Part 8
--Ce n’est vraiment pas la peine, disait Mme Cousinet à son mari, d’avoir dépensé tant d’argent pour te faire élire et d’être ensuite passé de l’opposition dans la majorité pour décrocher finalement un sous-sous-secrétariat. Haut commissaire de l’éducation physique, cela te fait une belle jambe! Et à moi donc! J’espérais que tu obtiendrais une compensation: mon engagement à la Comédie-Française. Ce vieil idiot de président du Conseil ne veut rien savoir, sous prétexte que cela ferait scandale. Quel scandale? Ce qui est scandaleux, c’est que moi, Lisette de Lizac, je ne puisse entrer dans un théâtre subventionné parce que je suis ta femme... Ah! si j’étais ta maîtresse!
--Tu me l’as déjà dit, répliqua M. Cousinet, songeur.
--Sais-tu ce que je vais faire? Non? Eh bien, je suis fermement décidée à rentrer au Casino de Paris...
--Tu es folle, ma chérie!
--Mme Cousinet, épouse légitime du haut-commissaire de l’éducation physique, sur la scène du Casino! Qu’en penses-tu? Et je te prie de croire qu’on verra qu’elle est bien faite. Après tout, l’éducation physique, ça consiste à cultiver ses formes. Je te garantis que les miennes feront honneur à ton haut-commissariat!
--Je t’en prie...
--Il n’y a que moi, ici, pour prouver que l’éducation physique officielle n’est pas une blague... Je ne parle pas de toi: à force d’assister à des banquets sportifs, tu prends du ventre, tu t’alourdis, tu perds ce qui te restait de souffle, tu te décolles complètement. Et ta troupe de crabes ne vaut pas mieux. Tu n’as pas, dans toute ton administration, un seul homme présentable. Tous des astèques ou des pots à tabac!
--Je ne pouvais cependant pas prendre Georges Carpentier comme chef de cabinet!
--Pourquoi pas?... Enfin, ça aussi, ç’a été une déception pour moi.
M. Cousinet leva les bras au ciel et s’exclama:
--Veux-tu donc que je m’entoure de jolis garçons bien musclés avec lesquels je ne pourrai rien faire de bon?
Mme Cousinet lui lança un regard bizarre, puis, avec un sourire dédaigneux:
--Imbécile! dit-elle...
Elle soupira et reprit:
--Tu ne t’occupes pas de moi, tu ne cherches en rien à me faire plaisir. Je suis sacrifiée. Tiens, c’est comme ma décoration... Tu me l’as cependant promise, la croix de la Légion d’honneur!
--Ma chérie...
--Si j’étais ta chérie, tu m’aurais fait décorer le jour même où tu as été nommé haut-commissaire. C’était là ton premier devoir de mari et de bon Français!
--Comment, de bon Français?
--Mais oui. As-tu déjà oublié la guerre, toi aussi? Souviens-toi que j’ai été infirmière... Que dis-je, infirmière-major!
--Au casino de Deauville!
--C’était un hôpital très chic... Rien que des femmes du monde et des artistes. Ah! il y en avait des marquises, des comtesses, des ambassadrices, des personnes tout à fait bien! Et quelle tripotée de vedettes!... C’était épatant: tout Paris était là. Eh bien, il n’y a pas une des poules du monde qui n’ait reçu la Légion d’honneur. Les artistes, on leur a collé la médaille de la reconnaissance... Pourquoi pas la croix? Je prétends l’avoir méritée...
--Tu as soigné des blessés?
--Oui, des aviateurs. Ah! j’avais une salle superbe: des as partout.
M. Cousinet fit la grimace et dit:
--Je ne sais pas, mais j’aurais préféré que tu me dises: «Je soignais des territoriaux typhoïdiques.» Ces jeunes aviateurs...
--Tu ne vas pas être jaloux de ces héros? Ah! certes, il y en avait de gentils...
--Enfin, les soins, les vrais, ce n’est pas les ambassadrices et les vedettes qui les leur donnaient?
--Nous leur apportions ce dont ils avaient le plus besoin, la présence de femmes gaies, élégantes et, j’ose le dire, jolies. Tu ne crois pas que c’est du dévouement et que, même en tenant compte de la satisfaction du devoir accompli, cela mérite bien la Légion d’honneur? Enfin, quoi, je veux être décorée comme la marquise de Saint-Bégonia, comme la comtesse de Sombreval, comme la femme du sénateur Beaupoil, comme toutes ces dames qui en ont fait bien moins que moi... Je suis même furieuse d’avoir tant attendu!
