Mon voyage aventureux en Russie communiste
Part 11
Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir; c’est un jour de joie. Je vais écorner l’allocation du «Komintern» à la «stolovaïa» pour quitter la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me suivent partout; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité; à eux ma demi-livre de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil que j’apprends par cœur; c’est la quatrième fois que je change de nom depuis Paris.
Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier; les deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli et surtout pas prudent. Ils ont raison; je modère mes transports.
D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement. Au moins, fait-il, écrivez-moi... les camarades, on les voit s’en aller et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès que j’aurai quitté la Russie.
Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur? Bien d’autres que moi sont revenus de Russie; je reviendrai aussi.
Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi; Nous devons voyager ensemble jusqu’à Berlin.
CHAPITRE III
Le retour
Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique! Il n’est pas extraordinaire, ce n’est même qu’une voiture de deuxième classe et en outre, comme la République des Soviets est pauvre, il est éclairé à la bougie. Je ne suis pas encore contente; car, au lieu de me laisser choisir ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment avec des dames que je ne connais pas. Mais enfin je me reporte à mon voyage en sens inverse et je me trouve en comparaison parfaitement heureuse.
Une fois le train parti, je lâche les dames pour aller retrouver le camarade allemand, il est dans le compartiment des courriers.
On entonne l’air des Soviets; il a quelque chose de religieux et je me sens remuée jusqu’au fond de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les bureaucrates désagréables, les mauvais camarades; les mille misères de mon séjour. J’ai un instant l’impression de faire partie d’une armée immense qui marche à la conquête du monde nouveau.
Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, sachant que je dois passer par le même chemin qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport; il est couvert de prestigieux cachets.
A la frontière les courriers diplomatiques nous quittent; nous sommes seuls, l’Allemand et moi. Pas d’incidents durent le parcours des petits Etats; on m’a demandé mon passeport; je l’ai montré, il est excellent.
Tout de même je me sens soulagée d’un grand poids lorsque j’arrive en Allemagne. Ouf! Le danger est fini; si je savais mieux l’allemand j’entonnerais volontiers le _Deutschland über Alles_. Au buffet de la gare frontière qui est très bien installé, nous commandons un bon dîner; il faut bien oublier Moscou.
Quel drôle d’homme que cet Allemand! Comme je lui avais fait remarquer la longueur des formalités à la douane, il m’a dit: «L’Entente, votre Entente!» Maintenant je dis que le pain est noir; il fait: «Versailles!»
Comme si c’était ma faute!
Mais nous reprenons le train; c’est un train omnibus et je remarque qu’à chaque station mon compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc?
Comme nous approchons de L..., il me dit d’un ton tragique:
--Etes-vous ferme, énergique?
--Ferme? pourquoi?
--Parce que nous allons être arrêtés: j’ai vu les fileurs du train; ils nous suivent depuis la frontière.
Je rassemble tout ce que j’ai de fermeté. Arrêtée, en Allemagne, ce n’est pas très dangereux: j’en serai quitte pour quelques jours de prison, mais enfin j’aurais préféré voyager tranquillement.
Mon camarade reprend:
«Il est possible que moi seul sois arrêté, si cela arrive, vous irez à Hambourg.
--Oui.
--Vous vous rendrez chez le camarade X, telle rue, tel numéro et vous direz que je suis pris.
--Bien...»
Je veux écrire le nom et l’adresse; il m’arrête du geste et dit: «On n’écrit jamais; apprenez par cœur.»
C’est un nom allemand, une adresse assez longue; je les répète un grand nombre de fois de suite comme font les enfants. Mais impossible de rien retenir; le camarade se met en colère et dit: «Vous n’avez donc pas de cerveau?»
--Si, j’ai un cerveau, mais je suis tellement émue par l’idée de cette arrestation imminente, que je ne puis plus penser à autre chose. Toutes mes forces mentales sont employées à dissimuler sous une tranquillité apparente le trouble profond qui m’agite.
Enfin, à force de répétitions je finis par savoir ma leçon; on est à X..., nous sortons de la gare et cherchons un hôtel.
Dans la rue mon compagnon me dit d’une voix d’outre tombe:
--Nous sommes un couple aimable!
--Quoi? dis-je absolument abasourdie.
