Mon voyage aventureux en Russie communiste
Part 8
Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la grandeur de nos bureaux d’omnibus parisiens. On y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face, sur un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier étage, la République des Soviets a mis en lettres blanches la fameuse inscription: «La religion est l’opium du peuple.»
Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le peuple. Toute la journée c’est dans le sanctuaire un défilé ininterrompu. C’est à qui se prosternera; celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la rue.
Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à Moscou, je m’amuse à inspecter les passants et à faire un pourcentage des croyants qui se signent et des athées qui passent indifférents. Je constate qu’il y en a à peu près autant des uns que des autres. En général, ce sont les jeunes qui ne font pas le signe de la croix; heureux effet de l’éducation communiste qui se fait déjà sentir.
Partout, des traces de la Révolution. Sur une place, à l’extrémité d’un boulevard, un énorme entassement de débris. Ce sont les décombres des maisons qui ont été détruites par l’artillerie au cours des journées révolutionnaires; on dit que dessous il y a plus de cent cadavres de cadets. A côté de la place, une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. On trouve dans les rues du centre de nombreuses maisons détruites; de ci, de là, des murs criblés de balles, on a fusillé là.
Moscou manque de distractions. Un timide café à musique vient d’ouvrir sur le «boulevard», une promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en planches. Les tables sont rustiques, les garçons vous servent en pardessus crasseux. Pour trois mille roubles on peut y boire un café au lait en écoutant de la musique (instruments en cuivre). Les consommateurs sont rares. Les gens, par économie, préfèrent écouter le concert de l’extérieur.
On dit que ce «Boulevard» est le marché de la prostitution. J’y vois beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me frappe; il est vrai que j’ignore le Russe.
Partout s’ouvrent des pâtisseries au grand scandale des communistes et des anarchistes. Ils voient en elles l’expression de la défaite de la Révolution.
Un jour je m’arrête machinalement devant la vitrine d’une de ces pâtisseries. Une femme misérablement vêtue, la tête couverte d’un châle et portant à son bras droit un paquet enveloppé d’étoffe blanche s’arrête à côté de moi et me parle en russe:
«Ia nie poniemaio (je ne comprends pas).»
Elle essaie l’allemand:
«Ich verstehe nicht.»
Alors elle sort le français:
«Je demande, madame, pour qui sont ces gâteaux? Pas pour moi, assurément, car je n’ai pas d’argent pour les acheter.»
Je réponds quelque chose; elle reprend:
«Vous me prenez pour une bohémienne, n’est ce pas?»
«Mais non, madame, vous parlez trois langues; cela me montre que vous êtes une personne très cultivée.»
Nous cheminons côte à côte. Elle me raconte avec des mots de colère le sort que lui a fait la Révolution: Son mari était juge; elle avait une situation de bonne bourgeoisie, elle était heureuse. Maintenant c’est la misère terrible: le mari fait un cours de géographie dans une école pour avoir de quoi manger, leurs deux enfants sont morts. Dans son paquet elle a des vêtements qu’elle va vendre pour acheter de la nourriture.
«Oh! comme je déteste, ce Moscou tel qu’il est maintenant, et comme je voudrais voir pendre tous les «tovaritchs» (camarades).»
J’essaie de l’apaiser en lui disant que les révolutions comme les bouleversements cosmiques sont des forces aveugles qui broient les individus sans avoir égard à leurs mérites particuliers. Je lui conseille de s’adapter à la situation qui ne peut manquer de s’améliorer.
Elle me regarde avec soupçon. «Vous êtes communiste; j’aurais dû m’en douter, autrement on ne vous aurait pas permis d’être ici. Vous allez sans doute me dénoncer?»
Je la rassure; je suis communiste, c’est vrai, mais je ne suis qu’une étrangère de passage. D’ailleurs j’ai horreur des dénonciations.
Paris commence à me manquer terriblement. J’espérais que la camaraderie me ferait oublier l’inconfort et le changement de mes habitudes. Je suis bien déçue; on ne se lie guère à l’Hôtel Luxe. Pas de salon; une simple salle de lecture où on vient feuilleter les journaux. Là et dans la salle à manger, on échange quelques bonjours et c’est à peu près tout.
Cette froideur s’explique en partie par la situation des pensionnaires de l’hôtel. Beaucoup sont des délégués au congrès qui vient de se terminer; ils attendent leur passeport que la bureaucratie n’en finit pas de leur donner; un désir domine toute psychologie: partir! La différence des langues est aussi un obstacle sérieux aux relations. Il y a bien des Russes qui ont là leur vie: mais ils semblent ne s’intéresser que peu aux étrangers de passage.
