Part 6
L’abbé ferma les yeux... Dormait-il vraiment? Était-il plongé dans cette étrange torpeur où le corps s’immobilise mais où la pensée s’évade et, libre au pays des rêves, crée des mirages si précis qu’ils semblent des réalités? Sans doute, car soudain il vit devant lui Jeanne Réveil... Elle était accoudée sur la table et elle avançait, dans le halo de la lampe fumeuse, son visage étrange, saisissant, impérieux. Immobile et silencieuse, elle dardait son regard aigu sur le prêtre et elle souriait, mystérieusement.
--Vous ici? A cette heure? J’espère qu’on ne vous à pas vue entrer... D’autant plus que Valérie n’est plus là. Une femme au presbytère, en pleine nuit, alors que M. le curé est tout seul! C’est ça qui en ferait des histoires à l’évêché!...
Jeanne Réveil restait muette, sans un geste.
--Vous m’aviez dit que vous ne reviendriez plus, que vous m’attendriez à Paris. Ah! décidément, vous voulez que je rapplique là-bas et vous allez encore me parler de mon devoir. Mon devoir? Pendant la guerre, je n’avais pas besoin de me creuser le ciboulot pour savoir où il était. En face et tout droit! Maintenant, c’est plus difficile... Oui, je sais, il faut encore aller de l’avant pour faire le brancardier au milieu de la bataille, pour aller au secours des pauvres types qui appellent au secours et qui ont soif de justice. Je me souviens de tout ce que vous m’avez dit... Votre voix, je l’entends toujours. Mais, j’hésite et même, je l’avoue, j’ai les foies maintenant qu’il s’agit de sortir de mon abri. C’est qu’il faut y aller tout seul... Et depuis tant d’années déjà, je ne suis plus libre; j’en ai des fils à la patte, à la volonté, à la conscience. Et c’est dur à couper... Mon devoir? N’est-il pas plutôt ici, dans ma paroisse, à l’ombre de mon vieux clocher? J’ai trop fait parler de moi, sans le vouloir... Et c’est comme si j’avais trop bu de mon vin blanc: je n’y vois plus bien clair, je m’emballe, je crois que c’est arrivé ou que ça arrivera. Mon Dieu, que votre règne arrive! Mais, pour cela, je dois peut-être cultiver tout simplement mon petit jardin de curé de campagne: quelques âmes y fleuriront et ainsi je ferai du bon travail, celui qui est le mien et que je n’ai pas le droit de délaisser. Monseigneur m’a dit qu’il y avait de l’orgueil en moi. C’est vrai, il y a de l’orgueil à vouloir faire plus que son petit truc de tous les jours. Faudrait se méfier...
Jeanne Réveil, immobile, souriait, et son regard, qui ne quittait pas le visage du prêtre, était plus dominateur que jamais. Mais il s’y mêlait aussi une douceur caressante...
--Et puis, quand le bon Dieu envoie un de ses aviateurs célestes à celui qu’il a désigné pour faire un grand coup, son agent de liaison n’est pas fait comme vous, ma petite dame. Il n’a pas vos yeux, votre voix, votre sexe... Ah! pour composer un tableau de sainteté, nous sommes un peu là tous les deux. Et justement, c’est ça qui m’inquiète... Car je ne suis pas bien sûr que, dans toutes les idées qui me travaillent et où je m’embrouille, il n’y ait pas quelque chose que je n’ose regarder en face. Quelque chose ou quelqu’un. C’est de votre faute. Il ne fallait pas venir ici surtout, il ne fallait pas revenir. Valérie avait peut-être raison... Oui, et moi, je ne devrais pas vous recevoir. Je sais bien que c’est pour parler des malheureux, mais vous n’avez pas tout à fait le genre d’une petite sœur des pauvres! Enfin, quoi, je suis curé et, je peux le dire, un curé qui a toujours résisté à la tentation... Il est vrai que le pauvre type n’a jamais eu à lutter comme saint Antoine. Satan ne lui a jamais envoyé, jusqu’à présent, que de ces diablesses devant lesquelles on se dit que la chasteté est encore ce qu’il y a de facile comme vertu. Mais il faut prendre garde aux embûches de la chair... Vous souriez, et vous vous moquez de moi? Je comprends, il ne s’agit pas de ça. Et même, j’en ai de ces idées! Mais ce n’est plus de l’orgueil: plutôt de la vanité. Ah! que voulez-vous, j’ai mille choses qui vont et qui viennent dans mon imagination... N’importe, il vaut mieux que vous partiez. Laissez-moi, tenez, par bonté, par charité!
