Mon curé chez les pauvres

Part 9

Chapter 93,904 wordsPublic domain

--Vos sermons obtiennent un succès inouï... Je me suis laissé dire qu’à la réunion du Vaux-Hall, plus de dix mille personnes vous avaient acclamé.

L’abbé eut un geste comme agacé, las peut-être...

--Et à la salle Baudin, dans le faubourg Saint-Antoine, vous avez enthousiasmé un auditoire d’ouvriers cependant peu favorables, d’ordinaire, à ceux qui portent votre costume... C’est un vrai tour de force et je m’y connais.

--Vous êtes de la partie? Vous prêchez, vous aussi?

Un peu vexé, le tribun répliqua:

--Vous ne savez donc pas qui je suis? Béchard, Lyonel Béchard...

--Ah! c’est vous?...

L’abbé Pellegrin resta un instant silencieux. Puis, avec un rire où il y avait du dédain et du sarcasme:

--L’as de la tribune! Le célèbre avocat! Le grand orateur qui se penche sur la misère du peuple... C’est gentil, ça! Mais ne vous penchez pas trop, vous pourriez tomber et vous casser quelque chose.

Un tel manque de respect stupéfia Béchard qui se tourna vers ses voisins comme pour les prendre à témoins de cette intolérable insolence. Mais ils paraissaient plutôt disposés à faire du succès à cette boutade du «phénomène» et l’«as de la tribune» prit le parti de sourire avec indulgence en disant:

--Je n’ai pas découvert la misère du peuple il y a trois semaines ou trois mois et je ne lui apporte pas des consolations mais des remèdes...

Pellegrin riposta d’une voix plus grave:

--Consoler, c’est parfois guérir.

Et comme un cérémonieux maître d’hôtel lui présentait un plateau chargé de coupes où moussait de l’extra-dry, il s’exclama:

--Non, mon vieux, je ne suis pas venu à Paname pour boire du champagne, même avec le camarade Lyonel Béchard... J’ai d’ailleurs déjà pris un verre de vin chez mon copain, le concierge, et il n’en faut pas plus pour mon bec.

--Au fait, demanda un invité, pourquoi donc êtes-vous venu à Paris?

--Pourquoi? Ah! ce n’est pas ici que je peux expliquer ça.

--Nous serions cependant très heureux de savoir ce qui a pu décider l’abbé Pellegrin à se transformer en... en...

--En agitateur révolutionnaire? Vous pouvez le dire, allez-y. Eh bien, vous ne tarderez peut-être pas à être renseigné.

Un invité prononça, ironique:

--M. l’abbé veut nous faire peur... Mais il aura beau faire, avec lui, nous sommes bien tranquilles. Entre nous, personne n’y croit, à cette révolution... Tenez, ils sont ici, les terribles organisateurs du grand soir et vous y êtes vous-même, Monsieur l’aumônier de la Sociale. Eh bien! voyons, pouvons-nous nous regarder sans rire? Le grand soir? Allons donc... Je dirais plutôt «Charmante soirée!» et vous avez grand tort, camarade curé, de ne pas sabler avec nous le champagne de notre ami Lazare Maxy, car enfin, nous y voyons clair, et nous savons bien que tout cela finira pour vous, comme pour tant d’autres, par un mandat de député. Un curé à l’extrême gauche, pourquoi pas? Et j’ajouterai même que rien ne serait plus rassurant pour ceux qui ne tiennent pas à ce que les choses aillent trop loin. La meilleure façon d’empêcher le peuple de commettre d’irréparables bêtises, ça consiste, non pas à lui tenir tête, mais au contraire à se mettre à sa tête. Vieille tactique et qui a toujours réussi. L’Église a sans doute fini par s’en apercevoir et elle a fort bien choisi l’homme qui doit assurer le succès de la manœuvre. L’abbé, vous nous jouez très bien ce petit jeu-là, mais il ne faut pas nous en conter.

Tout cela avait été dit sur un ton plaisant et il y eut des rires approbateurs. Mais Pellegrin s’était dressé, avec une poussée de sang au visage, et c’est d’une voix indignée qu’il protesta:

--Non mais, vous attigez... Moi député? Député comme Lyonel Béchard, député comme Cousinet? Vous ne m’avez pas regardé!...

Mme Sergine Pincebœuf, derrière son face-à-main, murmura:

--Ah! enfin! Je l’aime mieux comme ça!