Un Arménien qui parle français attire mon attention. Ses conversations sur des sujets philosophiques l’ont fait surnommer Aristote. Je m’approche d’Aristote avec sympathie et d’autant mieux qu’il soutient seul le féminisme contre mes deux camarades anarchistes qui conservent à l’égard de la femme tous les préjugés des bourgeois.
Malheureusement Aristote est terriblement superficiel et avec cela vaguement occultiste. La science en général et la médecine en particulier lui paraissent entachées d’erreur. La vérité, il la trouve dans les histoires abracadabrantes qu’il raconte; des chiens qui avaient eu le ventre ouvert et dont les entrailles traînaient par terre ont guéri tout seuls: les entrailles sont rentrées, le ventre s’est refermé. Cela montre la supériorité de la nature sur la science humaine. Les animaux, ajoute-t-il, se guérissent mieux et vivent plus longtemps que les hommes, parce qu’ils n’ont pas de médecins.
... Je veux tout d’abord discuter, mais je vois vite que c’est inutile; Aristote ne mérite pas son nom: il n’est qu’un rêveur incapable d’une argumentation sérieuse. Je l’écoute quelque temps comme un spécimen curieux; mais j’en ai vite assez, il dit trop de bêtises. D’ailleurs, il reçoit bientôt son passeport et retourne au pays d’Aristote, le vrai.
Mes seuls compagnons de tous les jours sont deux anarchistes retour de la région du Ladoga. Le Gouvernement leur avait donné une concession pour fonder une colonie libertaire, leur tentative n’a pas duré six mois.
Les conditions étaient mauvaises, paraît-il; le terrain était marécageux et les paysans des environs faisaient montre d’hostilité. En outre, on avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes; l’accord n’était pas possible.
Naturellement les deux camarades n’avouent pas leurs propres torts; mais quelques phrases qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à qui ne voudrait pas travailler: ils se reprochaient mutuellement jusqu’à une assiette de soupe; ils ont failli s’entre-tuer pour des œufs.
C’est toujours la même histoire qui recommence, Les colonies anarchistes finissent dans la haine et dans la violence: voir le cinquième acte de la «Clairière».
Cela n’empêche pas la foi des deux camarades de rester entière en leur idéal anarchique. A les entendre, si le peuple russe est dans la misère, c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du communisme d’Etat, on avait établi l’anarchie, tout irait au mieux.
J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions sont un peu vagues: remise de l’organisation, de la production aux syndicats: de la répartition aux coopératives; pas d’armée, pas de police, pas d’Etat. Qui centralisera les offres et les demandes de produits des diverses régions, ils négligent de le dire.
L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, amèneraient rapidement la baisse du taux de la production: on ferait peu et on ferait mal. L’organisme directeur, nommé à l’élection, manquerait d’autorité.
L’un des deux camarades a conquis durant la guerre, les galons de capitaine. Il prétend que la Russie pourrait se défendre sans armée; les paysans avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion.
Je ne suis pas le moins du monde convaincue. Lorsque je vois dans la rue ces hommes qui se mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au passage des icones, je ne puis me les représenter vivant en anarchie. Déjà, le socialisme qu’on a tenté d’instaurer a amené un chaos effroyable; l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation. L’absence de police déchaînerait les instincts criminels, les instincts sexuels; on tuerait et on violenterait dans les rues, en plein jour. A la fin, pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient dans de petites agglomérations. La Russie se hérisserait de villages fortifiés et hostiles les uns aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique centrale; on reviendrait à l’état sauvage.
Je trouve un appui à cette conception pessimiste dans l’exemple d’un ouvrier français avec qui je cause quelquefois. C’est un vieux militant, il possède une certaine culture communiste; eh bien, il blâme l’institution de l’Université Sverlof; il trouve qu’elle est contraire à l’égalité et que les _ouvriers étudiants_ qui la peuplent sont entretenus à ne _rien faire_ par les Soviets. Leur place, dit-il, serait mieux à l’atelier. Que des hommes de cette mentalité aient le pouvoir de décider et c’en sera bientôt fait de toute culture intellectuelle.
Les anarchistes sont nombreux en Russie: c’est l’effet de la race, car l’anarchie est un tempérament beaucoup plus qu’un parti politique. En général, les anarchistes sont courageux, aussi étaient-ils aux premiers rangs dans les batailles de la rue; beaucoup y ont laissé leur vie.
Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement communiste à la victoire duquel ils ont contribué; il y en a beaucoup en prison et on en a fusillé un certain nombre.
Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de cette attitude abominable se comprennent; il faut mettre hors d’état de nuire à l’œuvre communiste ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires de tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit se rapporter à la phrase de Napoléon: «La politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la tête.»
Je sais d’ailleurs que les «camarades» ne sont pas toujours impartiaux. Volontiers, ils négligent de signaler les prétendus anarchistes condamnés à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. Ils ne sont pas en contradiction avec eux-mêmes, car ils n’admettent pas la répression des délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait jusque là? A l’état sauvage par les voies les plus directes.
A défaut de l’anarchie, les camarades français voudraient que j’attrape à Moscou _la maladie infantile du communisme_. C’est ainsi, on le sait, que Lénine désigne le communisme de gauche. Ils comptent sur Alexandra Kollontaï le chef des communistes de gauche, pour me la donner.
Je vais voir Mme Kollontaï, ce sera d’ailleurs la seule personnalité que je verrai à Moscou. C’est une femme élégante, qui a dû être belle, et qui est encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu de choses: bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. Elle semble redouter de parler de questions politiques, parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout ce que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes ont eu tort de ne pas faire assez confiance à la classe ouvrière: mieux aurait valu confier aux syndicats et aux coopératives la solution des problèmes économiques. Elle me dit que le _communisme de gauche_ réunit de plus en plus d’adhérents.
Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande féminine qu’elle dirige. Elle a écrit un ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à fait avancé: les femmes de l’entourage le trouvent même trop avancé, elles me conseillent de ne pas le propager en France.
Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager; il préconise la liberté sexuelle absolue avec, comme corollaire, l’avortement permis et l’élevage des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis pas d’accord avec la leader communiste: elle fait une obligation morale de l’acte sexuel.
Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis d’entrevoir ce que pourrait être une obligation morale dans une société communiste où l’individu ne compte pas. La contrainte légale a certainement beaucoup moins de force en société individualiste.
Aussi une pareille emprise de la communauté sur la vie intime de l’individu serait-elle, à mon avis, odieux.
Dès qu’on met le pied dans les rues de Moscou, on s’aperçoit tout de suite que les femmes ont là plus de liberté qu’en aucun pays du monde. Les cheveux courts, qui m’ont suscité à moi-même autrefois tant de critiques, sont à Moscou, sinon en majorité, du moins dans une minorité très forte.
La coquetterie est assez rare. De-ci, de-là on voit quelques élégantes aux modes de Paris; mais le très grand nombre des femmes sont habillées sans recherche. Mme Lénine elle-même, que j’ai vue dans une réunion, est vêtue d’une robe noire très usagée, alors que, si elle le voulait, ses toilettes pourraient égaler celles de nos plus riches bourgeoises.
Les femmes ont une grande liberté d’allures; on sent qu’elles ont acquis droit de cité; Paris ne fait que tolérer les femmes; Constantinople les enferme.
Les jeunes fument la cigarette sans se gêner. J’en ai vu s’approcher d’un homme pour lui demander du feu; l’homme rendait le petit service et passait; il ne paraissait pas soupçonner une proposition d’un autre genre.
Pas de suiveurs; une jeune fille peut s’asseoir sur un banc; attendre debout sur un trottoir à n’importe quelle heure; personne ne lui dit rien.
Dans les bureaux, les administrations, on voit un très grand nombre de femmes. Beaucoup de commissaires du peuple ont des femmes pour secrétaires. Elles savent les secrets d’Etat et les gardent avec la même discrétion que pourrait le faire des hommes.
Le seule chose qui choque, est que toutes ces femmes sont jeunes; et on se demande si elles ne doivent pas leur situation à leur sexe plutôt qu’à leur simple droit d’êtres humains.
La Section Féminine du Parti Communiste est une très grande organisation. Les soldats rouges qui gardent, baïonnette au canon, l’entrée des réunions, montrent son caractère officiel. Du haut en bas de l’édifice où se tient le siège social, c’est un va-et-vient continuel de femmes; on entend de tous les côtés le bruit des machines à écrire. D’anciennes paysannes, d’anciennes ouvrières sont aujourd’hui des organisatrices intelligentes et actives. Leur visage encore fruste est comme illuminé de la lumière nouvelle.