Jeanne Réveil restait toujours silencieuse, énigmatique, tyrannique.
--Le jour se lève... Et ma première messe est à six heures: je dois monter à l’autel avec une âme pure. Barrez-vous, quoi! Vous ne voyez pas que votre présence me trouble?... Avec ça que vous avez une façon de me regarder. Arrière, femme!...
Jeanne Réveil ne recula pas. Au contraire, son visage ardent se rapprocha plus encore de celui du prêtre qui, se levant brusquement, voulut la repousser d’un geste quasi-brutal. Mais les mains tendues de l’abbé Pellegrin ne rencontrèrent, de l’autre côté de la table, qu’une chaise vide qui se renversa bruyamment.
--Pas possible, fit-il en se frottant les yeux, j’ai dû m’endormir et rêver... Personne n’est entré ici. Je suis seul, absolument seul.
Une lumière blafarde s’insinuait dans la pièce où les choses prenaient un aspect irréel... L’abbé Pellegrin murmura:
--Le feu, la lampe et ma pipe, tout est éteint... Ah! j’ai un de ces cafards!
Il se sentait comme submergé par un découragement qui l’assaillait de ses vagues noires. «J’étais si tranquille, si heureux, songeait-il en contemplant par la fenêtre son jardin où traînaient, comme des écharpes transparentes, les vapeurs de l’aube. Et je sens que, maintenant, c’en est fait de mon repos... Car j’ai gâché la précieuse certitude que j’avais de remplir tout mon devoir de serviteur de Dieu. Une voix intérieure me dit qu’il faut faire plus, mieux et en vitesse.»
Au loin, lentement, l’Angelus tinta... Le curé de Sableuse se mit à genoux et pria. Mais, cette fois, la prière ne put rafraîchir son âme tourmentée et fiévreuse.
«Non mais, se dit-il avec angoisse, voilà la Sainte Vierge qui me lâche, elle aussi! Jusqu’à présent, elle m’avait à la bonne et je n’avais qu’à lui dire deux mots pour me sentir l’âme plus légère et le cœur moins gros. Pas d’erreur, elle m’en veut, elle me fait la tête. Faut reconnaître qu’il y a de quoi... Ah! cette nuit, vrai, j’ai eu des idées qui n’étaient pas faites pour lui plaire. Et ce rêve? Car enfin j’ai rêvé à une femme... Pas la peine de tricher, quand je me suis réveillé, j’ai regretté de ne pas la trouver là, devant moi, après avoir voulu cependant la jeter dehors. Et ces idées-là, c’est un péché... Pellegrin, tu n’as plus ton âme nette, bien astiquée, en tenue de sortie. Alors et ta messe de six heures? Tu n’auras sans doute pas le culot de te présenter à Dieu pour le servir avec une âme dans cet état-là? Tu te demandes ce que tu dois faire... Pourquoi chercher plus longtemps? Tu n’es déjà plus le curé de Sableuse, tu es un autre prêtre, un autre homme et tu commences une autre vie. Inutile de résister. Il faut, tu entends, il faut que tu changes de secteur... Tu n’as plus rien à faire ici, tandis que, là-bas, on t’attend. Non, non, ne raisonne pas... A quoi bon? Laisse tout tomber, vieux, et mets-toi en route sans même regarder en arrière.
L’abbé Pellegrin se versa un verre de vin blanc et, l’ayant bu d’un trait, se sentit tout ragaillardi.
«Ce n’est pas tout ça, monologua-t-il encore, puisque je mets les bâtons, il faut que je prévienne Monseigneur... Je ne veux pas avoir l’air de déserter. J’irai ce matin même à l’archevêché!»
Ce n’est pas sans peine qu’il parvint à se faire recevoir par le prélat.
--Monseigneur, prononça-t-il avec une assurance qui l’étonna lui-même, je viens vous demander de me remplacer à Sableuse.
--J’y pense, mon ami. Mais avant de vous donner un successeur, je veux régler votre situation. Et, je vous l’avoue, la question m’embarrasse fort. Vous êtes, de tous mes prêtres, le plus difficile à caser.
