Mon curé chez les pauvres

Part 7

Chapter 73,935 wordsPublic domain

Le curé de Sableuse s’agenouilla dans un coin de l’église Notre-Dame-des-Champs et fit cette oraison: «Mon Dieu, je ne sais pas trop ce que vous pensez de moi, mais je vous demande de ne pas me juger en cinq sec... Il est bien possible que je me mette le doigt dans l’œil en croyant que je vous servirai mieux dans ce grand Paname que dans mon petit village. Mais puisque vous voyez clair dans les consciences, vous ne pouvez douter de ma bonne volonté et de ma sincérité: je lâche un truc de tout repos pour un devoir qui ne me permettra pas d’engraisser tranquillement à l’ombre de votre croix... En somme, j’étais aussi à l’arrière dans mon presbytère de Sableuse, je me tenais à l’abri, sans m’en faire une miette: je me suis engagé pour aller au front, pour combattre en première ligne ceux que vous avez vous-même combattus, les mauvais riches, les faux docteurs, les pharisiens, les sales types, quoi! Ai-je eu tort? Avais-je le droit de choisir moi-même ma consigne? Vous voyez, déjà, je souffre, car c’est dur de ne pas être bien certain d’avoir raison de faire ce qu’on fait; et je me dis que ceux qui ne connaissent pas cette inquiétude-là sont des veinards. Mais je me dis aussi qu’il n’est pas possible que vous ayez fait de moi ce que je suis pour ne pas m’imposer un devoir plus grand et par conséquent, plus lourd. Si, pour tant de pauvres bougres de tous poils, l’abbé Pellegrin est le porteur de la bonne nouvelle depuis si longtemps attendue, c’est que vous l’avez voulu, et je ne pense pas que vous m’approuveriez de leur poser un lapin... Vous n’aviez qu’à me laisser dans mon coin, si j’étais fait pour confesser à perpète les bonnes femmes de Sableuse qui n’ont même pas besoin d’absolution vu qu’elles se vantent un peu en s’imaginant qu’elles peuvent être de vraies pécheresses. Ah! bien sûr, je regrette que vous m’ayez choisi dans le tas... Il y en avait d’autres plus maouss et plus dessalés que moi! Mais enfin, ça y est... Trop tard, maintenant! Il faut que je m’y colle. Mon Dieu, je vous offre tout ce que j’ai, ce n’est d’ailleurs pas grand chose: mes forces, mon cœur, ma vie... Mais faut pas que je vous fasse du boniment. Vous auriez le droit de vous gondoler, ô mon Dieu, si je vous disais «Comme martyr, je suis un peu là!» Je sais très bien que, quoi qu’il m’arrive, je ne serai pas boulotté par un tigre dans l’arène du Cirque Médrano... Votre service est moins aride et moins dangereux aujourd’hui qu’autrefois. Et c’est sans crainte d’être arrêté par les cognes de Néron que je vais aller en face boire un verre d’honnête pinard à la santé du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.»

L’abbé Pellegrin, ayant fait cette oraison, sortit de l’église, traversa le boulevard Montparnasse et entra chez un traiteur dont l’enseigne portait: _Au rendez-vous des compagnons._ C’était l’heure du déjeuner. L’étroite salle était remplie d’ouvriers maçons qui, avec leurs visages et leurs vêtements couverts de plâtre, semblaient autant de pierrots. L’apparition de l’homme noir au milieu de tous ces hommes blancs, produisit une certaine sensation. Tous les regards se dirigèrent, curieux, vers ce prêtre qui s’aventurait ainsi chez un simple mastroquet et qui, tranquillement, s’approchait du comptoir en disant:

--Avez-vous un coin pour moi? Ce serait pour casser la croûte...

Un silence stupéfait était tombé, brusquement. Mais, bientôt, une voix gouailleuse lança:

--Eh! le curé, tu dis donc la messe sur le zinc?

Le prêtre se retourna et, souriant:

--Si tu veux, l’ami... Mais tu me serviras d’enfant de chœur!

Un autre homme blanc s’écria:

--Les curés à la porte!

Des camarades l’approuvèrent en disant:

--Ce marchand d’oremus n’a rien à faire ici... Qu’il aille bouffer chez les patrons, chez les bourgeois!

--Les curés, ça se fout du peuple!

--Sortez-le, le ratichon!