Tout un système de groupes et de chefs hiérarchisés permet à la propagande communiste d’aller toucher jusqu’à l’humble paysanne presque illettrée. Le dernier discours de Lénine ou de Trotsky élagué, simplifié, est mis à la portée des intelligences rudimentaires. Les réunions ressemblent plutôt à des classes qu’à nos assemblées politiques. Nulle interruption; l’oratrice parle dans un silence absolu; beaucoup d’auditrices prennent des notes.
Dans une revue militaire j’ai pu voir environ deux cents femmes soldats d’infanterie, qui portaient le fusil. Je ne les aurais pas reconnues, sans un camarade qui me fit remarquer leurs pieds; elles portaient des chaussures féminines. Certaines, sous la capote militaire, gardent la jupe, dernier reste des préjugés ancestraux.
Il y avait aussi des femmes médecins-majors, des brancardières et des infirmières.
A l’imitation de notre Grande Révolution, la Russie a des représentants en mission auprès des généraux; une femme a, dit-on, été chargée de ce poste. Un journal allemand que j’ai lu tournait la chose en ridicule; il ne croyait pas qu’un «vieux sabreur» puisse prendre au sérieux la jeune fille chargée de le surveiller.
Outre les représentants en mission, nombre de femmes sont chargées de la propagande politique aux armées; c’est un emploi très dangereux.
Tout cela est satisfaisant, mais il reste encore à faire, beaucoup à faire, pour que soit réalisé en Russie le féminisme intégral.
Rien à dire au point de vue de la loi: égalité complète, les femmes peuvent accéder à tout, en théorie. Il n’y a guère que le service militaire qui marque dans la législation une différence entre les sexes. Les femmes ne sont pas _obligées_ d’être soldats; elles ont seulement la faculté de s’engager. Seule la préparation militaire est obligatoire pour les jeunes filles; on veut qu’elles puissent être une aide au lieu d’être une charge en cas d’invasion.
Dans la rue on voit des troupes de jeunes gens et jeunes filles mêlés, qui marchent au pas militaire; à la vérité les jeunes filles sont peu nombreuses.
Dans la pratique, cependant, la Russie bolchevique n’a pas complètement rejeté le vieux préjugé du sexe.
Au Congrès International, je ne vois guère que Mme Kollontaï qui eut la parole; car il ne faut pas compter les déléguées étrangères. Rien que des hommes sur l’estrade des quelques assemblées auxquelles j’ai pu assister; les femmes sont dans le public et elles ne parlent pas. Dans les fonctions supérieures de l’Etat, peu ou pas de femmes, car il ne faut pas évidemment compter au nombre des conquêtes féministes, le fait que Mme Lénine et d’autres épouses de commissaires du peuple collaborent avec leur mari. Cela a existé de tous temps.
La Russie ne refuse pas à la femme le droit de s’occuper des affaires publiques, comme le fait par exemple la France. Loin de lui refuser ce droit, elle lui en fait un devoir; mais quand même la femme n’est pas tenue pour l’égale de l’homme; on sent cela partout.
Les femmes acceptent en général passivement cette situation inférieure. Quelques-unes même refusent de la voir, par amour du communisme. Elles me citent les quelques femmes qui ont ou qui ont eu un emploi de grande responsabilité, afin de détruire l’impression qui s’impose à moi.
Certaines prétendent que l’absence de femmes dans les premiers emplois tient uniquement à ce que ces emplois exigent une haute science politique que les femmes ne possèdent pas. Cela doit être vrai, très certainement, en général; mais, étant donné que les femmes militent depuis fort longtemps dans les partis socialistes russes, il est vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient capables de participer à la direction de la Révolution.
La création d’organisations féminines spéciales, à l’instar du parti allemand, a répondu à une nécessité. Néanmoins, elle a pour effet d’isoler les femmes et de les mettre à part de la grande politique.
A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai assisté, il n’était question que de l’organisation de colonies d’enfants. La situation l’exigeait, il s’agissait de sauver de la mort les enfants des régions de la Volga. Néanmoins, dans les réunions d’hommes on s’occupait de sujets beaucoup plus généraux, ce qui fait que les réunions féminines perdaient en intérêt; elles ressemblaient un peu aux œuvres de bienfaisance dans lesquelles nos confessions religieuses groupent les femmes.
Une camarade venue à Paris, animée par le sentiment de rivalité féminine, a raconté, paraît-il, que j’avais une fois quitté la séance du Comité des femmes pour aller dîner; le dîner de l’hôtel Luxe!