--Alors, continuait le curé, vous croyez que c’est une combine? J’aurais quitté mon village, ma maison, mon église pour venir jouer je ne sais quelle farce à Paris? S’il en était ainsi, ah! je ne m’en ferais peut-être pas comme je m’en fais et je rigolerais d’un meilleur cœur. Mais vous me croyez aussi malin que vous, moi qui ne suis qu’un pauvre bonhomme tout simple et tout bête... Non, non, nous ne sommes pas de la même paroisse. Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi? Tout m’étonne ici, votre luxe, vos têtes, vos discours, mais ce qui m’épate le plus, c’est de m’y voir. Vrai, qu’est-ce que je fais ici, chez un financier qui donne un peu de sa galette à la Révolution comme on jette un os à un chien menaçant pour l’arrêter et avoir le temps de se barrer? Je devais y rencontrer des messieurs et dames qui aiment bien le peuple, mais à distance, parce que, malgré tout, il se tient assez mal, emploie des mots un peu crus et sent parfois le culot de pipe... Comme bibi, quoi! Et c’est à moi qu’on vient reprocher de la faire au chiqué? Permettez-moi de vous dire, avec beaucoup de respect et de considération, que vous avez un culot pas ordinaire!

--Très drôle! fit Sergine Pincebœuf.

Des invités, des invitées paraissaient s’amuser beaucoup aussi.

--Il est impayable! fit un poète bolchevik qui publiait des vers incendiaires dans des revues à tirage très limité imprimées sur papier de luxe.

--Très curieux, affirmait une vieille dame à cabochons, fort répandue dans les milieux artistiques et littéraires où s’ébattent des petits jeunes gens épris de toutes les anarchies, à commencer par l’anarchie sexuelle.

--C’est un naïf! décréta un personnage à profil levantin, sorte de marchand de tapis ou de perles qui passait pour être en France le répartiteur des fonds secrets de la propagande communiste.

--Un maboul! affirma le rédacteur en chef de la _Cité future_, grand journal révolutionnaire commandité par un consortium de banquiers cosmopolites et rédigé par une brillante pléiade de pamphlétaires venus d’incertaines Polognes, de douteuses Lithuanies et d’inquiétantes Silésies...

Mais Lazare Maxy commençait à trouver moins comiques les boutades de l’abbé Pellegrin. Il craignait que quelque invité ne prît la mouche et, dans cette réunion un peu mêlée, qui sait les proportions que pouvait prendre un incident?... Au surplus, ce curé manquait par trop de tenue et d’éducation: se conduire ainsi dans un salon où il était invité, où il avait pour premier devoir de ménager son hôte! Sans doute, c’était une attitude, un genre, une manière d’exhibition, mais, vraiment, la mesure était dépassée et il fallait, sans tarder, calmer le bonhomme ou le décider, avec art, à prendre la porte... «Mon fils, se dit le banquier, est le montreur de ce phénomène... Il va sauver la situation. Mais où est donc Raymond?»

Raymond avait disparu. Comme le financier parcourait les salons en s’informant auprès des domestiques, il rencontra M. Cousinet qui lui dit:

--Entre nous, je vous avouerai que j’aime autant ne pas entendre ce diable de curé. C’est bien assez de l’avoir supporté dans mon département! A Paris, je préfère autre chose.

--Excusez-moi, cher Monsieur Cousinet, si j’avais su...

--Je dois d’ailleurs prendre congé. J’ai à présider demain matin un concours athlétique à l’école de Joinville. Ah! ce n’est pas une sinécure d’être haut-commissaire de l’éducation physique: des banquets presque tous les soirs et il faut, le lendemain, se lever de bonne heure. N’importe, il s’agit des intérêts supérieurs du pays. Mais je cherche ma femme. Vous ne l’avez pas aperçue?...

--Moi, je cherche mon fils. Si je la rencontre, je vous la ramène, cher Monsieur Cousinet. Comptez sur moi.

Et songeant à Lisette de Lizac, Lazare dut s’empresser de quitter son successeur pour cacher une incompressible envie de rire.

Comme il passait devant un petit salon oriental riche en divans profonds comme des tombeaux, il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.

--C’est étrange, se dit le banquier. Ce salon est plongé dans l’obscurité et cependant, il y a du monde!

Une voix de femme, un peu essoufflée, murmurait:

--N’ayez donc pas peur, mon petit... Je ne vous mangerai pas! Dire que je vous ai connu avec des culottes courtes! C’est amusant!