--Écoute, ma chérie...
--Tu m’agaces avec ta «chérie»! Tu ne fais rien pour moi, rien...
M. Cousinet se tut. Il ne pouvait pas tout dire... Par exemple, que ses amis lui avaient conseillé de divorcer au plus tôt et par n’importe quel moyen: «Votre femme, affirmaient-ils, est un obstacle à votre carrière d’homme d’État. Certes, elle est charmante, mais enfin c’est une ancienne artiste de music-hall. Notre république est essentiellement bourgeoise, tout au moins en apparence... Elle tient au décorum extérieur. Vous êtes appelé au plus brillant avenir politique, mais il vous faut, avant tout, vous séparer de Lisette de Lizac... C’est dur, c’est cruel, mais c’est indispensable.»
Le haut-commissaire à l’éducation physique était devenu très ambitieux. L’ambition est un sentiment passionné qui, souvent, prend toute la place dans le cœur humain; l’amour même est expulsé.
Tel Napoléon, M. Cousinet avait résolu de répudier sa Joséphine: tout au moins, il songeait à divorcer... Mais Lisette n’était pas de ces femmes résignées qui se laissent immoler sur l’autel des intérêts supérieurs de l’État, à plus forte raison sur celui des intérêts particuliers d’un mari même «appelé au plus bel avenir»; ce bel avenir, elle prétendait en être, estimant qu’en sa qualité d’artiste célèbre, elle était tout indiquée pour devenir aussi une grande vedette sur la scène politique. Au surplus, les comédiennes, chanteuses et danseuses n’étaient-elles pas, en vertu d’une tradition remontant à l’ancien régime, associées à la fortune de la plupart des hommes qui gouvernent la France?
Mme Cousinet n’en put donc croire ses oreilles, le jour où son mari lui déclara dans un brusque accès de courage:
--Ma petite Lili, je vais peut-être te faire beaucoup de peine, mais il faut que je te parle franchement: écoute, nous devons nous séparer.
A ces mots, prononcés d’une voix mal assurée, Mme Cousinet sursauta, comme si elle eût posé le pied sur une pile électrique.
--Qu’est-ce que tu dis? se récria-t-elle... Nous séparer?
--Oui, mon chou, nous allons divorcer.
--En voilà une idée!... Ce n’est pas possible, tu es piqué!
--Pas du tout, je suis plein de bon sens. Il faut que nous divorcions...
--Et pourquoi? As-tu quelque chose à me reprocher? Je ne te fais pas cocu, je n’y pense même pas: cependant, ce ne sont pas les occasions qui me manquent... Alors, qu’est-ce qu’il y a?
Embarrassé, M. Cousinet bredouilla:
--C’est dans ton intérêt. Étant ma femme, tu ne peux rentrer au théâtre comme tu en meurs d’envie. Mme Cousinet gêne Lisette de Lizac...
--Pas le moins du monde.
--Si, si, et la preuve, c’est que ton engagement à la Comédie-Française serait chose faite si, précisément, tu n’étais pas la femme d’un homme politique en vue. Cesse d’être ma femme et deviens ma maîtresse: alors, tout s’arrangera admirablement. Comprends-tu, ma chérie?
Mais Lisette de Lizac, furieuse, répliqua:
--Tu veux me plaquer, voilà ce que je comprends. Et moi, je ne veux pas que tu me plaques... Comme tu vois, c’est très simple et tu dois le comprendre aussi.
Elle s’exclama, indignée:
--Me plaquer, moi, Lisette de Lizac! Ce serait un comble... Personne ne m’a jamais plaquée, mon cher, jamais! On ne fait pas ça à une femme comme moi...
--Mais puisque je te dis que tu seras ma maîtresse...
--Ta maîtresse? Tu ne t’es pas regardé, mon pauvre ami... Avec une tête comme la tienne, tu aurais la prétention de devenir mon amant? Mais tu n’es sortable qu’en mari...
Puis:
--Aurais-tu l’envie d’en épouser une autre? Quelque ridicule bourgeoise, sans doute, pareille à ces créatures mal fagotées qu’on voit au bras de tes amis de la politique!... Tu as la plus jolie femme du ministère et tu parles de divorcer?
M. Cousinet soupira et dit:
--Je ne songe à épouser personne... Ma vie sera entièrement consacrée à la France et à la République! Tout le monde me prédit un avenir splendide. Seulement...