--Ça va s’arranger très bien... Je les mets. Je veux dire, Monseigneur, que je pars.
--Vous partez? Que voulez-vous dire?
--Je quitte le diocèse. Je vais à Paris.
Mgr Sibuë ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et fixa l’abbé Pellegrin d’un air d’abord stupéfait, puis sévère.
--Vous allez à Paris? Par exemple! Encore quelque folie, sans doute?... Décidément, vous abusez, monsieur le curé!
--Monseigneur, il faut me pardonner, mais c’est ainsi: je vais à Paris où il paraît que je ferai du bon travail. La parole de Notre-Seigneur est oubliée ou ignorée, l’Évangile, qui contient le secret du bonheur ici-bas comme celui de l’éternelle félicité là-haut, l’Évangile passe pour une vieille balançoire et notre religion m’a tout l’air d’être dans les choux! Alors, j’ai pensé que je devais aller là-bas pour expliquer au populo que le Christ et lui sont faits pour s’entendre... En cela, Monseigneur, il me semble que je servirai encore et même mieux que jamais Dieu et son Église. C’est pourquoi je viens demander à votre Grandeur de m’autoriser à partir et même, si elle le juge à propos, de me balancer une bénédiction de première!
Mgr Sibuë avait écouté ce discours avec une moue méprisante... Il haussa les épaules et répondit:
--Je ne vous autorise nullement à partir et même je vous le défends... Vous n’irez pas à Paris, vous irez là où je vous enverrai, moi, votre évêque.
--J’ai une mission à remplir, Monseigneur.
--Vous avez perdu la tête, mon pauvre ami. Je ne veux même pas discuter les insanités que je viens d’entendre... Elles me feraient sourire, si votre égarement ne me faisait redouter un redoublement du scandale que, depuis trop longtemps, vous entretenez dans le diocèse.
--L’Église, Monseigneur, a été fondée par des gens qui faisaient scandale. Elle périt de la timidité, du respect humain, de ceux qui ont oublié qu’elle doit être militante pour être triomphante.
Inquiet, Mgr Sibuë pressa, d’un index osseux, le bouton de la sonnerie électrique qui communiquait avec le bureau de l’abbé Lanthier. Quand celui-ci apparut avec son visage neutre, son regard circonspect, le prélat parut soulagé et s’exclama, sarcastique:
--Mon cher Lanthier, vous ne saviez donc pas que nous possédons parmi nous un nouvel athlète de la foi, un apôtre qui va, d’un coup de sa puissante épaule, faire s’écrouler le temple de Baal?
Le secrétaire de l’évêque glissa vers le curé de Sableuse un regard torve et répondit en s’inclinant:
--Non, Monseigneur.
--Vous étiez bien mal renseigné, tout comme moi, d’ailleurs... Voici le phénomène: c’est M. l’abbé Pellegrin.
--Oh! Monseigneur, est-ce possible? fit l’abbé Lanthier avec un sourire complice.
--Oui, ce brave curé de Sableuse veut aller à Paris pour y combattre à sa manière le dragon de l’incrédulité. Que dites-vous de ce Saint-Michel?
--Je partage en tous points l’avis de votre Grandeur.
--N’est-ce pas, c’est comique?
--Très comique.
--M. Pellegrin estime que le clergé parisien, où abondent cependant les hommes éminents, n’est pas à la hauteur de sa tâche. Il veut aller au peuple et le réconcilier avec l’Église: il en fait son affaire. Vous voyez cela, mon cher Lanthier? L’Église attendait ce nouveau docteur et prophète pour triompher enfin de ses ennemis. Quelle gloire pour le diocèse! Et gardons-nous de tout scepticisme, de toute inquiétude... Ne craignons même pas le ridicule: M. le curé, qui ne doute pas de lui-même, ne doute non plus de rien!
--La foi, déclara l’abbé Pellegrin, transporte les montagnes!
Le secrétaire du prélat lança d’une voix acidulée:
--Oui, mais transportera-t-elle la butte Montmartre?
Mgr Sibuë avait repris son masque sévère et c’est avec dureté qu’il prononça:
--Nous avons connu des prêtres démocrates, esprits égarés par de puérils sophismes et aussi par le goût de la plus méprisable popularité. Vous, monsieur Pellegrin, c’est plus grave; vous êtes révolutionnaire. Car je lis fort bien, mieux que vous sans doute, dans votre cervelle troublée et tourmentée. Vous êtes devenu un adversaire de la Société: interprétant à votre manière les préceptes de Notre-Seigneur--qui ordonnait cependant de rendre à César ce qui est à César--vous prétendez trouver dans nos saints évangiles la justification des pires théories, cent fois condamnées par les conciles et les souverains pontifes. Aberration, hérésie, crime contre l’esprit! Mais si je ne puis consentir à discuter des idées aussi folles, je dois cependant avoir recours à toute mon autorité d’évêque pour vous empêcher de les répandre en abusant de votre caractère, voire de votre habit de prêtre catholique. Je crois d’ailleurs que vous êtes la victime d’une sorte d’intrigue habilement combinée par des gens qui veulent exploiter, je ne sais trop dans quel but, votre popularité, qui est leur œuvre, et votre orgueilleuse naïveté. Il me faut donc vous protéger contre eux autant que contre vous-même. Et puisque vous faites fi de mes injonctions paternelles, je n’hésite pas, quoique à regret, à recourir à la manière forte. Monsieur l’abbé Pellegrin, je vous ordonne, vous entendez, je vous ordonne de renoncer à vos projets et si vous ne me promettez pas, sur-le-champ, de m’obéir en toutes choses et sans aucune restriction, j’use contre vous sans pitié et sans délai, de toutes les rigueurs dont je dispose: le scandale est, de tous les maux, le plus exécrable et pour l’éviter ou le réduire, je suis prêt à tout!
* * * * *
L’abbé Pellegrin, qui avait baissé la tête sous l’orage, la releva lentement et répondit en rejetant la tête en arrière:
--Moi aussi, Monseigneur, je suis prêt à tout.
--Oh! se récria l’abbé Lanthier... Vous défiez Sa Grandeur!
L’évêque observait en silence le curé de Sableuse dont le visage avait pâli et dont les mains tremblaient. Enfin, il articula:
--Je vous le répète, le démon de l’orgueil est en vous... C’est le pire, car l’orgueil, c’est Satan lui-même!
Et d’un geste, il indiqua la porte au prêtre révolté.
V
SAINT PELLEGRIN CHEZ LES GENTILS
Tout en haut de la rue de Belleville, une bicoque dressait son étroite façade entièrement peinte en rouge sang de bœuf. Entre le premier et le deuxième étage s’inscrivait, en lettres noires, cette réclame:
L’HUMANITAIRE _Organe de la révolution mondiale_ PARIAS Lisez tous L’HUMANITAIRE
Au rez-de-chaussée, une boutique étalait les portraits de Proud’hon, Victor Considérant, Lassalle, Karl Marx, Ravachol, Émile Henry, Jean Jaurès, Anatole France, Lénine... Au milieu de cette galerie d’illustrations plus ou moins révolutionnaires, était exposée une image grossièrement bariolée représentant le Christ sur la croix, entouré de généraux plaqués de crachats, de bourgeois à têtes de financiers véreux, de femmes du monde largement décolletées et couvertes de perles, de juges à favoris et à robes fourrées d’hermine, de cardinaux et d’évêques ventrus qui, tous, semblaient narguer le supplicié... A droite et à gauche de celui-ci, crucifiés comme lui, un terrassier en large pantalon de velours et un chemineau loqueteux et barbu remplaçaient les deux larrons de l’Écriture. Un gendarme à bicorne et à longues bottes dirigeait la pointe de son grand sabre vers le flanc décharné du Christ et sous cette étrange gravure, une pancarte portait ces mots écrits en belle ronde et à l’encre rouge: _Exécution du camarade Jésus condamné par les bourgeois._
Tout autour s’étageaient, s’alignaient des livres, des brochures, des tracts révolutionnaires aux couvertures uniformément écarlates et sur la vitrine même se lisaient ces inscriptions peintes aussi en rouge:
LIBRAIRIE DU PEUPLE _Parias, instruisez-vous!_ SIÈGE CENTRAL DU PARTI DE LA RÉVOLUTION HUMANITAIRE
Dans l’arrière-boutique, les dirigeants du parti s’étaient réunis et discutaient... Il y avait là, entre autres, Pierre Rouge, Jeanne Réveil et Raymond Maxy, un jeune camarade au profil sémitique, aux cheveux longs et crêpelés, aux yeux de gazelle comme embués de songe et de nostalgie.
--Voyons, disait Pierre Rouge d’une voix rude, nous ne sommes pas venus ici pour entendre parler seulement de questions d’argent... C’est entendu, l’_Humanitaire_ est en progrès au point de vue des abonnements et de la vente au numéro; la publicité commence à donner et nos brochures ont du succès. Le business marche, tant mieux, mais cela ne suffit pas. Nous sommes installés dans une boutique: prenons garde de devenir des boutiquiers!
--C’est vrai, dit Jeanne Réveil, nous devons être autre chose que des marchands de papier.
Raymond Maxy lui lança un regard avivé par une flamme soudaine et prononça:
--Vous avez raison, Jeanne... Toutes ces questions commerciales ne nous intéressent pas.
--Facile à dire! s’exclama un personnage à lorgnons qui était l’administrateur de l’_Humanitaire_ et de la librairie. Mais il faut vivre d’abord. Nous avons des frais... On voit bien que notre jeune camarade n’a pas l’habitude de s’embarrasser des questions d’argent: il est riche. En nous quittant, il remontera dans son auto qui l’attend à la porte et qui le reconduira chez son papa, le grand banquier!
Maxy rougit et allait répliquer sans doute avec violence, quand Pierre Rouge, lui imposant silence d’un geste, reprit:
--Raymond Maxy est avec nous et il faut lui en savoir gré... C’est un esprit libre, généreux, vraiment révolutionnaire: nous pouvons compter sur lui, j’en suis sûr. Mais laissez-moi reprendre le fil de mon discours. Il ne s’agit donc pas de limiter notre effort à la propagande par le journal et le livre. Nos idées se répandent, mais trop lentement. Et cependant, nous le sentons, elles possèdent une force qui n’attend qu’une occasion pour exploser et bouleverser une société à laquelle nous avons déclaré la guerre: cette occasion, il faut la chercher, la créer. Nous y avons pensé, Jeanne et moi, et je crois que nous avons trouvé...
Pierre Rouge observa pendant un instant ceux qui l’écoutaient, puis, baissant la voix, il s’expliqua:
--Notre plus redoutable adversaire, c’est l’Église. L’Église est le véritable rempart de cette société capitaliste et bourgeoise qui est cependant assez bête pour la renier et même la persécuter. L’Église nous offre un front d’autant plus puissant qu’elle nous combat avec une armée qui devrait être à nous: certes, ses effectifs ont diminué depuis quelques dizaines d’années, mais elle dispose encore de millions d’hommes. Elle les garde en les abusant de vaines promesses, d’illusions puériles, en leur prêchant la résignation pour cette vie et en leur faisant croire que là-haut, toutes les injustices dont ils souffrent seront splendidement réparées. Le truc a pris pendant des siècles et, s’il prend moins aujourd’hui, il reste cependant encore le principal des moyens employés contre nous. Eh bien, nous avons pensé qu’il fallait combattre l’Église avec ses propres armes... Elle nous les offre elle-même, car son évangile n’est, en somme, que l’histoire du plus grand révolutionnaire qui ait jamais existé, de ce Jésus qui haïssait les riches, les porteurs d’épée, les prêtres asservis à l’État, les Juges, tous les défenseurs de l’ordre qui était alors romain et qui, aujourd’hui, est capitaliste et bourgeois. La morale du Christ est avant tout destructrice et la preuve en est qu’elle a complètement anéanti une société plus fortement organisée que la nôtre... Ce sont les esclaves, les ouvriers, les pauvres gens qui, les premiers, ont accueilli avec enthousiasme l’évangile chrétien où tout parle d’égalité, de fraternité. Servons-nous donc, nous aussi, de ce merveilleux moyen de toucher le cœur du peuple moderne qui est tout pareil à la plèbe de l’antiquité. Ainsi nous arracherons à l’Église les esclaves qu’elle berne en leur cachant le véritable sens des paroles du camarade Jésus. Quand nous les aurons amenés à nous, nous aurons abattu la plus puissante des colonnes de la Société et nous pourrons enfin renverser l’édifice si savamment bâti contre lequel nous nous épuisons actuellement en assauts stériles!