Lazare souleva une portière de tapisserie, tourna le commutateur... et put ainsi surprendre, en pleine lumière, son fils et Mme Cousinet qui, très rapprochés l’un de l’autre, occupaient un divan surchargé de coussins en désordre. L’ancienne divette du Casino de Paris repoussa aussitôt le jeune Samuel qui, ahuri, ne put que s’écrier:

--Papa!...

Lazare Maxy, dont le masque de mage phénicien était resté impassible, prononça, simplement:

--Chère madame, je vous demande pardon, mais votre mari vous réclame...

--Il est assommant, fit Mme Cousinet en se redressant et en poussant un gros soupir... Les maris ont toujours besoin de leur femme quand leur femme n’a pas besoin d’eux. J’étais en train de discuter politique avec votre fils. Il en a des idées, ce jeune homme! Il veut tout mettre sens dessus dessous, tout saccager. Mais ce n’est que de la théorie: dans la pratique, il ne casse rien.

Le banquier répondit en s’inclinant:

--Je crains que M. Cousinet ne s’impatiente et ne se dirige de ce côté.

Lisette de Lizac lui lança un regard furieux et s’esquiva.

--Mon garçon, dit Lazare à son fils, tu pourrais choisir un autre moment, un autre endroit et même une autre femme. Je n’insiste pas: ma dignité paternelle me l’interdit et ton respect filial aurait dû mieux t’inspirer.

--Mme Cousinet ne m’a dit que du bien de toi, fit le jeune Raymond... Si tu avais pu nous entendre!

--Il me suffit de vous avoir vus. Et moi qui, par égard pour cet excellent M. Cousinet, avais affecté de rester neutre devant sa femme!

--Elle n’est pas restée neutre devant moi. C’est elle qui m’a entraîné... Et je t’assure, papa, je résistais!

--L’histoire de Joseph n’est pas de celles qui font le plus d’honneur à notre race, et un jeune homme prudent ne se met pas dans son cas. Au surplus, laissons cela... Je te cherche partout depuis dix minutes.

--Pourquoi donc?

--Il s’agit de ton curé... Ce bonhomme ne tient compte de rien, ni de personne et il se répand en propos qui manquent de plus en plus de modération. Peut-être a-t-il bu trop de vin chez le concierge... Enfin, il faut nous en débarrasser. Tu nous l’as amené: remmène-le!

Mais l’écho de vociférations, de clameurs parvint aux oreilles des deux Maxy:

--Que se passe-t-il? fit Lazare étonné... Est-ce qu’on manifesterait sous mes fenêtres? Je consens à verser quelque argent à ces braves révolutionnaires, mais j’entends qu’ils ne viennent pas faire du potin dans ma rue...

Mais, en retournant vers le grand salon, il fut bientôt édifié sur l’origine de ce vacarme: c’était chez lui que des voix furieuses, mêlées d’éclats de rires, criaient:

--En voilà assez!

--Il est fou!

--A la porte!

Des femmes s’en mêlaient:

--Il nous insulte!

--C’est un scandale!

--Sortez-le!

Lazare Maxy, que suivait son fils, put assister à la fin de cette scène inouïe... Tenant tête à un groupe compact d’invités et d’invitées parmi lesquels Lyonel Béchard menait grand bruit avec force gestes, l’abbé Pellegrin, à la fois jovial et véhément, lançait ces invectives hachées de protestations, de sarcasmes, de menaces, de huées:

--Les fumistes, c’est vous, tas de pharisiens, tas de fricoteurs qui vous servez du peuple pour faire votre pelote. L’agiter avant de s’en servir, voilà le système et ça donne des résultats. On devient député, sénateur, ministre, parfois même président de la République! On gueule contre les bourgeois, mais on fait des affaires... Lequel d’entre vous, dites, a risqué quelque chose pour le populo? Quand est-ce que vous avez souffert, quand est-ce que vous avez trinqué, si ce n’est avec du champagne chez les banquiers auxquels vous avez promis votre protection pour le jour où, des fois, on ne sait jamais, il y aurait du vilain. Tenez, vous me dégoûtez tous... Je me demandais tout à l’heure pourquoi j’étais ici? C’est bien simple, je suis venu vous dire ce que je pense de vous. J’en avais gros sur la patate, il fallait que ça sorte. Maintenant que ça y est, je me sens mieux... Sur ce, messieurs et dames, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Et l’abbé Pellegrin, tranquillement, se dirigea vers la porte, tandis que Lyonel Béchard, affectant de dédaigner un tel adversaire, proclamait:

--Nous aurions tort, chers amis, de nous fâcher. Nous venons de voir et d’entendre ce comique de sacristie dans son répertoire. Mais son genre est un peu gros...

