Mon voyage aventureux en Russie communiste
Part 6
Je réussis à échanger contre deux cent cinquante mille roubles soviétiques un billet de cent francs français. J’en profite pour aller me payer les jours où j’ai trop faim, un dîner au restaurant capitaliste. Elles ne sont pas brillantes ces stolovaïa, mot à mot (salles à manger) de Moscou. Une pauvre petite boutique avec quelques tables recouvertes de serviettes maculées de taches. C’est la patronne ou le patron qui sert et le plus souvent ils le font en costume de ville, sans tablier, on dirait qu’ils font ce métier en amateurs. Tout de même pour mes trente mille roubles j’ai là un bon beafteck avec des cornichons à la russe, des pommes de terre, un gâteau, un verre de thé: pas de vin, il est à un prix inabordable. Ce dîner ingéré, je vois sous un meilleur jour la vie en général et Moscou en particulier.
La première fois, j’ai la naïveté de raconter mon «festin» aux camarades.
Les voilà qui s’indignent, de pareilles choses, disent-ils, ne s’avouent pas, et quand on a la faiblesse de les faire on doit avoir la pudeur de les cacher.
Quelle pudeur? Mais c’est au restaurant que je suis allée. Est-ce que la nouvelle politique ne permet pas le commerce; si on laisse les restaurants ouvrir leurs portes, c’est pour qu’on aille s’y restaurer.
Lénine tolère, mais il ne permet pas; surtout à une communiste qui doit se contenter de ce que la République des Soviets lui donne.
Je trouve à la fois puérils et mesquins ces reproches. Je comprends la nécessité de la dictature et admets volontiers que les camarades s’inquiètent de mon attitude politique; mais avoir à tenir compte de l’opinion de mon entourage pour des questions de mangeaille serait me rabaisser singulièrement. Les hommes font du communisme qui est une belle idée une bien pauvre petite chose: j’ai déjà envie de retourner à Paris.
Allez au restaurant, me dit malicieusement un délégué; c’est même la seule façon de ne pas tomber malade; seulement n’en dites rien.
L’hôtel «Luxe» n’est pas trop mal tenu. Les chambres sont faites tous les jours, les escaliers balayés, les commodités nettoyées, ce qui ne les empêche pas d’être fort sales dès le milieu de la journée. Depuis la guerre on ne fait pas de réparations et les russes sont en général très peu soigneux.
Une nuit je suis réveillée par un bruit soudain dans ma chambre. Quoi? Serait-ce un membre de la W. Tchéka qui vient épier mon sommeil? A Moscou dans un hôtel soviétique, on ne pense pas aux voleurs. Je tourne le bouton de l’électricité; personne. Sans doute je rêvais, ou bien le bruit venait de la chambre à côté. J’éteins: le bruit recommence; on remue les papiers dans ma corbeille de rebut. Je rallume, un énorme rat, gros comme un jeune chat, saute de la corbeille et se réfugie dans un trou, près du radiateur.
Sans avoir précisément peur, je suis gênée pour me rendormir: il doit avoir de grands besoins, ce respectable spécimen de la gent ratière; s’il allait prendre l’offensive et grimper sur mon lit.
Le lendemain j’utilise mon élémentaire connaissance de la langue russe pour porter mes doléances à la bonne.
Balchoïa Krissa! (un grand rat), dans ma chambre...
Elle éclate de rire. Un grand rat, en voilà une affaire, faut-il que ces étrangères soient mijaurées! Des grands rats; il y en a plein la maison, nitchévo (cela ne fait rien).
Il faut me résigner à vivre dans la société de ce rat bolchevik; pour le bien disposer en ma faveur, je lui donne à manger dans son trou.
Me voilà donc entretenue aux frais de la République des Soviets; on me loge, on me nourrit, on me blanchirait si j’avais du linge, car il y a une blanchisseuse dans l’hôtel; mais à part cela on ne s’occupe pas plus de moi que si je n’existais pas.
Je ne suis cependant pas venue à Moscou en villégiature; je voudrais bien voir les institutions soviétiques. Il paraît que je viens trop tard. Pendant le Congrès, un service spécial s’occupait de montrer aux délégués les institutions bolchevistes. Les délégués sont partis, le service est désorganisé; les gens qui l’assuraient sont occupés à autre chose. Débrouillez-vous!