--Mais oui. Vous comprenez qu’il faut entrer dans les conceptions des hôteliers pour passer inaperçus. Les couples; ils connaissent cela; alors nous sommes un couple aimable et nous prenons une chambre à deux lits.
--Soit.
J’ai couché dans la chambre de tant de gens depuis mon départ de Paris, que je ne me formalise pas pour si peu. En Russie, d’ailleurs, de pareils détails n’ont aucune importance.
Nous ayons trouvé un hôtel, mais il est mal tenu. La patronne n’en finit pas de trouver la clef de la chambre. Enfin nous pénétrons; mais pour arriver à la chambre à deux lits il faut en traverser une autre. Un homme qui est monté derrière nous prend possession de cette chambre; mon camarade me lance un regard terrible, je comprends.
--Cette chambre est bien mauvaise, dis-je d’un air pincé à hôtelier; je n’en veux pas. Et me tournant vers mon compagnon, je fais, mécontente: «Allons-nous-en, Wilhelm!»
Nous voilà à nouveau dans la rue; heureusement un fiacre passe, nous sautons dedans.
L’homme qui voulait loger à côté de nous, me dit mon compagnon, c’est le fileur du train.
--Diable!
Mon camarade est nerveux; il presse le cocher; il regarde à toute minute si nous ne sommes pas suivis et me dit d’en faire autant. Nous descendons devant une maison, il sonne à la porte, du moins je le pense.
--Vous connaissez quelqu’un ici?
--Mais non; je fais semblant de sonner; maintenant que le cocher est parti, je vais chercher une autre voiture; restez-là avec les bagages.
Le camarade est parti depuis une demi-heure; je pense que sans doute il est arrêté et je me demande ce que je vais faire avec ses lourds paniers. J’ai envie de planter tout là et de chercher pour mon compte un hôtel.
Enfin, Wilhelm, donnons-lui ce nom, arrive en fiacre. Nous chargeons les bagages et repartons; il est une heure du matin, la ville est tranquille, nous commençons à nous rassurer.
Nous arrivons à un hôtel chic, mais pas très convenable. C’est moi qui parle à l’hôtelier; je décline mes noms et prénoms, la ville d’où je viens, etc., mon compagnon déclare vouloir rester inconnu. Il paraît que cela se fait ainsi dans le pays; mais quelle réputation vais-je avoir, grand Dieu! Après tout, c’est un déguisement de plus.
Wilhelm s’en va je ne sais où et me laisse en carafe dans la salle à manger de l’hôtel. On joue de la musique; il y a des femmes en robe très décolletée; je ne sais quelle contenance prendre. S’il croit que je passe inaperçue avec mon costume tailleur et mon manteau de gros drap bolchevik.
Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre heures du matin; où est-il allé? Je ne le lui demande pas.
Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm; je lui en ai posé une: je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou?
Il a pris un air courroucé: «Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de risible? Vous ne respectez donc pas la Révolution?»
--Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste? Mais c’est chez moi un travers d’esprit: j’ai plaisir à me moquer des choses que je respecte.
--Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race. Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux.
L’œil de Moscou a des affaires à X..., il me dit qu’on ne peut partir tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu à l’hôtel; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame Guérineau: c’est mon nom de circonstance.
Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours; il faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel.
Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une énorme malle pour avoir l’air d’un «petit bourgeois».
Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement; dans une petite chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français. Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre, les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du jour.
Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile; mais l’œil de Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère; il préfère aller coucher chez un camarade.
A peine est-il parti, la bonne femme frappe à ma porte.
Je refuse d’abord d’ouvrir, je suis fatiguée, et j’ai payé le matin cinquante marks pour cette chambre. J’ai le droit d’y dormir tranquille.
Mais elle insiste, je finis par ouvrir.
La voilà qui éclate en reproches parce que la malle a rayé le parquet, un affreux parquet de sapin et elle me demande mon nom de femme mariée!
--Mais, je ne suis pas mariée.
--Pas mariée! Mais, cet homme?
--C’est mon cousin.
--Alors vous couchez dans la même chambre que votre cousin, c’est du propre!
J’ai envie de gifler cette harpie; je me retiens, dans les circonstances actuelles ce serait de la plus grande imprudence. Elle finit par s’en aller; mais j’ai les nerfs à fleur de peau, impossible de fermer l’œil. Dès le matin, je déménage. Dans le fiacre, je me sens soulagée d’avoir échappé à cette vilaine femme; soudain un homme fait arrêter la voiture.