Un jeune anarchiste littéraire, qui avait les cheveux ondulés et les hanches ondulantes, susurra en pirouettant sur ses hauts talons:

--Je dirai à Raymond qu’il a des amis exagérément vulgaires... Les abbés, je ne les aime que lorsqu’ils sont galants et poudrés, comme au XVIIIe siècle.

Une dame décolletée jusqu’au nombril et jusqu’aux lombes déclara:

--J’ai dîné l’autre soir avec le nonce... Quelle différence!

Lazare Maxy se prodiguait en excuses. Il était désolé... Mais pouvait-on supposer qu’un ecclésiastique se montrerait privé à ce point de la plus élémentaire éducation? Mieux valait d’ailleurs n’y plus penser. N’était-ce pas le moment d’improviser une petite sauterie?

--C’est cela, fit le directeur de la _Cité Future_, dansons... Dansons sur le volcan allumé par ce bonhomme ridicule: au moins, comme cela, nous n’aurons pas froid aux pieds!

Pendant ce temps, l’abbé Pellegrin, à qui les domestiques de l’antichambre avaient rendu avec un clin d’œil approbateur son chapeau et son parapluie, descendait le bel escalier de marbre et d’onyx... «En ai-je eu une idée, se disait-il avec confusion, de m’amener dans ce palace à rastas de la Sociale!... Et qu’avais-je besoin de faire tant de pétard au milieu de gens qui me prennent évidemment pour un illuminé? Mon vieux Pellegrin, tu n’es pas fait pour les salons, même révolutionnaires. Reste donc avec tes pareils, les pauvres types, les bons bougres, ceux que le Christ aimait entre tous parce qu’ils avaient le cœur simple et ne faisaient pas de chichis.»

En repassant devant la loge, il aperçut le concierge et lui dit:

--J’aurais bien dû ne pas monter... Qu’est-ce que je suis allé faire chez ces gens-là?

Son ancien camarade du front lui répondit:

--Il n’y en a pas un là-dedans qui ait fait la guerre. Dans cette boîte, il n’y a que les domestiques qui aient marché. Aussi j’ai été étonné de te voir ici. Mais quoi, les curés, ça aime les riches...

--Pas tous, vieux frère.

L’air de la nuit rafraîchit le front brûlant de l’abbé Pellegrin qui se mit à descendre lentement les Champs-Élysées. Les rares passants se retournaient avec surprise sur ce prêtre noctambule qui semblait flâner dans l’avenue déserte.

--Eh! psst...

L’abbé, qui venait de traverser le rond-point, distingua, dans l’ombre projetée par les arbres, une silhouette féminine, et il pressa le pas... Mais bientôt une autre Madeleine errante lui lança son appel:

--Eh! psst!... Viens t’asseoir par ici, mon petit curé, personne ne nous verra... On sera bien tranquille sur un banc, tous les deux!

Un sentiment de douloureuse pitié envahit le brave Pellegrin qui songea: «Les pauvres femmes! Des victimes, elles aussi, de cette Société où il n’y a ni justice, ni bonté, ni charité... Est-il possible que, pour vivre, des malheureuses soient obligées de s’offrir ainsi au premier venu? Elles ont une âme immortelle, cependant, et même un ange gardien. A propos, cet ange gardien doit se sentir parfois un peu gêné quand il prend place, lui aussi, sur le banc...»

Comme il s’était arrêté pour réfléchir, une femme s’approcha et lui dit, carrément:

--Allons, viens donc, lui dit-elle... On sait bien que les curés sont des hommes comme les autres.

L’abbé, tout ému, répondit:

--Ma pauvre fille, vous me faites de la peine. Quelle existence est la vôtre! Comme vous devez souffrir!

--En hiver, oui, c’est dur. Mais ne t’en fais pas pour moi. Je ne demande pas la charité. Viens, je te dis, et tu verras...

--Non, mais, des fois! Vous en avez des idées!... Arrière, malheureuse!

--Comment, tu fais le dégoûté, espèce de ratichon?