Raymond Maxy s’écria, orgueilleusement:
--Les vrais révolutionnaires sont de ma race... Attendez le Juif qui reprendra l’œuvre du Juif Jésus!...
Mais Pierre Rouge répliqua:
--Non, j’ai un homme tout prêt et qui, peut-être, réussira. Il n’est pas juif... C’est même un prêtre catholique. Vous le connaissez de nom, car il est entre tous populaire: c’est l’abbé Pellegrin, le fameux curé de Sableuse!
Un militant gouailla:
--Pas de ratichons parmi nous!
Pierre Rouge répliqua, méprisant!
--Camarade, vous pensez comme un petit bourgeois voltairien. Rien de plus plat, de plus rococo, de plus réactionnaire.
--Enfin, risqua un autre, il y aura tout de même un curé parmi nous... On dira que c’est notre aumônier et les camarades ne comprendront pas.
Mais Pierre Rouge, haussant les épaules, poursuivait:
--L’abbé Pellegrin est une force que nous devons employer. Cet homme pense comme nous sur l’essentiel, il est pour les parias contre les puissants, pour les pauvres contre les riches, et son action sur les foules peut être formidable, grâce à son genre d’éloquence, à son aspect, à sa sincérité, à son fluide... Quant à ses idées religieuses, qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse? Il est d’ailleurs probable que, parmi nous, ce curé de la Sociale ne les gardera pas longtemps. Mais je souhaite qu’il ne les abandonne pas trop vite, qu’il ne jette pas trop tôt sa soutane aux orties: nous avons besoin de l’abbé Pellegrin tel qu’il est pour nous amener les catholiques des usines et des champs, pour faire venir à nous les femmes, pour briser le bloc de résignations formé par l’Église... Tout cela agitera les esprits, fomentera des troubles, créera de l’inquiétude, de la peur chez nos ennemis et, ayant ainsi miné la citadelle capitaliste, nous la ferons sauter quand nous voudrons.
Maxy s’exclama:
--Au fond, ce sera encore une révolution née de la pensée juive. Le camarade Jésus va reprendre son œuvre de destruction. Décidément il n’y a que nous et nos élèves pour bien démolir!...
Un autre dirigeant du parti observa:
--La fin justifie les moyens et, pour ma part, j’approuve tout ce qui sera fait pour attirer dans nos rangs les nombreux prolétaires qui subissent encore, souvent même sans s’en douter, l’influence de la Sainte Église bourgeoise, capitaliste et conservatrice. Il y a peut-être là, en effet, un beau coup à faire et je crois même que la popularité extraordinaire du curé de Sableuse serait, dans notre jeu, un atout de premier ordre. Mais, ce curé, est-il notre homme?
--Oui, répondit Jeanne Réveil.
--Marchera-t-il avec nous?
--Oui.
--En êtes-vous bien sûre, Jeanne? Je n’y croirai que lorsque j’aurai vu l’abbé Pellegrin parmi nous, ici-même. Viendra-t-il?
Jeanne Réveil eut un sourire mystérieux et prononça:
--Il viendra, je vous le promets.
--Quand?
--Bientôt...
* * * * *
L’abbé Pellegrin arriva vers onze heures du matin à la gare Montparnasse. Une pluie fine s’éparpillait dans le vent aigre de cet été à caprices. Et le transfuge, que le voyage avait transi, éprouva, en faisant ses premiers pas sur le trottoir luisant, dans la cohue des indifférents, une désolante sensation de solitude et de découragement.
«Si je m’écoutais, se dit-il, je ferais demi-tour et je rappliquerais à Sableuse, en vitesse... Mais les premiers apôtres qui débarquèrent à Rome ne devaient pas rigoler non plus. Et encore, ils ne risquaient sans doute pas, comme moi, d’être écrasés par les autobus et les taxis! Ça ne fait rien, je ne suis pas dans mon assiette, ce matin... Pour me rattraper, je vais aller faire une bonne prière à l’église que je vois d’ici. M’étant remis l’âme d’aplomb, je m’occuperai du corps: je casserai la croûte et je boirai un bon coup de blanc. Après tout ça, c’est bien rare si je ne me sens pas d’attaque!»