Me débrouiller, je ne sais pas la langue: je lis mal le nom des rues et je m’égare. Pour trouver une maison, je dois y aller trois ou quatre fois. Je suis brisée de fatigue tous les soirs, à marcher à pied sur des pavés pointus. Il n’y a presque pas de tramways, et on ne peut les utiliser qu’à certaines heures, d’ailleurs il faudrait connaître la ville pour pouvoir s’en servir.
Un délégué qui est parti m’a donné quelques adresses dont celle d’un secrétaire de ministre. J’y vais, partout on m’accueille froidement et on me fait des promesses qu’on ne tient pas. Je suis tout à fait découragée; toutes mes peines, les dangers courus auront été vains; je quitterai la Russie sans avoir rien vu qui vaille la peine.
Moscou est une ville très originale. Avec son Kremlin, ses innombrables chapelles à coupoles byzantines elle rappelle l’Orient. Au milieu de la place Rouge s’élève l’échafaud de pierre sur lequel on coupait la tête autrefois; de là le nom de Place Rouge.
Partout des traces de la Révolution. Sur le boulevard, près de l’Arbat, une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. A quelques pas de là, tout un pâté de maisons a été détruit par l’artillerie; il n’en subsiste qu’un immense tas de pierres sous lequel il y a m’a-t-on dit plus de cent cadavres.
Partout des maisons rasées; d’autres peu endommagées mais dont les murs sont criblés de balles, on a fusillé là. Souvent on rencontre des convois de prisonniers conduits à la manière primitive entre des soldats baïonnette au canon. De quoi sont coupables ces gens? Contre-révolutionnaires? simples voleurs? Il y a malheureusement beaucoup d’enfants. Ce sont «des spéculants» qui vendent dans les rues des cigarettes, des allumettes, des pommes. Leur état ne paraît pas les impressionner beaucoup; ils rient, interpellent les passants.
La place du théâtre est presque occidentale avec ses jardins pourvus de bancs hospitaliers, les mères viennent là promener leurs enfants; elles sont convenablement vêtues, coiffées de chapeaux; les enfants aussi; c’est presque notre Luxembourg.
Dans les carrefours: des chapelles; il y en a de minuscules, qui du dehors rappellent, la croix mise à part, les bureaux d’omnibus parisiens. Les murs intérieurs sont entièrement garnis d’icones en argent doré, protégées par des verres. A une petite hauteur au-dessus du sol les glaces sont recouvertes d’une couche épaisse de crasse. C’est le résidu laissé par les baisers dévots des milliers de fidèles. Et tout le long du jour des gens entrent; ils s’agenouillent et posent leurs lèvres sur cette crasse dégoûtante. Ce spectacle me fait faire de singulières réflexions, sur l’état de civilisation de la Russie.
Qu’est-ce que de pareilles gens peuvent comprendre au communisme? Quand nos ouvriers français qui leur sont heureusement supérieurs ne le comprennent pas. Je vois la situation; le communisme est l’œuvre d’une infime minorité de militants qui a réussi à s’imposer à ces masses amorphes à la faveur de la guerre. La révolution russe est le résultat d’une conspiration blanquiste qui a réussi, grâce à la situation spéciale.
Au fond toutes les révolutions ne sont que cela et on peut suspecter la sincérité révolutionnaire de ceux qui prétendent qu’il faut avoir la majorité pour transformer la société. La majorité, on ne l’a jamais. La masse a toujours été et sera longtemps encore la pâte amorphe bonne seulement à recevoir la forme qu’un petit nombre de gens intelligents et audacieux voudront bien lui donner.
Faut-il voir dans cette incommensurable ignorance du peuple russe un présage de défaite révolutionnaire? Nullement. Ce peuple a subi le tsarisme; c’est-à-dire une minorité d’aristocrates; pourquoi ne subirait-il pas les bolchevistes? Que les communistes obtiennent la paix des nations capitalistes; qu’ils finissent par arriver à donner à manger à tout ce monde; ils seront solides. Et, alors que les gens du tsarisme ne songeaient qu’à jouir personnellement, les bolchevistes peu à peu décrasseront ce peuple.