--Le dégoûté? Non pas... Le péché ne me dégoûte pas, il m’attriste, surtout quand il a pour excuse la misère. Notre-Seigneur lui-même n’a pas été dégoûté par Madeleine...

--Je ne m’appelle pas Madeleine, mais Georgette. Et puis, je ne suis pas dans la misère. Je gagne ma vie, moi, et honnêtement, j’ose le dire. Il y a dix ans que je fais les Champs-Élysées et je n’ai jamais eu d’histoires. Alors, je te prie de me respecter. D’autant plus que je sais maintenant pourquoi tu te balades à cette heure-ci dans l’avenue... Pas la peine, tu n’y trouveras pas d’enfants de chœur!

--Je cherche à vous arracher, vous et vos pareilles, à votre esclavage. J’apporte à toutes les victimes la bonne parole attendue...

--Ça va! J’ai autre chose à faire qu’à écouter tes boniments de piqué!

Et la prostituée, avec un rire méprisant, rentra dans l’ombre.

L’abbé Pellegrin s’éloigna, non sans ressentir une impression d’amertume et de tristesse... Décidément, son apostolat rencontrait des becs de gaz. Et, tout en marchant, il songea: «Les Madeleines d’aujourd’hui n’essuieraient pas avec leurs cheveux les pieds divins de Notre Seigneur... D’autant plus qu’elles ont les tifs coupés!»

VII

LA CROIX DE MADAME COUSINET

Léa, femme de chambre et confidente de Mme Cousinet, annonça à sa maîtresse:

--Il y a là une espèce de poule pas ordinaire qui veut voir Madame.

--Encore quelque ancienne du Casino qui vient me taper. Je n’y suis pas.

--Elle m’a dit qu’elle ne s’en irait pas sans avoir vu Madame. C’est, paraît-il, pour une affaire très importante.

--Comment s’appelle-t-elle?

--Jeanne Réveil.

--Un nom d’artiste, évidemment. Mais je ne connais pas. Dites-lui que je suis avec M. Cousinet qui préside une fête de gymnastique en province.

Léa sortit mais revint bientôt en insistant:

--Rien à faire... Elle a vu Madame rentrer. Elle prétend que Madame la recevra quand elle saura qu’il s’agit...

Et Léa, avec un sourire discret, ajouta:

--Il s’agit de M. Raymond Maxy.

Mme Cousinet eut un mouvement de surprise inquiète, parut hésiter, puis:

--Faites-la entrer.

Un instant après, Jeanne Réveil et l’ancienne Lisette de Lizac se trouvaient en présence, l’une brune, mince, nerveuse, garçonnière, l’autre blonde épanouie, un peu molle, très féminine.

Les deux femmes échangèrent des regards pareillement scrutateurs, déjà hostiles... Elles étaient ennemies, instinctivement.

Jeanne Réveil attaqua, dès les premiers mots:

--Madame, dit-elle, vous êtes la maîtresse de Raymond Maxy. Il faut que cette liaison cesse... Je suis chargée de vous en informer.

--Vraiment? fit Mme Cousinet avec une ironie supérieure. Mais de quoi vous mêlez-vous? Auriez-vous des droits sur M. Maxy?

--J’en ai.

--Il a été votre amant? Il l’est peut-être encore?

--Personne n’a été mon amant.

--Ah!

--Il ne s’agit pas de moi, mais de vous... Je désire que vous me compreniez à demi-mot, Raymond Maxy ne peut vous appartenir... Il est à nous et vous nous l’avez pris. Il faut nous le rendre...

--Je ne comprends pas.

--C’est cependant très clair.

--Je devine peut-être quelque chose... Vous voulez me faire chanter. Mais je vous préviens que cet air-là n’est pas dans mon répertoire.

--Madame, répondit froidement Jeanne Réveil, nous userons de tous les moyens pour vous obliger à nous obéir. Rien ne nous arrêtera... Nous ne pouvons admettre, en effet, qu’un de nos camarades, un de ceux sur lesquels nous comptions le plus, nous soit enlevé par vous. Car vous nous l’avez enlevé physiquement et moralement... Raymond nous abandonne: il a été séduit, lui aussi, par une de ces femmes qui transforment les serviteurs de l’Idée en...

--Ah! ça, interrompit l’ex-Lisette de Lizac dans un éclat de rire, mais c’est fantastique, ce que vous me racontez là! On dirait, ma parole, que j’ai des comptes à vous rendre... Je ne sais pas si Raymond vous abandonne et si j’ai détourné un serviteur de l’Idée, comme vous dites, mais je suis sûre que vous m’ennuyez. Et je vous prie de vous retirer.