L’abbé Pellegrin accrocha son parapluie au rebord du zinc, enleva son chapeau qu’il posa sur un siphon d’eau de seltz et articula en promenant son regard calme sur les compagnons:

--Qu’il s’amène celui qui veut me sortir...

Personne ne bougea. Mais des rires saluèrent la réplique du curé de Sableuse qui paraissait très décidé à se défendre. Cette attitude ne déplut pas: un revirement s’amorçait dans l’opinion des ouvriers qui cessèrent de railler. Cet abbé costaud, prêt à faire le coup de poing, les séduisait...

D’ailleurs, un des hommes blancs réclama le silence en vociférant:

--Vos gueules, tas de ballots!... Qu’est-ce qu’il vous a fait, ce curé-là? Et n’a-t-il pas le droit d’entrer ici, comme tout le monde? Moi, ça me fait même plaisir de l’y voir... Au moins, en voilà un qui n’est pas fier, qui n’a pas peur de se plâtrer la soutane en se rencontrant avec nos blouses, qui nous trouve assez chics pour être de sa compagnie. Il vient boulotter au «Rendez-vous des compagnons», ça, c’est gentil. Il y a des députés révolutionnaires qui n’en feront jamais autant: ce n’est pas leur genre de cuisine! Alors, les amis, foutez la paix à ce brave type... Et serrons-nous pour lui faire une place.

Aussitôt les hommes blancs qui avaient si mal accueilli l’homme noir s’écrièrent:

--Ici, le curé!

--Voici un bon coin.

--Non, vous serez mieux près de nous. Eh! la patronne, un couvert pour notre invité... Car c’est Populo qui régale!

--On y va, fit l’abbé Pellegrin.

Et il alla prendre place entre deux ouvriers qui lui recommandèrent, l’un le miroton, l’autre le bœuf bourguignonne.

--Entendu, je mangerai des deux, car j’ai une de ces dents... Mais j’ai la pépie aussi. Qu’on m’apporte un litre de blanc.

La bonne humeur, la simplicité populaire du nouveau venu enchantèrent ses voisins. Et quand il récita, à voix basse, le _benedicite_, personne ne broncha...

--C’est son idée, fit un compagnon, et ça ne gêne personne.

--Nous, dit un autre, on n’en veut qu’aux curés qui nous promettent de la brioche là-haut pour nous consoler de ne manger que du gros pain noir ici-bas.

--Mon vieux, répondit le prêtre, ton pain me paraît très appétissant et tu n’as pas l’air de te les caler avec des briques.

--Dame! On n’est pas des feignants, nous autres. Alors, c’est bien le moins qu’on se soigne un peu. Mais ça ne fait rien, nous avons le droit de nous plaindre: nous sommes des exploités. Il y a des ventrus qui boivent notre sueur...

--Moi, fit l’abbé Pellegrin, je préfère le pinard. Vous permettez, les amis: à votre santé!

Et d’un trait, il vida son verre.

--Vous avez l’air d’un bon zigue, dit un plafonneur au visage moucheté de plâtre, et bien que je n’aime pas les curés, j’avoue que s’il y en avait un peu plus qui viennent manger du miroton ou du bœuf bourguignonne au milieu des gens du peuple, je les aurais un peu moins dans le nez. Seulement, voilà, ils boulottent des ortolans chez les duchesses et ils voyagent en première dans le métro. Moi, ça me dégoûte de la religion...

L’abbé Pellegrin commanda d’une voix sonore:

--La patronne, envoyez-moi une portion de frites!

Puis, se tournant vers l’ouvrier qui venait de parler, il prononça, gravement:

--Le Christ était un ouvrier--et il était même, comme vous, un gars du bâtiment--il mangeait avec des ouvriers, des pêcheurs, des gens du peuple, quoi! Seulement, je ne garantis pas que c’était du miroton, du bœuf bourguignonne, ni même des frites. Il n’allait jamais dîner chez les duchesses et il ne voyageait pas en première dans le métro de Jérusalem, car il n’a été, toute sa vie, qu’un trimardeur, un chemineau qui s’en allait, pieds nus, le long des routes, pour prêcher aux hommes le mépris des richesses, la bonté, l’égalité, la fraternité...

--Oui, fit un compagnon, c’était un chic type, mais ses prêtres nous l’ont changé. Aujourd’hui, il est contre nous...