Cette fois-ci ça y est; je fais appel à toute la fermeté qu’a réclamée l’œil de Moscou; un homme vient à moi, poliment, un chapeau à la main: mon chapeau qu’il me remet. Le vent l’avait emporté et je ne m’en étais même pas aperçue.
Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur l’art de conspirer: alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement; je me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je demanderais seulement une «permission de détente» de temps en temps. Il insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples: un mot, un geste peut coûter la liberté.
Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit disparaître: il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me demande de l’embrasser (en camarade); je ne me fais pas prier.
Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû écrire ce livre sans aucun document.
A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés; je dois déchirer mon passeport qui ne serait pas bon à la frontière française; je redeviens illégale.
Je pars pour X... où j’arrive dans l’après-midi; je me rends à l’adresse qu’on m’a indiquée.
Petit ménage très propre d’ouvrier aisé: salle à manger-cuisine avec buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme coud à la machine.
Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail: ce n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive.
Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de l’argent à Moscou, il veut sa part.
Je trouve d’abord la somme trop élevée; alors il m’explique que si je veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher, mais je risque d’être arrêtée.
Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il veut être opéré sans douleur ou avec douleur.
Je préfère l’opération sans douleur et je donne les trois cents francs. Après bien des lenteurs, l’auto annoncée arrive, il est onze heures du soir.
Nous filons à toute allure le long du Rhin; je devine le paysage très beau. On traverse une forêt, les phares puissants de la voiture éclairent au loin les arbres d’une lumière mystérieuse; je crois voyager dans un monde fantastique.
Nous arrêtons à la cabane d’un douanier. Le chauffeur me fait passer pour une mère dans l’angoisse qui va à X..., en France, chercher son fils tombé subitement malade.
La frontière est passée, mais il est trois heures du matin lorsque nous arrivons à la gare. Elle est fermée et les hôtels refusent de me recevoir; pour comble de malheur, il pleut.
Le chauffeur finit par se faire ouvrir la gare. Je donne la pièce à l’employé qui me laisse entrer; cette fois c’est à Paris que je vais chercher mon fils.
Dans la salle d’attente il y a deux ouvriers et une famille. On a d’abord un regard étonné pour cette femme qui arrive à pareille heure. Je me rencogne dans un coin et feins de dormir; il fait froid.
Enfin la gare s’éveille; on forme le train. J’y monte: en route pour Paris.
Après une centaine de kilomètres j’éprouve un phénomène psychologique très bizarre. C’est comme un rideau qui se tire brusquement, il masque mon voyage qui est entré dans le passé. Je suis profondément triste.
J’arrive à Paris à midi. Dans le fiacre qui longe le boulevard Sébastopol qui traverse la Seine, je me sens comme dans un rêve. Je dois porter une attention particulière aux maisons pour me convaincre de leur réalité, car il me semble faire un songe dont je vais bientôt me réveiller dans mon lit de l’Hôtel «Luxe».
CHAPITRE IV
Que faire?
«Nous avons subi sur le front économique une défaite supérieure à celles qui nous ont été infligées jusqu’ici sur les fronts militaires de Denikine et de Wrangel», a dit Lénine il y a quelques mois.
Cette défaite, avec en plus l’horrible famine des régions de la Volga a porté le découragement dans l’âme des prolétaires. La bourgeoisie s’est ressaisie et elle reprend partout son offensive réactionnaire.
Le découragement n’est heureusement qu’un état transitoire; les masses se ressaisiront elles aussi. Rien n’est éternel en ce monde: rien n’est même stable, ainsi que Einstein l’a démontré. L’esclavage a eu sa fin; la société féodale aussi; l’état bourgeois aura la sienne.
Cette fin du régime bourgeois, c’est au prolétariat de la hâter; il le fera en étudiant la révolution russe et en profitant de ses fautes.
Les révolutions politiques ne touchent que superficiellement les masses; la résistance de celles-ci est donc faible relativement.
Qu’importe au paysan dans sa chaumière, à l’ouvrier des villes dans son pauvre logement que le palais du Gouvernement ait changé de propriétaire!
