Mon voyage aventureux en Russie communiste
Part 7
Une dame me fait les honneurs. Elle est petite et toute menue. Ses fonctions dans l’université sont multiples; professeur de philosophie marxiste, économe de l’université, explicatrice aux musées moscovites de culture prolétarienne, etc.
Elle est vêtue d’effets d’avant-guerre et mange très mal. Elle est aussi, me dit-elle, très mal logée, n’ayant que trois pièces, pour elle, son mari, deux grands enfants et une vieille mère qui est malade. Bien que son mari occupe une situation élevée, la famille vit misérablement; c’est un problème que d’acheter des chaussures. Mais on supporte tout ce mal être avec un stoïcisme qui a quelque chose de religieux. Cette femme est une héroïne obscure comme il y en a des milliers dans la Russie communiste.
Tout d’abord, me dit ma cicerone, les ouvriers ne faisaient ici qu’un stage de quinze jours. On voulait dans ce court laps de temps leur donner une vision de culture intellectuelle supérieure afin de leur inspirer le désir de l’acquérir. On a échoué: les ouvriers et les paysans n’étaient qu’ahuris; rien ne leur restait. Je pense en moi-même que c’était bien à prévoir. Le travail intellectuel n’est pas un gâteau, pour l’aimer il faut y être dressé depuis longtemps. Nombre de paysans et d’ouvriers français qui ont été à l’école, sont incapables de s’intéresser même à la lecture d’un roman, ils ont mal à la tête aux premières pages.
Devant cet échec, on a prolongé le stage qui varie maintenant de six mois à deux ans et même davantage.
L’institution est un internat; la durée obligatoire du travail est de huit heures par jour. Les étudiants sont nourris, logés, habillés et instruits aux frais de l’Etat, on leur donne même, chaque mois, une petite somme. Ils apprennent les langues étrangères, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, l’économie politique, le dessin, le chant. A l’Université est annexée une école de journalisme.
J’assiste quelques minutes au cours d’économie politique. Deux cent cinquante étudiants environ sont là. La plupart sont très mal habillés et encore plus mal chaussés. Certains portent des lapkis, sortes d’espadrilles en osier de façon très grossière. Mais les figures sont éveillées, les yeux intelligents. En dépit de leur extérieur misérable on sait que ces jeunes gens ont été transformés par la culture intellectuelle.
Le bâtiment d’en face est consacré au logement des élèves. Les chambres sont proprement tenues, mais incroyablement pauvres: lits bas en bois blanc, tables et chaises grossières, un tableau noir pour les calculs, pas de bibliothèque. Et quatre étudiants habitent la même pièce.
Les étudiantes arrangent plus coquettement leur logis. Au mur, elles mettent des photographies. Elles cachent la nudité des planches avec des ouvrages de dentelle.
Nous visitons l’infirmerie. Une jeune fille, assise sur son lit, fait une lecture. Elle semble triste. Ma conductrice me dit que cette étudiante est allée au front, comme soldat, dans la dernière guerre elle y a contracté la tuberculose.
Nous regagnons la rue. Un homme vêtu d’une blouse russe en toile bleue, chaussé de hautes bottes, se dirige vers le bâtiment d’en face, il porte une théière en émail bleu dont le fond est tout noirci par la flamme. C’est, me dit la dame, le recteur de l’université. J’observe qu’ainsi, avec sa théière, il manque de prestige. Vous vous trompez, me dit l’ardente bolcheviste, il acquiert du prestige.
Evidemment. Au fond, je trouve que le recteur d’une université importante pourrait faire quelque chose de plus utile que d’aller recueillir avec beaucoup de perte de temps, les éléments de sa tasse de thé. Cependant, cette outrance dans la simplicité des habitudes n’est pas mauvaise au début d’une révolution. On saura bien et même plus tôt qu’il ne faudrait, adopter le décorum des anciennes classes dominantes.