A la vérité, le dîner m’attirait assez peu; mais je bâillais à me décrocher la mâchoire dans ce Comité où depuis deux heures je n’entendais parler que d’enfants; et encore en russe! Je préférais aller lire dans un coin de la salle de lecture.
On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, parmi les femmes de l’hôtel parce que, au cours d’un dimanche de travail dit «communiste», j’ai refusé d’aller coudre avec elles.
L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, à tort ou à raison les ouvriers voient dans ses pensionnaires une nouvelle classe dominante, qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer le ressentiment populaire on décide que, de temps en temps, les «intellectuels» de l’hôtel iront faire une journée du seul travail que les ouvriers considèrent comme tel, le travail matériel.
Donc un dimanche, dès huit heures du matin, la cloche est agitée sur tous les paliers, nous nous habillons à la hâte et descendons à la salle de lecture. Après un déjeuner sommaire, nous sortons et précédés d’un immense drapeau rouge, notre cortège s’ébranle; des soldats commandent la marche en allemand: ein, zwei, vorwärts (une, deux, en avant)!
Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard de gauche, et prenons l’Arbat jusqu’à Déenignié Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité international).
Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma qualité de (genossin) citoyenne je dois me joindre aux femmes qui restent dans l’établissement et font des travaux de couture.
J’ai l’indignation de Tartarin de Tarascon lorsqu’on lui proposa de prendre l’ascenseur.
Moi coudre? Ah! non! par exemple!
Je ne suis pas venue à Moscou pour travailler dans un ouvroir. La couture, c’est le symbole de l’esclavage féminin.
C’est ce que je pense, mais ce n’est pas ce que je dis. D’abord parce qu’il faudrait le dire en allemand, ce dont je me sens incapable. Ensuite parce que j’ai l’impression qu’on ne me comprendrait pas.
Je me contente donc de dire que je préfère aller travailler avec les camarades hommes; il y a là les deux anarchistes, l’ambassadeur _in partibus_ de la Hongrie, un homme très aimable, Landrieux, de l’_Humanité_; je suis en pays de connaissances.
--Mais, c’est un acte d’indiscipline, me répond-on.
--Je m’en... moque; je ne suis pas d’ici, d’ailleurs, si j’étais d’ici, ce serait la même chose.
Nous voilà donc repartis.
Un bataillon de l’armée rouge nous précède: une, deux... une, deux... en avant... arche! Je m’imagine un moment que nous irons ainsi jusqu’à Paris.
Nous arrivons à une gare. C’est là qu’est la besogne; elle consiste à charger dans des wagons de marchandises, des traverses de rails en bois, à demi pourries. Ces traverses doivent servir de combustible.
Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie fine nous pénètre. Je remarque, dans cette simple besogne, la différence des mentalités; certains, bien que taillés en hercules, travaillent pour la forme; ils sont la plupart du temps partis, Dieu sait où. D’autres font vraiment tout ce qu’ils peuvent, tel par exemple l’ambassadeur _in partibus_; et il n’est pas fort, cependant; il est même tuberculeux; je m’en aperçois à sa maigreur, et à la toux sèche qu’il ne peut pas retenir.
Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je reviens tristement seule, car les hommes ont marché plus vite que moi. Le trajet est fort long; je suis mouillée, mon costume tailleur est plein de boue, ainsi que mes mains; je trébuche avec mes mauvaises chaussures sur le pavé boueux des rues interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu chercher aussi loin? Je suis comme une mendiante. N’en pouvant plus, j’entre dans une «stolovaïa» de l’Arbat, où je demande un chocolat pour mes derniers six mille roubles; je n’aurai même pas pour payer le petit pain qui en coûte quatre mille. C’est un endroit relativement chic; le patron me regarde d’abord de travers, mais la patronne me connaît, je suis déjà venue. Elle considère mes mains et mes vêtements boueux et me demande d’où je viens; je le lui dis. Elle fait alors une moue de dédain; évidemment, elle n’est pas communiste.
Le soir, au dîner, les camarades me disent que mon acte «d’indiscipline» a mis à l’envers toutes les cervelles féminines de l’hôtel. Les anarchistes, qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien des dessous du régime, me montrent la prostitution qui revient avec la nouvelle politique.
Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils; si vous ne la voyez pas, c’est parce que vous êtes femme; nous la voyons, nous autres hommes. On peut avoir facilement une femme pour cinquante mille roubles. Un exemple vient illustrer leurs dires; un «délégat» au Congrès International s’est fait ces jours derniers entôler à Moscou et c’était, horreur, l’argent que le Komintern lui avait donné pour son retour!