--Je devine: seulement, il y a une paille, et cette paille, c’est moi. Imbécile! Mais, au contraire, c’est moi qui te ferai arriver... Déjà, je t’ai élevé au-dessus de ton milieu vulgaire en faisant de toi le mari d’une grande artiste! Je t’ai dessalé, mon petit... Va, tu peux devenir ministre, président du Conseil, qu’est-ce que je sais? je marquerai toujours mieux que toi, espèce d’idiot! A l’Élysée? Mais j’y serais épatante! J’ai joué au Casino de Paris des rôles de reine et même d’impératrice... C’est autre chose, je pense, qu’une panne de présidente de la République!
La discussion en resta là. Mais M. Cousinet ne renonça pas à son projet: «Puisque, se dit-il, l’énergie ne donne rien, employons la ruse... Lisette ne m’aime pas, c’est évident, et seul l’intérêt l’attache à moi. Si elle s’éprenait d’un homme riche qui lui rende la pareille, peut-être souhaiterait-elle ce divorce dont elle ne veut pas entendre parler en ce moment. Lisette doit bien me tromper de temps en temps... Tâchons que ce soit dans mon intérêt!»
Quelques jours après, le haut-commissaire dit à sa femme:
--Nous dînons demain chez Lazare Maxy, le banquier, dans son hôtel de l’avenue des Champs-Élysées.
Mme Cousinet parut hésiter, puis:
--Je n’irai pas, dit-elle.
--Pourquoi?
--Parce que.
--Mais encore...
--Tu veux savoir?
--Sans doute... Ce Lazare Maxy est un homme charmant. Et puis, c’est un de nos principaux financiers qui joue un rôle politique considérable: un peu bizarre, cependant, car enfin, avec tous ses millions, il passe pour un esprit très avancé. On dit même qu’il donne de l’argent aux journaux révolutionnaires... Mais je ne pense pas que ce soit pour cela que tu refuses à aller chez lui.
--Non, c’est tout simplement parce que Lazare Maxy a été autrefois mon amant. Là, te voilà renseigné!
--Ah! fit M. Cousinet avec un beau calme.
--Et s’il ne m’a pas épousée, c’est parce qu’il n’a pas pu.
--Vraiment?
--Voui, mon petit. Il était déjà marié... Nous nous sommes d’ailleurs séparés gentiment. Depuis, il a perdu sa femme. Mais c’était trop tard. Entre temps, j’étais devenue Mme Cousinet. Je te raconte tout ça pour t’expliquer... Il est impossible, c’est évident, que j’aille dîner chez lui. Et ce que j’en fais là, c’est pour toi.
Le haut-commissaire réfléchit un instant, puis:
--Je te remercie de ta franchise, mais, en vérité, je ne vois pas les choses comme toi. J’estime que nous pouvons parfaitement aller dîner chez Lazare Maxy. C’est un homme du monde, un Parisien, il a du tact. Et puis, tout ça, c’est du passé. De plus, c’est le haut-commissaire du gouvernement et sa femme qu’il invite, ce n’est pas M. et Mme Cousinet. A plus forte raison, n’est-ce pas Lisette de Lizac.
--Tu y tiens?
--Beaucoup.
--Tu ne crains pas son regard, son sourire peut-être...
--Je ne crains rien pour moi, ni même pour toi. La situation est d’ailleurs banale... Est-ce que, chaque soir, il n’y a pas à Paris mille dîners où ont lieu des rencontres de ce genre et même de plus étonnantes?
--Très bien. Je n’insiste pas... Nous irons dîner chez Maxy.
Le banquier reçut, en effet, le couple Cousinet avec un tact irréprochable. Il plaça Lisette de Lizac à sa droite, tandis que le haut-commissaire, assis en face, se voyait encadré par Lyonel Béchard, le tribun socialiste, et Mme Sergine Pincebœuf, vieille dame à tête de douairière du répertoire, qui publiait des romans à la fois anarchistes et obscènes. Autour de la longue table ornée de fleurs rouges et d’argenteries fastueuses, alternaient des financiers au visage maigre et tourmenté, des révolutionnaires gras et roses, des femmes du monde décolletées avec une audace presque effrayante et des intellectuelles révoltées vêtues comme des petites pensionnaires.