Je retourne le soir à l’Université. Il y a un cours élémentaire de chant, je n’y reste que quelques minutes car je désire voir l’école de journalisme, beaucoup plus intéressante. Il y a nombreuse affluence; le professeur est un journaliste en renom de Moscou. Un élève fait la critique d’un journal de province, il parle avec assurance. L’article politique, dit-il, est trop savant, les lecteurs de la feuille, des ouvriers et des paysans, ne le comprendront pas. Les nouvelles de l’étranger aussi, dit-il, sont mal présentées: l’auteur semble croire que ses lecteurs connaissent la politique extérieure, alors qu’il n’en est rien. Cet élève d’élite a déjà la compétence d’un professionnel, il n’y a que six mois qu’il suit les cours.
Il y a aussi près de l’Université Sverlof, une université orientale que je n’ai pas eu le temps de voir. J’ai causé avec un des professeurs. Il n’est pas très content, il y a parmi ses élèves pas mal de paresseux; on a dû les frapper de peines sévères. Celui qui manque le cours plusieurs fois sans raison valable est rayé de l’Université. On l’envoie travailler à la construction des voies ferrées, il devient un travailleur manuel.
J’ai rencontré, par hasard, un résultat frappant de cet effort des communistes, pour la culture prolétarienne. Un soir je m’en fus reposer ma fatigue et distraire mon ennui dans une pâtisserie de la Tverskaïa. Bien originale cette pâtisserie; aux vitrines on voit à la place des gâteaux des peintures cubistes. Au fond de la boutique, une exposition de chansons révolutionnaires. La boutique n’est pas mal tenue; il y a des tables élégantes et sur le comptoir un assez grand choix de gâteaux. Ce sont les dames de la ci-devant aristocratie qui confectionnent ces gâteaux; elles viennent les vendre aux pâtissiers et gagnent ainsi de quoi vivre.
Un camarade m’accompagnait, nous étions seuls dans la boutique; la pâtissière vint à nous, elle parlait français. Elle nous raconta qu’elle avait habité Paris, où elle était vendeuse à la maison Benoîton, un magasin de modes. Elle est mariée au chansonnier révolutionnaire dont les œuvres tapissent le mur du fond de la boutique, et elle a une petite fille de douze ans, qu’elle me présente.
--Mais je ne veux pas rester pâtissière, dit-elle. Toute la journée j’étudie à l’Université _pour être ingénieur_ et le soir, de huit heures à une heure du matin, je sers des gâteaux ici.
J’évoquais les futurs ingénieurs de mon pays, les élèves de Polytechnique et de Centrale, tous fils de la grande bourgeoisie. Dix ans de lycée, un concours très difficile où seule une élite restreinte ose se risquer. Tout cela, cette femme qui n’est plus très jeune semble le faire en se jouant. La Révolution a transformé sa vie. A Paris elle se fût enlizée dans la routine d’une vie inférieure, l’espoir d’une condition plus haute ne lui serait même pas venu. Grâce au bolchevisme qui a supprimé les classes, détruit les préjugés, elle se fait une existence nouvelle plus haute et plus heureuse. Des milliers d’hommes et de femmes du peuple se sont ouverts à la lumière par l’effet de la Révolution.
Les musées pour la culture du prolétariat sont très bien conçus. Rien de commun avec les collections immenses de nos établissements scientifiques. Quelques chambres dont les murs sont tapissés de tableaux statistiques.
Dans les vitrines, des pièces anatomiques en cire. J’ai vu, ainsi, le développement de l’œuf humain depuis le spermatozoïde et l’ovule jusqu’à la naissance de l’enfant. Les pièces venaient d’Allemagne. Tout est disposé pour qu’en une heure un ouvrier ignorant puisse acquérir une teinture appréciable d’un groupe de sciences. Et il n’y a pas que des choses élémentaires; j’ai vu les figures de la théorie de Ramon y Cajal sur le contact entre les éléments nerveux.
Chez nous les musées scientifiques servent peu à la culture des masses. On les ouvre le dimanche à cet effet, mais le peuple qui les visite de préférence lorsqu’il pleut n’en tire pas un grand profit intellectuel. Souvent les inscriptions désignant l’objet exposé sont en latin et lorsqu’elles sont en français elles ne disent pas grand’chose à qui n’est pas déjà initié.