A ces mots, l’abbé Pellegrin se dressa, rouge d’indignation, et s’écria:

--Non, mais des fois! Vous l’abîmez... Tout ce que vous voudrez, mais pas ça! Où est-il, celui qui traite le Christ de lâcheur? Je vais lui casser la gueule, aussi vrai que je suis l’abbé Pellegrin!

A ce nom populaire, tout l’auditoire sursauta et des exclamations s’élevèrent de toutes parts:

--L’abbé Pellegrin! Le fameux curé de Sableuse!

--On aurait dû s’en douter!...

--C’est vrai, c’est bien lui! On a assez vu son portrait dans les journaux...

--Dire qu’on ne l’a pas reconnu avec sa bonne gueule. Il n’y a cependant que lui pour envoyer ces boniments-là...

Mais un ouvrier lança d’une voix sarcastique:

--Oui, c’est le curé qui pose au révolutionnaire pour nous reprendre ou pour mieux nous avoir, les amis. Chiqué! On la connaît... Rien à faire avec nous! Votre Christ, votre Église, votre religion, vous-même, tout ça, nous le fourrons dans le même sac à malices: le peuple ne veut plus marcher... Il a été refait et, maintenant, il se rebiffe. Vous l’avez eu, vous ne l’aurez plus.

--Il a raison! firent des hommes blancs.

--Non, répliqua l’abbé Pellegrin avec force, il se gourre, le frère, et comment! Il croit qu’on envoie comme ça le bon Dieu à la gare? Ce serait trop commode... Et puis, vous ne pouvez vous passer de lui. Seulement, voilà, vous ne le connaissez pas, vous ne savez pas qu’il est votre meilleur ami, et que si son évangile était suivi dans son esprit comme dans sa lettre, il n’y aurait pas de guerres, pas de révolutions: pas la peine, puisque nous serions tous frères! Je suis venu à Paris pour vous réconcilier avec lui: il n’est pas possible que le peuple soit plus longtemps l’ennemi de Celui qui n’a aimé que les malheureux et les simples et qui a donné sa peau pour faire régner ici-bas la paix entre tous les hommes de bonne volonté.

--Amen! fit un loustic au milieu des rires.

Il y eut aussi des protestations. Mais les contradicteurs, les récalcitrants eux-mêmes le trouvaient sympathique, ce curé bon enfant chez qui tout était peuple et qui, les coudes sur la table de marbre, en face d’un café dans lequel il avait versé un petit verre de marc, tenait tête à tout le monde avec une éloquence à la fois émouvante et cocasse. L’abbé Pellegrin sentit ce contact: certes, il y avait de la résistance, mais enfin, il devinait autour de lui comme une amitié chaude qui naissait. Et il en tira une grande espérance, une grande promesse...

Les hommes blancs se levaient: l’heure était venue de reprendre le travail. Ils sortirent et plusieurs, en passant, serrèrent la main à l’abbé Pellegrin.

--Ah! dit l’un d’eux, avec vous, on pourrait peut-être s’entendre...

--On s’entendra, camarade!

--Vous reviendrez ici?

--Non, bien qu’on y bouffe pas mal du tout et que le vin se laisse glisser... Mais j’ai beaucoup de gens à voir, un peu partout. Il va même falloir que je me grouille. J’apporte quelque chose qui est attendu avec impatience par un tas de pauvres bougres.

--Quoi donc?

--La bonne nouvelle.

--Quelle bonne nouvelle?

--T’occupe pas... Tu ne tarderas pas à la connaître: on en parlera!

Le curé de Sableuse régla son addition, malgré la résistance de ses voisins et, ayant allumé sa pipe, sortit... Il remonta, à tout hasard, le boulevard Montparnasse: l’air vif, fouettant son visage quelque peu congestionné, lui faisait du bien.

Comme il passait au pied d’un échafaudage, un vieillard vêtu de haillons tendit devant lui une latte de bois en disant:

--Au large!...

Surpris, l’ecclésiastique questionna:

--Je n’ai pas le droit de passer?

--Si vous y tenez... Mais vous risquez de recevoir un moellon sur la tête. Passez plutôt sur la chaussée.

--Mais vous, vous êtes donc verni? Le moellon peut aussi bien vous dégringoler dessus que sur bibi...

--Oh! moi, je suis là pour me faire tuer à l’occasion, moyennant quatre francs par jour. Et encore, faut pas se plaindre: la place est recherchée...