J’erre le long des quais déserts de la Moskova. En face de moi, dans l’enceinte du Kremlin, se dresse, au milieu d’un fouillis de clochetons, l’ancien palais des Tsars. En arrière, une coupole surmontée d’un drapeau rouge; c’est là, m’a-t-on dit, que travaille Lénine.
J’évoque les générations de princes et de princesses chamarrés de titres, couverts de soie et de diamants qui évoluaient autrefois à l’intérieur de ces palais. Ils étaient des hommes et des femmes comme les autres, ni plus intelligents ni meilleurs. Leurs ancêtres, gens d’audace et de peu de scrupules, s’étaient imposés aux masses populaires. La sottise, l’ignorance quasi animale de ces masses avaient fait accepter leur domination; les siècles à travers des tueries sans nombre, avaient transformé les descendants en une surhumanité fictive.
En de pauvres chambres éparses dans toutes les grandes villes du monde, des gens, vêtus d’habits usagés, chaussés de bottines éculées, étudiaient, écrivaient pour forger les théories de transformation sociale. Ils correspondaient entre eux, formaient des sociétés que défaisaient, à mesure, la rivalité, l’égoïsme de la trahison. Des enthousiastes perpétraient l’attentat terroriste et dévouaient leur vie au lointain avenir.
Enfin, les temps sont venus et l’héritier de toutes ces générations de conspirateurs est maintenant dans ce palais qu’ont abandonné pour l’exil ou la mort les princes épouvantés.
A lui, les vastes salles aux murs dorés où se prosternait la foule des nobles; à lui les richesses, les couronnes chargées de joyaux de toute une lignée de tsars.
Mais, de ces richesses il ne profite pas. Il dédaigne les appartements splendides et c’est d’un cabinet de travail modeste que le conspirateur Lénine préside aux destinées de la Russie. Un pas en avant a été fait, les enthousiastes ne sont pas morts en vain.
Je commence à m’orienter dans Moscou et je vais voir l’Université. Elle n’est pas très loin de chez moi; on descend la Tverskaïa jusqu’à la petite place où se trouve un sanctuaire minuscule. On vient là, paraît-il, de toute la Russie, se prosterner et baiser la crasse des carreaux. En face, sur le mur d’un monument de briques rouges, ressort en lettres blanches la fameuse inscription: «La religion est l’opium des peuples.» Personne ne regarde cette inscription qui a fait, cependant, tant de bruit dans le monde entier. On m’a assuré que le gros des moujicks n’en comprend même pas le sens et prendrait volontiers «opium» pour un saint nouveau. Je tourne à droite et longe un jardin en bordure du Kremlin. Au bout de l’avenue est une bâtisse toute blanche que surmonte une sorte de belvédère à colonnes; c’est l’Université.
A qui m’adresser, je ne sais pas; il n’y a pas de concierge. Je compte aviser la première personne que je rencontrerai, mais j’hésite. D’ordinaire, les Moscovites ne renseignent pas volontiers les gens, un «ia nie snaiou» (je ne sais pas), dur et sec est tout ce qu’on obtient.
La cour, très vaste, est occupée par un petit square. Sur un banc une jeune fille, sans doute une étudiante, lit un livre; je prends place à côté d’elle.
Elle ne sait pas le français, mais elle sait l’allemand; j’engage la conversation: «On est en septembre, les cours ne sont pas commencés, me dit la jeune étudiante, mais, si vous vous intéressez à la chimie, les laboratoires sont ouverts; je vais vous y conduire.»
Nous traversons de vastes salles abandonnées. Dans quelques-unes, d’énormes bancs de classe sont dans un coin entassés les uns sur les autres en un désordre inexprimable. Je comprends que cette qualité de savoir mettre chaque chose à sa place, que je croyais si simple et que je méprisais même, comme dénotant la mesquinerie du caractère, est l’effet de la civilisation et que les pays arriérés, comme la Russie, ne la possèdent pas encore.