A Moscou on ne va pas seul au musée; on y va en groupe sous la conduite d’une personne qui se charge d’expliquer les objets exposés. Dans tous les musées: peinture, sculpture, histoire naturelle, hygiène, agriculture, etc., on rencontre de ces groupes. Groupes d’enfants sous la conduite d’un instituteur; groupes de soldats, conduits par un officier; groupes d’ouvriers conduits par un professeur, homme ou femme. Le guide fait une leçon devant les objets et il interroge ses auditeurs pour s’assurer qu’ils ont bien compris.
Ces musées dans lesquels défilent du matin au soir des gens de toute espèce donnent une très haute impression de la volonté de l’élite du peuple russe de s’élever par la culture intellectuelle.
Les Russes sont très religieux, je l’ai dit. Le Gouvernement bolchevick n’a donc pas osé attaquer directement la religion, mais il se réserve le soin d’en affranchir peu à peu les masses.
Dans un musée, j’allais passer indifférente devant quelques cadavres momifiés et conservés sous une vitrine, lorsque ma conductrice m’arrêta.
«Les Moujicks, me dit-elle, croient aveuglément les prêtres qui leur enseignent toutes sortes de superstitions. Ils vénèrent notamment des momies qu’on leur dit avoir appartenu à des saints auxquels Dieu avait fait la grâce de ne pas tomber en pourriture après leur mort.
«Pour leur enlever cette croyance enfantine nous avons disposé ici des momies de plusieurs espèces. Voici la momie d’un saint que nous avons prise à un sanctuaire. A côté, vous voyez la momie d’un criminel qu’on avait oublié dans sa prison et qu’on a retrouvé bien des années après sa mort.» Se retournant elle ajouta: «Enfin, dans cette petite boîte de verre, la momie d’un rat.»
Nous expliquons aux visiteurs que si le corps du saint a pu bénéficier de la faveur divine, on s’explique mal que le criminel ait pu en bénéficier lui aussi. Et on ajoute enfin qu’il est peu probable que le rat ait mené une vie particulièrement édifiante.
Il paraît que des discussions très vives s’engagent autour des momies, bien des moujicks, même en présence des faits, se refusent à abandonner leurs croyances.
Malheureusement les mauvaises conditions de la vie matérielle retentissent sur l’instruction. Des bandes d’enfants traînent dans les rues; on manque de locaux scolaires, de livres de classe, de papier, de plumes, d’instituteurs. C’est l’effet de la guerre et du blocus, l’effet du sabotage du régime par les classes moyennes. Enfin on doit accuser aussi l’inaptitude des russes au travail suivi et à l’organisation.
De cette inaptitude on se rend compte à chaque pas. Une représentation théâtrale annoncée pour huit heures n’est pas commencée à neuf heures et demie. La salle n’est pas chauffée, on grelotte, (nitchevo) cela ne fait rien.
A défaut de leçons de révolution on peut, en Russie, faire tout un cours de patience. Que de temps perdu à attendre le train, le tramway, la personne qui vous a donné rendez-vous et qui ne vient pas! Le temps ne compte pas ici, comme dans tous les pays arriérés.
Je réussis après bien des démarches à voir quelques usines. La production est tombée à un rendement très bas. L’ouvrier est loin d’avoir la mentalité qu’il faudrait pour que des ateliers communistes puissent prospérer.
Les moteurs basés sur l’égoïsme individuel n’étant plus, l’ouvrier travaille le moins possible. Il se rend à l’atelier soviétique à l’heure de la soupe, il signe la feuille de présence et file par une porte dérobée, non sans avoir chapardé un peu de matière première, avec laquelle il confectionnera chez lui des objets qu’il ira vendre au marché. Avec des chambres à air d’automobiles, il fabrique des bretelles, des jarretières, etc., sans le moindre souci du mal qu’il fait dans un pays si démuni.