A vrai dire les changements de régime politique lorsqu’ils sont un peu profonds ne sont pas sans atteindre les masses. La grande Révolution Française alla jusqu’au village pour arracher le paysan à ses pratiques religieuses: de là le soulèvement de la Vendée.
Mais bien autrement profonde que notre première révolution est la Révolution russe. Essentiellement économique et sociale, elle ne prétendit à rien moins qu’à bouleverser de fond en comble la vie de chacun en modifiant le système de propriété.
Les hommes de notre grande Révolution n’avaient pour tout bagage que des idées générales assez vagues. Pénétrés de Rousseau et des encyclopédistes ils voulaient avant tout renverser la monarchie et établir une république renouvelée de l’antiquité classique. Les événements se succédèrent et ils furent portés par eux beaucoup plus qu’ils ne les dirigèrent: ils faisaient, comme nous dirions aujourd’hui, de la politique au jour le jour. Il faut arriver jusqu’à Robespierre pour trouver des idées vraiment sociales: instruction égale pour tous, suppression de l’héritage, etc.
La bourgeoisie déjà nantie comprit le danger; on abusa le peuple, on lui fit voir en Robespierre un tyran; comme on le fait aujourd’hui pour Lénine. Le peuple ignorant et veule laissa tuer celui qui voulait son bonheur et les idées de Robespierre se trouvent être encore, cent vingt-huit ans après sa mort, trop avancées pour notre époque.
Les bolchevistes savaient ce qu’ils voulaient, leurs chefs avaient passé toute leur jeunesse dans l’opposition révolutionnaire, dans les conspirations; ils avaient fait une étude approfondie de l’œuvre de Karl Marx, qu’ils connaissent, pour ainsi dire, par cœur. Une fois au pouvoir, ils résolurent d’appliquer le communisme dont ils étaient pénétrés.
Ces chefs n’avaient autour d’eux que quelques milliers de personnes, plus ou moins instruites dans leur doctrine. Derrière était la grande masse qui ne sait rien et avait fait la révolution, comme la masse les fait toutes, poussée par la misère.
Les scandales de Raspoutine avaient discrédité le tsarisme; la guerre était venue et s’était prolongée dans des conditions affreuses. Les soldats, las de se battre, abandonnèrent le front; la Révolution éclata et les événements se succédèrent comme on sait.
Les paysans, certains paysans plutôt, en profitèrent pour s’approprier les terres des grands propriétaires. Ceux qui vinrent dans les villes pillèrent les maisons bourgeoises et emportèrent dans leurs isbas jusqu’à des pianos, dont ils ne savent pas jouer. Les ouvriers organisèrent des soviets d’usine, les techniciens avaient fui et ceux qui restaient s’étaient vu enlever la direction du travail.
C’est très beau de faire la Révolution, cependant, après comme avant, il faut produire, c’est-à-dire travailler. L’instinct social ne fut pas assez fort pour remplacer l’autorité patronale, on n’aboutit qu’à un chaos effroyable. Les gouvernants durent faire machine en arrière et remplacer le communisme par le socialisme d’Etat.
Cela ne marcha pas mieux; la bureaucratie, déjà nombreuse, tracassière et corrompue sous l’ancien régime, s’accrut dans des proportions inouïes. C’est elle qui est, aujourd’hui, la classe dominante.
Le ressentiment universel des paysans contre les ouvriers des villes est plus fort en Russie que partout ailleurs. Le moujik considère l’ouvrier des villes comme un paresseux qui passe sa vie dans le plaisir. Et on voulait le faire nourrir ce parasite, il s’y refusa absolument.
Il aurait fallu, continuant la société capitaliste, lui acheter ses produits; mais on n’avait qu’un papier monnaie déprécié, dont il ne voulait pas. Si encore on avait pu échanger contre ses produits agricoles des objets manufacturés, mais on n’avait rien à lui donner. L’industrie, déjà ruinée par la guerre, était réduite à rien par le blocus et la désorganisation générale.
Les villes, ne pouvant pas mourir de faim, on employa la réquisition armée, qui n’alla pas sans brutalité. Les paysans résistèrent, le sang coula, amenant la haine du régime qui s’était donné pour but de les affranchir.