Le bonhomme s’était approché de l’abbé Pellegrin, pour mieux le dévisager. Puis:

--Mais je vous reconnais... Vous sortez du «Rendez-vous des bons compagnons». J’y étais, dans un coin, en train de manger un «ordinaire»... Je m’offre ça les jours de paie, car pour moi, l’ordinaire, c’est du luxe. J’ai entendu ce que vous avez dit aux ouvriers. Ah! tenez, vous m’avez l’air d’un brave homme, bien que vous fassiez un drôle de métier. Eh bien, permettez-moi de vous donner mon avis: il n’y a rien à faire avec ces gens-là.

--Quelles gens?

--Les ouvriers d’aujourd’hui... Moi, je suis un ouvrier d’autrefois et, tel que vous me voyez, j’ai été un des compagnons du tour de France. Nous autres, les anciens, nous avions la fierté de notre travail: les jeunes, eux, ça les dégoûte de travailler, de porter une blouse, de se servir d’un outil... Ils ont la haine des bourgeois et cependant ils ont tous des goûts, des âmes de bourgeois. Vous croyez les intéresser avec vos histoires? Pour eux, rien ne compte que ce qui se touche, que ce qui se mange, que ce qui se met dans la poche ou dans le gosier... Autrefois, les compagnons s’emballaient pour des idées: c’est ainsi qu’ils ont fait la Commune... J’en étais! En ce temps-là, je ne tenais pas à la main un bout de bois mais un flingot: nous luttions pour un principe, quelque chose qui était au-dessus de nous et qui nous faisait battre le cœur. Maintenant, il y en a encore qui veulent marcher, mais c’est pour turbiner moins, pour rigoler plus, pour pouvoir s’offrir la poule qui passe et qui est trop chère pour eux. Et c’est à ces gens-là que vous vous adressez, vous qui ne leur promettez rien de tout ça? Ils ne vous comprennent pas... Ils n’écoutent que ceux qui leur disent: «A votre tour de rigoler... Faisons la révolution et après on fera la noce!» Proposez-leur ça, le curé, si vous l’osez, alors peut-être pourrez-vous vous faire écouter et vous faire suivre. Sinon, pas la peine, c’est comme, sauf votre respect, si vous pissiez dans un bénitier. Ah! c’est que je les connais, moi, un peu mieux que vous, et je sais ce qu’ils valent!

L’abbé répondit après avoir rallumé sa pipe:

--Eh bien, grand-père, moi, je suis certain qu’ils valent mieux que vous ne pensez. Et je parie qu’ils m’écouteront, bien que je ne sois pas venu chez eux pour leur parler bombe et ribouldingue. Ce sont de bons types et on trouve facilement le chemin de leur cœur. Le populo, il n’y a que lui pour comprendre, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la parole de Dieu. Allons, ne vous en faites pas pour lui, ni pour moi. J’ai bon espoir: le champ n’a pas été cultivé depuis longtemps, mais je vais m’y coller et comme la saison s’annonce bien, j’ai dans l’idée que la moisson sera belle. Au revoir, l’ancien!

Et le curé de Sableuse s’éloigna tandis que le vieux communard, le suivant des yeux, haussait les épaules avec un sourire désabusé.

Le nouvel évangéliste arriva dans les parages de la place Saint-Sulpice. Il se souvint de son séjour à l’hôtel du grand Fénelon[2], mais, secouant la tête, il songea: «Mieux vaut ne pas m’y risquer... Je ne suis pas en permission régulière et Mlle Badinois m’en ferait une tête! Mes confrères me regarderaient aussi d’un sale œil... Pensez donc, cet abbé Pellegrin dont on a tant parlé, ce mauvais esprit, ce phénomène, ce dingo, ce n’est pas un type à fréquenter. Il n’en faut pas dans la maison. Ah! c’est ça qui va être le plus dur à avaler, la réprobation, le mépris, la haine peut-être de ceux qui croient que je suis un déserteur passé à l’ennemi. Ce que je vais prendre, mes frères!» Et l’abbé Pellegrin, ouvrant son parapluie sous l’averse, sentit renaître en lui cette impression douloureuse où il y avait de l’angoisse et du découragement. Mais il la rejeta, d’un effort violent, et s’approchant d’un sergent de ville, il lui demanda son chemin pour aller rue de Belleville, aux bureaux de l’_Humanitaire_.

[2] Voir _Mon Curé chez les Riches_ (même éditeur).

--Vous n’y êtes pas, répondit l’agent... C’est loin d’ici.

--L’étape la plus longue et la plus dure est faite. Maintenant, ce n’est plus rien.

--Vous connaissez Paris, monsieur l’abbé?

--Non...

--Vous voulez aller à Belleville à pied?

--J’aime autant me dérouiller les guibolles. Et puis, c’est plus dans mon genre. Je ne suis pas de ceux qui prennent une voiture pour aller au peuple.

--Il y a des autobus, le métro...

--A pattes, vous dis-je. Je n’ai pas la prétention de me comparer aux prophètes et aux apôtres, mais j’ai peut-être le devoir de les imiter de mon mieux: c’est en marchant qu’ils ont répandu la vérité, comme le semeur répand le grain.

L’agent, éberlué, indiqua d’un geste vague la rue Bonaparte en disant:

--Alors, descendez là, traversez la Seine et continuez dans la même direction... En demandant de temps en temps, vous finirez bien par arriver.

Et il ajouta, narquois:

--Tous les chemins conduisent à Rome...

Le bon curé se mit en route. Pendant plus d’une heure, il marcha au milieu de la cohue des gens qui se bousculaient, qui jouaient des coudes. Il lui parut tout d’abord que nombre de visages avaient une expression dure, hostile... «Ces Parisiens, se dit-il, semblent avoir le feu au derrière: ils n’ont vraiment pas l’air de s’en remettre à la Providence pour arranger leurs petites histoires... Que ces types-là ont l’air désagréable!» L’abbé Pellegrin avait besoin de sympathie, de cordialité et ce Paris américanisé, où la lutte pour la vie prenait un caractère si fiévreux, ce Paris prosaïque et brutal lui déplut, lui fit même un peu peur. «Jamais, songea-t-il, je n’arriverai à faire écouter la bonne parole par des gens aussi pressés. Et puis, il y a trop de boucan. Allez donc parler de bonté et de fraternité au milieu des tramways, des autobus et des camions! Notre sainte religion devait naître dans des pays où la vie est plus calme et plus facile: si c’était à refaire et s’il venait à Paris pour nous sauver--ce ne serait peut-être pas du luxe--je me demande comment Notre-Seigneur s’y prendrait pour se faire entendre dans les carrefours.» Mais après avoir traversé les quartiers où les affaires et les plaisirs avaient le même caractère rude et maussade, le prêtre arriva--non sans avoir demandé plusieurs fois sa route--dans ces faubourgs où la bonne humeur populaire l’emporte encore sur la neurasthénie agressive du _business_ moderne... Aussitôt, l’âme simple de l’abbé Pellegrin s’y trouva plus à l’aise. En gravissant la longue rue de Belleville, il redevint optimiste: «Chez ces bonnes gens, pensait-il, j’ai tout de suite l’impression que ça ira, qu’on m’écoutera tout au moins. Le populo est gai, il est nature et il a du cœur... Avec lui, on peut s’expliquer: n’est-ce pas au cœur que le Christ s’est toujours adressé? Le cœur est à Dieu, c’est couru, mais la cervelle est au diable.»

L’abbé s’attendrissait ainsi au spectacle du faubourg cordial et joyeux, quand un homme en casquette, ceinturé de rouge, et qui, un mégot collé à la lèvre, se dandinait sur le trottoir, s’arrêta brusquement devant lui en grasseyant:

--Quequ’ tu viens foutre chez nous, sale ratichon? Va-t’en chez les bourgeois, les amis!

En même temps, du revers de la main, il frappa le prêtre au visage.

--Non, mais des fois! répliqua l’ancien poilu qui, bondissant sur l’apache, le saisit à bras le corps, le renversa dans le ruisseau et, le maintenant sur le sol, se mit en devoir de lui aplatir le nez à grands coups de poing...

Aussitôt, des badauds, vivement intéressés par ce spectacle sportif, s’amassèrent et firent cercle... Des exclamations fusèrent.

--Qu’est-ce qu’il prend, le frère mironton!

--Le curé est costaud... Garde voir s’il en met!

--Vas-y... Sonne-le!

--C’est l’autre qui a commencé. Je l’ai vu... Il s’est posé devant le curé et il l’a attaqué. Mais il est tombé sur le bec...

Et une femme en cheveux qui s’était placée au premier rang, s’exclama:

--Ça fait plaisir de voir corriger une de ces gouapes de temps en temps... Y en a-t-il dans le quartier!