Nous arrivons à la section de chimie, un assistant me reçoit, il parle français et veut bien me montrer les laboratoires. Voici d’abord l’amphithéâtre des cours; il rappelle nos facultés de province. Près de la chaire, est un petit poêle de fortune, en briques de construction: «C’est avec ce poêle que nous chauffons l’hiver, me dit l’assistant, quand nous avons du bois. Parfois il y a, dans cette salle, plusieurs degrés au-dessous de zéro: impossible de travailler. J’ai voulu faire, l’hiver dernier, l’expérience du sodium sur l’eau; l’eau a gelé subitement dans le récipient.
Dans le laboratoire de recherches, une dizaine de chimistes, jeunes gens et jeunes filles, travaillent; il reste encore des produits du stock d’avant-guerre. J’adore la chimie et je resterais volontiers là, dans ce laboratoire. Mais les conditions de la vie matérielle sont trop dures, je sais que je ne pourrai pas m’adapter surtout au terrible hiver.
Nous passons au laboratoire de chimie élémentaire, il est vide: «A la rentrée, me dit mon guide, il sera rempli d’élèves. Ce sont des ouvriers, ils travaillent durant la première partie de la journée et viennent à l’Université de 4 heures à 8 heures du soir. Aucun diplôme n’est exigé pour l’inscription: il faut seulement savoir lire, écrire et les quatre règles de l’arithmétique. A force de travail, les jeunes élèves intelligents arrivent à se mettre au niveau de l’enseignement supérieur, mais la majorité se décourage, elle ne va pas jusqu’au bout.»
Pour ces jeunes gens, la Révolution aura été un grand bienfait. Sans elle, ils fussent restés dans les ténèbres, travaillant toute leur vie à un métier de manœuvre, sans joie intellectuelle, livrés aux seuls plaisirs de la vie animale. Grâce au communisme, ils deviendront d’autres hommes, même ceux qui ne vont pas jusqu’à la fin des études, car il leur restera tout de même quelque chose de la culture reçue.
Mon guide se plaint du blocus: «On ne sait pas ici ce qui s’est fait en France dans la chimie depuis 1914.»
Je le remercie pour le dérangement et passe dans une autre section. Il y a de fort beaux appareils, mais ils sont recouverts de toile, rien ne fonctionne. Une jeune fille me fait les honneurs de l’établissement. Elle est très anticommuniste.
L’institut, me dit-elle, a refusé catégoriquement de recevoir les ouvriers et, pour les éloigner plus sûrement, on exige pour l’inscription la connaissance de quatre langues européennes. Ces langues, dit-elle, sont nécessaires pour étudier les ouvrages traitant de notre spécialité.
Un assistant me montre son laboratoire. J’ai publié dans ma jeunesse quelques travaux de la science qui l’occupe. J’ai le plaisir de constater qu’il les connaît.
La mère de la jeune fille vient aussi à moi: elle se laisse aller à sa colère contre le régime. Mais elle a un peu peur; elle comprend que si je puis visiter la Russie, c’est que je suis bolchevique, elle craint une dénonciation. Je la rassure. Certainement je suis bolchevique, mais ce n’est pas une raison pour dénoncer quelques personnes isolées qui ne sauraient être pour le régime un sérieux danger. D’ailleurs je suis une intellectuelle et je croirais manquer à l’honneur en faisant une dénonciation.
Tout ce monde vit misérablement; la mère est coiffée d’un chapeau à brides dont l’usage prolongé a fait une galette informe. Si vous saviez, me dit-elle, à quelles besognes nous sommes obligés pour vivre. Nous ne travaillons presque plus en notre science; on n’a pas le temps. Le Gouvernement ne nous donne rien ou à peu près.
Dans cet établissement on ne fait qu’attendre la contre-révolution, je m’en rends compte. Combien d’intellectuels, en Russie, sont dans ce cas; ils n’ont vu en la dictature du prolétariat que l’invasion des barbares. C’était bien un peu cela, à vrai dire: en mettant à part les grands chefs qui sont des intellectuels, beaucoup de communistes n’ont qu’une culture primaire. Leur ignorance fait d’eux les adversaires d’études dont ils ne comprennent pas la portée, seules les sciences susceptibles d’application immédiate à l’amélioration des conditions matérielles de la vie sont jugées par eux dignes d’intérêt. La philosophie, la psychologie, les mathématiques, etc., leur apparaissent comme un vain bavardage.