Jeanne Réveil, dont le regard était devenu plus dur, répliqua:

--Je vous déteste, je vous méprise.

--Vous osez venir m’insulter chez moi? Mais... Au fait, c’est bien simple et tout s’explique: vous êtes amoureuse de Raymond et vous me faites, tout bêtement, une scène de jalousie.

--Vous êtes ma rivale, oui, mais non pas pour ce que vous croyez. Je n’aime pas Maxy à votre façon... Pour moi, il était comme un disciple que j’avais formé, modelé, créé en quelque sorte. Nous vivions en parfaite communauté d’idées, prêts à tout, le moment venu, pour atteindre notre but. Il était le meilleur de notre élite... Depuis qu’il est votre amant, il est retombé dans sa classe sociale, il est repris par ses origines, son éducation, sa fortune. Il n’est plus avec nous...

--C’est ça, il est avec moi. Et après? Vous me parlez de ces choses en des termes que je ne comprends pas. Vous n’allez tout de même pas me tenir des discours politiques? Des femmes sont venues, parfois, me faire des scènes de jalousie, mais jamais dans le genre de celle-ci. Les idées de Maxy? Mais je ne m’en occupe pas... Croyez-vous donc que nous passons notre temps à parler de la question sociale? Nous avons mieux à faire, croyez-moi, ma petite.

Et Mme Cousinet se leva pour mettre fin à cet étrange entretien. Mais Jeanne Réveil, qui paraissait s’exalter de plus en plus, lança d’une voix frémissante:

--Vous n’êtes qu’une bourgeoise éprise de plaisirs et de luxe... Moi, je suis une révolutionnaire et je veux détruire cette société qui vous couvre de perles. Je vais dans la vie non pas avec de l’amour au cœur, mais avec de la haine... Et je vous hais, vous, parce que vous êtes une de ces femmes aux pieds desquelles certains hommes apportent l’argent gagné en exploitant le travail et la misère des autres. Vous êtes, vous aussi, une idole dressée au milieu de la foule des esclaves... Aussi, quand vous nous arrachez un des nôtres pour le joindre à votre troupeau d’adorateurs stupides, j’interviens et je vous ordonne de ne pas abuser à ce point de votre pouvoir malfaisant. Prenez garde!...

Lisette de Lizac avait écouté ces invectives avec un sourire de plus en plus dédaigneux.

--Vous m’amusez, fit-elle avec nonchalance.

--Comment, je vous amuse?

--Je vous trouve godiche.

--Oh!

Jeanne Réveil parut complètement désorientée... Godiche, elle qui se croyait pathétique et terrifiante!

--Oui, reprit Mme Cousinet, depuis que vous êtes ici, vous ne débitez que des bêtises... C’est vous, Jeanne Réveil, la révolutionnaire? Eh bien, laissez-moi vous dire que vous me faites l’effet d’une ingénue à la cervelle pleine de niaiseries. D’abord, vous venez me mettre en demeure de vous restituer un monsieur qui ne vous appartient pas: vous n’auriez quelque chose à réclamer--et encore--que si vous aviez couché ou si vous vouliez coucher avec lui. Les idées? Vous me faites rire... Vous croyez qu’une communion d’idées vous donne des droits? Les idées, mais ça se fourre dans la table de nuit, quand l’homme et la femme se mettent au lit pour faire l’amour... Vous avez cru tenir Raymond Maxy en lui parlant politique? Quelle naïveté! Moi, je le tiens, et solidement, quand je le serre dans mes bras. C’est le vrai moyen et il y a longtemps qu’il fait ses preuves...

Jeanne Réveil semblait avoir été touchée au vif: elle souffrait, visiblement. Et c’est d’une voix étouffée qu’elle prononça:

--Vous voulez me faire du mal...

--Moi? Pas du tout. Maxy, d’ailleurs, vous ne l’aimez pas. N’est-ce pas que vous ne l’aimez pas? Alors quel mal peut vous faire ce que je vous dis?

--Finissons-en... Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire.

Mme Cousinet triomphait... Elle dominait cette cérébrale, cette créature qui luttait en vain contre son sexe et qui, en jouant les vierges fortes, venait de révéler sa secrète blessure et sa faiblesse...

L’ex-Lisette de Lizac se plaça devant la porte en disant: