Mon voyage aventureux en Russie communiste

Part 5

Chapter 53,820 wordsPublic domain

Toute une population en haillons s’agite dans les gares; les spéculants, surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons. Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet dans sa poche.

Encore un arrêt; cette fois, il est sérieusement question de nous changer de wagon; serait-ce enfin le wagon diplomatique?

Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a failli nous l’interdire parce que les «papiers» n’étaient pas prêts. Je manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma pauvre valise; on se récria contre une pareille indiscipline.

Enfin, voilà les papiers. Quels papiers? Mystère. Tout est mystérieux pour moi depuis que j’ai quitté X... Quand je demande un renseignement, on ne me répond pas autrement que par un regard de dédain qui s’adresse, je crois, à mon sexe.

Nous sommes en règle; allons, tant mieux, et je finis par croire que j’ai de la chance, car le train part. Encore cinq minutes et nous restions là, jusqu’à quand.

Tout délabré qu’il soit, ce wagon est superbe en comparaison de l’autre. Il est aménagé à la russe; pas une place de perdue tant dans la troisième dimension que dans les deux autres.

Partout des planches, repliées le jour et qui, relevées la nuit, deviennent des lits, durs à la vérité, mais quand même confortables, car on peut s’étendre. Il y a deux planches dans la hauteur du wagon, ce qui fait avec la banquette, trois lits. Mêmes dispositions dans le couloir; en somme, neuf personnes peuvent dormir à l’aise dans un compartiment.

Nous sommes dans le rapide, demain nous serons à Moscou; enfin, voilà six semaines que j’ai quitté Paris.

Une dispute éclate dans le compartiment; c’est l’Australienne et ses trois flirts: l’ouvrier russe qui l’accompagne depuis l’Australie l’a traitée de personne immorale. Naturellement, elle se fâche; elle crie, pleure, emplit le wagon de ses récriminations. Les Italiens prennent parti et tous ces révolutionnaires sont tellement absorbés par l’intéressante discussion qu’ils ne voient pas qu’on est à Moscou et qu’il faut descendre.

CHAPITRE II

Mon séjour à Moscou

I

Le commissaire de la mission de X... m’avait annoncé qu’à Moscou je serais logée à l’hôtel Luxe en ma qualité de propagandiste. Un camarade qui faisait partie de notre troupe avait promis de m’y conduire. Mais X... est loin; le camarade me rit au nez lorsque je lui rappelle sa promesse.

On nous laisse à la gare, les Italiens, une femme qui garde ses nombreuses malles, l’Australienne, les familles émigrantes et moi.

Les autres qui connaissent Moscou sont partis, ils vont s’occuper de nous, disent-ils et reviendront dans une demi-heure. Nous sommes arrivés à onze heures du matin: les heures passent; personne. Il fait froid et il pleut, je pénètre dans le hall; sur un mur des emblèmes soviétiques, des portraits des chefs du Gouvernement; mais tout cela vieilli, jauni, plein de poussière; mon cœur ulcéré par le mauvais voyage m’y fait lire la lassitude, l’abandon du premier enthousiasme. Dans un coin un piano, une jeune fille qui porte au bras le brassard de la Croix-Rouge joue des valses lentes. Je lui demande de jouer l’Internationale; elle a un sourire de mépris qui va à moi ou à la chanson, je ne sais pas; peut-être à toutes les deux. J’ai froid; j’ai faim. Il y a bien une cuisine soviétique d’où je vois sortir des gens avec du pain et des saucisses appétissantes; mais je n’y ai pas droit. Je n’ai droit qu’au buffet bourgeois: il est au diapason de la classe. Sur le haut meuble luxueux traînent dans des assiettes poussiéreuses quelques gâteaux défraîchis, sur lesquels se restaurent d’innombrables mouches.

Mais je ne suis pas en situation de faire la difficile. Je mange un de ces gâteaux que j’arrose d’un abominable café au lait couleur de poussière délayée; j’en suis quitte pour quelques milliers de roubles.

