatoire.
--Oh! vous savez, _Monsieur_, je ne suis plus jeune et je considère ma mission de charme comme terminée.
Mais il ne veut pas me lâcher; il me reproche l’argent que j’ai coûté aux Soviets et me dit que mon devoir est de rester en Russie. «Si les conditions sont mauvaises, fait-il, vous devez les supporter.»
J’ai à Paris mon cabinet de médecin, ma situation...
--Qu’est-ce que tout cela!
Mais on appelle le commissaire; j’en profite pour m’esquiver sans demander mon reste.
En bas est l’autobus rouge où je monte pour la dernière fois le cœur ulcéré. Il pleut; à la lumière grise qui tombe du ciel bas, Moscou m’apparaît infiniment triste. Les strophes d’un cantique qu’on me faisait chanter dans mon enfance me reviennent en mémoire:
«Tout n’est que vanité, «Mensonge, fragilité.»
Vérité profonde; tout n’est que vanité; rien dans la vie ne vaut la peine, et plus pessimiste encore que le moine du Moyen Age je n’excepte pas Dieu de la vanité universelle, parce que je sais que Dieu est humain.
Ma tristesse s’en va vite; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les connais pas? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire, l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits bourgeois penchés sur leurs gains; ils sont acariâtres, maussades, tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.
Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. «Je me demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette vie tranquille.»
Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.