Une usine de robinets pour locomotives que je vais voir un matin, me paraît fonctionner assez bien, elle est en voie de croissance, j’assiste à la fusion du cuivre dans des cubilots de système primitif. Dans un coin de l’usine, je vois deux cloches qui ont été, me dit-on, prises à Wrangel. On les a apportées là pour les fondre, mais les ouvriers s’y refusent parce que ce sont des «choses du bon Dieu». Que faire avec un pareil peuple?
Je voudrais bien m’entretenir avec les ouvriers pour savoir ce qu’ils pensent du régime, mais cela ne m’est pas possible à cause de la langue. On ne m’a pas donné d’interprète. Il est d’ailleurs très difficile de se renseigner. Si on demande à un ouvrier ce qu’il reçoit, il commence par dire qu’il ne reçoit rien du tout. Lorsqu’on le presse, il finit par avouer qu’il reçoit ceci, cela, mais que ce n’est pas régulier.
Dans une tannerie, je suis réduite à visiter les ateliers vides, c’est lundi, on ne travaille pas. Les ouvriers sont en même temps paysans; ils demeurent dans la banlieue de Moscou et on leur donne congé du samedi midi au mardi matin pour leur permettre de cultiver leur morceau de terre.
La fabrique de cigarettes est la mieux tenue de tous les établissements industriels que j’ai vus à Moscou. Les ateliers sont propres et très vastes. Des ventilateurs électriques envoient l’air frais et happent les poussières. Mille ouvriers, deux cents hommes et huit cents femmes travaillent dans cet établissement. Les vieilles femmes trient les feuilles de tabac, les jeunes mettent les cigarettes en boîte, les hommes surveillent les machines qui coupent les feuilles de tabac en fils très fins. Tout le monde est payé en cigarettes qu’il faut vendre. A partir d’octobre 1921 on doit payer en argent, c’est un des effets de la nouvelle politique. Les salaires sont relativement élevés et le personnel ne paraît pas malheureux.
Il est onze heures et demie, l’heure du déjeuner, les ateliers se vident. Le flot des ouvrières dégringole les escaliers avec des rires et va s’égailler dans la rue, jupes courtes à la façon parisienne. En passant devant nous elles rient à gorge déployée. Sans doute que tout, dans notre allure montre que nous ne sommes pas d’ici, ce qui veut dire que nous sommes bêtes. Je me crois un instant à Belleville.
Je me rends compte par expérience que le régime de la terreur, insécurité à part, est singulièrement gênant. On ne peut pas faire un pas sans être muni d’un «propuska», laisser-passer. A la porte des édifices publics, à l’entrée de la moindre réunion, un soldat rouge avec son fusil, baïonnette au canon, défend, tel l’ange biblique, l’entrée du paradis terrestre. Impossible de pénétrer si vous n’avez pas le «propuska». On va le chercher dans une boutique à côté; il faut faire la queue, montrer ses papiers et il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Une fois, comme je voulais entrer au Kremlin, on ne s’est pas contenté de mes papiers; on a téléphoné au «Komintern».
Ce luxe de précautions vise à prévenir les attentats qui sont fréquents. On m’a montré l’ancienne résidence du «Komintern», il n’en reste que les murs branlants; les anarchistes l’ont fait sauter avec une bombe; il y a eu une douzaine de morts.
Tous ces «propuska» constituent pour moi la chose la plus insupportable. Je passerais encore sur la mauvaise nourriture, l’inconfort. Mais ces démarches continuelles auprès de bureaucrates hargneux m’exaspèrent au suprême degré; ils me feraient prendre le communisme en horreur.
A Paris pendant la guerre j’avais enduré quelque chose d’approchant. Pour avoir une carte de charbon il me fallait subir de la part des employés de la mairie de mon arrondissement un interrogatoire en règle. Depuis combien de temps êtes-vous dans cette maison? Où étiez-vous avant? Et la préposée, se faisant de son rôle une très haute idée, prenait le ton fatal d’un juge d’instruction qui s’efforce d’établir la preuve de votre crime. Cela ne m’est arrivé qu’une fois; j’ai préféré plutôt que revenir comparaître me passer de carte de charbon et employer le système D.