C’est tout à fait regrettable, mais il faut franchir ce stade, à la longue, les cerveaux finiront par s’éclairer, une élite se créera, qui viendra à la direction de l’Etat, et les sciences abstraites recouvreront leurs droits. On reconnaîtra que sans elles il n’y a pas de civilisation.
On m’annonce que Souvarine, le délégué de la France au Comité Exécutif, est arrivé à Moscou et qu’il demeure dans l’hôtel, à la chambre 14. Je laisse passer plusieurs jours sans l’aller voir; il est relativement nouveau dans le Parti et ne me connaît pas. Enfin, je finis par me décider. Quoi, fait-il, vous ne pouvez rien voir, pas de communications, mais demandez une auto. Si vous ne demandez rien, vous n’aurez rien. Les bureaucrates, vous savez, il faut les eng..., sans cela ils ne bougent pas. Où habitez-vous?
--Tout en haut, chambre 331.
--Est-ce possible? mais il fallait exiger une bonne chambre. Attendez, je vais m’occuper de vous.
Grâce à Souvarine, je descends au deuxième étage. J’ai une grande chambre qui présente l’avantage de posséder le téléphone, comme tout logement qui se respecte à Moscou. Malheureusement il ne me sert pas beaucoup; j’y estropie la langue russe et les demoiselles de Gutenberg de là-bas m’envoient régulièrement promener.
Il n’y a pas encore deux heures que je suis entrée en jouissance (style des propriétaires parisiens) de ma nouvelle chambre, que deux hommes viennent me contester le droit aux délices de la Capoue soviétique.
L’un, a l’air terrible avec sa grande barbe et ses grosses lunettes; l’autre est plus aimable. Ils s’installent en maîtres sur mon canapé, déploient sur ma table un immense registre. L’homme barbu me toise sans bienveillance. Serait-ce cette fois la W. Tchéka?
--Que faites-vous ici?
Je suis tout à fait abasourdie par la question. Ce que je fais. Mais ne le sait-on pas encore. Je réponds que le journal français «La voix des Femmes» m’a déléguée pour... Il ne me laisse pas achever.
--Déléguée à quoi?
Je me rappelle ce que m’a dit Souvarine des bureaucrates et je me dis qu’il faut répondre n’importe quoi, pourvu que cela soit précis.
--Je suis déléguée à la Conférence des femmes.
--Mais elle est finie, cette conférence. A quoi servez-vous ici, vous ne travaillez pas.
--Comment pourrais-je travailler, il y a seulement huit jours que je suis à Moscou.
--Alors on travaille pour vous?
Je me rebiffe:
--Avec cela que je n’ai pas travaillé pour la Russie. Je ne parle que d’elle à Paris, dans ma propagande.
--Avez-vous demandé votre passeport?
--Non, mais je le demande, plus tôt vous me le donnerez, plus vous me ferez plaisir.
Les deux hommes s’en vont, je suis bouleversée. Quelle sottise et quelle grossièreté: de telles gens feraient de moi une réactionnaire. S’ils croient que j’ai fait trois mille kilomètres pour me faire entretenir dans les conditions que j’ai dites!
Je vais conter aux Français l’avanie que je viens de subir; ce sont des anarchistes, ils triomphent.
Tout est comme cela ici; ce que l’un fait, l’autre arrive derrière pour le défaire. La voilà la dictature du prolétariat que vous approuvez, vous en sentez les effets: soyez contente.
Je ne suis pas contente, mais je ne deviens pas anarchiste pour cela. Le mal ne vient pas du régime, il vient des hommes dont le mauvais naturel rendrait haïssables les meilleures institutions.
Je ne suis pas tranquille, j’ai peur d’être à nouveau reléguée au cinquième et d’avoir à dire adieu au beau rêve d’aller visiter en auto les institutions soviétiques.
--Ne vous en faites pas, me dit un employé de l’hôtel, si ce camarade vous a dit tout cela, c’est «pour vous épater».