Pellegrin se redressa, laissant son insulteur sur le carreau. C’est alors qu’un jeune homme élégamment vêtu, au fin profil oriental, aux yeux de gazelle, s’avança et dit d’une voix douce:

--Oh! monsieur l’abbé, vous avez fait cela, vous, qui prétendez obéir aux préceptes de Jésus?

--Bien sûr, j’ai fait cela et je suis prêt à repiquer au truc. Ce salopiau s’est permis de m’allonger une tarte, à moi qui ne lui demandais pas l’heure qu’il est!

Le jeune homme, qui paraissait navré, reprit:

--Jésus a cependant dit, monsieur l’abbé: «Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue gauche.»

Mais le curé de Sableuse répliqua, avec un gros rire auquel les badauds firent écho:

--Permettez, il y a de l’erreur, c’est sur la joue gauche que j’ai reçu la baffe de ce zigotto... Et Notre-Seigneur n’a pas dit que, dans ce cas-là, il fallait présenter la joue droite!

Le boxeur en soutane, qui avait évidemment conquis les spectateurs de cette scène, ajouta, bonhomme:

--Du reste, je pardonne à ceux qui m’ont offensé. La preuve c’est que je ne lui en veux plus du tout à ce pauvre amoché. A propos, qu’est-il devenu? Tiens, il s’est barré. C’est dommage, car je lui aurais dit: «Quand on a les poings en mou de veau et les biceps en pâté de foie, on n’attaque pas les gens, on se tient peinard!» Mais ce n’est pas tout ça... Je cherche l’_Humanitaire_: est-ce encore loin d’ici?

--Vous allez à l’_Humanitaire_? se récria, surpris, le jeune homme aux yeux fendus en amande. Mais je m’y rends moi-même... C’est tout en haut de la rue de Belleville. Voulez-vous me permettre de vous y emmener?... Ma voiture est là.

Il désigna une limousine très longue et très basse qui stationnait le long du trottoir d’en face. L’abbé était las d’avoir tant marché, il oublia que les apôtres et les prophètes vont à pied, il voulait d’ailleurs s’éloigner d’une foule qui s’était encore accrue et qui menaçait de l’escorter: il monta donc dans la luxueuse automobile. Et cela lui fit perdre--d’un seul coup--sa popularité.

--Naturellement, dit un ouvrier en cotte bleue, le curé et le richard s’en vont ensemble. Toujours la même chose, quoi!

Et une huée s’éleva que le prêtre et son compagnon entendirent.

--Je crois bien qu’ils nous engueulent! fit le premier...

--Ils ne savent pas, répondit l’autre, qui je suis ni qui vous êtes... Je me présente: Raymond Maxy, membre du Comité directeur du parti de la Révolution humanitaire. Et vous, vous êtes l’abbé Pellegrin!

--Soi-même, répondit simplement l’ancien brancardier. Vous m’avez donc repéré?

--Ce qui m’étonne, c’est de ne l’avoir pas fait plus tôt... Les journaux ont publié assez souvent votre portrait! Et puis, je savais que vous deviez venir à l’_Humanitaire_.

--Oui, mais moi, je ne savais pas que j’y serais conduit dans une si belle voiture, par un jeune révolutionnaire qui m’a l’air d’être aux as et de ne pas aimer la manière forte.

--Je crois à la révolution par la douceur, par la bonté, par l’amour... Cependant, le moment venu, je ne désapprouverai pas une violence nécessaire, à la condition qu’elle soit scientifiquement organisée. Mais nous reparlerons de cela, monsieur l’abbé. Nous sommes arrivés.

Un instant après, guidé par Raymond Maxy, le curé de Sableuse pénétrait dans la boutique couleur sang de bœuf où fonctionnait l’état-major du parti de la révolution humanitaire. Dans la demi-obscurité, il aperçut des visages tourmentés, des silhouettes bizarres. Mais il n’avait pas le temps d’observer, de réfléchir. Déjà, il se sentait encerclé, embarqué: une force irrésistible l’entraînait...

Et soudain, une porte s’ouvrit, livrant passage à Jeanne Réveil qui, apercevant le prêtre, ne parut pas surprise le moins du monde. Elle lui tendit sa main nerveuse et fine en disant:

--Cher ami, je vous attendais.

VI

UNE SORTIE DE L’ABBÉ PELLEGRIN