Et cette haine n’était pas partout injustifiée. Le bolchevisme avait ses Euloge, Schneider, tyranneaux de district, dont la conduite abominable déshonorait la Révolution[1].
[1] Lénine.--Le bolchevisme et les paysans.
Lénine décida de sévir; on fusilla impitoyablement quelques-uns de ces fonctionnaires prévaricateurs. Malheureusement, on ne peut supprimer toutes les canailles et, en révolution, la mentalité des hommes est à tel point bouleversée, qu’on semble ne pas attacher de prix à la vie; la mort, elle-même, ne fait plus peur.
Les paysans furieux, stupidement entêtés, résolurent de ne produire que tout juste pour leurs besoins personnels. Une vague de sécheresse passa sur la région de la Volga, comme les gens n’avaient plus de réserves, il s’ensuivit une famine épouvantable qui fit des victimes par millions.
Et le pays, harcelé à l’extérieur par les armées de l’Entente, était plein d’ennemis à l’intérieur. La contre-révolution grondait dans toutes les maisons.
Anciens bourgeois réduits à la misère, comme la dame dont nous parlons dans notre récit, techniciens, professeurs, etc., toute la classe moyenne, malmenée par l’effet d’un ouvriérisme grossier, ils considèrent la Révolution comme un vent de folie qui passe sur le pays; ils en appellent de tous leurs vœux la fin et chacun la hâte en apportant dans sa petite sphère son concours à la désorganisation générale.
Et, ajoutez à tout cela l’âme russe, pleine de bonnes qualités, éprise d’idéal, mais plus rêveuse qu’active (Nitchevo). Que faire?
Avant d’aller en Russie, j’avais lu de Lénine «Les problèmes du pouvoir des Soviets», il signalait en partie ces difficultés et semblait les envisager d’un cœur léger; sans doute, voulait-il inspirer du courage aux masses.
Cette légèreté d’âme n’est probablement qu’apparente, les problèmes sont terriblement angoissants, mais que faire, que faire?
Se déclarer vaincu, abandonner le pouvoir. Tant pis pour les paysans, pour les ouvriers qui n’ont pas voulu voir plus loin que leur petit égoïsme de bête humaine. Un monarque reviendra qui ramènera les nobles, les patrons. Le peuple reprendra le collier des servitudes, il croupira à l’aise dans l’ignorance, il se vautrera dans l’alcool. Son souverain de temps en temps suscitera des guerres où il le fera tuer par millions. Autour de l’esclave habillé en soldat la mort tombera, et l’homme abruti en appellera au ciel de sa misère effroyable. Tant pis, tant pis peuple stupide, meurs puisque tu l’as voulu!
Peut-être de semblables pensées de désespérance hantaient-elles le cerveau de Robespierre quand couché sur une table à l’Hôtel de Ville, la mâchoire fracassée, il attendait la mort. On raconte qu’un passant pris de pitié rattacha le bas de l’illustre vaincu et que Robespierre lui dit: Merci _Monsieur_, monsieur et non plus citoyen puisqu’il emportait la Révolution dans la tombe.
Les chefs de la Révolution Russe n’en sont pas là. Ils ont éprouvé bien des échecs, mais ils vivent, ils gardent le pouvoir et c’est déjà quelque chose.
Comparable à bien des égards au Robespierrisme, la Révolution russe, a ses girondins et ses hébertistes; la droite et la gauche qui ne lui ménagent pas leurs critiques.
La droite dont le plus célèbre porte-parole est Kautsky[2], lui reproche tout d’abord d’avoir usurpé le pouvoir et de le garder par la force. Il fallait, dit Kautsky, faire des élections pour une assemblée constituante qui aurait décidé de la forme du Gouvernement.
[2] Kautsky: Terrorisme et communisme.
Trotsky: Terrorisme et communisme.
Trotsky répond que la démocratie est une fiction juridique.
Si la population était d’un niveau intellectuel relevé on pourrait dire que le suffrage universel, quand il est honnêtement pratiqué, est l’expression de la volonté générale. En réalité il n’en est jamais ainsi en aucun pays du monde. D’abord le plus souvent il y a fraude dans les élections et moins le pays est avancé plus la fraude s’y étale sans scrupules. Le Gouvernement fait pression; il emploie la menace, l’intimidation, la force même pour obliger le peuple à voter pour lui.