--Je suis heureux, dit Lazare Maxy à M. Cousinet, de vous voir chez moi, ainsi que votre charmante femme... Je constate que vous ne craignez pas de vous compromettre. Cependant, vous êtes, ce soir, chez celui qu’on a appelé le banquier de la Sociale!
--Je respecte toutes les convictions sincères, répliqua M. Cousinet... Et les vôtres le sont sans aucun doute, car quel intérêt avez-vous à préparer une révolution dont vous seriez, vous, grand banquier, une des premières victimes?
Maxy lança un regard narquois à M. Cousinet et dit:
--Bah! Nous verrons cela au grand soir...
--Vous y croyez, à ce grand soir?
--Je fais, en tout cas, comme s’il était probable ou simplement possible.
Le banquier se reprit et ajouta:
--Je crois que notre société est au bout de son rouleau et qu’il faut, dès maintenant, préparer la suite. Alors, je me tourne vers ceux qui organisent l’avenir et je les aide. Cela me paraît raisonnable et prudent...
Lyonel Béchard lança de sa voix de tribun:
--M. Maxy sera notre ministre des Finances, le moment venu. Bien loin de le pendre, nous l’emploierons. Car la société future aura surtout besoin de financiers, d’économistes... Voyez en Russie: les communistes rouvrent les banques et favorisent la reprise des affaires.
--Je ne suis candidat à rien, fit modestement Lazare... Mais il est vrai que la révolution devra tenir compte de certaines réalités: les Soviets ont fini par s’en rendre compte et il était grand temps. Je suis même en train de m’occuper d’eux, sur leur demande. Je mets sur pied un projet de réorganisation financière de la Russie...
--Très intéressant! fit le tribun socialiste. Je serais heureux d’en causer avec vous, car j’ai des idées...
M. Cousinet en avait aussi. La politique n’était pour lui qu’un puissant moyen d’étendre le cercle de ses affaires... Il se mit à parler avec Lyonel Béchard des «possibilités économiques de la Russie nouvelle».
Maxy s’était penché vers sa voisine Lisette de Lizac et sur le ton le plus banal, sans paraître songer le moins du monde au passé, il prononça:
--Nous ne vous verrons donc plus au théâtre, chère madame?
Mme Cousinet répondit, très digne:
--Cher monsieur, je me consacre tout entière à mes devoirs d’épouse. Lisette de Lizac n’est plus.
Elle chercha dans le regard du banquier un regard, un regret, mais ne l’y trouva pas: le masque de Lazare restait impassible. Avec une moue de dépit, elle ajouta:
--D’ailleurs, Lisette de Lizac est bien oubliée!
Puis, voulant rattacher quand même quelques fils, elle demanda:
--A propos, où est Raymond? Il était charmant, ce petit!
--Nous le verrons ce soir... Il doit venir avec un de ses amis. Et même, il m’a promis d’amener un type extraordinaire, un phénomène sans pareil. Devinez.
--Je ne sais pas, moi...
--Un homme dont tout le monde parle à Paris.
Et le banquier, s’adressant à ses invités:
--Je vous réserve une surprise... Tout à l’heure, ici-même, grande attraction: j’espère pouvoir vous montrer l’abbé Pellegrin en personne.
M. Cousinet se récria:
--Par exemple! Mais je ne connais que lui: c’est mon curé, à Sableuse!
Lyonel Béchard, déjà hostile, proféra:
--Cet abbé Pellegrin est un malin ou un fou; en tout cas, c’est un danger public!
Mme Sergine Pincebœuf, agitant son face-à-main, minauda:
--Je suis curieuse de voir ce personnage extravagant... Mais est-il vrai qu’il possède un fluide irrésistible? Je ne demande qu’à en faire l’expérience.
Lazare Maxy crut devoir expliquer:
--Mon fils, qui va peut-être un peu loin, mais il est très jeune, fréquente les gens du parti de la Révolution humanitaire... Des exaltés, des fumistes, avec quelques sincères peut-être. Ces gens-là ne sont pas dangereux. Ils n’ont aucune notion des conditions de la lutte et des réalités économiques. Ce sont des poètes, des poètes qui tiennent boutique cependant, une petite boutique. Leur idéologie ne pouvait que séduire et attirer cet abbé Pellegrin qui est un sentimental, un rêveur, un naïf. Un prêtre révolutionnaire devait, logiquement, rejoindre ces gens-là: leurs évangiles se ressemblent. Et comme mon fils est aussi un emballé, il n’a pas tardé à se lier avec ce camarade en soutane... Croyez-vous que c’est drôle?
