Mon voyage aventureux en Russie communiste

Part 12

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En Russie la masse est moins consciente que dans tout le reste de l’Europe. Illettrés, à demi sauvages, l’esprit enténébré des superstitions les plus grossières, les moujicks n’ont aucune idée de ce que peut être la grande société non plus que de leurs devoirs envers elle.

Ils ont arrondi leurs propriétés au dépens du seigneur du lieu; à leurs yeux toute la révolution est là et ils la considèrent comme terminée.

Les élections avec la liberté laissée à tous les partis ramèneraient au milieu de troubles profonds la monarchie; peut-être une république bourgeoise et réactionnaire. Tous les efforts faits pour élever le niveau intellectuel du peuple seraient abandonnés de suite.

La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la république égalitaire serait perdu; qui sait pour combien de temps?

Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires.

Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres entre nations; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres; en tuant quelques hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils éprouvent les empêche de nuire.

Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies humaines.

Evidemment il faut être convaincu; mais s’il n’y avait pas de temps à autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions; on y tient peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est pourquoi l’évolution sociale est si lente.

Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter en Sibérie les contre-révolutionnaires; mais il faut remarquer que l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, _effrayer_; il s’agit avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades.

La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser; elle paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir.

Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés, l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible.

Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche, Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien que de nom: les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux; les chefs du Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens bourgeois.

Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production et la répartition; supprimer tout gouvernement; n’avoir ni armée, ni police.

Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points; quant aux anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique; elles reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une compréhension simpliste des rapports sociaux.

Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste.

Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter?

Lénine appelle avec juste raison la société présente l’«anarchie capitaliste». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard.

Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable. Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard d’une naissance heureuse.

Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand danger du communisme c’est le «grégarisme»; l’esprit de troupeau mortel à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès social.

Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence, l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain, l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les fonctions de l’intellectuel.

La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant le lui permettront.

Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante, des vêtements confortables; et même une culture intellectuelle relativement élevée.

Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en l’occurrence ces «manœuvres» seraient pris parmi les moins intelligents. En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation, les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle, arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable. Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants disgraciés, la Société devra le faire.

Le système du _paioc_ ne m’a pas paru donner de bons résultats: il est trop rigide et quand la répartition est mal organisée, il y a des effets désastreux.

Rien ne peut remplacer la monnaie. Avec l’argent l’individu est libre de vivre à sa guise, il dépense pour ce qui lui plaît, se restreint pour ce qui lui plaît moins.

L’argent a le grave défaut de conduire à la thésaurisation et au capitalisme. Mais cet inconvénient peut être facilement enrayé en adoptant par exemple comme unité monétaire l’heure de travail représentée par un ticket qui deviendrait périmé au bout de X années; de cette façon, l’édification des fortunes serait impossible; les heures de travail non dépensées ferait retour à la collectivité.

Le bolchevisme a presque supprimé le mariage. S’il persiste dans son idéologie originelle, ce sera la Société qui remplacera la famille dans la protection de l’enfant[3].

[3] Voir Mme Kollontaï, La famille et l’Etat communiste.

Cette éventualité a effrayé bien des esprits, dans notre France routinière. On n’a pas compris que le bolchevisme ne forcera pas les gens qui veulent conserver leurs enfants à les confier à la Société. L’éducation deviendra nationale à la longue et par la force des choses. Le lien du mariage rendu très fragile, l’homme se libérera le premier et la mère à longue finira par apprécier à son tour les bienfaits de la vie libre.

Dans le prétendu bonheur familial, il y a plus de convention que de réalité. Souvent les époux vieillis dans le mariage, non seulement ne s’aiment pas, mais se haïssent, c’est l’effet du tête à tête constant. Dans la Société communiste, la sociabilité remplacera la famille: chacun aura son cercle d’amis; des groupes se formeront pour la conversation, la musique, les voyages. Et il est permis de croire que l’existence sera plus agréable au sein de camarades de choix, que dans le cercle familial imposé où souvent, on n’a rien de commun que le nom.

La libération de la femme n’est pas complète dans la Russie révolutionnaire. Les hommes, pénétrés des préjugés millénaires tiennent le sexe féminin pour inférieur, et les femmes, en vertu du même préjugé, pensent qu’en effet, elles ne valent pas les hommes.

Mais l’égalité est dans la loi; c’est déjà quelque chose; la suppression du mariage, l’obligation du travail libérant la femme des chaînes familiales, fera le reste.

Peu à peu, des supériorités féminines se feront jour; des femmes rendront de grands services et s’élèveront très haut dans la Société. Pendant longtemps, le nombre des _personnalités_ féminines sera restreint, mais peu à peu, il s’élèvera avec la conscience que les femmes prendront de leur valeur.

Quelques années avant sa mort, Lafargue aurait dit, paraît-il: «Pourvu que la révolution ne commence pas par la Russie!»

C’est par la Russie qu’elle a commencé. L’expérience du peuple russe servira au monde entier. En dépit de ses erreurs, de ses fautes même, le devoir de tous les esprits éclairés est de lui faire confiance, de l’aider même dans la mesure de leurs moyens.

Que restera-t-il du communisme russe, l’avenir seul peut nous l’apprendre. Mais pour une personne vraiment pénétrée du désir de justice sociale, le devoir n’est pas douteux. Il y a, à l’Est de l’Europe, un pays qui pour réaliser cette justice s’est attiré la haine des privilégiés du monde entier; il faut le soutenir, et de tout notre pouvoir.

Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.