Je ne suis pas épatée et ne vois aucune utilité pour la Russie à ce que je le sois. Je suis profondément attristée, voilà tout.
L’enquête des deux hommes ne me visait pas particulièrement, ils l’ont faite chez tous les pensionnaires. Si on a été grossier avec moi, c’est que quelqu’un m’en veut, à moins qu’on n’en veuille à Souvarine qui s’est occupé d’améliorer mon sort.
O Paris, mon Paris. Tout est loin d’y être rose, je ne le sais que trop, mais, tout de même, mon terme payé, ma porte fermée, je n’ai de compte à rendre à personne.
On ne voulait pas que m’épater. Quelqu’un, je ne sais qui, m’est hostile ici. Depuis la visite de l’homme barbu, l’employé du 34, qui était bienveillant envers moi jusque là, me refuse tout. Il ne m’a pas donné de billet pour une réunion où devait parler Trotsky, sous le prétexte que je ne sais pas le russe et que je n’ai nul besoin de voir Trotsky, qui n’est «qu’un homme comme un autre».
On a jugé, paraît-il, mon cas au Komintern (Comité International), et on a conclu «très favorable». On me donne des autos pour les longues courses et quelques portes s’ouvrent devant moi. Mais je sens l’hostilité sourde des gens qui ont fait de la propagande des choses de Russie leur propriété personnelle. Tout ce qui n’est pas de leur coterie est considéré comme intrus. On s’arrange pour que je reste inconnue à Moscou. Des femmes russes m’ont demandé de parler dans une de leurs réunions. La Française qui m’annonce cela, me dit qu’elle n’a pas le temps de me servir d’interprète et que je dois en chercher une. «Je vous attends en bas pour vous conduire au local, tâchez de trouver quelqu’un», fait-elle. Après avoir essuyé deux ou trois refus, je finis par mettre la main sur une camarade de bonne volonté. Nous descendons, la Française est partie.
Je tente de voir Lénine. Impossible. La même barrière devant moi. Je constate avec peine que je verrais plus facilement M. Millerand que le chef de la République des Soviets. Evidemment, en temps de révolution un chef de l’Etat est un homme occupé, mais, tout de même, il ne doit pas se faire aussi inaccessible qu’un roi. Le chef de la Révolution russe aurait pu dire des choses utiles à une propagandiste active comme moi. Seul, il peut donner l’idée générale d’un mouvement que les camarades moins doués ne voient que par leur petit côté.
La République des Soviets fait un gros effort pour la culture du prolétariat. Les universités telles que celles dont j’ai parlé plus haut, périclitent: mais la vie qui les quitte s’en va animer un organisme né de la Révolution; l’enseignement populaire.
Les universités populaires russes n’ont rien de commun avec celles qui ont fleuri chez nous au temps de l’affaire Dreyfus, si imparfaites qu’aient été ces dernières, il ne faut cependant pas trop en médire. Elles ont donné le goût de la culture intellectuelle à nombre d’ouvriers. Ils ont acquis, grâce à leur impulsion, une instruction qui, si incomplète soit-elle, vaut mieux que rien. Il faut laisser aux réactionnaires le soin de médire des demi-savants; un demi-savant vaut mieux qu’un ignorant, alors même qu’il tiré de sa demi-science un orgueil excessif.
Les bolchevistes sont les premiers gouvernants qui veulent sérieusement mettre le peuple au niveau des classes cultivées, ils ont commencé cette grande œuvre.
A cette œuvre ils ont été, à vrai dire, poussés par la nécessité impérieuse. Devant la défection des intellectuels, il a fallu que le prolétariat pourvoie à tout, et les chefs ont vite senti son insuffisance.
Le type des établissements d’instruction populaire est l’Université Sverlof, je suis allée la voir un matin.
Elle occupe plusieurs bâtiments à Moscou. Le principal est un édifice de style allemand qui appartenait, avant la révolution, au Cercle des Marchands. L’installation est magnifique: escaliers de marbres rehaussés de dorures, lampadaires luxueux. Au plafond de ce qui est maintenant la salle de lecture, des cartes à jouer peintes, indiquent l’ancienne destination du lieu.