Tout le monde se récrie contre la bureaucratie. C’est une injure d’être appelé bureaucrate, cela équivaut à peu près à contre-révolutionnaire.
Dans ses ouvrages Lénine se montre désolé de cette invasion de scribes, mais il ne sait pas comment en débarrasser la Russie.
«Prenez avec vous tous ces gens, a-t-il dit à un délégué, emportez-les, vous nous rendrez service.»
C’est l’instauration du communisme qui a donné à la bureaucratie ce développement sans précédent. L’état prenant à sa charge toute la vie des citoyens, leur nourriture, leur logement, leurs vêtements, a dû nécessairement établir de grandes administrations.
Le danger était que la bureaucratie ne devienne une caste dominante. Dans un de ses ouvrages, Lénine espère qu’on évitera ce péril en appelant aux fonctions de bureaucrates des gens de culture primaire. Les examens difficiles qu’on fait passer aux candidats fonctionnaires dans les pays occidentaux sont pour les heureux élus une source d’orgueil. Je ne suis pas ici de l’avis du chef du Gouvernement Bolcheviste; la culture est un bien en soi; et il y a beaucoup de chances pour que le fonctionnaire inculte soit tout aussi orgueilleux tout en étant moins intelligent. L’orgueil, point n’est besoin du savoir pour le donner au bureaucrate: sa fonction y suffit et amplement.
J’ai pu voir à une représentation théâtrale un certain nombre de spécimens de la nouvelle aristocratie bureaucratique. Une femme circulait pendant les entr’actes au bras d’un homme, elle portait étalée sur ses épaules avec une ostentation ridicule, une écharpe de dentelle blanche. Le couple semblait foudroyer de son dédain le reste de l’univers.
Les bâtiments soviétiques sont bondés à craquer d’employés de toute espèce. La plupart ne paraissent pas surchargés de travail. Ils lisent les journaux, discutent, boivent du thé.
Ils sont loin cependant d’être contents, du moins si j’en juge par quelques-uns avec qui j’ai pu m’entretenir parce qu’ils savaient le français: Une dactylo est furieusement antibolcheviste; on ne la paie pas, dit-elle, et la nourriture qu’on sert dans les restaurants soviétiques n’est pas mangeable. Pour vivre, elle vend tout ce qu’elle possède, jusqu’aux jouets de ses enfants.
Une autre est employée au Comité Exécutif: son travail, me dit-elle, est intéressant, mais les conditions matérielles sont affreuses. Et puis elle souffre du manque de liberté, elle allait autrefois à Vichy tous les ans pour soigner son estomac, maintenant défense de quitter la Russie, tous les employés sont militarisés.
En revanche je trouve un fonctionnaire enthousiaste du régime. Je l’ai rencontré par hasard dans la rue et il m’a invitée chez lui.
Logement décent d’homme de nos classes moyennes. Rien du désordre russe; une bibliothèque, un piano, quelques meubles de salon. Dans un coin, un haut meuble à portes vitrées. C’est me dit-il, une pièce de l’agencement d’un magasin de nouveautés dont il a fait une armoire.
Il me raconte qu’il a dû effectuer lui-même son déménagement, l’égalité communiste ayant supprimé les déménageurs. Cela lui a causé beaucoup de fatigue car il demeure au cinquième étage.
Il a une femme, une fille et un grand fils sur lequel il fonde beaucoup d’espoirs.
On m’offre à dîner, un dîner que le plus pauvre ouvrier de Paris trouverait frugal. Quelques navets, un petit pain fait de farine de haricots, une tasse de thé sucré avec un morceau de poire cuite.
C’est dit-il, un festin, auprès de ce qu’on mangeait au début de la Révolution. Dans le dénuement général on a dû se nourrir de choses horribles; des pommes de terre gelées, des entrailles putréfiées de poulet et personne de la famille n’a été malade.