Lyonel Béchard bougonna:
--Moins drôle que vous ne croyez, mon cher, et même je trouve que l’abbé Pellegrin devient redoutable. Il est très populaire, songez-y; il peut exercer une action puissante sur la foule qui aime les types pittoresques, un peu vulgaires et qui disent des vérités rudes aux riches et aux dirigeants. Je ne crois pas du tout que ce curé du Danube soit capable de précipiter les événements et provoquer la révolution... Il n’est pas de taille, mais son influence risque de raviver la sentimentalité religieuse dans les masses. Il fait, en somme, ce que l’Église aurait dû faire pour garder ou pour restaurer sa puissance: il va au peuple et lui tient des discours pareils à ceux du Christ... Vous voyez, cela prend toujours. Seulement, je crains que l’Église, qui réprouve en ce moment l’abbé Pellegrin, ne regagne finalement, grâce à lui, ce qu’elle a perdu d’autorité et de prestige dans les faubourgs.
--Bah! fit un convive, le peuple a horreur des curés!...
--Ne vous y fiez pas... Je le connais, moi, le peuple, et j’ai remarqué que pour le séduire, il suffisait d’adopter ses façons, de parler comme lui et surtout quand on est général, grand seigneur ou même curé. Le général psychologue qui, la pipe au bec, joue au bon type sans façons et le marquis roublard qui parle argot dans les réunions publiques deviennent aisément sympathiques. Le curé qui dit «Merde!»--pardon, Mesdames,--devait plaire aussi, surtout s’il le dit à ceux que déteste Populo.
Le tribun alluma un havane, puis il reprit, convaincu:
--Vous verrez que ce Pellegrin finira par faire des miracles... Car les miracles, c’est une question d’atmosphère, de chaleur communicative, d’emballement général: ce thaumaturge fera marcher des paralytiques, c’est la tradition. Ils le suivront, les foules aussi. Et qui sait où il les conduira!
--Non, fit Maxy, à Paris, de nos jours, ces choses-là sont impossibles.
--Je crois, répliqua Béchard, qu’elles sont plus possibles à Paris que partout ailleurs. Remarquez, nous-mêmes qui sommes des manières de prêtres, car le socialisme est une religion, nous en promettons, des miracles... Et c’est pour cela qu’on nous suit. Il faut des miracles pour le peuple!
Une jolie femme aux épaules ruisselantes de perles s’écria:
--Avec tout ça, il n’arrive pas, votre phénomène de curé! Et cependant, nous avons bien envie de rire un peu...
Les invités passèrent au salon pour prendre le café. Des groupes sympathiques s’étaient à peine formés que le jeune Raymond Maxy apparut...
--Eh bien? lui demanda son père, j’imagine que tu vas nous présenter ton bonhomme. Nous l’attendons tous avec impatience...
--J’ai eu toutes les peines du monde à l’amener jusqu’ici... Il prétend n’être pas venu à Paris pour aller dans le monde et j’ai eu beaucoup de mal à lui faire admettre que, chez nous, ce n’était pas le monde, mais un milieu où règnent des idées tout au moins voisines des siennes. Enfin, notre amie Jeanne Réveil ayant insisté, il s’est décidé à me suivre...
--Enfin! où est-il?
--Chez le concierge.
--Comment cela?
--Le concierge est, paraît-il, un de ses anciens camarades du front... L’ayant reconnu, il lui a sauté au cou, puis est entré dans la loge. Impossible de l’en faire sortir... Il est en train d’y boire du vin et prétend s’y trouver beaucoup mieux que partout ailleurs.
--Je le reconnais bien là, fit M. Cousinet avec une moue méprisante. Quel type populacier!
Les invités, désappointés, protestaient... Ils voulaient voir le fameux curé de Sableuse et, pour un peu, l’eussent réclamé sur l’air des _Lampions_. Lazare Maxy, un peu nerveux, articula:
--Je n’admets pas que mon concierge me fasse concurrence... Je vais lui téléphoner pour le rappeler à l’ordre.
Mme Cousinet, qui ne tenait pas autrement à revoir l’abbé Pellegrin, observait le fils du banquier... Il lui parut fort séduisant avec son visage pâle et passionné, ses lèvres rouges et ses yeux langoureux: elle retrouvait le Maxy qu’elle avait connu autrefois, mais celui-ci était plus fin et il avait trente ans de moins.