A six heures du soir les camarades reviennent; ils se sont occupés d’eux-mêmes et pas de nous. Ils nous disent que nos papiers ne sont pas prêts et que nous devons rester là; combien de temps, on ne sait pas.

Je suis furieuse. Certes, je ne demande l’aide de personne, mais au moins qu’on me laisse me débrouiller. Je ne veux pas coucher sur un banc de la gare: après tout je suis dans la capitale de la Russie et j’ai un peu d’argent; je trouverai bien une chambre, que diable!

Les Italiens paraissent consternés de mon indiscipline; mais je n’ai cure de leur opinion et je m’en vais.

La petite place est encombrée de marchands qui vendent des cigarettes, des pommes, du pain noir, des poissons secs. Où aller, comment me diriger? Je suis ici bien autrement isolée qu’en Allemagne, à peine si je puis lire le nom des rues à cause de l’alphabet russe et je n’ai sur moi aucune adresse, puisque j’ai tout brûlé en Lithuanie. Je regarde bien la disposition des rues car si je ne trouve pas d’hôtel il faut que je puisse au moins revenir à la gare. Je suis bientôt toute mouillée car il pleut.

Moscou est une capitale, mais la Russie n’est plus en régime capitaliste, par conséquent il n’y a pas d’hôtels. Je dois me remettre sous la tutelle de mes compagnons, si odieuse me soit-elle devenue.

J’ai cependant un espoir. Dans une large rue, je vois une enseigne: chambres meublées.

J’ai pu la déchiffrer parce que je sais un peu de russe; entrons.

Ce n’est pas facile d’entrer, pas de concierge, personne, enfin au fond d’une cour je trouve un escalier délabré. Au premier étage j’entre par la porte ouverte dans un appartement dévasté, des meubles brisés sont dans tous les coins; des lattes du parquet même sont arrachées. Un bruit de voix me guide, je traverse plusieurs chambres. Enfin dans une pièce bien abandonnée aussi, deux femmes assises à une table sur laquelle trône un magnifique samovar prennent du thé. L’une d’elles se lève et vient à moi; je dis l’objet de ma visite.

«Nous n’avons pas de chambre, répond-elle en excellent français, ce n’est pas nous qui louons, c’est une de nos amies, la femme d’un général.» Très aimablement on me fait asseoir pendant qu’on me donne avec l’adresse un mot de recommandation. La dame me reconduit jusqu’au bas de l’escalier.

Dans la rue je réfléchis: loger chez la femme d’un général, peut-être d’un général réactionnaire, cela peut être dangereux. Retournons d’abord à la gare; je n’irai à l’adresse indiquée que si je suis vraiment abandonnée.

A la gare je trouve un nouveau conducteur; on me cherchait. Il fait embarquer nos bagages sur un affreux camion traîné par un cheval étique. Nous montons et nous asseyons tant bien que mal sur nos valises; les cahots de la voiture menacent de nous en précipiter à chaque instant; il pleut à verse. C’est dans ce triste équipage que je fais mon entrée dans la capitale du communisme.

Le quartier que nous traversons présente l’aspect de la désolation la plus lamentable. Les gens sont vêtus de guenilles et chaussés de chiffons retenus par des ficelles; des femmes portent des robes en toile de sac. Beaucoup de ces gens ont sous leur bras un énorme pain noir.

Devant certaines maisons, de longues queues de femmes et d’enfants attendent je ne sais quoi.

C’est cela la Russie? Ah! mon Dieu, Wells avait raison!

De cette misère nous en sommes cause. La bourgeoisie mondiale a suscité à la Russie déjà ruinée par la guerre impérialiste des guerres interminables. Par le blocus, elle a privé ce malheureux pays des produits industriels indispensables parce qu’il ne sait pas les fabriquer lui-même. Je me rappelle une phrase du commissaire de X... pour répondre à mes critiques de l’organisation dont j’avais pâti pendant mon voyage: «Oui nous sommes mal organisés; mais nous avons battu Kornilof, Dénikine, Wrangel, tenez, mon tabac, c’est du tabac de Wrangel.»

Je peux voir que Moscou est loin d’être dénuée au point de vue des aliments. Dans les boutiques, des choux énormes, des pommes de terre, de grands poissons conservés et jusqu’à des vins fins.

Quelle ville originale! Elle ne ressemble à aucune capitale de l’Europe. D’innombrables chapelles à coupoles dorées: le Kremlin entouré d’un mur en briques rouges avec des créneaux.

Après une course très longue, nous nous arrêtons devant une grande bâtisse peinte en blanc.

Une dame assise à un bureau nous reçoit plus que froidement et je commence à m’inquiéter.

Où nous a-t-on conduits? Quelle est cette maison? Des cris d’enfants qui jouent arrivent jusqu’à moi; j’interroge:

--Ecole?

--Non.

--Hôpital?

--Non, refuge.

Ainsi on me loge dans un refuge. Moi, une propagandiste qui viens visiter la Russie dans le but unique de la servir. Par exemple!

Si on me considère aussi peu, que ne m’a-t-on refusée à Berlin. Si on m’a payé le voyage à Berlin c’est qu’on tient un peu à moi; alors, pourquoi me traiter de la sorte? Vraiment des anti-bolchevistes auraient organisé mon voyage de façon à me donner l’horreur de la Russie communiste qu’ils n’auraient pas mieux fait.

Au bureau, pas moyen de m’expliquer; un scribe qui retourne vingt fois sa plume dans ses doigts avant d’écrire un mot ne veut rien savoir de moi; il se tourne vers les Italiens qui sont des hommes.

Les Italiens augmentent la confusion; ils tiennent à garder le nom de Capoutchévitch et ils voudraient me l’imposer.

Je proteste; je veux mon nom, qui est un nom de militante connue à Paris: je n’ai que faire de la maternité d’occasion dont on ne m’a affublée que pour la sécurité du passage à travers les Etats tampons.

Mais le «fonctionnaire» n’a de papiers qu’au nom de Capoutchévitch; il ne connaît pas Pelletier et ne veut pas m’écouter.

On nous fait monter tout en haut et on nous donne, à l’Australienne et à moi, une mansarde en réparation. On y apporte deux lits garnis chacun d’un matelas très mince et d’une saleté repoussante. Ni draps ni couvertures. Voilà!

Mais, j’ai faim.

Demain!

Les fenêtres, toutes petites, sont à ras de terre: elles donnent sur la Moscova; il fait froid, je suis en vêtements d’été et j’ai reçu la pluie dans tout le trajet de la gare. Je n’ai pas mangé, et depuis mon départ de la mission je me restaure fort mal de pain et de saucisson. Je frissonne déjà; j’ai peur de la congestion pulmonaire qui m’emporterait en quelques jours.

Et l’Australienne, qui sait le russe, me dit que nous sommes dans une demi-prison et que nous n’aurons pas le droit de sortir avant qu’on nous ait fait un passeport. Je désespère.

L’Australienne me propose de rapprocher son lit du mien, afin que je puisse profiter de sa couverture; j’accepte avec empressement.

Les Italiens et les compagnons de la jeune fille sont dans la chambre en face. J’y vais le lendemain, et je me rassure un peu en voyant que le «conducteur» a couché là.

Il va nous emmener au «Comité Exécutif»; mais il n’emmènera pas tout le monde. J’ai déjà peur d’être évincée, parce que les Italiens tiennent à m’imposer le nom de Capoutchévitch. Mais le «conducteur» sait que je ne suis pas la mère de ces hommes, il déclare que j’irai au «Comité».

Après une très longue marche, avec beaucoup de détours (le conducteur semble mal connaître la ville), nous arrivons à un palais superbement meublé: vitraux, tableaux, œuvres d’art, meubles de prix, fauteuils et canapés luxueux. C’est le palais de l’ambassadeur d’Allemagne.

Mais personne n’est encore arrivé; seules deux vieilles dames assises à un bureau, semblent reviser une liste. L’une a des cheveux courts tout blancs.

J’expose mon cas; les dames parlent français.

--Oh! si vous êtes aux «Emigrants», restez-y, fait l’une d’elles; il n’y a pas de place à Moscou.

--Mais je suis venue pour étudier la Révolution; il faut que je voie des camarades, dans cet endroit je ne puis rien apprendre.

Elles ne répondent pas.

Désespérée, j’écris à Y., un camarade dont je recevais la correspondance à Paris; il habite Pétrograd.

Ma lettre terminée, une des dames la prend, la lit et la montre à sa compagne: «Regardez donc, dit-elle, comme la lettre L est mal faite; c’est étrange.»

Bon, voilà que l’on prend mon innocente requête pour je ne sais quel cryptogramme contre-révolutionnaire.

Mais l’heure passe; les employés, hommes et femmes, arrivent, il y en a beaucoup. A peu près tout le monde est mal habillé: vieilles robes d’avant-guerre rafistolées tant bien que mal. Quelques hommes portent le costume semi-militaire des bolchevicks: hautes bottes de cuir, blouse russe ou dolman, casquette ornée de l’étoile soviétique.

On m’amène devant le bureau d’un de ces hommes, il parle français, pas trop mal. Je lui raconte les principaux avatars de mon voyage; arrivée au récit du passage de la troisième frontière, il saute sur mes mains et les serre avec effusion:

«Ah! vous avez fait cela! C’est que je la connais cette frontière, je l’ai passée: tous les trous dont vous me parlez me sont familiers. Hein, ils sont durs, les Lettons, plus durs que les Russes, vous avez dû en souffrir.»

Et je ne suis qu’une pauvre Française!

Il m’a fait apporter du thé avec du pain et du beurre et me donne un bon pour l’«Hôtel Luxe».

En me reconduisant, l’aimable fonctionnaire me présente le local: «Vous êtes ici au palais de l’ambassadeur allemand. On l’a tué dans cette pièce avec une bombe. Derrière mon bureau, il y a encore des traces de sang.»

L’autobus peint en rouge, naturellement, est confortable; il est rempli de monde, pas de receveur, le transport est gratuit.

Nous longeons l’Arbat, puis le boulevard, une promenade plantée d’arbres qui ressemble de loin à notre avenue de l’Observatoire; la plupart des maisons sont lézardées; les boutiques, closes avec des planches clouées en travers. Ces quartiers, cependant sont moins misérables que ceux que j’ai traversés hier: la Tverskaïa est fréquentée, nous en longeons une partie et arrêtons bientôt devant l’«Hôtel Luxe».

Une grande pancarte rouge frappe d’emblée mon regard, elle règne en haut des colonnes de marbre gris qui décorent l’entrée. On y lit: «L’armée rouge est la sauvegarde du communisme.»

On me fait monter au premier et on m’indique la chambre 34, où siège le bureau d’admission. Je montre mon papier, on me donne une chambre tout en haut de l’hôtel, une carte d’alimentation et un papier violet qui atteste ma qualité de pensionnaire de la maison.

Je monte l’interminable escalier; il y a bien un ascenseur, mais il est capricieux: en ce moment, le préposé m’a dit: «Nié Rabot», il ne travaille pas.

La chambre est confortable. Un lit de fer avec des draps blancs, une armoire à glace de style américain, un canapé, un lavabo, une chaise, un tapis. J’ouvre la double fenêtre et j’aperçois les quartiers périphériques de Moscou, portant des coupoles d’or surmontées de croix dorées aussi qui étincellent au soleil.

Enfin, je redeviens un être humain.

En bas, dans le salon de lecture des anarchistes, les seuls Français qui restent me reconnaissent: «Ah! voilà Madeleine Pelletier.»

Mais quatre heures arrivent: il faut aller manger. Ma carte me donne le droit de m’asseoir à la table des «délégat», la mieux servie. Elle peut tenir une cinquantaine de personnes et elle se garnit entièrement plusieurs fois par repas; l’Hôtel Luxe a de nombreux locataires. Il y a là des gens de toutes les nations du monde: Caucasiens aux cheveux et aux yeux très noirs, au teint basané. Ils portent des armes de toutes espèces: sabres, dagues, poignards, revolvers magnifiques rehaussés d’argent, parfois de pierres précieuses. Il y a aussi des Indiens, des Chinois, des Japonais; tout l’Orient venu là à la lumière et à la liberté.

Le menu est plus que frugal: soupe très mauvaise presque toujours, ragoût fait de porc mal conservé, qui a le goût de viande corrompue, pain noir mangeable, thé à discrétion que l’on sucre avec un bonbon.

Il paraît que les ouvriers de Moscou accusent les habitants du «Luxe» de s’empiffrer aux dépens de la République des Soviets. Si j’étais le Gouvernement, comme on dit chez nous, je les inviterais à tour de rôle; ils verraient ou plutôt ils mangeraient et n’auraient plus de préventions.

Juste retour des choses d’ici-bas: les domestiques de l’hôtel mangent beaucoup mieux que nous. Lorsque je vais à la cuisine prendre de l’eau bouillante pour mon thé, j’envie leurs pommes de terre appétissantes, leurs choux bien cuisinés et les petits gâteaux qu’ils mettent à cuire dans le four.

Mon voyage que j’ai raconté à table, suscite l’étonnement. Tout le monde a voyagé commodément par le train, et on se demande comment il a pu m’arriver tant d’aventures. «Personne ne vous croira, me dit-on, si vous racontez cette histoire à Paris.» Heureusement, mes ex-fils, les Italiens, sont là, à la table des collaborateurs, et ils racontent, en la dramatisant plus encore, notre odyssée à tout le monde.

«Ce voyage, il est excellent, me dit un camarade. Vous avez souffert, vous avez tremblé à l’idée de la mort que vous croyiez proche; c’est une bonne leçon de révolution!»

Des leçons de révolution je commence à croire qu’il m’en faudrait toute une série. Je suis à Moscou comme sur un volcan et je ne sais pas où mettre le pied. J’ai peur d’être victime de cette extraordinaire indifférence qui semble bien être le fond de l’âme russe, indépendamment de tout régime. Je m’attendais à être entourée de bonne camaraderie; personne n’a l’air seulement de se douter que j’existe. Si, je me trompe, il y a des gens qui s’intéressent à moi: les quelques anarchistes qui sont restés après le Congrès, et ils ont changé en effroi mon désappointement.

Ils me racontent des histoires terribles de la W. Tchéka ou Commission extraordinaire: arrestations, exécutions sans jugement, dans une cave.

«Soyez extrêmement prudente, me disent-ils; l’hôtel est plein d’espions. On tâchera de vous faire parler pour connaître votre pensée véritable. Certainement, quelque policier est attaché à vous surveiller; peut-être habite-t-il une chambre contiguë à la vôtre; peut-être des microphones sont-ils placés dans les meubles pour enregistrer les conversations.»

Si j’étais à Paris, j’appellerais cela un délire des persécutions; à Moscou, ce n’est pas la même chose, mais tout de même les camarades exagèrent.

Tout en faisant la part de l’état d’esprit dans lequel les met une situation anormale, je ne suis pas rassurée, car j’ai collaboré au _Libertaire_.

Le Parti m’avait mise à l’écart autrefois, parce que j’étais trop à gauche. Mon anti-parlementarisme m’avait aliéné les chefs, à peu près tous députés. Pour pouvoir défendre mes idées, j’avais accepté d’écrire au _Libertaire_, qui m’ouvrait ses colonnes. Le _Libertaire_ appréciait mes articles sur l’antimilitarisme, le néo-malthusianisme, l’Education du Prolétariat, l’affranchissement de la Femme, etc. Mais, loin d’attaquer le bolchevisme, je le soutenais de tout mon pouvoir, autant qu’on voulait bien accepter ceux de mes articles qui traitaient de la question.

Prendra-t-on la peine d’examiner mon cas avec justice? Qui sait si on ne me traitera pas en ennemie du seul fait de ma collaboration au journal qui publie la campagne anti-bolcheviste de Wilkens?

L’histoire fourmille d’erreurs judiciaires de cette nature. Combien a-t-on guillotiné de gens pendant notre Grande Révolution qui n’étaient coupables qu’en apparence?

Ce n’est pas sans appréhension que je remonte le soir à ma chambre. Les lampes électriques de faible puissance versent dans le long corridor une clarté lugubre; je pense à quatre-vingt-treize. Cela serait bête tout de même de venir mourir ici, du fait d’un régime qu’on s’est évertué à défendre et une phrase de Lénine me hante: on a fusillé des camarades!

«Mais non, mais non, vos craintes ne sont nullement justifiées, me dit un fonctionnaire que j’ai rencontré par hasard. Evidemment, nous sommes sous le régime de la terreur; la W. Tchéka est une réalité, il faut se défendre: le pays est plein de contre-révolutionnaires. Si on se laisse aller à la clémence, les menchévistes et les anarchistes s’uniront pour nous renverser; c’en sera fait de notre œuvre, sans parler du massacre effroyable qui ne manquerait pas d’avoir lieu. Mais il ne faut tout de même pas nous prendre pour des sauvages; la W. Tchéka, elle n’est pas pour vous!»

Je dors mieux cette nuit-là dans la chambre 331 de l’hôtel «Luxe».

L’horaire de Moscou diffère beaucoup du nôtre. Vous seriez très indiscret en allant visiter avant onze heures du matin une personne avec qui vous n’êtes pas intime. En revanche vous pouvez sans crainte l’aller voir une heure après minuit; c’est une heure normale, on ne se couche guère avant trois heures. En réalité, lorsque les Russes sont couchés, nous le sommes aussi. A mesure que j’avançais dans l’Est, je devais retarder ma montre, car lorsqu’il est onze heures à Moscou, il n’est que huit heures à Paris. Mais sans jeu de mots, on peut dire que seul le soleil est le maître de l’heure, il reste donc vrai que les Russes se couchent fort tard et se lèvent de même.

De dix heures à midi, on sert le premier déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel «Luxe». On s’achemine d’abord vers un petit bureau où on présente sa carte d’alimentation; la préposée vous la prend et coupe le numéro correspondant au quantième du mois; elle vous remet en échange un ticket qui donne droit au repas. Une fois par semaine on touche des cigarettes; j’ai touché en outre deux savonnettes et une livre de bonbons que j’ai accueillis comme bien on pense avec un grand plaisir. Muni de son ticket, le pensionnaire va s’asseoir à table. Une bonne lui prend le papier et lui remet en échange une assiette garnie d’un morceau d’omelette, d’un morceau de beurre et d’un carré de gruyère. Je mange rarement le beurre qui est rance presque toujours. Alors mon voisin me dit: «Elle ne mange pas le beurre, ces une menchévik!» Pour corriger sa mauvaise impression je mets le beurre sur son assiette: «Mangez; vous serez doublement communiste!»

Non seulement il ne faut pas récriminer sur la nourriture, ce qui après tout n’est que de la politesse; mais il est de bon ton de la manger, ce qui tout de même est excessif. Les camarades sont un peu puérils à cet égard de mêler la politique à ces questions de mangeaille. J’ai remarqué que deux anarchistes recherchent ma société à table, non pour ma conversation mais pour les revenants-bons qui ne manquent jamais de leur échoir; car je suis affligée d’un détestable estomac qui se rebelle contre la cuisine soviétique.

Le pensionnaire français doit s’armer de patience, car il faut attendre jusqu’à quatre heures le second repas qui est le plus abondant de la journée, une soupe, un ragoût de porc conservé. Enfin de dix heures à minuit, petit repas composé de pain, de beurre et de poisson fumé en très petite quantité. Le thé est à discrétion à tous les repas; c’est sur lui que je me rattrape, car avec le thé on a un bonbon ou un morceau de sucre; et on sait que le sucre est un dynamogène.

Malgré son aide cependant, je me sens dépérir, j’ai des vertiges, après un kilomètre de marche, je me sens déjà fatiguée et j’ai toutes les peines du monde à lire pendant une heure de suite un traité de physique que j’ai pris à la bibliothèque du Komintern.