Dans cette maison on ne récrimine pas; on souffre avec patience parce qu’on a conscience de souffrir dans un intérêt supérieur. On a la ferme croyance que la victoire est au bout.
Un ami de la maison venu prendre le thé raconte un fait très curieux des régions affamées de la Volga. Une ville était à tel point démunie de choses susceptibles d’être mangées que les rats l’avaient abandonnée brusquement. On voyait des champs entiers couverts de ces animaux qui par millions fuyaient le pays pour gagner des régions plus hospitalières.
Mes nouvelles connaissances m’engagent vivement à m’installer définitivement à Moscou. Il m’apparaît même que la femme est choquée dans son sentiment à la fois national et communiste lorsque je hasarde quelques critiques. Elle croit que je n’aime pas la Russie.
Elle se trompe; j’aime malgré tout la Russie qui a tenté de faire la Révolution sociale, seulement j’ai trop observé pour me faire des illusions, pour ne pas voir derrière les mots les réalités qui ne sont pas belles.
II
Je n’ai pas tous les jours un établissement à visiter, lorsque je n’ai rien à voir je me promène.
Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut en lire la description dans les guides. La place Rouge a une grande originalité avec son Kremlin aux murs de briques surmontés de créneaux et sa minuscule chapelle byzantine, qui avec ses multiples coupoles bariolées fait songer à une touffe de champignons. Au centre est l’échafaud de pierre où avaient lieu autrefois les exécutions, d’où le nom de «Place Rouge».
Les rues sont proprement tenues. On les balaye plusieurs fois par jour, avec des balais de bouleau. Les communistes sincères se réjouissent de cette propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le premier pas de la société communiste dans la voie de l’ordre et de l’organisation.
Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il est dangereux de s’aventurer par la ville; seules les artères principales sont éclairées et dans les rues noires on risque de tomber à chaque pas.
J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes ils sont bondés, les gens montent sur les tampons, les marche-pieds, s’accrochent où ils peuvent; mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais le dit. On peut en voir autant dans les quartiers ouvriers de Paris, à sept heures du soir.
Les personnes qui ne sont pas cataloguées comme «travailleurs» n’ont accès dans ces tramways que de dix heures à quatre heures, moyennant deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez peu, pour une aussi grande ville, ce qui fait que les communications sont très difficiles. Aussi l’usage du téléphone est-il généralisé.
On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à dix heures du matin que l’on peut assister au défilé des gens qui vont à leur travail. Les hommes portent des costumes semi-militaires, hautes bottes de cuir, dolman ou blouse russe, casquette où brille l’étoile soviétique. Presque tous ont sous le bras un large portefeuille de cuir.
Beaucoup de femmes ont les cheveux courts et portent des coiffures masculines. Certaines sont chaussées de hautes bottes noires, rouges ou vertes avec des arabesques qui rappellent l’Orient; en général elles sont pauvrement habillées; les administrations soviétiques donnent rarement des habits et pour s’en procurer dans le commerce il faut payer très cher.
A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard de la toilette; on peut mettre ce que l’on veut. Les Russes se montrent en cela plus civilisés que les Français.
Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre de la puissance que conserve encore la religion sur l’esprit des masses. Dès qu’un Russe rencontre sur son chemin la moindre chapelle, il fait le signe de la croix. Et il paraît que dans ce geste, il faut encore apporter de l’attention, car en le faisant incorrectement, on risquerait de faire venir le diable.
Le dimanche les églises regorgent de monde, hommes, femmes, enfants; on y voit même des soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un billet sur le plateau où il y en a déjà un gros tas; on ne dirait pas que le peuple est dans la misère.
En dehors des offices, on entre dans les chapelles, qui sont très nombreuses, on s’agenouille à terre et on baise la vitre qui recouvre les icones. Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée là par les milliers de ces baisers. C’est absolument dégoûtant, mais les adorateurs ne sont nullement dégoûtés; chacun ajoute ses microbes à ceux de ses prédécesseurs.