«Il est charmant, ce petit, se dit-elle... Tout à fait son père, mais en beaucoup mieux.»
Elle s’approcha de lui et dit avec un sourire un peu rosse:
--C’est très bien, à votre âge, de sortir encore avec un abbé... Tous mes compliments.
Raymond s’écria:
--Lisette de Lizac!...
--Vous me connaissez donc?
--Mais je vous ai vue autrefois... Voyons, quand vous étiez avec papa!
--Chut!...
--Pourquoi?
--Voici mon mari, M. Cousinet... Venez que je vous présente à M. le Haut-Commissaire à l’éducation physique. Je suis persuadée que vous lui plairez beaucoup... aussi.
Le mari de Lisette et le fils du banquier révolutionnaire échangèrent quelques propos courtois, mais, soudain, les portes s’ouvrirent à deux battants et un laquais en culotte annonça d’une voix retentissante, d’ailleurs teintée d’ironie:
--Monsieur l’abbé Pellegrin!
L’apparition du célèbre curé produisit un effet extraordinaire sur les invités, lesquels poussèrent ce «ah!» qui, au théâtre, salue les entrées sensationnelles. Et Lisette de Lizac qui, cette fois, était mêlée au public, songea, non sans quelque amertume: «Autrefois, c’était moi qui soulevais ce mouvement de curiosité et cette rumeur dans la salle.»
Lazare Maxy se précipitait, la main tendue:
--Comme c’est gentil d’être venu, Monsieur l’abbé!
Ébloui par les lumières, intimidé par cette galerie d’hommes en smoking et de femmes pour la plupart décolletées, le prêtre répondit d’une voix d’abord mal assurée:
--Oui, me voici... Mais, pour un peu, je ne serais pas venu. C’est que ce n’est pas mon genre de fréquenter les salons. Et puis, j’étais avec un copain... un chic type que j’ai connu dans les tranchées, votre concierge, quoi!
Puis, tranquillement, en appuyant sur les mots:
--Vous devriez bien le faire monter... Il prendrait quelque chose avec nous!
--Non, monsieur l’abbé, cela le gênerait, ce brave homme... Au fait, vous n’avez ici que des amis et nous sommes tous très heureux de vous voir.
L’abbé Pellegrin s’étant avancé jusqu’au milieu du salon, et, promenant son regard sur le cercle aussitôt formé autour de lui:
--Des amis? C’est bien possible. En tout cas, il y a des têtes que je reconnais. Voilà M. Cousinet, mon député, et même mon paroissien. Et j’aperçois Mme Cousinet... Comme on se retrouve!
Le haut-commissaire et sa femme serrèrent la main au curé qui, d’un air soudain préoccupé, le front plissé, prononça:
--Vous me faites penser à Sableuse. Je n’en suis parti que depuis trois semaines et il me semble qu’il y a si longtemps! Sableuse, comme c’est loin!...
Mais reprenant aussitôt son expression joviale, il tira de la poche de sa soutane une vieille pipe en disant:
--Vous permettez?... Je ne sors jamais sans elle et il faut lui être indulgents, comme à moi!
Posément, il bourra sa bouffarde qu’il alluma avec un briquet à mèche d’amadou. Les sourires de certains invités ne lui échappèrent pas et c’est avec une bonne humeur, peut-être quelque peu affectée, qu’il déclara:
--Oui, oui, je comprends, je suis chargé de vous faire amuser un brin... Au fait, pourquoi pas? Et n’en ai-je pas l’habitude? Impossible de montrer mon nez quelque part sans que chacun dise: «C’est un type... On va rigoler!» Je ne suis peut-être pas venu à Paris pour distraire les populations, mais enfin, si je peux chasser leur cafard pour quelques instants, je ne demande pas mieux. La gaieté est aussi une vertu chrétienne...
Et l’abbé Pellegrin soupira profondément.
Lyonel Béchard, qui l’observait avec curiosité, intervint:
--Monsieur le curé...
--Je ne suis plus curé.
--Enfin, monsieur l’abbé, je tiens à vous dire que je suis avec un vif intérêt votre action dans les milieux populaires et rien ne me paraît plus sérieux, ni même plus grave. Vous croyez que vous n’êtes plus curé? Je prétends que vous l’êtes plus que jamais et de la plus grande paroisse de France.
Une ombre passa dans le regard du prêtre qui murmura:
--Drôle de curé! Drôle de paroisse!